LE PORTE ET LE VASE D’ENCENS
Le poETe. — Petit pot 4 idées, vase a esprit qui divises tout aliment gu’on te fournit en cendre et en fumée, comme la chaleur de trois morceaux de charbon entre les mains gagne peu a peu sous les vétements tout le corps.
transi, ainsi ton parfum qui ranime le passé et qui endort le présent pénétre de cellule en cellule jusqu’aux racines de la cervelle. Je te prendrai avec moi comme une lampe, viens fiscaliser dans ma main Je profond magasin des écritures oubliées, qui sait si elles n’ont pas travaillé dans le tonneau ? Qui sait si elles nont pas multiplié dans la nuit et si toutes sortes de choses n’ont pas profité de mon absence pour venir s'y agréger ?
Le vase D’ENcENS. — C’est bien. Souffle su
“moi et je brillerai et dans la reprise de ton haleine mon parfum remplira tout entier ta cave comme une lumiére faisant de tous cétés
tressaillir mille escarboucles et bouteilles.
Le pozre. — Colore, liqueur subtile, les canaux et ramifications les plus ténus de ma pensée. |
LE vASE D’ENCENS. — La vertu bleue qui une fois a fui ne réintégre plus la pastille d’encens. Le parfum ne renaitra pas de la cendre. Pas plus qu’il n’y a chose A espérer de ce petit tas noir de mots bréilés que tu remuais l'autre jour avec ta canne sous une dalle de ciment et qui sont tout ce qui reste des trois cent mille bouquins de |’Université Impériale.
Le porte. — Eb cependant c’est sur ton souffle patient que je compte pour ranimer comme une rouge passementerie quelques lignes d’écriture sur l’impalpable carbone. La flamme et le vent ont repris ce qui leur appartenait, mais de plusieurs manuscrits consumés avec ma maison il reste quelques noirs papillons comme des enfants mal morts qui de temps en temps viennent me redemander la
vie. Aide-moi 4 conjurer ces mots épars avec
ce parfum apparenté au souffle qui jadis les a formés.
LE VASE D’ENCENS. — J’ai entendu. Ainsi c’est. la forét maudite d’Angkor 4 laquelle tu demandes que de nouveau j'unisse mon exhalaison
Le potte. — C’est elle-méme qui est venue me rechercher. A peine arrivions-nous au Cap Saint-Jacques 4 la limite de l’eau douce et de l’eau salée ot la vague mache avec dégott comme une bouchée de foin ces radeaux mous de jacinthes que l’intérieur ne cesse de lui expédier... |
LE VASE D’ENCENS. — Déja la barque de notre ami Aurousseau dansait dans les remous de |’hélice. La-bas sur une fle au milieu de l’un des étangs sacrés on venait de trouver un cheval de pierre ! Celui qui tous les mille ans, d’aprés la légende indienne, heurte le sol d’un de ses sabots. Et le patient guetteur qui 4 ce moment peut se cramponner a sa criniére ou a Sa queue va-t-au ciel.
Lr porre. — A ce moment j’ai cru voir audessus de l’horizon plumuleux des aréquiers se dresser dans les sombres vépres de la pluie
les cing tours d’Angkor Vat — les cing ananas de pierre frangés de flammes, — pareils a ces faux fruits qui sont en réalité des sacs 4 vers tout enduits intérieurement d’un noir guano.
LE VASE D’ENCENS. — Réjouis-toi d’étre revenu de la-bas sans rien de plus grave que la ‘Colique.
Le porte. — J’ai failli me tuer du haut d’une de cea tours disjointes et tout le monde & Saigon vous raconte l’histoire de M. Long, de Lord Northcliffe et d’André Tudesq. Dans la ville pourrie le pied heurte douloureusement des morceaux d‘idoles 4 moitié digérés par la terre juteuse, on est toujours fatigué, on nage dans un air cadavérique. La seule chose belle, c'est le matin, au-dessus des éléphants paissants dans les profondes tranchées, la tempéte des singes, ces demi-dieux du bond, qui passent ‘en trombe hurlante sur le plafond élastique de la forét. Le bond est quelque chose d’aussi ‘merveilleux que le vol.
Le vAsE D’ENCENS. — Permets-moi d’insister.
