HANG TCHEOU
Reprenant dans la poussiére un pinceau' oublié, d’une main brutale et stre, le coude: libre, la manche relevée, d’un oeil sous la besicle. chargé de desseins, d’un coeur ferme, sans respirer, je tracerai en quelques traits un grand idéogramme fait de deux radicaux entremélés, pour que, tout l’intérieur anéanti, il reste quelque chose comme ce vide irrégulier que détermine un coup de poing dans un carreau.
Une flaque d’eau laissée par l’orage met plus de temps 4 se remplir de moustiques et de petits poissons que ce trou dans 1’étoffe de la création 4 se peupler d’tles, de temples, de barques et de regards humains. N’est-ce pas ici l’abreuvoir méme du Dragon ? et quoi de plus éternel A habiter que le repli de Loung 9
Quoi de plus nourrissant 4 regarder, pour se déshabituer de la durée, que la vigilance en demi-cercle autour de nous de ce long muscle sous la peau qui a modelé la terre, les alignements et les superpositions pareilles au tas sans bouts du python de ce corps solide et coulant et le spectacle des collines ? Quoi de plus nécessaire 4 entretenir que cette conférence continuelle entre la présence et l’idée, sans qu’on | sache ce qui est véritablement antérieur, 1|’animal de roche et de terre sous la brousse et ce pelage sévérement chatié par l’hiver, ou sa pure ressemblance sous l’eau? Comme on rejoint par un fil les deux extrémités de la harpe, un lettré de !’époque des Soung, pour souligner le site, pour lui donner sa tension spirituelle et pour ajouter 4 cette permanence un long nerf prét 4 rompre, a tiré d’un bord a l’autre bord de cette extase un trait droit, cette jetée entrecoupée de six ponts en demiceil sous la paupiére relevée. N’est-il pas juste qu’au moment de payer au Japon une supréme visite, j’aille d’abord plonger ma tasse au fond de cette cavité qui jadis mélangée aux lotus a sustenté la barque de tant de pélerins de Ya-
7h L'OISEAU NOIR
mato et délégué la-bas vers les Iles du Matin ensemencées de son empreinte circulaire tant de prétres et d’artistes ? Avant que la barbaric moderne ait achevé de le profaner, pénétrons a notre tour, échappant 4 la dure rafale de février, ce lieu calculé pour paralyser, y compris la parole, tout ce qui est successif. I] faut les violences et le tourbillon de cette bise mor-. dante qui vous culbute et vous assourdit pour apprécier, revenant & la vue dans une rémission soudaine et le néant de tout mouvement, ce miroir pale dont le frisson la-bas, 4 toute vitesse, qui nous a quitlés pour le parcourir ne cesse d’apporter 4 notre conscience la forme et l’étendue, cet ermitage 4 l’ancre entre les saules et cette petite ile, pelouse plate a l’eau. attachée comme une feuille qui fait sentir la surface. De l’autre coté, nié par les eaux nulles, il y a un commencement de ville dans les jardins, une diaprure de taches de chaux dont je ne sais déja plus si l’affirmation est amortie en moi par le souvenir ou par la brume. Il n’y a pas 4 douter qu’ici, a cette station de mon chemin de voyageur, I’hiver ne soit occupé a finir. On savoure parmi les bizarres cruautés
de ce froid qui n’a plus d’avenir la prémonition d’un été promis au méme déclin. A 1’abri de ce jardin littéraire au flanc de la colline qu’aménagea moyennant force rocailles une société de vieux poétes et que surmonte le cierge d’un petit pagodon classiquement aligné avec le piquet ruiné de cette vieille tour sur Ja colline la-bas, l’année commence virginalement en contradiction avec l’herbage mort et — sans aucun support que l’dme par ce qu'elle a de plus suave et de plus inexpert, du blanc, du jaune, du rose, Une espéce d’enfance spirituelle profitant de cette fissure entre les deux saisons et la-dessous un fantéme d’odeur et un miel imperceptible. Mais reportons une derniére fois notre regard par cette ouverture ronde ou viendra s’encadrer la lune du huitiéme mois vers ce miroir qui arréte le temps et qui a été disposé sous nos pieds pour réfléchir et digérer 4 travers les accusations passagéres de l’ombre et de la couleur, la substance.
a2 février 1926.
