LA MAISON D’ANTONIN RAYMOND __ A TOKYO
Rien de plus triste que notre fenétre rectangulaire qui a l’air moins faite pour respirer l’air et la lumiére que pour les repousser de: son multiple bouclier de verre avare et de rideaux. La Maison Japonaise, au contraire, a l’abri de ses auvents et de ses vérandahs, qui la protégent contre |’agression trop brutale du. vent ét de l’averse, et du jeu variable de ses: légers .écrans, s’ouvre sur toute la largeur de: sa paroi 4 l’extérieur. Notre chambre pari-.
sienne entre ses quatre murs est une espéce de: dieu géométrique, de trou. conventionnel, éclairé: par le rayon réfléchi d’un jour abstrait, que: nous meublons d'images, de bibelots et d’ar-. moires dans cette armoire, comme une téte les:
yeux fermés est pleine de souvenirs plus ou moins présents ou réservés ; la chambre Japo- Naise, au contraire, est faite pour la réalité quotidienne du temps, du soleil et de la saison, telle que ciel et nature ont été ordonnés pour la traduire, ne fit-ce que grace au modeste paradis d’un petit jardin. Quel dommage qu'il y fasse si froid, qu’elle bridle si facilement, qu’on N’y puisse vivre qu’a genoux et que personne n’y ait droit 4 sa privauté !| C’est pourquoi notre ami Raymond, tous ces inconvénients retranchés, a essayé de conserver ce que la Maison Japonaise avait d’essentiel et de délicieux, moins une boite qu'un vétement, un appareil & vivre et 4 respirer, et qui tout en conservant Ja chaleur animale ne nous prive pas de |’exercice et du champ de nos sens.
Ne disposant que d’un espace restreint, au lieu de juxtaposer des compartiments divers dont se compose une habitation, il a dd les superposer, en leur attribuant le rdle non pas de caisses mais d’organes, calculés non pas seulement pour nous protéger en nous emprisonnant mais pour |’échange confortable et délicat 4 travers la vitre spirituelle, ou pareille a
une membrane transparente, de deux vies équilibrées, 1’une extérieure et l’autre enclose, Ces chambres se répartissent sans s’emboiter sur i’axe central, comme les branches respiratoires sur la trachée, elles se tournent vers les différents points de lhorizon et s’agencent pour utiliser sous les meilleurs angles le rayon solaire & mesure qu'il s incline. Chacune est composée en réalité de deux terrasses, l’une a la place d toit, 4 l’air libre, l’autre intérieure et protégé par des visiéres, mais ou le verre provisoire et comme fictif pour nous circonscrire tient autani de place que Ja muraille. Pour mieux accentuer ce caractére de campement durable, Raymond a voulu que l’ouverture sur la liberté existal précisément a ]’endroit ot les deux murs d’ha: bitude en se rejoignant attestent le plus dure: ment notre prison, il l’a coupée, si je pe dire, 4 la racine, il n’y a plus de cellule parce qu'il n’y a plus de cube, mais seulement wu plateau approprié 4 notre besoin domestique:
sous le regard de Dieu, de repos et de mouve: ment. |
Naturellement, une maison de ce genre s’ex; pligae non pas du dehors au dedans commé|
une de nos casernes locatives, mais du dedans au dehors comme un étre vivant, un de ceux par exemple que revét le tissu dur et |’habit calcaire. Kt l’organe principal est le vaisseau de communication générale, nerf, muscle et tube, qui, par le fait du principe vertical est ici l’escalier. [] est fait d’une seule piéce enroulée comme la spire d’un coquillage. Je le compare encore au mouvement compensé par lequel l’arbre national, le pin, emporte pour les proposer aux différents aspects de l’horizon des pavillons de feuillage. C’est la tige profonde sur laquelle tout vient s’ordonner et qui prend sa racine en bas dans la grande salle commune ou chaque habitant échappé 4 son atelier personnel vient retrouver la table et le foyer.
Une maison qui est congue non pas comme un édifice, mais comme l’enveloppe bien ajustée d’une vie ne peut pas étre construite de matériaux hétéroclites, elle arrange, dilate, étend et tire une étoffe homogéne faite d’une espéce de ciment moins que de porcelaine mate ou de marbre maché du grain le plus serré eb le plus doux. Ni clous, ni meubles indigérés, ni ceuvres d’art, ni peintures obsédantes, ni
loques, ne viennent accrocher, gratter, blesser et géner la pensée et le corps de notre occupant qui se glisse 14 dedans comme une couleuvre dans son trou. I] la chauffe on dirait de sa propre chaleur et l’éclaire de sa propre phosphorescence.