LE POETE ET LE SHAMISEN
Le porte. — Et qui m’empécherait, je vous prie, Monsieur Peau-de-chat, de calligraphier, les doigts déjA m’en démangent! une jolie relation de mon voyage, station par station, dans le godt de ces anciens itinéraires Japonais dont j’ai 14 les échantillons, de laisser ma mémoire activement et paresseusement déboulliner le long d’un chemin peint en jaune 8 travers toute sorte de bosses vertes, comme on voit sur ces grands tableaux au sortir des gares qui offrent aux touristes le menu de toutes les curiosités du district ?
Le sHamisEN. — F ais attention ! tes doigts se sont approchés dangereusement d'une de mes cordes, un peu plus tu allais me pincer et alors bzing ! voila tout ce paysage industrieu- -sement confectionné qui instantanément,
comme ces images bouddhistes dessinées sur le sable avec des barbes de plumes, fout le camp, il se décroche, 4 la place 1’épilepsie soudain arrétée en pleine dégringolade de quarante-six bouts hétéroclites de visions et d‘idées.
Le porte. — Je ne sais ce que tu veux dire.
1 n’y a pas de qualité dont je sois plus fier, avec cet acharnement pédestre, cette fidélité rectiligne 4 mon propos, que cette simple pro-— bité par laquelle je mets tout ce que j’ai d’ceil au service de ce chou qui grace 4 moi va deévenir pour l’éternité le plus vert de tous les” choux. — Tu ne dis rien ? |
Lr sHAMISEN. — Je souffre! Ga me fait si mal que je voudrais souffrir encore davantage ! La ! La ! Mets ton doigt & mon endroit le plus douloureux...
Le porTE. — Volontiers.
LE SHAMISEN (avec un cri percant), — Aie!
Poéte ! — Poste, je dis ! Hi! Tu ne dis rien ? A ton tour de ne plus rien dire.
Le poETE, — J’écoute ce qui va venir.
Le sHAMIsEN. — De cette fidélité nous avons eu un témoignage afiligeant quand tu as eu
Vidée, passant par Osaka, de confronter le véritable bounrakou avec celui qui il y a deux ans s était mis 4 marcher dans ton imagination. Tout d’abord ces fameux animateurs ne sont pas tous masqués. Il y en a plusieurs qui ont la figure découverte.
Le porte. — C’est bien plus beau comme ca ! je comparais les animateurs 4 ces ombres diverses et plus ou moins dessinées que fait un corps exposé 4 plusieurs foyers lumimeux dont les rayons s’entrecroisent. Ou encore 4 ces enveloppes vides de soi-méme, A ces vestiges sans visages, que tout étre vivant laisse derriére lui, 4 ce buisson d’apparences confuses que sans cesse il réintégre ou déserte. Il est tout naturel que parmi elles il y ait plusieurs plans d’actualité et de précision.
LE sHAMISEN. — De méme cette étoile, cette méduse, cet acteur posé sur la tige de son propre coeur et manceuvrant ses quatre membres comme les ailes d’un moulin, comme c’est exagéré ! Et le vociférateur muet! Simplement un employé distrait qui de temps en temps encourage son camarade avec un petit srognement.
Le pore. — Et l’on dit que la lyre était le soutien de l’inspiration lyrique ! moi je croirais plutdt que c’était l’instrument de la critique avec ses petites remarques séches |
Le sHAMISEN. — Pp”...
Le porte. — J’ai entendu! Sans doute cause de ce tréma pareil au double stigmate:
qui permet de soulever l’opercule d’un four-neau de cuisine, l’idée de poéte chez moi est toujours associée 4 ]’idée de poéle et de tuyau: de poéle. Quelque chose d’inspiré, de noir,.
de délabré et de vide, marchant en téte des:
innombrables bataillons du pensum !
Le sHamiseEN. — Nous n’avons pas fait beaucoup de chemin depuis tout 4 |’heure.
LE porte. — C’est si ennuyeux de marcher
toujours dans la méme direction sur cet étroit rail d’encre! I] me faudrait un grand panneau carré comme les peintres, un deux métres sur deux, ol je puisse commencer mes malpropretés de trente-six cétés 4 la fois, justement comme ces placards touristiques dont nous parlions. D’en haut, de cété, de par derriére, du futur, du passé, cela suinterait et finirait par dégouliner vers une espéce de centre
jamais atteint par toutes sortes de chemins et de méandres.
LE SHAMISEN. — Si tu te donnais la peine de fouiller dans ce cahier vert, 1a sur la table, il me semble que tu. trouverais quelque chose de trés bien dit 4 ce sujet.
