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L*OMBRB d'or 299
Se taisaient.
Mais la femme, immobile et les yeux Voilés entre ses doigts et ses fauves cheveux Qui pendaient, sans entendre et voir restait assise Sur le talus... Alors, levant sa face grise Et triste sur le roi, déjà devenu blanc De courroux, le vieillard, un maigre au cou branlant Lui dit : « Elle est aveugle et n'entend pas; son âme L'a quittée » et le roi vit alors une tlamme Bizarre, qui dansait sous sa robe en lambeaux Hors d'un grand vase en bronze.. Ainsi que des S'élève un feu follet, nocturne effroi du pâtre, [tombeaux La flamme sur cette urne errait fine et bleuâtre^ Très pâle ; et Cbilpéric et ses gens avaient peur.
Il eût voulu partir, mais béant de stupeur, Il restait pour savoir le nom de cette fille Si blême.
Haussant le vase et le feu qui vacille, L*homme la fit lever alors et l*amena Sous les yeux du roi franc et, lui Texamina.
Son Visage amaigri d'une douceur étrange Était comme mordu par places : gris de fange, Ses bras d'un blanc neigeux sous la traee des coups Étaient nus, ses cheveux s^accrochaient dans les trous De sa robe et, malgré son aveugle prunelle, Sans flamme, elle était là si grave'et solennelle
Que le roi, soulevésur sa selle, étoulîanl.
Eût voulu ravoir Ih toujours.
(( C*est une enfant Que j'ai prise avec moi, sire, étant sans famille, Elle me suit partout depuis, la pauvre fille ! Elle et moi nous errons ensemble désormais.
— Alors elle est aveugle et ne parle jamais ! Interrompit le roi tout entier à son rêve.
— Jamais,... non. Quelquefois un an entier s'achève. Elle demeure ainsi sans manger et sans voix,
. Puis elle se réveille et, durant tout un mois. Elle débite alors des choses merveilleuses Et le peuple la suit par les routes poudreuses. » Et Chilpéric avide et le regard ardent Lui dit: « Fais-la parler, » et Thommeen grommelant Reprit : « Parle, Ennoïa, raconte-nous tes rêves. »
Alors d'une voix lente et, comme au bord des grèves On en entend la nuit gémir, elle parla.
prodige, on eût dit qu'elle n'était pas là, Tant cette voix dolente était faible et lointaine. C'était comme un écho d'une douleur humaine Et des maux endurés dans des temps très anciens; Et le roi Chilpéric entre sesNeustriens, En Tentendant parler, croyait revivre en songe. L'enfant dit : « Ch'Cr Eden, ù terre du mensonge. L'arbre est là monstrueux, énorme avec ses fruits
M-- ^l.»MM
l'ombre d'or 241
Merveilleux, dont l'éclat inonde dans les nuits
Les tigres et les loups couchés dans ses racines.
Dans lés rameaux légers vont les Âmes divines,
Voltigeant et rayant Tazur de leur essor;
Et moi, les yeux ravis, j'écoute la voix d'or
De Tarchange invisible et doux qui me conseille.
Son étrange harmonie eni\Te mon oreille; [sourds
Et, dans l'ombre odorante, au fond des grands bois
Je bois, le cœur trop plein, palpitante d'amours
Sa parole adorable et forte...
— « Mais c'est Eve ! »
S'écria le roi franc. <( Ne troublez pas son rêve Ou l'esprit se taira, )> dit Thomme avec deux doigts Sur sa bouche, et l'enfant de sa dolente voix Reprit :
« La voile au vent se bombait, la galère Fendait l'écume et moi, craignant de lui déplaire. J'écoutais souriante et les yeux dans ses yeux. « Qu'importe si je perds Tàpre faveur des dieux. Qu'importe si je trouble à jamais ma patrie, » Disait-il, « et ma ville et THellade fleurie 1 Toi, tu m*appartiendras dans ma belle maison. Qu'elle était douce, ami, sous sa riche toison De panthères d'Asie et dTgypte, la chambre, Haute de ton palais... Les bras frais, sentant l'ambre, 11 venait se coucher doucement à mes pieds Sur les tapis velus, et là des jours entiers,
L OMBRE ABDEKTE
LoiD des champs de bataille et des cris des victoires. Caressant mes cheveux, il contait des histoires ; Et le soir nous montions ensemble sur les tours. Là, le long des créneaux, tous deux pales d*amour. Nous regardions au loin s^éclairer dans la brume Les deux camps, les signaux et les feux qu*on allume, Ulysse avec les chefs assemblés en dehors De leurs tentes, ou bien Achille au casque d'or, Qui conduisait un char armé le long des sables. » Et le roi franc songeait qu'un soir autour des tables Deux poètes latins, chanteurs musiciens, Étaient venus rôder, disant des vers anciens. Dont le texte parlait vaguement de ces choses, Même entre les drageoirs pleins de songe et de roses. Les leudes en riant les avaient fait asseoir Et manger jusqu'à Taubc.
(( Ils m'ont frottée un soir.