Le porte. — Ton encens se méle 4 un autre
encens ! Je me rappelle ces corridors souterrains et pleins d’embdches, ces noirs cachots éclairés d’en dessous par un soupirail vert ou tournoient d’affreux vols de chauves-souris, ces sanctuaires éclairés par un cierge prés de) s éteindre ou un dieu 4 la face morte et sanglé: d’un pagnot pourri est assis sur un tréne d’ex-. créments | Kt partout au-dessus de nous le) vent de ces ailes immondes, la ronde des rats: volants et cette puanteur hideusement parfu-: mée qui, au fond de nos entrailles, lie je ne: sais quelle connivence avec notre corruption: intime. Je suis hanté par la malédiction dui vieux Prophéte : Intret corruptio in ossa tuat et subter te scateat ! 4
Le vase pD’ENcENS. — Pourquoi disputer’ cette ville maudite 4 la forét qui s’était jetée: sur elle es déja l’avait plus qu’a moitiéd di-gérée ?
Le porre. — Elle perce le grés, elle remue:
les marches, elle sonde les tours avec une} espece de sabre qui pond, elle jaillit de l’épaule: d’Indra, elle engloutit le noeud des nagas sous: un reptile plus tenace, elle intervient dans lai vie privée des bas-reliefs, elle attelle aux co-:
lonnes ses crics et ses cordages, elle sécrate et corrode, elle monte des mécaniques, elle placarde les pans de mur avec l’anastomose de sa musculature acharnée, j’ai vu cette ogive fantOme que soutient seul dans l’air verddtre un ficelage de lianes, et cette racine de fromager quis enfonce entre les dalles visqueuses comme - ‘un vaisseau gonflé de chyle ! Cette ville en pature 4 la forét on dirait un cadavre jeté aux lions !
-LE VASE D’ENCcENS. — Comme le Bayon de- -vait étre une belle chose sous l’hydre végétale avant que les archéologues en aient fait cette espéce de jeu de quilles hagard ou de panier a bouteilles |
Le posts. — Pareils 4 des filaments de fu- 'mée que mon souffle s’amuse 4 diviser, odeur, vapeur, il ne cesse de monter de ce sol putréfié Je ne sais quoi de vague et de dansant.
Le VASE D’ENCENS. — Sans doute ces apsaras comme des insectes au fin corsage avec un masgue de chenille que les sculpteurs ont reroduites comme au patron sur tous les piliers, agitant gracieusement leurs palpes.
Le poérr, — C’est ici le grand marécage, la
Mer de lait dont il est parlé dans le Ramayane et que les dieux ont baratté aux jours de lez Création, se servant du grand Serpent primitii comme ribot. On voit cela dans un style ron:
douillard et mollet sur une des pages de pierre qui décorent le péristyle d’Angkor Vat. Les:
dieux bons sont d’un cété, les mauvais génies de l’autre, affrontés en une double file inter: minable que dominent de distance en distance les Seigneurs, les Tours, Brahma, Siva, le Singe Hanuman. Attelés 4 la corde ils se livreni a leur tug-of-war cosmogénique. Au-dessous on voit le monde de l’eau et de la boue, les larves, les poissons, les tortues, les crocodiles, au-dessus la foule infinie des apsaras gambillantes qui filent au ciel comme des moustiques, comme des bulles de gaz.
LE VASE D’ENCENS. — Arrivons au carré d’Angkor Vat.
LE porte. — Encore cette odeur noire!
Siva, le dieu de l’amour et de la destruction, siégeant, éventé par les vampires, sur un tréne de déjections ! Et n’es-tu pas frappé qu’a ce temple énorme il n’y ait pas de porte extérieure, mais des pertuis simplement pour s’y
glisser ? Et tout en haut, en bas de |’anana3 > central on voit une espéce de chatiére, un jas de serrure, un trou comme celui que laisse le ver quand il sort d’un fruit, on dit qu’il est piqué.
LE VASE D’ENCENS. — I] me semble que tu as oublié quelque chose 4 propos des apsaras. Le potre. — « Brahma est entré dans homme par la pointe des pieds et c’est pour- ‘quoi les pieds sont appelés pieds et non pas serres ou sabots. Puis il monta plus haut et les cuisses furent appelées cuisses. Puis il dit : « Mettons-nous 8 l’aise », et { ‘y eut le ventre. « Faites-moi place », et il y eut les poumons. Puis Brahma monta encore et il y eut la téte, ce pour quoi la téte est appelée téte. » C'est un texte des Oupanishads. II illustre bien ce “mouvement des apsaras piquant une téte de bas en haut.