Le poETE (fouillant dans un cahier). -— Voila, j’ai retrouvé ! (Il lit) :
L’ observation de la route, le Tao, était chose particuliérement importante. La route était comme l’axe de toute la composition : dans Vabstrait, c’était le moyen par lequel l’énorme indifférence de la nature était mise dans une parenté compréhensible avec Uhomme ; dans le concret, c’était le moyen de relier organiquement les plans superposés de la peinture narrative des temps primitifs et d’enregistrer leurs registres disjoints dans une vivante unité. Il n’est pas non plus sans signification que le mol Tao soit le méme que celui employé pour le principe créateur du cosmos de Laotze, La puissante figure de Lao Tze, telle qu’elle apparait quand il secoue de ses pieds la poussiére des plaines et se retire vers les montagnes du Soleil couchant, pour se perdre dans leur solitude, .
aay L’OISEAU NOIR |
aprés avoir écrit un des livres immortels d’icibas, hante toute la peinture de paysage chinois dés qu’elle devint le principal médium d’interprétation des ultimes problémes. Le premier et le plus grand de ces problémes, le double mystére de l’espace et du temps, imprime 4 la conscience humaine comme un sentiment de direction — et la direction est le commencement et la signification constante de toute route. En outre, le sens de la direction éveille le désir d’explorer Vendroit qu'elle indique ; par conséquent introduire la direction dans le paysage, cest le remplir de mouvement, d’émotion, de vie, et, en fail, c’est mettre tout | cela d’accord avec la principale régle d’art de Hsieh Ho : le mouvement vital de Vesprit qui ' régne a travers le rythme des choses. Nul doute gue cecin ait été tenté avant Wang Wei, mais c est lui qui a percu clairement le premier les moyens par lesquels le but désiré pouvait étre atteint. La route, le tao, le mouvement dans les sentiers, Vamont et V’aval des eaux courantes, la direction du vent dans le balancement des branches et l’ondulation des roseauz, ce gui non seulement excite l’envie de suivre
son mouvement mais encore éveille dans les esprits réfléchis toute la question de Vorigine et du sens de la destinée humaine. Et le paysage donne la réponse : Vhomme est un laboureur du sol qui crée la fertilité autour de sa hutte abritée de saules ; i est le patre menant son troupeau au pdturage ; il est l’explorateur qui construit de périlleux sentiers la ou Vescarpement des falaises empécherait d’aller plus avant ; et il est le penseur qui, seul de toutes les créatures sur terre, peut méditer sur Vinvisible et l’éternel, et qui, pour garder ce don précieur, batit des temples dans les replis des montagnes silencieuses et des cellules d’ermite sur leurs sommets solitaires. De Vunion de ce sens de la direction avec la relativité de lu dimension et la distinction des choses représentées découlent les lois de-la composition, comme une conséquence naturelle.
LE sSHAMISEN. — Qui a écrit cela ?
Le porte. — Un nommé A. Grantham dans le journal « la Politique de Pékin » du 11 décembre 1921 ; un article sur le peintre Wang Wei de l’époque des Tang. — Moi aussi comme les peintres j’aimerais faire quelque chose de
simultané qui traie le papier blanc par plusieurs bouts 4 la fois et exploiter une grande surface, une espéce de bassin d’idées, au lieu de pousser sempiternellement cette ligne qui poursuit son chemin menu comme la fourmi de Salomon 4 travers la perle sinueuse de la Reine de Saba.
LE sHamiseN. — Un chemin simplement fait pour mener quelque part, c’est pourtant une belle chose aussi. Un chemin avec des ponts.
Comme ce pont d’Iwakuni que nous avons vu autre jour, qui va d'une rive 4 l’autre non par une ligne droite, mais par une série d’élans et de gracieuses courbures. C’est comme de larges dos qui s‘offrent 4 nous l’un aprés Vautre, montant, redescendant, pour nous passer.
Le porte. — Et ce vieux pin tentaculaire:
comme un concierge a sept tétes, que |’ingénieur a planté a l’autre bout pour nous récla-. mer péage !
Le suamisen. — Explique-moi pourquoi il y’ a si peu de lignes droites au Japon, dans I’art; ou dans la nature, ces lignes qui vont simplement d’un point 4 l’autre, mais qu’elles.
s’écartent toujours d’autre chose que leur point de départ, qu’elles ne partent jamais que pour essayer de revenir sur elles-mémes et que rien ne s’ouvre que pour se refermer.
Le portre. — Probablement parce que le Japon est une ile, beaucoup diles, plusieurs vases au milieu de la mer, un bouquet de lignes et de couleurs, une cassolette fumante !
Le sHamiseN (déclamant). — Iles !
