‹ L'Oiseau noir dans le Soleil levantChapitre 8 sur 24 · UN AN APRES · texte numérisé non relu

UN AN APRES

En cherchant bien on pourrait encore retrouver aux murs de guelque chaya populaire V’un ou I’autre de ces chromos (l’estampe japonaise a bien dégénéré) que vendaient les camelots en cet automne 1923, représentant le Grand Feu. On y voit ]’éléphant d’Asakusa cheminant au milieu des flammes jaunes et rouges, l’image de Kwannon-Sama distillant cette eau qui préserva miraculeusement son temple, et, pareils aux dévots de Mahomet qui entrent au paradis sur un fil de sabre, les braves qui traversérent la Sumida sur une mince poutrelle de fer, pendant que, rangée aprés rangée, la foule hurlante venait s’encloutir dans les eaux du fleuve. On a recons- -truit sans tarder le Yoshiwara et seule dans un

cimetitre de campagne ¢a et 1a, une lanter déchirée garde le souvenir de ces pauvres fille dont les cadavres ballonnés et blancs groui laient & la surface de ces étangs maudits elles furent cuites. Une mer de cabanes a re placé le désert de cendre, et de superbes fices de tous cétés font bien voir que le cime armé est quelque chose de plus sérieux que | mie de pain.

Une année aujourd’hui méme nous disjoi de la catastrophe et bientét sur le cadran 1’a guille en marche va marquer 11 heures 5& Nous avons tous le sentiment que le pass ne s’anéantit pas, mais simplement qu’ s’éloigne. Quelque chose échappe désormais la modification et au. mouvement, il est co gelé, il est enregistré pour toujours dans | archives de l’invisible. Nous laissons derriér: nous une série d’iles aussi durables que 1’Aus tralie, indéfintment ouvertes 4 1’exploration La-bas sur la mer il me semble voir une faibl! fumée, résidu presque diaphane de cet épaii holocauste qui cachait le ciel la nuit de ce fata dimanche. A Yokohama en haut du Bluff parmi les tombes bousculées et les fosse:

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entr’ouvertes, le vieil archevéque a terminé son discours et le vent du Pacifique tourmente sa barbe, son étole et son surplis. Parmi les cris des sirénes dans tout le port, pareils 4 une explosion d’étonnement et de confusion, le silence de la minute anniversaire a commencé ‘et nous pensons les morts, nous revivons cet étroit dessin sur la terre qui tremble ow la séparation s’est faite entre ceux qui demeurent et ceux qui continuent. A Tokyé, sur le fameux terrain de Hifukushé, ot 33.000 réfugiés trouvérent la mort (une photographie les montre a perte de vue, immobiles et enchevétrés, regardant le Feu qui avance), une cérémonie commémorative a eu lieu. Parmi les piles de gateaux funébres, sur le ton monotone et plaintif des anciens norité, le premier ministre a lu un discours aux Manes, et l’énorme défilé ‘de la foule a commencé. Par milliers, par dizaines de milliers, dans le claquement torrentiel des sandales de bois, toute la nation pressée par un obscur besoin de remerciement est allée s’incliner devant l’armée sans drapeau de ses substituts, rejoindre pour un moment cette communion qu’ils ont faite en mourant

a la fois coeur & coeur. C’est une colonne iné puisable, d’un mouvement régulier, qui avance| et parmi les appels et les lamentations fail pleuvoir par-dessus la barriére une gréle dt sous, de fleurs et de batons d’encens.

On a bati un petit temple de bois. Une foré!

de pieux de toutes les hauteurs, pareils A ceux qui entourent les huttes polynésiennes, porten) les noms, qui seuls demeurent dans quelque:

mémoire, de tant de corps évaporés. E!

d’énormes caisses, pareilles A ces mannes ov l’on met le grain, ont recueilli la cendre hu: maine, les os et les débris d’os, les flocons cal: caires qui sont le résidu trois fois calciné d’une montagne de cadavres’. La-devant, le défile tout le jour des parents et des pélerins vient prier et s'incliner ; délégués de ces pauvre: quartiers 4 l’ombre des fumées chimiques ot des clapiers branlants mélent leur ordure ?

Yeau des mares putréfiées, une toute petite femme avec son enfant sur le dos, un apprent

1. Le Hifukushé6 n’est pas trés éloigné de l’endroit oi furent incinérées les 100.000 victimes du tremblement de terr de 1657. Comme il y avait peu de survivants pour paye les dépenses du temple commémoralif, on imagina de donne

des représentations publiques pour trouver des fonds. Tell. est l’origine de la grande aréne de lutteurs de Ryogokou

avec son kimono déchiré, frappent dans leurs mains pour attirer la lente attention des morts. L’Impératrice aussi est venue.

Un homme dont le fils mort est dans le tas a pris une pincée de cette poussiére et |’a avalée.

On dit que de tous ces ossements on fera une statue 4 Bouddha.

A l’entrée de l’enclos une grande affiche présente l'image du mémorial futur, quand on aura l’argent, qui succédera au sanctuaire actuel. C’est une espéce de manche ou de pilon enfoncé dans un tas de mastic. Je suppose que le Comité, humblement et solennellement, sur le lieu de ce carnage sans cause et sans proportions, a voulu signifier la démission de l’Art et de la Pensée.

Et, tout A l’heure, comme au fond de la forét on percoit non pas le son, mais le frisson de la cloche de Nara, je sais que je vais ressentir sous mes pieds un choc sourd. C’est le bélier souterrain, comptant je ne sais quel chiffre fatidique, qui cent fois, mille fois, va prendre son élan avant que d’un coup & toute force assené il revienne frapper lile en plein

ventre.

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