Le VASE D’ENCENS. — Puisque tu es si sa:
vant, dis-nous aussi que cette danse frénétique et vaine, c’est ce que les Hindous rattachent au sentiment appelé bhakti. Dieu créant le monde sans aucune raison, dans le transport de sa joie, dans le délire de son ivresse.
ss ae L'OISEAU NOIR
Le porTe. — Pour moi c’est l’évolution des anges imitée par le trépignement des damnés, ce sol dont ils ne peuvent s’arracher.
Lr vAsE D’ENcENS. — Cela ne nous empé-
chera pas d’appeler Angkor Vat une série de
tableaux superposés.
Le poire. — C’est ici que j’aurais besoin de mes papiers détruits. J’essayais de démontrer que l’idée carrée d’Angkor Vat c’était l’étang. Des trénes superposés d’eaux planes, comme ce lotus qui sert de support 4 Bouddha. Chacun de ces étages de péristyles, de réservoirs et de cours repose sur un piédestal de) murailles taillées en accordéon qui sont, A ce: que je suppose, une stylisation de nuages ou d’une pile de coussins, une idée a la fois d’hu-. milité et d’élévation ou de redressement, la. grimpée du serpent, un mouvement de bas en haut, la vibration de l|’air chaud, 1’s respiratoire’.
LE VASE D’ENCENS. — Si tu suis ton idée avec: logique, tu finiras pas tout retrouver. Je t’al-:
1. Du Samhita Veda 1|’n est la force, l’s est le souffle ou} soi-méme (Altman).
(Les Oipesonnia
\ DANS LE SOLEIL LEVANT 1g!
derai. Et je commence par poser la question : Qu’est-ce que |’étang ?
Le po:tre. — L’étang, c’est ]’eau immobile.
Le vase p’ENcENS. — Le miroir. L’eau qui commence 4 refiéter dés qu’elle s’arréte. Pareille au néant, image du vide et refles de tout.
Le pozre. — L’eau thésaurisée et stagnante, exactement adéquate 4 son cadre. A l’état de niveau. Immobile. Consciente d’elle-méme, gouissant d’elle-méme, communiquant avec slle-méme, totalisée dans le poids, échappant l’éternité par le moment.
Le VASE D’ENCENS. — Prise ailleurs et rete-
ue (le souvenir), sans source, sans écoulement. Embléme de la séparation et de 1’exil.
Le pozre. — Le poids ne sert plus 4 |’enrainer ailleurs (la pente), mais A la retenir jou elle est.
|. Le vase p’eNncEeNsS. — Elle reste, elle perane, elle ne passe pas, elle ne vient pas, elle xe va nulle part. Impuissante a se décoller et a .chapper au spectacle par l’action. Une conilensation du temps. Une digestion de mirage. [Mle atteste, elle dépose.
Le porte. — L’eau parquée, emprisonnée, condamnée, incapable de s’échapper et.
de fuir.
Le vAsE p’ENcENS. — Inutile, n’ayant de:
vertu que pour refléter et non plus pour atteindre. Conservant tout ce qu’on lui confie eti l’analysant, le corrompant. Les vers y vivent,. les insectes de la mort y pondent. |
Le porte. — Lacus, stagnum. La citerne.
la bourse de l’avare.
Le VASE D’ENCENS. — Elle ne va plus nuile part, elle ne conduit plus 4 rien, on n’y va que par l’accident et par la chute.
Le porte. — Il y a quelque chose qu’elle avait et qu’elle n’a plus, quelque chose ou elli était faite pour aller et ot: elle ne va plus; quelque chose qu’elle était faite pour faire.e qu'elle ne fait pas. |
LE VASE D’ENcENS. — Elle est morte, elll est excommuniée. La prison 1’a rendue éte nelle 4 la méme place. Elle ne pousse pas. Ell! n'est plus poussée. Elle cuit, elle ne circull plus. Elle a cessé de servir et d’obéir. Elle cessé d’étre acte, pour devenir cette espéce di foute-puissance 4 rebours qu’est le néant.
Le porte. — On la conserve au lieu de la donner, comme les Juifs qui ont voulu conserver avarement leur promesse pour eux tout seuls, on la posséde comme un moyen qui est devenu sa propre fin. L’eau qui a cessé de recevoir et de donner, qui a cessé d’étre dépendante.