Le porte. — Oui! Ces iles de la Mer Intérieure au milieu desquelles je me suis réveillé ce matin de mai dans une splendeur inimaginable, comme au milieu d’une immense doctrine lumineuse dont on ne voit que les sommets. —
Lr sHAMISEN (de méme). — Iles !
Le porte. — Iles! Précisément ce poéme de Valéry sous le vent de qui nous naviguions cet autre matin pendant que les voiles des pécheurs comme des pétales purs de cerisiers se détachaient sur la masse vernoire de Itsukushima. Je lisais ce fragment séparé par des lacunes du reste de Ja « Jeune Parque » qui par son isolement et sa construction superposée donnait lui-méme précisément une impres-
sion A la fois d’ile et de montagne. Quel dommage que je n’aie pas le livre sous les yeux ! Salut, divinités par la rose et le sel, Iles !
et plus loin, ou autre part :
tiles de mon sein nu
Le snamisenN. — Tout est ile au Japon, tout émerge de quelque chose.
Le porre. — Mais les iles de Valéry sont
complétes de la base au faite comme des cyclades, elles sont parfaites comme des porcelaines, elles sont aussi indigénes 4 la Méditerranée que les rascasses et les oursins et le rouleau de malachite bleue qui passe sous les — pécheurs de thons. |
Le sHamisEN. — Ici il ne serait pas difficile, de tirer de moi une espéce de gamme déglinguée qui ressemblerait assez au mot « intellectuel »,
Le POETE. — Quelle bétise ! Valéry est avant tout un voluptueux et tout son art est une attention voluptueuse. C’est l’esprit attentif a la chair et l’enveloppant d’une espéce de conscience épidermique, le plaisir atteint par la définition, tout un beau corps gagné, ainsi
DANS LE SOLEIL LEVANT IDd9
que par un frisson, par un réseau de propositions exquises. Rappelez-vous la qualité du modelé chez les peintres Vénitiens, le Corrége. par exemple ou Titien.
Le sHamisEN. — De 1a chez Valéry...
Le porTe. — Je prends esprit dans un sens demi physique, une intelligence dont les narines seraient l’organe par qui nous prenons linspiration méme de la vie.
Le sHamisen, — De 1a chez Valéry ce théme continuel de Narcisse, |’obsession du serpent, ces lignes qui se recherchent,
(quelque chose, le poison, je crois)
Il colore une vierge a soi-méme enlacée, ces vers paralléles qui sont l’un de |’autre images (avec un frisson qui les brise quelquefois), s’épousent et se composent, autour de ce centre secret que le doigt de la Belle Dame du Prado précisément indique. Pendant qu’un artiste 4 demi tourné vers elle, mais pas jusqu’a
la voir ! — les perceptions latérales ! — joue de l’orgue ou d’un instrument qui me ressemble. L’Ile toujours, quoi ! — Mais pour en
revenir 4 ce chemin dont nous parlions...
Le porte (levant la main en l’air). — Une:
main couverte de sang !
LE SHAMISEN. — Tu penses sans doute a ce:
sang merveilleux auquel les pivoines du jardin Kawasaki doivent leur éclat. Je suis stir qu'il! y a des nuits de printemps out il pleut du sang,, ou peut-étre du vin, la terre le boit aussitot,, mais il n’y a pas moyen d’empécher les roses: de parler.
Le porte. — N’essaye pas de m’embrouil-.
ler | Je parlais de cette médiocre représentation: du Chushingura 4 Osaka. J’ai compris tout a coup, pendant que tu me disais je ne sais quoli de Valéry, ce qu’il aurait fallu comme mise en: scéne. Ecoute! Quand Kampei s’ouvre le ventre...
Lr sHAMISEN. — Et moi je parle de tout c qui est imitation par art de la couleur rouge, ne serait-ce que le reflet d’une boutique ouverte sur la boue, ou celui de cette banderol écarlate au-dessus de notre bateau qui colorait les eaux bourbeuses de ce grand fleuve la-bas en Annam.
Le porkte. — Il y avait deux banderoles e sur chacune quatre caractéres en velours noir,,
qui signifiaient pour J’une « Famille - des- Grands - Administrateurs » et pour l'autre « Montagne — Pierre - 4 - couteau — Fleuve — Ceinture », autrement dit « Votre Gloire durera éternellement », avant que nous ne mettions pied & terre sous le « Portique de publicité ».
Le suamisen. — Ne trouves-tu pas que ces grandes routes d’Asie ressemblent assez au manche d’une guitare >
- LE porte. — Elles sont infiniment plus tortueuses.
