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rités de Port-Arthur la catastrophe qui fray pait leur pays. Trois jours aprés, il arrivai} devant Yokohama, mais déja depuis dix-huij heures, en pleine mer, il respirait l’odeur dj) l’épouvantable holocauste.
— La profonde baie de Tokyéd forme ai
éboulis de la grande ile, surplombant de prc|
battus de plein fouet par les courants et le} cyclones du Pacifique, cherchent depuis de} siécles un équilibre que les plus épouvantab! cataclysmes ne leur ont pas encore permis trouver’, Celui du 1° septembre dépasse beaucoup en horreur le seul qui puisse lui étr
comparé, celui de l’ére Ansel, en 1855, a |
nous en avions ressenti les frissons prémoni| toires. Le 8 décembre 1921, le 20 avril 19291 Ae violentes secousses avaient ébranlé et fend!
1. Depuis le tremblement de terre, on a constaté que, dar la baie de Sagami, s’était creusée une fissure profonde « 200 métres sur une longueur de 18 milles et une largeur de |
DANS LE “SOLEIL LEVANT a es
la baraque vermoulue ov depuis trente ans est installée 1’Ambassade de France & Tokyo et que» esprit d’économie de notre Administration — at de notre Parlement n’a jamais permis de reconstruire. J’avais obtenu cependant qu’un nouveau local fat érigé pour la Chancellerie sb que l’hdtel proprement dit fat entouré de solides étais. Sans ces précautions, c’en était fait de nous.
Le 1* septembre 4 midi (il était impossible W’ignorer l’heure, car & la seconde exacte le préposé au coup de canon méridien sur le yastion du Chateau impérial qui domine l’Am- Jassade, sans plus se laisser troubler par le Jésordre des éléments qu’il ne |’aurait fait par a trompette du Jugement dernier, y ajouta sa 1étonation officielle), la terre se mit en mouvement sous nos pieds. Le danger des jinchi, s est que les grands ne commencent pas autrenent que les petits et que les habitués hésitent . se déranger, incapables de distinguer dés la yremiére seconde la catastrophe du chatouilement. Mais le choc prit trés vite une violence ipouvantable et, par la porte vitrée, je me wrécipitai au dehors. Tout bougeuit. C’est une
chose d’une horreur sans nom que de vo!
autour de soi la grande terre bouger comm emplie tout 4 coup d’une vie monstrueuse < autonome. Je l’ai dit déja, c’est comme si l’o voyait une personne sire et sur qui l’on toujours absolument compté qui, tout 4 cout travaille pour son propre compte et s’abar.
donne sans égard pour nous aux convulsion du délire et de l’agonie. Ma vieille Ambassad se débattait au milieu de ses étais comme u bateau amarré ; les tuiles, les plaques de platr et de briques lui tombaient de tous cdtés, mai elle tenait bon et je ne pouvais m’empéche d’étre fier de sa résistance. Sous nos pieds, u grondement souterrain que je ne puis mieu comparer qu’au fracas de cailloux qu’on sé couerait dans une caisse de bois. Un choc encore une autre choc, terrible, puis l’immc bilité revient peu A peu, mais la terre ne cess de frémir sourdement, avec de nouvelles crise qui reviennent toutes les heures.
Les domestiques, l’innombrable domesti cité qui entoure les demeures asiatiques chaque serviteur ayant autour de lui une nom breuse postérité, emplit ma cour. Je vois mot
ie
Kehanffour qui porte sur son dos sa femme.
accouchée de la veille. Le vieux bété, Vancien ‘ssamourai qui depuis je ne sais combien d’années est le gendarme de l’Ambassade, se met en marche malgré sa paralysie et chancelle comme un revenant qui ne reconnaitrait plus les aitres. De toutes parts on déménage les fatons (couvertures), les nattes, les vétements, ‘un campement s’organise. Pour moi, j’ai beau- ‘coup plus de peine 4 prendre la notion du danger, avec cette espéce d’insouciance des vieux résidents de Chine qui se croient toujours entourés d’une espéce d’extraterritorialité.
