‹ L'ombre ardente: poésiesChapitre 65 sur 82 · LORELEY · texte numérisé non relu

LORELEY

of Lecontf de Lisle.

La pertùisane aa poing et la culotte k braies

Bien bouffante au genou, tous sont là sur deux haies, ]

Fiers et le nez au vent, reitres et brabançons;

Tandis que la canaille et les mauvais garçons \

De la vîlle'font rage, huant la- belle gôuge "^ -

Dont la porte est dorée et dont le seuil est rouge.

Sur un brancard au fond sont entassés les morts

De la nuit ; l'un d'entre eux a dans son justaucorps Jusqu'à vingt grands trous noirs, du noir saignant des

[mûres.

La grande place au loin est pleine de murmures j

Et de voix ; d'heure en heure un gros de cavaliers

Vient se ranger dans l'ombre auprès des étaliers

Et, tout autour au bord des lourdes balustrades, <

Des visages boufDs de bourgeoises maussades

Se penchent sur la foule en se montrant de loin

Le logis de la belle... et ce ne sont que poing .^

Tendu vers la poterne et voix accusatrice,

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Maudissant la lenteur des gens de la Justice, Quand chacun tout a coup 6te son chaperon Et se tait... car voici qu'au milieu du perron Tous les yeux ont,vu poindre et resplendir TAurore, L'Aurore en pleine' vespre... et c'est la belle Lore« Qui descend l'escalier, un nimbe de rayon Autour d'elle et les yeux sous un clair escoffion. D'où coule en ruisseaux d'or la fine orfèvrerie De ses longs cheveux roux.

Dans sa robe Deurie De gros rinceaux d'or A-ert sur un fond couleur ciel, Lore descend : sa lèvre a la douceur du miel Et tous ont oublié l'orgie' et le massacre ; Car Lore a de grands yeux bleu vert, des chairs de nacre Et Lore dans sa robe « gardé ses bras nus.

Tous ont le cœur serré, tant ses yeux ingénus S'ouvrent purs, le bourreau s'ennuie et les gens d'arme « Sous leurs sourcils pleinsd*ombreontréclaird'unelarme. A la suite de Lore ils marchent le front bas. La foule, elle, >est autour ; on emboîte le pas. On s'écrase le coude et le cortège arrive A la maison de ville, où l'on baille censive Et chargès^ aux marchands.

- • • . ' Le Conseil est dehors

Et tout le grand portail est tendu de draps d'ors, Comme au jour .où le roi vint loger dans sa ville.

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l'ombre d'or 197

Sur le haut des degrés un vieillard immobile, Le sire gouverneur, attend les jeux rougis.

Ce vieillard est un père... il n'avait qu'un seul fils, Qui pour l'amour de Lore est mort dans la tuerie De la nuit ; tout Ii l'heure une mère en furie L'adjurait de venger leur fils et les aïeux En lui morts, et la femme est là devant ses yeux.* (( Seigneur, punissez-moi, dit la belle, un abîme Est ouvert sous mes pas, où je roule, victime, Entraînant avec moi dans Topprobre et l'affront Tous ceux qui m*ont aimée.. .et ceux qui m'aimeront. Les cada\Tes saignants sont encore à la porte... Comme mes amis morts faites que je sois morte. Je le sais... mon trépas ne saurait les guérir; Mais au moins verront-ils que j'ai voulu mourir Pour les suivre... Pourtant, sire, ayez remembrance Que je suis femme, jeune et molle à la souffrance. Mon bon sire et seigneur, qu*on me fasse périr... Mais, au nom de l'Amour, sans me faire souffrir. » Et la fille à genoux se traînait sur les dalles.

Alors lui, dégageant ses mains froides et pâles Des bras nus de la belle, entre ses cheveux roux LMmplorant, prit un siège et dit : « Quelqu'un de vous, Bourgeois, noble ou manant, assistait-il au crime ? Qu'il avance hardiment et cite la victime,

L'heure, le lieu, j'écoule », et nul ne répondit; Et le vieillard pensait : « Peuple idiot et maudit, Dont la bestialité s'attendnt a la vue D'un escofOon de perle et d'une gorge nue ! » Et par trois fois il fit trois appels différents A la foule.