LE sHAMISEN. — Ce que je veux dire, c'est
qu’elles sont parcourues d’un bout 4 l'autre comme par une espéce de nerf invisible, dont vos fils télégraphiques dans ton pays sont la suggestion. De la Porte d’Annam 4 la frontitre du Cambodge cela fait comme un seul ver et le voyageur sent sous son pas vibrer une corde que d’un bout 4 l’autre du manche interminable un million de pieds nus ou chaussés attaquent ou quittent. Les aréquiers de Thudaumot sont je ne sais comment solidaires de ces grandes étendues de sable blanc ot nous roulons 4 présent, de ce pont sur la Riviére-
des - parfums, de ce repli pavé parmi les gras arbres pharmaceutiques et de ce petit temple rose et bossu sous un grand-pére végétal ou les coulis de la voirie, abandonnant le rouleau & vapeur, ont cherché refuge, pendant qu'on distingue une tour tiame A travers la pluie.
Le potre, — Mais nous ne sommes pas en Annam, nous sommes ici, ici, ici! nous sommes au Japon, et il n’y a pas mieux comme route que le fameux Tokkaido illustré par Hiroshigé et parcouru par la jument mar:
ron 4 deux pattes de Ikkou. Le chemin de fei souvent coupe sa double rangée de pins.
Le sHamisen. — Ca vaudrait la peine pout moi d’appartenir 4 un homme qui intérieure} ment 4 la route de l’espace saurait comme avet une canne sur du sable laisser une trace sur I: durée, et du départ 4 l’arrivée, méme quand i dort, ne jamais lacher un certain peloton d¢ ficelle.
Le po:tr. — Il est vrai que ce ne sont pai toujours les endroits officiels avec des nomi qui sont les véritables événements du voyages mais répondant & cet assis sans visage au fond de nous-mémes, |’insistance tout & coup tacii
turne 4 travers la vitre de concert avec l’orage et le soleil couchant de telle patrie anonyme. On se réveille, et encore mélangés au sommeil voici dans le coeur de la fenétre 4 droite de grands espaces de tréfle rose et de colza.
Le sHAMISEN. — Ces moments de réveil sont comme les barres verticales qui viennent interrompre de temps en temps la longue mélopée du voyage et nous redevenons tout 4 coup sensibles 4 la vie de notre village roulant,
Le porte, — Par exemple je revois ces bébés en croix contre la vitre comme de brillants papillons. Les deux bons vieux avec force salamalecs qui se partagent une bouteille de saké. Le monsieur distingué qui mange son diner fait de petits matériaux secs dans une boite entre ses pieds. Un député debout sur la banquette dte sa culotte et deux petites bonnes femmes se changent des pieds 4 la téte sans qu’on y voile que du few.
Le sHAMiseN. — Pas si vite qu’on n’apercoive un petit bout de Djipann rouge.
Le pozre. — Et que reprochez-vous au
rouge, je vous prie, Monsieur Peau-de-matou J C’est toujours le faux godt de nos anciens pro-
fesseurs de rhétorique, ces chastes vieilles filles ! le sang est aussi A sa place dans u drame que le raisin écrasé dans Ja vendange.
Cela me rappelle les bacchanales de Monsieu Ingres ot tout est si convenable et si décent, un modeste petit chahut de femmes du monde !
Pour moi si l’on me donnait 4 faire la ven-.
dange, si l’on m’avait commandé un plafond par exemple pour un de ces palais de Génes,, la premiére chose que je ferais, avant méme d’avoir réfléchi, c’est une tache violette,, quelque énorme cochonnerie couleur de lie |
LE sHAMISEN. — Peut-étre. Cependant j’ai-.
mais assez ce corps en proie au couteau et quii se tord en tout sens pour échapper A ses bles-. sures et le sauvage fouet noir de ses cheveux défaits. |
Le pore. — Oui, mais comme tout cela était mal réglé !'ces deux acteurs qui faisaient les délégués des Ronin auprés de leur camarade injustement soupconné, comme c’était informe ! Ecoute! voilé ce qu’il aurait fallu faire. Aprés que Kampei a fini ses contorsions, il tombe sans force, la téte en avant, et pendant ce temps on a découvert qu'il n’est pas
coupable. Alors l’un des deux délégués tire Je son sein le rouleau qui contient le serment Je vengeance des quarante-six conjurés avec eurs signatures et des deux mains il le déroule st le tient déployé devant ce frére récupéré, ast-il mort ?
LE suamisen. — I] n’est pas mort ! Le second Ronin le prend sous les bras et le reléve, et Je l’autre main il lui essuie avec un linge la igure toute ruisselante des sueurs de l’agonie. 1 Tui reléve la téte, il le force 4 regarder, peutsire méme qu'il lui souléve les paupiéres avec e doigt. Et peu a peu dans cette face de mort e regard revient. Kampei comprend. II lit.