J’entre dans ma maison ow tout est sens dessus dessous, mais je n’ai méme pas |’idée de mettre € Vabri mes manuscrits, mon travail d’un an -épars sur une table. | Cependant les incendies ont commencé, de toutes parts les colonnes de fumée s’élévent, les voies d’eau sont coupées, les pompes écrasées sous les ruines, le vent souffle en tempéte, c’est un typhon qui passe en ce moment sur la capitale. Bientét le quartier de Kanda ow j habite (c’est le quartier Latin de Toky6) est en feu, une école de jeunes filles s’est écroulée,
DANS LE SOLEIL LEVANT —ssOB3
nA p’OISEAU NOIR
vent des Soeurs de Saint-Paul que j’essaye
cing heures, Tout le quartier au sud de l’Am
Te eee Pa nae: fox ey
sy
faisant je ne sais combien de cadavres, le cot
joindre est inaccessible, la maison de l’Etoill du Matin que je vais voir parait préservée
bassade est vide et le vent éloigne les flammes: tandis que la masse-du Chateau impérial now protége au nord. La maison de France n’es
plus reliée 4 Ja ville que par une mince band! d’habitations entrecoupées d’arbres et de jan
dins. Nous sommes saufs, du moins j’en suii persuadé’,
Mais que deviennent nos compatriotes, le:
goo Francais de Yokohama qui concentren entre leurs mains tous les intéréts de la France au Japon ? Que devient le consul, mon viei ami Déjardin, si menacé dans sa jolie résidencr
fragile ? Yokohama a toujours souffert beau
coup plus que Tokyé des tremblements de terre. Que devient ma fille qui est au bord de Ja mer, non loin de 14, 4 Dzoushi ? L’attente e' l’inaction me deviennent intolérables. Je par:
1, Dans 1a nuit, le vent, ayant changé, ramena les flamme: du fond de la ville, et V’Ambassade, privée de la protection de
pon toit, prit feu.
eS. Sey ‘DANS, LE SOLEIL LEVANT epee i “dans une petite auto que conduit mon attaché -aéronautique, le commandant Tétu.
— II est neuf heures du soir et j’ai com- -~*pris. ; Pendant deux heures, traversant des fau-
-bourgs relativement intacts, nous avons wwe
grandir devant nous dans les rayons du soleil -couchant un étrange nuage ressemblant aux cumulus des beaux jours d’été, mais d’une matitre plus serrée, plus dense et que le vent déplace lentement, sans réussir & y pratiquer — de fissures. Une montagne du méme genre, blanche et dorée, s’éléve derriére nous. | Un pont rompu nous a obligés 4 abandonner ‘notre voiture et nous continuons A pied dans” la nuit, bientét illuminée par une clarté qui -s’accrott. Et tout & coup nous avons devant nous le panorama de Yokohama qui bridle.
‘Cela commence par des espéces de chaines — de montagnes incandescentes qui sont les parcs
‘A charbon incendiés, et cela a pour fond un demi-cercle de collines d’une braise presque ‘uniforme, historiée c& et 18 de flammes plus claires. Dans l’intervalle, sur une étendue de
je ne sais combien de kilomatres carrés, fou brdle ! Une vapeur ardente flotte sur cette cuw qu’attisent encore, par bouffées véhémentes:
les derniers souffles du typhon qui expire. De temps en temps, une détonation, une flamme immense qui monte au ciel : c’est un gazo:
-Métre qui saute, un dépét de produits chi:
miques qui vient d’étre touché!. Et tout le temps ce brasillement ininterrompu, pareil & l’innombrable conversation d’une foule, ce bruit de feu que nous connaissons tous quand nous allumons dans notre cheminée un tas de bitches et de fagots secs, l’innombrable travail du feu appliqué avec une allégresse eb une énergie épouvantables & son ceuvre dévorante. Rien ne lui échappera cette nuit. | Une grande ville qui brile sous mes yeux tout entiére ! Je vois tout.
Nous nous couchons sur le talus du chemin de fer parmi les herbes odorantes. La terre ne cesse de frémir sourdement sous mon corps.
1. J’ai appris plus tard qu’en réalité ces colonnes de feu étaient le résultat d’une sorte de cyclone local déterminé par la chaleur intense. Une chaleur si forte que, dans certains cas, elle a provoqué la fusion de métaux qui, d’habitude, ne peut se produire que sous V’action du chalumeau.