D'onguents, murmura-t-elle, et puis ils m'ont vendue Pour amuser le peuple... alors je fus perdue A jamais, et chacun me prit dans le cheniin.
Une nuit que, debout, je faisais, cistre en main, Danser des matelots au fond d'une taverne.
Une averse éclata sur le toit, la lanterne Du bouge s'éteignit, et moi parmi les coups, Les jurons et les cris de tous ces hommes soûls, Je pleurais, quand un homme entra dans la mêlée Et me prit par la main.
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L OMBRE d'or 243
— Cest moi, je Tai trouvée Buvant avec la lie et récume des ports, Et Tai prise avec moi, dit l'homme. Depuis lors Elle me suit, pauvre être arraché de Tablme.
Tour à tour adultère, innocente et victime, . Elle fut Ennoîa. fiarbelo, I^unikos.
Elle est de tous les temps ; l'ancien dieu grec Eros, L'Astarté de Sidon, parfois Tétreint encore.
Hélène au temps de Troie, Homère et Stésichore Ont maudit sa mémoire et le héros païen L'avait pour concubine...- à Rome, un plébéien, Quiraiihait, l'cgorgea vivante, échevelée; Et les rois sous Tarquin l'ont prise et violée Dans le corps de Lucrèce.... Elle futDalila Qui coupait les cheveux de Samson... Attila Fut par elle égorgé dans la chambre de noces. Sous les tentes de cuir où veillent les molosses Son ombre avec Judith errait dans Israël, Et bien des cous tranchés ont sur son bras cruel Saigné.
Fausse, idolâtre, à tous prostituée, Elle a tratnë partout, de joie exténuée, Chanté dans chaque bouge, au coin de tous les bourgs, Baisé tous les passants, usé tous les amours. Les voleurs ont connu sa grâce charmerésse.
A Sidon, en Syrie, elle était leur mal tresse Et buvait avec eux l'Âpre gain de sa nuit.
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Le jour, elle cachait un prêtre dans son lit, Dans son lit tiède encor des passants de la veille. Alors moi, la voyant toujours grasse et vermeille, Moi, je Tai rachetée à prix d'or aux voleurs Et si bien rétablie et mise en ses splendeurs, Que les beaux jeunes gens et les vieillards avares, Dont les bras sont serrés au poignet d'anneaux rares, Quand nous passions ensemble auprès de leur logis, Me suivaient par la ville avec des j^eux rougis Et de l'or plein les mains.
Néron fut épris d'elle Et la fit mettre à mort, il la trouvait trop belle Et craignait de Taimer. Caûs Caligula.
La fit empoisonner; Titus, lui, l'exila.
Et le peuple affolé la prenait pour la lune.
Tant son front était pâle.
Et c'est là ma fortune, Je l'emmène avec moi chez les grands, les puissants, Et les crimes de fange et les crimes de sang, Toutes les trahisons d'un passé de folie Débordent sur le trône et la pourpre avilie, Et c'est là mon triomphe et tout ce que je veux. Tout dissoudre. ))
Et le Franc troublé par ces aveux
Sentait poindre et monter, comme un feu dans son âme, Le désir fou d*avoir à son tour cette femme.
Ce corps livide et blême entrevu par les trous
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l'ombre d'or 24g
De sa robe, ces bras mordus et bleus de coups^ * Ces yeux blancs raturaient : désir infdme, étrange
De se vautrer enfin tout un jour dans la fange,
De toucher cette boue et de goûter ce fiel.
Or, ayant fait remettre au vieillard solennel
Ses anneaux d*or massif et sa bourse pesante,
Le roi, la gorge sèche et l'oreille luisante, i
Lui fit dire à voix basse : « Amène-la ce soir •
Au palais. Un valet viendra la recevoir
Au seuil. » Et les chevaux, qui mangeaient en silence.
Ayant repris leurs pas de rêve et d'indolence, ;*
Le cortège harassé du roi franc disparut ]
Parle sentier des blés. '
Vers le soir, ayant bu '
Trois cruches d'hydromel et deux de vin du Rhône,
Le roi franc fit venir llildebert près du trône
Et lui transmit un. ordre aimable assurément,
Car le valet sourit dans l'ombre. !
A ce moment ' Un homme conduisant une femme très pâle, l
Ayant heurté trois fois du plat de sa sandale
Sur le seuil en dehors, la porte aux clous de fer
Céda sans bruit, et Thomme avec un rire amer l Ayant poussé la femme en avant dans la salle,
La serve Frédégonde entra, sinistre et pâle,
Dans la chambre à coucher des rois Mérowingiens :
Et la guerre, la haine entre les rois chrétiens
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L OMBRE ABDENTE
Egorgés, le poison, le meurtre, l'adultère Entrèrent avec elle, et sous la voûte austère Frédégonde, attentive aux pas du roi des Francs, Écoutait, les bras nus croisés sur ses seins blancs. Se presser et monter du lointain encor sombre Les désastres futurs et les crimes sans nombre, Tous maux nés de la femme et laissés aux neveux Par raTeul;.et la joie éclatait dans ses jeux.
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