Le vASE D’ENcENS. — Ainsi le temple d’Angkor avec ses vasques superposées parmi des vases renversés est une espéce de hiérarchie d’étangs. Un systéme d’eaux cantonnées que contourne la muette procession des péristyles servant de support 4 des vases retournés, 4 des cavités sans Jumiére ot dansent sans arrét les vampires dans un air fétide et confiné.
Le pote. — I] me semble bien que Ja s'arrétait mon papier. Il n’y avait plus que quelques phrases déclamatoires pour finir, comme un acteur de mélodrame qui fait des effets de cape et de bottes pour dissimuler l’embarras de la sortie.
LE VASE D’ENCENS. — Je sens que tu n’as pas fini et que le nez encore te chatouille. N’est-ce pas ? C’est ce « mouvement de bas en haut »
sourdement qui continue 4 vermiller au fond | de ton esprit ?
Le poire. — Comment ne pas associer — avec les yeux et les narines —- mon esprit & ton exhalaison ? Mon ceuvre est l’inverse de la tienne. Tu désagréges le charbon en une méche aigué et moi ma respiration de mille soies déliées 4 travers la filiére de l’intelligence finit par tirer |’idée.
LE VASE D’ENCENS. — Ce mouvement de bas en haut... |
Le pots. — ...n’est-il pas caractéristique de toute l’Asie ? Ce qui va de bas en haut c’est esprit. Ce qui va de bas en haut c’est qu’il | ne peut aller ailleurs et qu’autour de lui sur. le méme plan, 4 gauche, 4 droite, tout absolu-. ment est fermé et que la volonté est assise sur des diamétres égaux. Or, qu’est-ce que I’Asie? une élévation de montagnes étagées au milieu d’un immense cloisonnement horizontal.
L’Inde est un triangle et la Chine est un segment de cercle, les deux formes géométriques de la fermeture, car on peut s’échapper d’une prison, Mais on ne peut pas s’échapper d’un triangle. Le Japon est un groupe d’fles.
Le VASE D’encens. — Un homme enfermé lans un carré forcément il lévera les yeux enyaut. Il n’y a plus A marcher, il n’y a qu’a egarder et attendre, tout au plus faire le tour. Le pokte. — En Europe tout est disposé Our la direction horizontale face au spectaeur, tout est avenue et vallée vers la mer. Les leux murs & droite et A gauche ne permettent yas de s’écarter et la voiite est IA qui rabat le egard sur un chemin repéré par des colonnes.
Ju va l’ceil le pied le suit. Tout est 4 portée ie la main.
LE VASE D’ENCENS. — Mais ici en Asie...
Le porte. — ...l’ceil en les appréciant esalade les solides superposés de la stoupa, une phére sur un cube et le tout terminé par un ylindre, qui signifient le ciel, la terre et le feu, | égréne l’ascension, les étapes verticales de la yagode.
Le vase v’eNcens. —- Tu comprends ainsi yourquoi dans les peintures ici la perspective st toujours aménagée dans le sens de la haueur.
Le potrr. — Cela est évident ici A Angkor vec ses cours l’une dans l’autre encastrées
comme des castes et je suppose que ce templ colonial ne fait qu’imiter les grands sane tuaires de l’Inde. Mais méme en Chine ou ai Japon, il y a toujours cet arrangement d’en clos, cette hiérarchie de paliers et de toits, « devant l’idole comme un maitre dans l’ombn qui enseigne, ces vastes parquets aussi plam que des lacs, les paillassons circulaires de bonzes ressemblant pas mal 4 des lotus. Dé qu il y a une montagne un temple 4 la base e> profite.
LE VASE D’ENCENS. — Quelque chose au m} lieu qui siége et 4 sa base dans une aire circons crite qui traduit Vimpossibilité d’étre ailleur des gens qui se consument dans le regard.
Lr porte. — Comme toi dans le tokonomi au ras du sol et le Kakémono continue ton ex halation verticale.
Lr vAsE D’ENCENS. — Ainsi 1|’Occident re carde la mer et |’Orient regarde la montagne Et ce mouvement de bas en haut, tu pourrai aussi citer ce que suggérent les jambages in clinés du torit, cette intelligence chez les pein tres de l’attitude végétale, et aussi 1’aspiratio: de ce toit triangulaire, de ce calice renversé
Fy r DANS LE SOLEIL LEVANT 197 e cet appareil 4 faire monter qu’est le triangle yponais, dont je t’ai entendu l’autre jour entretenir avec ton ami le Shamisen.