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De temps en temps une secousse plus forte,
et les longues rames de wagons qui nous en-
tourent s‘agitent 4 grand bruit entre les rails. A gauche, ]a-bas, l’immense rougeur de Tokyo, 4 ma droite le Jugement dernier, au-
dessus de moi un fleuve ininterrompu de flam-
méches et d’étincelles. Mais cela n’empéchera pas la lune tout a l’heure, une lune tardive et presque consommée, de se lever dans un archipel d’argent. Bientét aprés je vois apparaitre dans le ciel Orion, la grande constella-—
tion amie du voyageur, le pélerin du ciel qui visite tour 4 tour les deux hémisphéres. La —
lune a commencé sa course. Ses mains répan-.
dent sur la mer une consolation ineffable.
— Et c’est l’entrée, aux premiéres heures du
-matin, dans Yokohama par les voies de chemin
de fer démolies et les ponts a claire-voie. Les deux gares ne sont plus que des tas de matériaux, et devant nous s’ouvre, a travers un paysage de dévastation, une telle avenue semée de débris et de cadavres que jamais aucune
n’accueillit les pas des conquérants barbares
a cette époque ot le monde finit pour la pre-
re
Bes -L’OISEAU NOIR :
mitre fois. Je rencontre un de mes collégues et j ai peine a le reconnaitre. I] ne fait plus qu’un bloc de boue uniforme ot seules se détachent les marques roses des yeux éraillés par la cha- Jeur. I] a passé la nuit au Jardin public, dans la boue d’une conduite crevée, au milieu d’une foule de cinquante mille malheureux que la mort, plus clémente qu’Aa Honjé, a oubliés... ‘Des cadavres, encore des cadavres, sans vétements, sans peau, des formes rouges et noires tordues comme des sarments. Devant la Poste, un camion A demi chargé, le conducteur est tombé devant son volant, son aide a chaviré par terre. Nous traversons le quartier européen qui dresse dans un informe éboulis de briques
= et de poutres fumantes ses pignons démante-
lés. Souvent, d’une banque, d’un magasin, comme d’un organe énucléé, il ne reste plus que V’essentiel, le coffre-fort debout sur son tréne de pierre. Une odeur épouvantable de matiére -brilée et de cadavres. Nous arrivons & la mer.
Cela n’a pas été une petite affaire, surtout pour mon compagnon qui, A la guerre, a perdu l’usage d’un bras, que de se hisser par les troncons de la jetée démolie et par un oscar
7a ~— a ‘Ss Be a s # - = <3
Dar de bateaux étagés jusqu’au chateau i impo-
~ sant de l’André-Lebon. Nous arrivons enfin et ‘j’ai le grand plaisir de serrer la main du commandant Cousin qui, il y a deux ans, m’a
amené au Japon. Le commandant, d’origine
parisienne, est un homme fin, distingué, aussi a l’aise 4 la mer que dans un salon et pour qui l’énergie n’est qu’une des formes de 1’élé-
gance. Il me raconte ses impressions de la — veille, la foule qui encombrait la jetée pour — dire adieu aux embarqués de l’Empress en
: partance pour |’Amérique, et tout 4 coup un
choc, l’immense ruban de ciment et de fer se tordant comme un copeau de bois, toute ~ une foule cramponnée, précipitée, se débattant
- dans le va-et-vient d’une mer soudain furieuse. —
En méme temps, sur le quai, la ligne des édi-
fices qui s’abat, un immense nuage de pous-
sitre et de fumée qui s’élave et qui peu A peu emplit toute l’atmosphére. Et l’incendie com-
- mence, il va durer tout le jour et toute la nuit.
Or 1’André-Lebon ne peut bouger. Ses ma-
chines, le guindeau lui-méme, sont démontés et les piéces les plus importantes sont a terre.
eS ree ay ut wt A
De plus, chose 4 peine croyable, on refuse aux.
7 00/°" . > JE’ OIsEAU NOIR bateaux des Messageries maritimes une cha-.
loupe 4 moteur et c’est avec de lourdes embar-. cations, péniblement manceuvrées par un per-.
sonnel dévoué, mais inexpert, que |’ceuvre de:
sauvetage commence et s’organise. On recoitl indistinctement sur notre beau bateau tous:
ceux qui lui demandent abri, étrangers, Chinois et Japonais. Le docteur s’est rendu 4 bord du bateau anglais Dongola, ot les blessés sont centralisés, et toute la nuit il y pratique des opérations.