BOUGAKOU
La vieille Chine est morte, mais un faible reflet persiste encore chez les nations autour d’elle qui jadis ont recu son coup de lune : en Annam les costumes de cérémonie des mandarins, qui sont restés ceux des Ming ; en Corée l’orchestre confucéen de cloches et de lames de jade ; au Japon cette-compagnie de chanteurs et de danseurs qui maintient héréditairement 4 la Cour impériale les traditions de 1’époque des Tang. J’ai eu, deux fois seulement, hélas ! quand le Prince de Galles vint rendre visite a Sa Majesté, l’occasion de les étudier. L’orchestre est composé de flites et d’orgues a bouche 4 minces tuyaux, quelques mandores, au centre un gros tambour et aux deux extré-
mités de petits gongs. La musique ici n’a pas pour objet comme autre part de peindre le mouvement, de nous associer aux péripéties de l’expression sonore en contradiction avec le temps qui !’entraine, mais de rendre sensible le continu, cette présence indivisible hors de nous. Des tenues indéfinies et superposées, pareilles aux « horizons » géologiques, et l’une en sinterrompant aussit6t rend les autres — apparentes. La-dessus quelques notes pincées, un coup profond qui tonne ou qui claque, un bruit de métal, viennent porter témoignage a ces étendues qui fuient.
Le premier drame auquel nous assistons est une danse coréenne, la bataille du Dragon male et de la femelle. Moins des personnes qu’une exaltation de tissus, |’un rouge, I|’autre blanc, coiffés de masques d’Eléments et de Fureurs, ils tiennent entre leurs doigts de courtes verges d’argent qui sont le niveau, la ligne de l’eau qui brille. Tous les jeux de la vapeur lentement qui s’éldve, se développe, se ramasse ou s’effiloche ou s’abaisse et vient comme une hydre lécher le sol, l’irrésolution entre la terre et le ciel de ces étres immenses qui ne peuvent se
78 L'UISEAU NOIR
détacher de l’une et de |’autre, vers l’une attirés par le poids et vers l’autre par la lumiére, le multiforme équilibre entre l’esprit et l’eau, le dialogue de la condensation et de la fumée, cette eau qui monte au ciel et qui en redescend ! Mais quatre personnages en grande solennité | se sont l'un aprés l’autre avancés, chacun exac- | tement aprés une pause, accoutrement et sta- — ture répétant celui qui l’a précédé, et sont venus se poster aux quatre coins de la scéne fictive. Us rappellent les Quatre Gardiens des — vieux temples ou plus exactement ces guerriers © de pierre qui s‘alignent devant les tombeaux | classiques. Ce sont les demi-dieux, les héros du temps de la Terre Vide, les conducteurs de hordes, les fondateurs de royaume, les souverains chantés par le Shi king. Le programme qu’on ma remis porte cette vague indication : Féte du printemps. Mais il s’agit de bien autre chose que de la pimpante floraison des cerisiers dans notre petit jardin. La musique a pris une cruauté qui attaque l’4me comme une bise entrecoupée qui vous perce jusqu’a l’os, comme ce soleil corrosif qui fond la glace, une espéce de verdeur acide, une aigreur de séve,
et toujours ces prolongations 4 perte de vue
de la méme note ! La vision de la Terre Jaune au sortir du désert Oigour ! un autel 4 Dieu dans la boucle du Hoang ho, ces larges vallées jonchées des ossements de la création fossile,
raclées et aplanies par les charriements glaciaires. Et qu’est-ce maintenant que cette évo-
lution, 4 laquelle se confrontant face a face, se livrent les quatre Hommes-Dieux ? Chacun d’eux d’un large mouvement des bras atteste Vhorizon, il a décrit le territoire, il en a pris possession en le mesurant du solennel développement de son envergure, il affirme et consolide devant le ciel son droit sur cette terre qui n’était 4 personne, res nullius, rien. D’autres
danses imitent la chasse ou la forge : j’ai ici de-
vant les yeux la cérémonie sacrée de |’Arpentage, une opération religieuse et géométrique. Rien n’est en vain, ni le nombre des pas, ni le pied qui s’identifie avec son propre vestige, ni ce grand coup de talon qui prend possession de la surface, ni le cercle que décrit la jambe, ni cette marche simultanée vers le centre et ce retour vers les quatre points cardinaux, ni la
- consommation des calculs qui en ce lieu propice
sous l’ceil de Dieu prenant compte de la pente et du contour réunissent les angles et les rayons. Il n’y a plus qu’A immoler les victimes au chant du psaume de Cham.
BOUNRAKOU
C’est le nom du théatre de marionnettes d’Osaka, d’ot est sorti le drame moderne, dit Kabouki.