Le porte. — Et alors il éléve en tremblant a main couverte de sang, sa main exécutrice, ‘til l’abat sur ce papier qu’il ne voit plus. (Il aut faire comprendre qu'il ne voit plus.) C’est a derniére signature. Au lieu de torcher simslement ce papier sur son abdomen comme le aisait Ganjuro |!
Le sHamisEN. — La téte de Kampei retombe ur l’épaule de son camarade, il est mort.
Le porte. — Cette furie d’éventrement qui
a longtemps a fait partie des moeurs Japo-
naises, comme c’est intéressant! Cette rage, cette indignation contre soi-méme ! ce besoin a tout prix de se déchirer, de se faire ouverture, de sortir enfin !
Le sHamisen. — D’échapper 4 I'lle.
Le porte. — D’ailleurs il est aussi vain d’essayer de s’ouvrir 4 coups de couteau qué de se pénétrer soi-méme d'une curiosité impie comme Lucifer et d’un regard adultére. Le dame de délices au Prado ne se regarde pas:
malgré le petit miroir qu’elle tient (le mirou est 14 simplement pour l’empécher de peni ser... |
Le sHAMISEN. — ... pour s’empécher di passer). | |
Le potte. — Elle se compose simplemen comme une fleur autour de son mystére.
Le sHAMISEN. — Comme l’une de c grandes roses que nous avons vues au jardii bouddhiste de Hasédéra et que tu appelles dé pivoines.
Le porte. — Et qui depuis deux cents am chaque mois demandent non pas 4 elles-méme« mais au soleil de Dieu leur couleur et leur épél nouissement.
Le sHamisen. — Elles le demandent & travers le brouillard.
Le porte. — Tu veux dire quelque chose.
Le sHAMISEN. — Fais semblant de ne pas
comprendre ! Il y a dans toute beauté un élé-
ment de tristesse, c'est la mort qui est 1a, il y
~a des larmes A regarder fleurir en nous ce qu’il -y a de mortel! et c’est l’exil seul qui rend
ces roses possibles. Avant que la sultane des jardins se dévoile pétale 4 pétale il faut que Mai devant le soleil tende ce voile de cendre et d’argent.
Le porte. — J’ai ressenti cela au Japon mieux que partout ailleurs : l’amére paix du paradis bouddhiste qui n'est peut-étre pas trés
loin de l’enfer, le sentiment d’un danger tou-
jours présent, d’une attention 4 jeun, l’oreille tendue.
Le sHamisen. — Cette atmosphére des jours de tremblement de terre quand pas une feuille
ne remue, ainsi l’acteur de nd qui regarde et
ne remue pas un cil.
Le porte. — Oui, c’est bien cette ambiance de mystére et de terreur, ce silence sinistre qui enveloppe les né, quand le tambour ma-
168 lL, OISEAU NOIR
gique coup & coup commence a battre et qu'on |
entend sangloter quelqu’un d’abstrait..
Le sHamisEN. — Le tambour, ou le rouleau | du tisserand appelé Kinuta, dont la femme |
bien loin la-bas, dans la légende chinoise, 4 travers la distance et le souvenir se sert pour rappeler son mari absent. Il revient trai-
nant 4 chacun de ses pieds avec le hakama —
trop long un lambeau de ce chemin qu'il a parcouru.
Le porte. — Kinuta. C’est un né de forme ©
curieuse. Le Waki dans la premiére partie ne
fait que paraitre et disparaitre, juste le temps | de recevoir le message de |’époux. Et le Shité —
qui lui succéde, cette créature masquée, ce n'est pas la femme réelle, mais déji l'image que plus tard aprés le suicide reconstituera du mari le remords rétrospectif.
Le sHAMISEN. — Comme on aimerait voir un no joué sur cette estrade que nous avons vue a Miyajima et que la mer 4 chaque marée montante circonvient! Se refléter les dieux !
Le porte (chantant). — Un dieu apparait dans le brouillard mélé de morceaux d’or.
Le sHAMISEN (faisant lU’accompagnement).
— A travers le feuillage une minute on voit étinceler son char.
Le porte. — C’est de la sylve sacrée de Ysé
que tu veux parler ? -
LE sHAMISEN. — A quoi t’unissait avant ta
naissance la destinée, le Karma.
Le po:te. — Je ne suis pas bouddhiste.