Un vieux reître enfin sortit des rangs Et s'avança, l'air gauche et la mine effarée. « J^assistais de l'office à leur échauffourée, Monsieur le gouverneur... les brocs étaient vidés Et l'on allait partir... un maudit coup de dés, Qui devait décider de la nuit de la belle Et de qui resterait, amena la querelle, Car la fille est tournée k faire des jaloux.

De propos en propos, comme on en vint aux coups, Monseigneur le conçoit... or, comme la bourelle S'épeurait, on sortit pour causer sans chandelle* Ils vinrent tous les dix au pied de l'escalier Et chargèrent... Mort Dieu !... quel cliquetis d'acier 1 J'en avais chaud au cœur... la fille à demi-morte Elle, clamait k l'aide, au meurtre, à moi, main- forte... Beaux cris... page et valets, léchant en haut les platsi N'avaient cure en.effet de courir au trépas î Et voilà... qu'aujourd'hui la pauvre enfant s'accuse. Je m'y perds, ses galants la tenaient fort recluse : Elle vivait à l'ombre et ne sortait qu'aux jours De fêtes... on la croit sujette au mal d'amours

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L*OMBBE d'or 199

Ou du moins les bourgeois le disent par la ville.

Pour moi, je la crois folle et de mœurs incivile,

Mais incapable, hélas ! de chagriner autrui,

Bien au contraire... enfin qu'on Taccuse aujourd'hui,

Moi je liai toujours plainte et je la plains encore. »

Et la place éclata de rire autour de Lore ;

Le peuple applaudissait au récit du soldat.

Le sire entre ses dents grommela : « Renégat. »

Puis, se tournant enfin vers la femme accroupie

A ses pieds: « Tu l'entends, fille d'ignominie,

Cracha-t'il au visage effaré de l'enfant.

Ce peuple idiot t'absout, retourne où Ton t'attend.

Tes crimes ne sont pas de ceux qu'un honnête homme

Peut juger; hors d'ici, sorcière, c'est à Rome,

Au fond des in-pace, sur un bûcher bénit

Qu'il faut aller pieds nus purger ton cas maudit !

Va-t'en, ne croupis pas plus longtemps sur ces dalles. ))

Et, l'œil étincelant, il rentra dans les salles .

Du Conseil, et l'enfant resta seule en dehors.

.Mors, 8*étant levée avec de longs efforts.

Les trabans dispersés, sans escorte, atterrée,

Lore se trouva seule et la foule altérée

Faisait cercle autour d'elle... Alors l'enfant eut peur.

Les yeux fixes, sans voix, béante de stupeur,

Elle écouta monter les cris et les blasphèmes.

L OXIBRR ARDENTE

Les menaces de morl el les mille anathèmes

Que clame autour des rois un peuple de bourreaux:

Et, saisie, entraînée à travers les carreaux

Des marchés en plein vent, des places et des rues.

Rapides visions dans un rêve apparues,

Comme un fétu de paille emporté par les flots.

Elle ne prit haleine et n'ouvrit ses yeux clos

Que debout sous un porche obscur de cathédrale.

Là, dans un chœur immense, où traînait comme un râle

L'attristant et profond sanglot des orgues sourds,

Un homme élait assis sous un dais de velours,

Un évéque; à ses pieds des encensoirs d'ivoire

Voltigeaient en cadence et la nef était noire

De peuple... Aux grilles d'or, où dorment les tombeaux.

Des femmes se pressaient dane Tombre, et cinq tréteaux

S'y dressaient, pleins de vagues et de choses funèbres.

Alors s*étant penchée, au milieu des ténèbres,

Au-dessus de la grille et des femmes en deuil.

Lore, blanche d'horreur, aperçut dix cercueils,

Ceux de ses dix amants pour elle occis la veille.

Alors, claquant des dents sous sa toison vermeille

Dénouée, au milieu des prêtres, de Tencens,

Lore, l'œil ébloui, Lore, soûle de sang,

Vint avec un grand cri, qui fit trembler la vitre,

S*abattre aux pieds du prêtre interdit sous sa mitre :

« Seigneur, condamnez-moi, frappez-moi, j'ai poché!

