A TRAVERS LES VILLES EN FLAMMES
Yokohama est détruit. De la mer aux collines de Kanagawa, A l'exception d’une maison unique qui dresse gauchement prés de la gare
de Sakuragicho son bloc luisant de céra-
mique, tout est vide. La capitale de la soie a
péri. De tous ces brillants écheveaux blancs et jaunes, il ne reste plus que quelques ballots qui trempent dans une boue immonde, quelques torsades que les coolies se sont nouées autour des reins. Toute ]’ceuvre des étrangers au Japon depuis cinquante ans, — car c’est eux qui ont fondé Yokohama et qui en ont fait le plus grand port du pays, — s’est effondrée en quelques heures. Le premier mot que me disent mes compatriotes avant méme de me
parler de leurs malheurs personnels est celui- —
ha: -- LOISEAU NOIR
ci: « La soie ira maintenant 4 Kobé. » Tout. le quartier des étrangers, toute la ligne des édifices du quai avec ses deux hétels remplis de passagers, se sont abattus au premier choc. Le Consulat francais s’est littéralement dissous, ensevelissant sous ses ruines mon pauvre ami Déjardin. Je |’ai retrouvé étendu sur une charrette, la face déja noire et tuméfiée, les jambes tordues. Un pillard lui avait pris ses souliers et le drap dont nos marins de |’André- Lebon l’avaient couvert. Seuls se dressent encore ¢a et 1a, au milieu d’une vapeur infecte, quelques entrepdéts calcinés pareils aux fours” -maudits de l’antique Baal. Les deux jetées se sont effondrées et l’on dit que le fond de la
mer lui-méme s’est modifié. Ainsi l’ceuvre des
hommes d'Europe et d’Amérique a été démolie de fond en comble. — De nos deux grandes ceuvres frangaises, le couvent des Dames de Saint-Maur et le collége de Saint-Joseph, il ne reste rien, Dix sceurs ont péri sous les décombres de la chapelle. A droite on voit ‘d’énormes colonnes de fumée noire : ce sont les incendies du grand port de guerre de
Yokosuka. A gauche, une montagne de brume
ec < ‘DANS. LE SOLEIL, ‘LEVANT cee 43 Ss
Biniréo d’une lumiére rougedtre, c'est Toky6 ae
jul brile.
A Tokyé, les trois quarts de la ville détruits, j00.000 maisons, 1.600.000 personnes sans
ybri, 70.000 cadavres relevés jusqu’a ce jour. est ici la capitale, la partie essentielle du — gays, 14 ot, plus encore qu’d Paris, se sont oncentrées toutes les richesses, toutes les
orces motrices, toute la joie, toute la science.
Le Tokyé historique des bas quartiers, le pays égendaire des Roseaux le long de Ja Sumida
qui vit s‘élever les premiéres huttes de Edé, avant que les Tokugawa en fissent leur forteesse, A partir des hauteurs de Kudan ov se
Iresse la porte de bronze dédiée aux morts de
a Victoire, 4 partir des murailles cyclopéennes yui entourent le Chateau impérial, jusqu’a la
ner, n’est plus qu’un désert de cendres rou-
yedtres, parsemé de feuilles de zinc. Rien n’aréte le regard, sauf le bloc des grands buil-
lings américains qui est reté debout, sauf les
deux lignes lamentables des édifices de la Ginza, la rue centrale, quimontrent, comme un
immense gibet, toute la variété des mutilations |
st des tortures que le feu a pu imposer & des
Ah L’OISEAU NOIR
oeuvres humaines, a ces étres 4 demi humains
de fer et de brique.