LE sHAMISEN. — Qui donc t’a amené de si
loin sous les cédres. et camphres, parmi le conciliabule de ces noirs colosses, et par un chemin tournant au milieu de cette forét profonde comme la mort ? Ou que se porte 1’ceil, quel silence de voir que tout est vert! La riviére par un chemin tournant au milieu de ce feuillage immense, la riviére, moitié gravier et moitié étincellement mystérieux, eau... Attestera-t-elle par une sandale de paille l’ermite mort la-haut dans une hutte pourrie ?
Le porkre. — Aucun bruit. Au lieu du -gazouillement qu’on attendrait de ce ru rapide rien qu’un fourmillement d’étincelles et d’éclairs.
Le sHamiseEN. — Nous avons laissé bien
loin...
LE porte. — .,. cette foule joyeuse 4 grands
170 L’OISEAU NOiK
cris dans l’eau claire qui attelée 4 de longues cordes et dans la bénédiction des éventails halaib vers la forét les énormes éléments du temple futur. 3
Le sHamisen. — I] n’y a pas besoin d étre bouddhiste pour croire & la fatalité pour nous de certains coins de la terre, une attraction, une occulte parenté, une porosité 4 certaines influences non seulement des sens mais de ce qu'il y a en nous d’éternel, une communication, la succion de notre temps personnel par l’immense temps de la nature.
Le porre. — Ainsi le premier Empereur du Japon, Jimmé Teund, quand entre les trois col- Imes il parvint au centre de la Grande Plaine) des Roseaux. ;
Le sHamisEN. — Un Japon sauvage et fo-:
restier et vers le Nord la fumée bleue des huttes; Ainos ! Les temples Shinto ont conservé I’ar-. chitecture du wigwam. — La nuit tombait : te:] rappelles-tu cette vaste esplanade au milieu des; bois et des marécages et la-bas par-devant ces: édifices ténébreux une tache blanche qui nous) attendait, ce hiérophante de soie qui se mitt en marche vers nous, avec son casque de bois
noir, tratnant d’énormes sabots de laque noir
a ses pieds !
Le porte. — Avant que Nara ne fat. Avant
qu’immobile et volante la Pagode a ]’échancrement de ce col n’enlevat |l’énorme falbalas de ses toits superposés que termine un long piquet, la tige raide entreficelée de ce multiple calice. |
Le suamisen. — Allons, nous n’échapperons pas 4 ce développement sur les temples de Nara que je vois venir depuis le commencement de cet entretien, et que j’essayais vainement d’éluder. Vas-y ! superpose les étages de ta pensée comme cet édifice acharné que construit la main gauche du pianiste pendant que la main droite fait ruisseler dessus de brillants arpéges !
Le porte. — Le toit Japonais, c’est la géométrie éludée par |’aile ! Le triangle. Prenons un temple grec, c’est la méme chose. Prenons un fronton de temple grec. C’est toujours le méme élément architectonique. Il s’agit toujours d’un triangle! Par exemple chacun de ces couvercles superposés de la pagode dont nous parlions, c’est quoi? tout simplement
quatre triangles réunis par la pointe ; non pas verticaux mais obliques.
Lr sHAMISEN. — Le temps, tout le consume et l’amour seul |’emploie.
Ce n’est pas moi qui ai trouvé cette jolie pensée...
Le poz:Te. — Les grands toits du temple de Daibutsu, ces toits d’une ligne si pure avec la courbure presque insensible dans le bas — il n’y a pas de ligne droite au Japon mais une série d’approximations exquises presque jusqu’a s’y confondre, — ces toits, dis-je, ce ne sont pas des rectangles, ce sont des trapézes, cest-a-dire des triangles réséqués.
Le sHAmiIsEN. — ... C’est Voltaire. — On croit connaitre quelqu’un...
Le porte. — Mais attention ! voild nos deux triangles, quelle est la différence ?
Le sHaMiseN. — Le triangle du fronton grec est fermé.
LE pozTe. — Celui-ci est ouvert ! Les deux
lignes divergentes se recourbent et se relévent légérement créant au-dessous d’elles un vide qui attire 4 lui tout 1’édifice dont elles sont la base en l’air et non pas le couronnement. Le
fronton grec est taillé dans un marbre inerte, il est la forme du poids, mais ici nous avons un triangle végétal et vivant, quelque chose d’autonome. Ce n’est pas le faite en qui se consomme la montée, c’est tout |’édifice qui est suspendu hors de la réalité ; féerique, soustrait au travail.
LE sHamisenN. — L’angle dont tu parles est celui des aiguilles du pin, ou les deux jambages gui font le caractére homme. On croit connaitre quelqu’un...
Lr portTe. — Laisse-moi achever !