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£ OMBRE D OR

Le crime de ma vie à tous les yeux caché Eclate au jour, mou (Buvre est criminelle» atroce. Tous vos flls ont saigné sous mon baiser féroce, Braves gens, j'ai comblé les bières que voici. Frappez-moi, mais de grince emmenez-moi d'ici ! J'étoufle.. . ces piliers drapés de noir, ces bières, Ces cierges flamboyants, ces femmes en prières M'épouvantent, j'ai peur... Vos cantiques sacrés Me font mal : j'ouvre en vain mes bras désespérés Et veux prier encor ; mais non, je suis sorcière. Je suis maudite, hélas !... le ciel et sa lumière M'exaspèrent et j'ai la même horreur de moi Que ce peuple affolé, qui me conduit vers toi. lëvéque, écoute-moi, sauve la race humaine !

Frappe-moi, mais de grâce ordonne qu*on m'emmène. Lé sang me monte aux yeux, j'ai honte de parler. i>> Et révoque effrayé de l'entendre râler " A pas précipités descendit de son trône»

Penché sur ce beau corps et ces cheveux d'or jaune.

Les diacres autour d'eux, lâchant leur encensoir. Sur les stalles du chœur étaient montés pour voir. Et révéqne alors dit : « Cest une visionpaire ! A-t-elle des parents? — Seigneur, elle est sans mère. — Et sans frère? — Elle est seule et vit & l'abandon : C'est Lore ! » Et le prélat en entendant ce nom

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L OMBRE ARDEKTE

Tressaillit, car jamais la blanche courtisane N'avait frappé ses yeux.

(( Qu^un autre te condamne, Dit-il, je ne saurai te faire mettre à mort.

Va-t'en dans un couA-ent, rase ces cheveux d'or. Enfouis à tout jamais ce visage de neige Et réclat de ces yeux, où règne un sortilège, Car j'y sens malgré moi la douceur d'un baiser. C'est le seul châtiment que je puis t'imposer, Le silence et la nuit sur la beauté fameuse, L'oubli sur le scandale, a Et dans l'ombre fumeuse Des cierges flamboyants autour du mattre-autel, L'évéque s'enfonça rêveur et solennel.

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L'OMBRE D*OR 203

,Au pied des vieux remparts vides de sentinelles, Ou flotte au vent des soirs Tor brun des ravenelles. Quelle est donc cette femme au front humilié, Qui rampe et se dérobe aux yeux ?

Le cou plié, Trois grands estafiers roux, le dos rond sous leur pique, La.suivent en silence et font un groupe épique Au pied de ces grands murs de clottre et de couvent, Où les lierres en arbre ont seuls l'aspect vivant. Le ciel frémit au loin de vagues sonneries D*angélus, et le long des murailles fleuries Les trois hommes muets se traînent accablés.

Parfois par une brèche on voit au loin des blés, Des cultures en friche et le Rhin dans la plaine : Et les hommes font halte et reprennent haleine, Car la descente est raide et le pavé brûlant. Et le soleil d'août calcine et chaufl'e à blanc La ruelle poudreuse au creux de la ravine.

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La femme, elle, en silence et morne s'achemine.

Parfois son manteau s'ouvre et, comme un ruisseau clair,

On voit frémir sa robe à grands rinceaux d*or vert,

Sa robe d'azur pâle et ses cheveux d'aurore.

Et le cœur des bourreaux se serre; car c'est Lorc,

Lore la blonde fille au pur et doux regard,

Qui par Tàpre sentier, qui longe le rempart.

Descend sous bonne escorte au milieu des gens d'armes

Le chemin de l'exil.

Ses yeux n'ont plus de larmes, Fixés droit devant elle et sur l'abîme ouvert. ^

Le monde inexorable aux innocents qu'il perd La repousse et bannit : ni pardon ni justice. Tous et le gouverneur et l'évéque complice, Tous, jusqu'au cloftre obscur qui s'ouvre îi l'assassin L'ont, comme un fruit pourri, jetée hors leur sein, Et, le front écrasé sous son ignominie, Lore qu'un prêtre épargne et qu'un peuple renie, Sous le soleil de plomb descend, lasse de tout.