Le pore. — Ajoute la colonne des caracsres chinois suspendus l’un au-dessous de ‘autre et l’un a l’autre rattachés par le vide, ul instruit |’ceil pour lire 4 remonter.
LE vasE pD’ENcENS. — Et de méme la bande troite du kakémono — comme les deux murs e la nef compriment l’attention vers 1’autel — oblige l’oeil & s’élever de cime en cime. I élave comme un oiseau, il descend par le hemin de la pluie.
Le poite. — Pendant que l’esprit pratique insi de palier en palier son ascension, comnent le corps pourrait-il changer de place ? I] st occupé éternellement 4 mesurer ce qui est A devant lui et qui l’empéche de passer. Celui jui regarde de bas en haut attend et prie, elui qui regarde droit devant lui désire et onquiert, celui qui regarde de haut en bas, | domine et il posstde. Le premier regarde outes les hauteurs d’ot ca redescend vers luinéme, ie second est comme tiré en avant, le roisieme est associé au poids de tout.
Le vASE p’eNcENS. — Le Japonais ne s’as:
soit pas, il se met 4 genoux. |
Le pore. — Le spectacle pour lui sur i longue bande du kakémono comme 8 traver:
la fente longitudinale de la fenétre se découps toujours dans le sens de la hauteur. En bai le détail fourmillant et quotidien, les chose: immédiates et vivantes, un bateau, une eat infiniment détaillée, une auberge, des moisson: neurs, des coulis qui portent des fardeaux ; aw dessus la forét qui change 4 la mode du mois: le défilé des pélerins et des animaux di charge ; au-dessus les formes immobiles di mouvement, des escaliers, une cascade auss fixe qu’un pilier de marbre; en haut enfim tout en haut, les cimes éternelles soustraite: au changement et A la diversité. Tout cel} existe 4 la fois mais plus l’ceil s’éléve plus i trouve de repos. La peinture méme la plus me nue au milieu de Ja bande du kakémono, il :
a toujours un dessus et un dessous, elle inter rompt une étoffe.
Le vASE D’ENCENS. — La Sagesse d l Orient...
Le poire. — .,.consiste surtout & nou.
donner le sentiment des choses permanentes.
Le vASE p’eNcENS. — I] y a donc deux points : les choses permanentes et le sentiment des choses permanentes. De mame qu’en che- “min de fer ce sont les choses immobiles qui nous donnent l’'impression de la vitesse, de méme dans l’esprit de l’ermite au troisiéme étage de la montagne, ce sont les choses qui passent qui nous donnent la connaissance du permanent.
Le pozrr, — Je voudrais que tu t’expliques.
Le VASE D’ENCENS. — Ce qui permet de voir Ja muraille constante, c’est l’huile graduellement dans la méche qui monte et qui s’épuise. Ce qui permet ce parfum continuel que je produis, ce sont mes racines de feu parmi ces trois grains de charbon. Ainsi le Sage pareil a un tuyau alimente sa méditation par une communication avec la substance des choses passageres, i] éprouve en lui-méme que ce qui ne passe pas est la cause qui les oblige a passer, et l’intelligence qui les analyse est pareille au feu qui désagrége l’encens pour en faire cette sainte odeur.
Le porte. — Attends un peu ! Cela réveille
dans ma pensée un vieux son de mots ja/lis lus. Ce mouvement de bas en haut dont tu parles ne serait-ce pas ce qu’on pourrait appeler le Chemin ?
Le vAsE D’ENCENS. — Le Chemin ou le Tao.
Le potre. — C’est cela. Brile-moi ce texte du Tao Teh King que j’ai jadis copié pour toi.
LE VASE D'ENCENS. — Lao Tzeu dit : « La multitude des hommes parait heureuse et satisfaite, comme les convives 4 un grand festin, comme les gens qui du haut d’une tour regardent la terre fleurie. Moi seul je suis silen-
cieux et disjoint, mes désirs ne m’ayant pas >
encore donné indication de leur présence. Je suis comme un enfant qui n’a pas encore souri. Je parais éperdu et accablé comme si je ne savais ou aller. La multitude des hommes a assez et davantage. Moi seul j’ai l’air d’avoir tout perdu. Mon esprit est celui d’un homme stupide. Je suis dans un état de chaos. Les hommes ordinaires ont l’air déluré et intelligent, et moi j'ai l’air d’étre dans les ténébres. Ils sont pleins de raisonnements et de discrimifations, et mol je suis pesant et embarrassé.