LE sHAMISEN. — ... on a vécu avec lui pendant vingt ans et tout 4 coup on le voit descendre A la table du déjeuner avec une cravate bleue aussi inopinée que la petite vérole !
Le porte. — De plus les lignes du triangle grec ne font que relier trois points l’un a l’autre et déterminer entre elles un champ de rapports et de proportions mathématiques. Ce sont des lignes inertes ou disons éternelles. Elles ne bougent pas, elles ne partent de rien, } elles ne vont nulle part. Le triangle Japonais au contraire est dirigé vers le dehors dans } toutes les directions a la fois. I] est l’intersec-
tion devenue sur un point visible de lignes indéfinies. Il est par toutes ses pointes inachevé. fl est l’alliance de la ligne droite et de la courbe. I] ne tient a rien. I] est l’expression et moins la fusion que |’accolade de deux mouse vements a la fois convergents et divergents. II est la limite gracieuse et souple entre | attraction et la pression, ce qui tire et ce qui céde, le ressort de ce qui plie, l’alliance de ce qui résiste.
Le sHAMISEN. — ‘Tarara, boum, boum, gdnon, gdnn ! | | Le pozre. — Examinons maintenant, et c’est 14 que je voulais en venir, quel rapport, ont ces idées avec l’art du bouquet. | Le sHamisen. — En fait d’édifice, tu sais, le tien ressemble 4 ceux que les passants cons-: truisent sur la téte de Jizé avec des petits, - cailloux.
Le pottre. — Le bouquet Japonais n’est pas:
comme la botte Kuropéenne le butin de Flore,,}) un trophée, la mise en tas confusément pour} ‘repaitre nos sens, parmi le vert, de tout ce ques la nature peut végéter de bleu, de jaune, dei rouge.. Ht toi maintenant, dis quelque chose..|,
Le sHamisEn. — Le lac, le lac, le lac. Au milieu du lac il y a une fle, une fle faite moins de rivages et d’arbres que d’une certaine matité spirituelle, une certaine absence dans 1’im- -mense clair de lune a la fois de lumiére et de -reflet ou de ce qui est, entre les deux, poussiére, si toutefois ces mots peuvent suffire pour une définition de feuillages. Je vais t’expliquer cela avec de la musique.
Le porte. — Tais-toi. J’arriverai sans toi 4 trouver ce que je veux dire, il n’y a qua se fier 4 cette faculté de déduction qui est le nez d’un esprit sur la piste. Pour trouver son chemin il n’est rien que de fermer les yeux.
Lr sHAMISEN. — Attache 4 ton coeur pour le guider le plus silencieux rayon de la musique.
Le porte. — Une ligne égale entre deux
points part indifféremment de l’un ou de l’autre. Si elle est plus grosse d’un cété et va vers l’autre en s’effilant comme font les plantes, on dit qu’elle a un commencement et une fin, une direction. Elle introduit dans 1’ceil une idée de mouvement, et si la ligne est régulitre de mouvement régulier. Elle nous donne
aussi les notions de court et de long, je veux. dire de plus court et de plus long, dans la du-. rée plus que dans l’espace.
Le sHamisEN. — Ce qui est long quelque-.
fois c’est ce violon interminable qu'il faut étre: soi-méme sonore pour entendre et que j essaye: en vain de dérouter ou d’interrompre.
Le porte. — Supposons maintenant en:
émulation avec cette droite une ligne courbe) ou brisée qui aille dans la méme direction et tantét l’accompagne, tant6t s’en rapproche, tantdt s’en écarte : brisée, qui est le revire-: ment brusque; courbe, qui est 1’obstacle:
amoureusement épousé et surmonté par le dé-:
tour. Dés lors nous n’avons plus seulement une) direction, nous avons un rapport, quelque:
chose qui interpréte et qui module, A cété de) la direction abstraite et nécessaire quelque) chose de personnel et de particulier, de libre) et d’inséparable. Dés lors le sentiment inter-. vient, car la ligne courbe ou brisée ne cesse de) sentir la ligne droite et d’en profiter : un be-: soin de rejoindre qui sans cesse s’exprime par | un écart. Aussitot les idées de vivacité et len- | teur, d'inquiétude ou de patience, de caprice
ou de fidélité, de variété ou d’insistance, et d’une certaine moquerie amoureuse, bien d’autres encore qu’il ne serait pas difficile de trouver, viennent s’ajouter 4 notre vocabulaire. Dés lors la ligne droite n’a plus besoin d’exister et notre ligne irréguliére n’est plus que la traduction d’un certain sens invisible, une excursion autour de la nécessité dans le possible, le mariage du hasard et de la raison, affirmée par la seule contradiction de la spontanéité avec la loi.