Le cœur plein de rancune ancienne et de dégoût, Savez-vous où s'en va dans sa robe fleurie Loreley? —Dans l'enclos d'une léproserie ; Et c'est là l'avenir atroce et douloureux De cette enfant : vieillir au milieu des lépreux. Panser des corps saignants et nettoyer des plaies.

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L*OMBRE d'OH 205

Autour d'elle les nids gazouillcDl dans les haies Et les coquelicots flambent dans le blé mùr; Car la ville est déjà loin derrière; son mur D'enceinte au loin s'efl'ace... Une brise plus forte Emplit les champs d*avoine, et la petite escorte, Dont l'ombre noire au loin grandit sur un ciel d*or, Voit déjà, comme un pâle et fabuleux décor, La"\rille avec ses toits et ses clochers d'or grêles Pareille ii ces châteaux hérissés de tourelles, Qu'au fond des vieux missels on voit peints sur vélin.

Le front pâle, arrêtée au tournant du chemin, L'enfant alors fit halte... avec effroi, 'comme ivre, Son regard embrassa sous le grand ciel de cuivre La ville et ses clochers d'ardoise, ses remparts Croulants. Soudain reprise aux souvenirs épars De son enfance, au charme attendrissant des choses, Le passé, ce poème inoublié des roses Qu'on effeuille et des dieux à jamais envolés, L'envahit et, debout dans le sentier des blés, Lore revit au fond de ses rêves sans nombre Le logis paternel, un vieux logis plein d'ombre. Perdu dans un faubourg bruyant et populeux, L'aïeul, un grand vieillard au front chauve ^et frileux. Toujours blotti dans l'àtre entre les deux gorgones

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Des chenets, puis la chambre aux vitraux hexagones,

Tout fleuris de lys pourpre, autant de feux vermeils,

Dont l'aube en se levant égayait ses réveils,

Le pot de basilic au coin de la fenêtre,

Puis le premier amant... après le jeune reître,

Un capitaine et puis maint riche et beau seigneur!

Où gisaient maintenant les lys de son honneur i

Fille de tous maudite et par tous reniée !

Alors, tournant ses yeux ardents de suppliciée

Vers ses trois compagnons, las de tous ces retards,

Lore eut la force encor d'implorer ces soudards.

Et, calme, détachant de sa blanche poitrine

Ses lourds colliers d'or fin, dont un d'aigue-marine :

« Laissez-moi, leur dit-elle avec sa douce voix,

Laissez-moi contempler une dernière fois

Les murs de ma Cité, de ma chère patrie.

Ces quelques joyaux d'or et cette orfèvrerie

Vous dédommageront du retard apporté.

C'est un* dernier adieu, l'extrême volonté

D'une exilée... Avant que le soleil décline,

Je voudrais m'arréter là-bas sur la colline

Qui surplombe le fleuve, et là dans mes regards

Eniporter avec moi le pays dont je pars.

Mon enfance, ma vie... un caprice de folle.

Qui, vous, vous fait sourire et dont l'âme frivole

Des femmes se nourrit ou meurt I le voulez-vous ? »

Et ses yeux en parlant étaient devenus douxp

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L^OMBBE d'or

Attirants et vainqueurs comme au temps où, maîtresse

Des ducs et des barons, elle versait l'ivresse

De sa beauté divine à Tempire ébloui.

Et les trois estafiers lui répondirent : a Oui. »

Elle alors, sur la roche énorme étant montée,

Sourit à ses bourreaux et, de gloire exaltée,

Plus blanche qu'une perle à travers l'or vermeil

Du couchant, ses cheveux répandus au soleil :

<( Puisqu'il D'e3t plus pour moi ni pardon ni justice,

Je te quitte et t'absous, monde infâme et complice,

Et je m'en viens à toi, refuge souverain

Des malheureux, dit-elle, à toi, vieux fleuve Rhin. )>

Et, croisant sur son coeur ses bras nus de victime,

La belle se pencha rêveuse sur Tabtme

Et s'y laissa couler le front extasié.

Les trois estaflers roux, eux, accroupis au pied De la roche, estimaient les joyaux de la belle. Et le fleuve emportait au loin la criminelle.

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