Les marchands de crépons et de brocarts, la.
rue des marchands de bibelots, Nakadori, avec ses accumulations de trésors, Nihonbashi, Shimbashi, le quartier des restaurants et des: maisons de thé élégantes, Kanda, le quartier: des Ecoles, 1’Université impériale, Asakusa, le: domaine des joies populaires avec son Yoshiwara et son temple de Kwannon, puis, de autre cdté de la Sumida, Riyogoku, la:
grande arene des lutteurs, et indéfiniment ces: immenses quartiers ot vivait 4 fleur d’eau dans la riziére 4 peine comblée, dans la pesante émanation des vapeurs chimiques, tout.
un peuple misérable et résigné, la hutte du paria, la boutique du graveur de sceaux, la roulotte du nettoyeur de pipes, et 4 cété les grands théatres, le musée Okura bondé de laques d’or et d’étoffes royales, les restaurants superbes qui exhibaient chaque jour au fond de leur tokonoma une peinture différente de K6rin ou de Sesshiu, tout cela a été balayé par la flamme. C’est le vieux Japon qui disparait d’un seul coup pour faire place a l’avenir,
; ie
Jans un holocauste comparable 4 la consom-— mation d’Alaric. Des tramways, au milieu des ~ ‘ues, il ne reste plus que des tas de ferrailles | Jans un enchevétrement de poteaux et de fils.
Une grande haleine de feu a soufflé. L’eau des stangs elle-méme s’est mise 4 bouillir ; une nfirmiére belge, Mademoiselle Parmentier, a
passé la nuit dans une cave inondée et fumante
avec un typhique sur les genoux ; deux mille
femmes ont cuit peu 4 peu dans les mares.
d’Asakusa. Mais c’est 4 Honj6, dans le quartier le plus misérable de la métropole industrielle, que la plus grande trappe s’est trouvée dis-
posée, une vaste place vide dans un ancien ©
stablissement d’équipements militaires ot irente mille infortunés avaient cherché refuge. Le feu les a entourés de toutes parts, ils ont péri. L’eau noire et stagnante autour d’eux
ast couverte d’une couche de graisse humaine.
Au-dessus, dans un petit poste de police en ciment armé, on voit cing cadavres accroupis. Ce sont des agents qui se sont laissé consumer sur place plutét que d’abandonner leur poste.
-~— Le 1” septembre est le 210° jour de
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Vancien dalendries chinois. C’ ‘est ‘une- date
que les Japonais attendent toujours avec an-. goisse, car elle décide du succés de la récolte
du riz et coincide en général avec le passage:
des grands typhons. Le Japon est, plus qu’aucune autre partie de la planéte, un pays de
danger et d’alerte continuelle, toujours exposé: ‘A quelque catastrophe : raz de marée, cyclone,
éruption, tremblement de terre, incendie,
‘inondation!. Son sol n’a aucune solidité. Il est.
fait dé molles alluvions le long d’un empilement précaire de matériaux disjoints, pierres
et sable, lave et cendres, que maintiennent les racines tenaces d’une végétation semi-tropi-. cale®. Dés notre arrivée & Tokyo, accueillis
par ces frissons de la terre, ces gron-
dements sous nos pieds, ces conflagrations
incessantes, nous avions compris de quel Cy-
-clope & demi endormi sous les feuillages et les
1. Prés de Nebukawa, quatre montagnes se sont &croulées et leurs matériaux par Ja vallée sinueuse se sont déversés comme un fleuve de terre vers Vocéan, laissant de chaque
aes de la gouttitre um épais emplatre d’argile et de rochers.
. Une légende japonaise prétend que la grande fle repose
- sur un poisson qui se débat de temps en temps. Une autre
dit qu’il n’y a qu’un point dans tout le Japon qui ne bouge jamais. On l’appelle le manche de 1|’éventail, qui reste seul immobile tandis que tout le reste s’agite.
surs nous étions les hdtes. Le Japonais, lui, 3 perd jamais le sentiment du dangereux mys-
re qui l’entoure. Son pays lui inspire un
‘dent amour, mais non pas de la confiance.