Le sHAMISEN. — Quant 4 moi j’échappe a la durée par la note et 4 la ligne par |’excla-
mation.
Le porte. — Un arbre n’est beau, une montagne, un bouquet, un paysage, que s’il s’ins-
crit dans une certaine figure géométrique, de préférence un triangle, présentant des proportions si belles qu’elles détruisent la contingence. C’est le passager qui s’inscrit dans l’éternel.
Le sHAmisEN. — Cela, c’est une autre idée, et si tu t’y élances, tu n’iras pas jusqu’au bout ‘de la premitre. Je vois s’avancer toute une théorie de la géométrie.
Le pore. — Dans le paysage Japonais avec l’exclusion de la ligne droite l’idée de la nécessité inflexible et celle méme de la réalité sont bienheureusement exilées, la proposition remplace la contrainte. Le chic de la chose est que ¢a pourrait étre autrement.
Le sHamiseN. — Tu viens de dire tout juste le contraire, mais ca ne fait rien. |
Le porte. — N’ai-je point dit le caprice a l’intérieur de la nécessité ? -
LE sHAMISEN. — Qui, oul, oui. Non, non, non, | |
Le porre. — Attends un peu! Cette odeur
de marée tout A coup, cette odeur d’algues marines dans ma pensée est si forte qu’elle renverse tout! Te rappelles-tu cette plage de Isé & neuf heures du matin, cette mer dans la fraicheur du matin, cette fraicheur qui est le contact de la pureté, la mer sous le soleil de neuf heures et le cri visible de Ja lumiére, une: orgie de visibilité ; riante, retentissante, res-. plendissante, pleine d’esprit, d’espérance et de: lumiére, 4 la fois vive monnaie et nappe étoi-: lée ; la plénitude de l’eau ?
Le suAmisen. — Tinngle, tinngle! fait la:
petite clochette au cou du chien qui ranime chez livrogne le remords de la ligne droite.
Le porte. — Un bouquet de lignes. Cette
variation A la ligne droite en appelle d’autres, ‘toute une touffe, chacune appuyant I’autre et la complétant, je veux dire lui faisant équilibre, mais évitant a la fois le désordre et la ‘symétrie, la redite et la contradiction, et toutes ces intersections offensantes qu’ont énumérées les maitres de l’art Enshiu.
Le sHamisen. — I] reste 4 parler des incidentes, et non plus seulement de la ligne principale et de ses émules, mais des lignes dépendantes.
Le porte. — Un mouvement n’est vraiment sensible que s’il est efficace, s‘il crée des mouvements contraires, comme on voit par le fil et les remous d’un riviére. Non! ce n’est pas un bouquet de lignes qu’il faut dire, c’est un bouquet de mouvements ! une touffe d’actions | la dépense qui se compense ! le départ et le retour, le désir et la provision (ce qu’on met de cdté) ; la version et le renversement ; le mouvement qui en se compensant récupére Vimmobilité. Le bouquet épuise par le mou-
vement toutes les ressources de !’immobilité.
Le sHamisen. — Ce que tu as dit tout a l’heure des figures géométriques me laisse une certaine démangeaison.
Le porte. — Et précisément ces rejetons que la plante et l’arbre envoient de tous cétés, n’est-ce pas comme pour explorer les frontiéres de ce triangle invisible? Et de méme les constructions que tu vois dans ce pays, il ne faut pas les considérer en elles-mémes, elles font partie d’un édifice non bati dont la base ou si tu veux la pince est dans le coin, tout est posté latéralement, elles établissent un certain angle auquel tout le reste du paysage aésormais ne saurait plus échapper. |
Le suamisen. — De sorte que toute beauté peut se reporter sur un angle ?
Le por:Te. — Sur un cercle et sur un angle.
C’est ce qu’indique |’éventail dans Ja main souveraine de | ’artiste.
Le sHAMIseN. — A toute cette géométrie il y a un moyen d’échapper par l’aile, tout le: réseau des lignes ne peut rien contre la couleur et contre la musique.
Li pokre (chantant). — Contre la beauté
et contre l’amour cherchons donc un refuge dans le coeur de la rose !
Le sHAMISEN (chantant). — Au fond des pétales blancs de la pivoine je respire 1’exhalation de cette rougeur par qui |’dme est précédée.
Le porte (chantant). — La rose n’est que la forme un instant tout haut de ce que le coeur tout bas appelle ses délices.
Le sHAMISEN. — Du moins c’est ce que disait le Gouverneur de Ja Caroline du Nord au Gouverneur de Ja Caroline du Sud, ou quelque chose d’approchant.
Tokyé, juin 1926,