C’est un simple hommage 4a la vérité de dire que, dans les journées du 1° et du 2 septembre,
. Yoeuvre principale de sauvetage fut accomplie
par le bateau frangais et par l’Empress.
— Je me suis rendu A terre devant le Consulat effondré, a cété du cadavre de mon ancien chancelier de Francfort. Les Francais et les étrangers rallient peu Aa peu et l’on assiste aux scénes violentes ordinaires dans ce genre de catastrophes : un mari qui cherche sa femme, un pére qui vient de voir sa fille brélée vive sous ses yeux, un enfant de deux ans abandonné, les deux jambes brilées, que nous dé-
<—s. ce S pas ae
DANS LE “SOLEIL LEVANT ene
couvrons entre les bras d’une bonne }j japonaise qui lui fourre des boulettes de riz dans la bouche. Un Frangais croit avoir retrouvé le
cadavre de sa femme sur ce Bund qui est un véritable cimetiére, c’est nous qui lui appre- ‘nons que nous l’avons laissée bien vivante a bord de 1’André-Lebon. Arrivent les Fréres
Marianistes, les Sceurs de Saint-Maur qui ont
perdu dix des leurs sous les ruines de leur — chapelle. Et enfin je me souviendrai toujours
de ce diplomate américain qui se dressa tout & coup devant moi avec sa femme criante et
échevelée, plus semblables tous deux, dans
leurs oripeaux immondes et souillés, avec leurs pieds entourés de loques, 4 des morts dans leurs suaires qu’a des étres vivants. homme
— me raconte qu'il s’est jeté du haut d’un qua-
tritéme étage avec son enfant dans ses bras :
il a eu la sensation de flotter dans l’espace, il
ne s’est fait aucun mal. La-dessus 11 me tend
avec douceur comme un précieux trésor une poire toute noire, cuite par l’incendie. Un Ita-
lien, pour se garantir du tremblement de terre,
s’est lancé sous les roues d’une automobile en marche. I] est a peine blessé.
eit
Chaque barque avec ses avirons maladroits; et désordonnés emporte sa charge de ruine, de misére et de douleur. Mais, vers deux heures de |’aprés-midi, un nouveau, un épouvantable: danger se révéle. Depuis Je matin les citernes de pétrole éparses de tous les cétés du port ont pris feu et se déversent dans la rade qui. n’est bientét plus qu’une nappe visqueuse eb: verdatre. Une fleuve de feu, surmonté de noirs tourbillons de fumée asphyxiante, se dirige vers l’André-Lebon désemparé. Le vent qui vient de la mer, une digue d’épaves, en ont d’abord arrété le progrés, mais voici que la digue céde, le vent change et pousse le3.
flammes en avant, eb bientét 1’André-Lebon disparait dans la fumée. Le cosur battant, nous nous attendons A voir jaillir la premiére flamme. Mais non, par une espéce de miracle le bateau paralytique a bougé, il s’éloigne, il est hors d’atteinte, le commandant a réussi a se dégager, le vent a poussé le navire, un brave Américain sur son petit esquif, M. Laffin, a pris le cable qu’on lui jetait et 1’a amarré sur une bouée. On se déhale sur ce point d’appui et l’on. gagne 4 grand’peine les cinquante métres qui
i an « ty: if on a he iy Te ONES con a: aan Aaa wl
Se ‘DANS ‘LE ‘SOLELL LEVANT ee 6630
séparent le paquebot chargé de ses deux mille ae
‘ réfugiés de la muraille de flammes et de ténd- |
bres soudain immobilisée. Emouvant et magni-
= spectacle! Je suis fier de mes compatriotes.