faut faire toujours attention. L’homme d'ici
$ comme le fils d’une mére trés respectée, lais malheureusement épileptique. Il n’a
ouvé qu’un moyen de sécurité sur son sol ouvant : c’est de se faire aussi petit et aussi
ger que possible, mince, sans poids, presque
ins place, mouche, fourmi. Sa maison est
ne caisse aux parois de papier. Ses trésors, il sut les tenir dans sa main, les cacher dans sa anche. Il est assis par terre. Il fait sa cuisine ans un trou, il y suffit d’un peu de grain et ‘eau chaude. C’est ouvert autour de lui de mus les cdtés. Dans l’universel déménagement iquel j’ai assisté, les gens sauvaient d’abord 6 leur maison les tatami (nattes) et les sosht adres de papier). Avec cela, quelques po- ‘aux, quelques feuilles de zinc, on peut se
lottir n’importe ou, et y jouir d’autant de
scurité et de confort qu’une grenouille sous
ne feuille de nénuphar’. Et comme le Japo-
x, Un ami me raconté qu’un voyageur égaré demanda un
‘DANS. LE SOLEIL LEVANT sg
Re eee pee reer Or eee TRG ee erty eS 23 = oe Ras se x = c 2 ee ae we ad x ‘
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P48 L’OISEAU NOIR S nais a accommodé aux circonstances sa mail son et son mobilier, il y a aussi accommode son dime. Pendant ma longue marche de nuli entre Tokyéd et Yokohama, pendant les jours ou j'ai vécu dans l’immense bivac des res:
capés, je n'ai pas entendu une plainte. Le:
gens avaient cette résignation attristée des enfants de bonne famille dont les parents de: venus fous se livrent dans la piéce A cdté = toutes sortes de débordements. On m’a ra conté que, dans Ja foule des fuyards qui gra: vissaient les hauteurs d’Uyené, de temps er temps un groupe s’arrétait pour contempler la mer de flammes qui les poursuivait et ]’or entendait des exclamations d’appréciation ad. miratrice : « C’est beau, c’est magnifique ! > Au fond, le stoicisme japonais est peut-éire une forme de la politesse confucéenne. Dans ces foules épaisses que sont les nations asia tiques, il faut apprendre la précaution dan.
jour l’hospitalité 4 un couple formé d’un vieux et d’un vieille qui vivaient fort contents dans une maison sans toit Comme il leur demandait la raison de cette particularit architecturale, il apprit que la moitié du toit avait été sup primée parce qué la vieille femme ne pouvait rassasier se regards de |’éclat doré de la pleine lune, et l’autre moitié parce que fe vieillard voulait mieux jouir des averses d’été plus claires que |’argent. :
DANS LE SOLEIL LEVANT Ag
$ - mouvements. Il ne faut pas géner et incom-
oder ses voisins par des mouvements usques, par des éclats de sentiments blesmts. Il faus tous rester bien tranquilles semble dans le méme petit bateau. Un Imme dans une cohue restera une heure sans . plaindre avec le pied de son voisin sur le en. Un de mes collégues me racontait qu'il ait fait un voyage de nuit entre Yokosuka et amakura avec un officier de marine qui allait la recherche de sa femme et de son fils rique. Une fois arrivé a l’hdtel, il voit peu de mps apres revenir l’officier, la mine parfaiment calme et sereine. Il lu1 demande des yuvelles de sa famille : « Oh ! tous deux sont
orts », et il se méle a la conversation généle. Un instant aprés seulement il remarque :
Excusez-moi si je vous réponds de travers, ais je suis un peu nerveux » (a little excited). 2 cri des victimes ensevelies sous les ruines
était pas cet appel impérieux : « Au secours, — ir ici! », mais une modeste supplication :
os, dos6, dos6é ! » (s’il vous plait !). C’est | miliew des sourires les plus aimables, au urs d’un déjeuner qu’il leur offrait, que le
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fondes dépressions sous-marines et sans ces
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ae fin du régne des Tokugawa. Depuis deux a
commandant de notre Colmar apprit des autcll
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