Je suis emporté comme par la mer, je dérive comme s'il n’était pas de repos. Tous les hommes ont leur sphére d’action, moi seul je Suis incapable. Et ainsi je suis différent des autres hommes, mais la chose que j’apprécie est la Mére. » ;
Le PpoETE. — Qu’appelle-t-il la Mére ?
Le VASE D’ENCENS. — Le Tao naturellement.
Le pore. — Qu’est-ce que le Tao ?
LE VASE D’ENCENS. — Essaye de te débrouiller dans la bouffée que je t’envoie.
Le porte. — Au-dessous de toutes les formes ce qui n’a pas de forme, ce qui voit sans yeux, ce qui guide sans savoir, l’ignorance qui est la supréme connaissance. Serait-il erroné d’appeler la Mére ce suc, cette saveur secréte des choses, ce gotit de Cause, ce frisson d’authenticité, ce lait qui instruit de la source ? Ah, nous sommes au milieu de la mature comme une portée de marcassins qui Sucent une truie morte! Que nous dit Lao Tzeu sinon de fermer les yeux et de mettre la bouche 4 la source méme de la Création ?
Le VASE D’ENCENS. — Cela et autre chose.
Le porre. — Quelles autres choses ?
Le VASE D’ENCENS. — Tu ne t’es pas apercui gu’avec ton vieux texte tu as mis le feu dans: mon ventre 4 un grand tas de papiers et voila: la fumée qui s’échappe par tous mes trous.
Le pobre. — Est-ce |’éloge du vide qu’elle mapporte en noirs bouillons ? Ce vide qui fait le pot, ou l’essieu, ou le violon, ou l’espriti de l’homme ?
LE VASE D’ENCENS. — Aimes-tu mieux quel-.
ques plaisanteries sur Confucius ?
Le pozte., — Je ne me lasserai jamais d‘en- -tendre turlupiner ce vieux pédant.
LE VASE D’ENcENS. — « Les choses qu’o peut enseigner ne valent pas la peine d‘étre apprises. » |
Le porte. — Comment dis-tu ? Horrible, idiot, scandaleux! C’est trop! Tu vas tro loin ! Ah, tu flattes mes plus mauvais instincts, tu dévoiles cyniquement mes pensées in avouables !| Je t’écoute avec remords et ravissement |
Le VASE D’ENCcENS. — Alors je te raconterai l’liistoire de ]’Kquarrisseur.
Le pozre. — Non ! je me bouche le nez ! je ne peux pas t’entendre |
LE VASE D’ENCENS, — Aimes-tu mieux I’histoire de la Perle noire ?
Le pokTe. — Quelle est l’histoire de la Perle noire ?
LE VASE D’ENcENS. — Par le chemin des
Monts Kouan loun, Hoang Ti revenant de son ermitage sur le pic le plus aigu de la Grande- —Ourse...
Le porte. — La Grande-Ourse, constellation des Sages, est faite d’un triangle eb d’un carré,
Le vASE D’ENCENS. — ,..perdit sa Perle noire.
Le porte. — Inutile d’expliquer que la Perle
noire est le Tao.
LE VASE p’ENcENS, — I] demanda A Sagesse de retrouver la Perle noire, Sagesse ne la retrouva pas. I] demanda 4 Clairvoyance de retrouver la Perle noire, Clairvoyance ne la retrouva pas. Il demanda 4 Recherche-Véhémente de retrouver la Perle noire, Recherche- Véhémente ne la retrouva pas, I] demanda & Sans-aucun-dessein de retrouver la Perle noire et Sans-aucun-dessein la retrouva,
Le poire. — Ah! ah! ah! Tu me cha-
touilles ! tu m/’agaces ! tu m’entres par les yeux et par le nez, je ne sais plus s’il faut rire ou pleurer, pouah ! atchoun ! Tu me fais éternuer ! C’est drdle | c’est ridicule ! c’est absolument stupide !
Le VASE D’ENCENS. — Si c’est comme ca tu ne connaitras pas l’histoire des Trois Amis.
Lr porte. — Vas-y ! raconte tout de méme !
Je t’écoute avec une seule narine.
LE vAsE p’ENCENS. — Non, je ne te la dirai pas, et d’ailleurs il commence 4a faire froid et je n'ai plus que le souffle.