-— En route de nouveau ! le long des arroyos .
huileux et remplis d’affreux débris, 4 travers ‘le bivouac des morts vivants, 4 travers les
‘ruines ot des ombres ont l’air de fouiller la -cendre pour chercher l’obole & Caron qui leur
fait encore défaut, sur des ponts qui ne sont plus faits que d’une seule poutre calcinée ! Et “tout a coup le spectacle d’horreur cesse. Voici
da campagne riante et verte, les vallées entre
‘des bois touffus, comblées de moissons. Le ‘tremblement de terre qui a détruit les villes a fait & peine passer un frisson sur cette mer ~
d’épis. Le 210° jour est passé, la récolte est sauvée. De grandes mauves égaient la cléture des chaumiéres, le pétale céleste des indigos ‘pétille sous l’herbe des talus, les fruits lourds
et durs font déja ployer la branche des plaque-
‘miniers. La catastrophe ne se révéle que par —
des détails presque aimables et amusants, une
fabrique de bonneterie, par exemple, qui s’est
Bie a L’OISEAU NOIR fendue comme une épave, et tout autour la po: pulation apparait revétue de flamboyantes com) binaisons cachou. Ca et 1a les énormes toiti moussus des chaumiéres, surmontés de touffe:
d’iris, ont atterri paisiblement, soutenus pa! l’air, sans faire de mal & personne. On sent qus cela a dd leur arriver souvent. I] suffira di quelques poutres pour les relever. C'est ut incident aussi normal dans la vie d’une ferme japonaise qu'un échouage pour une barque de pécheurs. Sur cette terre mouvante et dange reuse, il faut moins des maisons que des esquifs Et bientdét je serre entre mes bras ma fille que le raz de marée a bien failli m’enlever Que la mer est belle ! que le repas est bon ! e tout 1a-haut dans le ciel, oui, c’est bien | Fuji que je vois tréner, solitaire et paisible.
— Quand l’4me violemment agitée revien peu a peu A cette immobilité qui précéde | repos, les couches superposées de sensation:
et d'images qui se sont accumulées en nou:
procédent entre elles 4 de bizarres échanges, ? de lents amalgames avant qu’elles se séparen et se précipitent. Et, sur ce tain de 1’espri
frémissant et recueilli, les impressions du dehors viennent s’imprimer avec une vivacité
curieuse, comme sur un étang le reflet des
feuilles et des oiseaux se méle & la sourde éma-
nation des plantes aquatiques et des poissons sams qu’on ait conscience de la surface presque
idéale qui les sépare. C’est dans un tel état
d’étrange suspension que nous nous trouvons tous ce soir chez mon ami le ministre de Pologne. Un magnifique soir d’été. La maison est lézardée et notre héte a dressé la table sous
“une tente. Aucun de nous ne parle beaucoup.
Les souvenirs des jours de catastrophe au fond de nous virent et s’agitent lentement avec un
détail aigu parfois qui se détache et qui fait ‘mal... Je revois ce Tokyé en ruines que jai
traversé pour arriver ici, cette plaine de cendres, mais ou déja s’agite un peuple humble et acharné de constructeurs. Chacun
arrive avec sa pioche, son panier, sa poignée
de riz, son bout de planche, son morceau de toile, sa feuille de zinc, et de toutes parts s’élévent de petits abris aussi fréles que le cocon du ver. Les rues sont parcourues de
longues files de véhicules, depuis le lourd
camion militaire, depuis le wagon chargé d.
poutres et de ballots, version moderne de |.
barque légendaire des Dieux de la Fortune, qu surmonte triomphalement une équipe de sau veteurs, jusqu’au tricycle, jusqu’éa 1’étroit charrette trainée par cette espéce de bison qu’est le boeuf japonais... Qu’il fait bon dan ce jardin ! Quel silence ! Qu’il fait frais apré cette journée étouffante |... Et tout 4 coup sou nos pieds une secousse profonde venant de | terre, pareille 4 une décharge galvanique qui,
travers le corps, se communique jusqu a l’ame Nous nous regardons. La lampe au-dessus d la table oscille. Mais non, tout est revenu at repos. Une jeune femme a pris entre ses main une grosse cigale aux longues ailes transpa rentes et elle nous dit 4 mi-voix : « Vous voyez elle ne crie pas dans ma main. Elle ne chanter. plus. L’été est fini. Dans huit jours elle ser: morte. » — Et nous non plus, compagnon d'un moment sur cette berge précaire, nou n’avons pas échappé a la mort. Quelque chos au fond de nous continue qui lui conserve un sourde complicité.
Septembre 1923.