La marionnette c’est le masque intégral et animé, non plus le visage seulement, mais les membres et tout le corps. Une poupée autonome, un homme diminutif entre nos mains, un centre 4 gestes. La marionnette n’est pas comme l’acteur humain prisonniére du poids et de l’effort, elle ne tient pas au sol, elle manoeuvre avec une égale facilité dans toutes les dimensions, elle flotte dans un élément impondérable comme un dessin dans le blanc, c’est par le centre qu'elle vit, et les quatre membres avec la téte, en étoile autour d’elle,
ne sont que ses éléments d’expression, c'est une étoile parlante et rayonnante, interdile ai tout contact. Les Japonais n’ont pas essayé de: la faire marcher, c’est impossible, elle n’a pas: de rapport avec la terre, elle est fixée comme} sur une tige invisible et elle tire la langue de: tous les cétés. La jambe et le pied ne sont plus simplement des moyens d’avancement et de support, mais l’instrument et le ressort de.
toutes les attitudes, démarches et intrications spirituelles, ce qui sous nous exprime | inquiétude, 1’élan, la résistance, le défi, la fatigue, le réveil, l’envie de partir ou de rester. Regardez voir, on l’a monté pour que vous voyiez mieux! Regardez ce petit bonhomme, il fait tout ! Regardez ce monsieur et cette dame en | air, toute la vie au bout d’un baton ! Et nous autres par derriére, comme c’est amusant, bien caché, de faire exister quelqu’un ; de créer cette petite poupée qui se peint par les deux prunelles dans ‘ame de chaque spectateur, qui s’y proméne et qui s y déméne ! La seule chose qui bouge au milieu des rangs l’un derriére l’autre de ces spectateurs immobiles et dont ce petit farfadet est comme 1’4me endiablée ! au milieu de
toute cette attention enfantine la déflagration de ce diable de petit feu d’artifice !
La marionnette japonaise n’est pas de celles qui n’ont rien que la main au bout de mon bras pour corps et pour 4me. Elles ne brandillent pas non plus fragilement au bout de quelques fils, comme quelqu’un que souléve et tour 4 tour lache et reprend une destinée incertaine. L’animateur les manceuvre de tout prés coeur 4 coeur et ca saute si fort qu’on dirait que ca va lui échapper. Il n’y a pas qu’un seul animateur, il y en a deux, parfois trois. IIs n'ont pas de corps ni de figure, ils sont vétus d’un fourreau noir, les mains et le visage voilés de noir. La poupée est 1’dme collective de ce lambeau d’ombre, de ce groupe de conspirateurs dont on oublie bientdét l’existence. On ne voit plus, comme des hachures autour d’un dessin, que cette espéce de noir crachat sur lequel se détache dans ses vétements rouges et blancs ou en or le petit seigneur majestueux ou frénétique. Le dialogue est celui de deux étoiles, chacune derriére elle trainant son groupe agglutiné d’invisibles inspirateurs. A droite, accroupis sur une espéce de tribune,
8h L OISEAU NOIR
entre deux cierges, il y a deux hommes costume spécial, celui qui raconte et qui par: et le préposé 4 1’émotion. Le premier a devat lui un pupitre sur lequel est déposé le librett« et les acteurs de bois qui au milieu de leur té noir obéissent non pas comme chez nous a dé mains et 4 des doigts mais 4 un conciliabule d coeurs s unissent 4 ce qu il dit ; c’est quelqu chose qui se détache du livre et qui s’en af proprie le langage ; nous ne sommes plus e présence d’interprétes mais du texte méme. L second choriste tient la guitare 4 long manch japonaise, le shamisen de peau blanche, d’ot. tire de temps en temps, au moyen d’une plectr d’ivoire, quelques sons, sans doute assez sem blables 4 ceux de la lyre antique. Mais de plu il est & lui seul tout un choeur a bouche fermée I] n’a pas droit 4 la parole, il n’a droit qu’a gémissement et 4 l’exclamation, et 4 ce bru animal et sans lettre qui vient directement d la poitrine et de l’opposition au souffle de nc diverses anches et soupapes. I] interroge, il e: content, il est inquiet, il souffre, il désire, — est en colére, il a peur, il réfléchit, il grogne il pleure, il raille, il injurie, il soup¢onne, —
‘insinue, il rage, il rugit, il caresse. Sa fonction est d’amorcer le public. I] est 4 lui seul tout le public qui fait oh! et ah’! Il ne lui -manque que la parole.
1. I! y a dans la littérature Japonaise une expression : connaftre la Ahité des choses (mono no aware woshiru), cela dans toutes les choses qui fait AH !