Le porre. — Sois gentil, mon petit pot 4 esprit ! | Le VASE D’ENcENS. — Sur 1’Océan s’ébat-
taient deux amis, le Vent du Nord et le Vent du. Sud.
Le pozte. — C’est comme au jeu de mahjong. LE VASE D’ENCENS. — C’est bien, je me tais.
L’histoire est faite pour illustrer cette théorie du Vide que tu comprends si mal.
Le porre. — Ne fais pas le méchant! raconte !
Le vase b’encens. — Elle éclaire aussi les
procédés du Supréme Artiste et de 1‘ Homme d’Etat excellent qui agit en n’agissant pas et dans tout ce qu’il fait s’efforce & imiter le hasard, le hasard étant la seule chose contre laquelle les dieux n’ont pas de puissance.
Le porte. — Raconte !
Lr VASE D’ENCENS. — Sur ]’Océan se jouaient deux amis, le Vent du Nord et le Vent du Sud. Si tu veux nous appellerons le premier Sanssoin et le second Va-vite.
Le potte. — Je veux bien.
LE VASE D’ENCENS. — Leur grand ami était le vieillard Chaos. Ils allaient souvent lui rendre visite. Un jour Sans-soin dit 4 Va-vite : « J’ai pitié de ce pauvre Chaos. Les hommes ont neuf trous et c’est pourquoi ils sont si intelligents. Mais Chaos n’a pas de trou. Il fait faire un trou 4 Chaos. » Depuis lors chaque jour, tous les jours, un jour Sans-soin, un jour Va-vite, chaque jour on fit un trou a Chaos. Ils ont fait tant de trous que Chaos est mort. (Le Vase s’éteint.)
Le porte. — C’est'stupide ! ga n’a pas de sens! je n’ai jamais entendu quelque chose -d’aussi parfaitement insipide ! Et d’ailleurs ga
y est ! ca s’est éteint dans ton ventre. Tu es froid, tu sens mauvais, pouah ! c’est comme un renvoi d’ivrogne! Va-t-en au diable! ( Il envoie le vase par la fenétre.)
HISTOIRE DE L’RQUARRISSEUR
‘Le cuisinier du Roi Wan hui était en train e découper un boeuf. Partout ot il appliquait a main, donnait de l’épaule, plantait son pied t pressait du genou, dans le bruyant arrachenent de la peau et l’opération du couteau 4 écouper, les sons se suivaient en cadence régugre. Les mouvements et les sons se suivaient ymme l’air de danse « La Forét des Miariers » u les notes entrelacées du King shun. Le Roi it : « C’est admirable ! Comment es-tu deenu si parfait dans ton art ? » Le cuisinier posa on couteau et répondit : « Votre serviteur praque la méthode du Tao qui est quelque chose a avance de tous les arts. Quand je commenii A découper les boeufs c’est Ja carcasse enare que je voyais, j’en avais plein les yeux.
Au bout de trois ans j’ai cessé de la vol comme un tout. J’agis sur elle d’une manién spirituelle et ne la regarde plus avec me yeux. J'ai renoncé a l’usage de mes sens et j laisse mon esprit agir comme il veut. Obser vant les lignes naturelles, mon couteau gliss a travers les grandes crevasses, plonge a tra vers les grandes cavilés, prenant avantage de facilités qu’elles lui présentent. Mon art évitl la ligature des fibres et les gros os plus encor Un bon cuisinier change de couteau chag année ; un cuisinier ordinaire en change tou les mois. Moi, je me sers de mon couteau de puis dix-neuf ans ; il a découpé plusieurs mil liers de boeufs et cependant son fil est aus: acéré que s’il sortait de la meule. I] y a ] interstices de jointure et le fil de mon coute n’a pas d’épaisseur appréciable ; quand si fi il entre dans un interstice, comme il travail! facilement ! La lame a plus de place qu'il lui en faut. Néanmoins quand j’arrive 4 u ‘jointure compliquée et que je vois qu'il y au quelque difficulté, je procéde curieusement « avec précaution, je ne permets pas 4 mes yeu! de s’égarer eb mo main va tout doux. Puis pe
m trés léger tour de couteau, la partie est vivement détachée et tombe par terre comme me motte. Alors, le couteau en main, je reyarde autour de moi et bien & mon aise, avec m air de satisfaction, je l’essuie et le remets Jans son étui.. » Le Roi Wan hui dit : « Excel-
ent ! J’ai entendu les paroles de mon cuisinier st recu d’elles nourriture. »