‹ L'ombre dans le miroir: poèmesChapitre 34 sur 73 · CLOTHO · texte numérisé non relu

CLOTHO

Je porte un diademe orne de sept etoiles,

Et ma tunique aux sept nuances d’arc-en-ciel,

Faite de lins legers et de fiuides toiles,

Donne un galbe a mon corps qui n’a rien de mortel.

Depuis l’aube des temps, je veille aux destinees Que mon rouet pensif file, file tou jours ;

Et deroulant la trame immense des annees,

Je tisse des humains les jours apres les jours.

Toute, toute la gamme innombrable des soies, Qui change a l’infini les troublantes couleurs Exprimant tour a tour les peines et les joies, La gravite des soirs et la grace des fleurs ;

Tous les reflets d’azur, de pourpre ou d’emeraude, Qui font le ciel plus gris ou les matins plus clairs ; Le nuage changeant qui sur la plaine rode,

Et toutes les blancheurs qui tremblent sur les mers

Toute la morne horreur des tempetes humaines Clue le coeur distribue au hasard des chemins,

Tout passe en mon fuseau qui transforme les laines, Tout subit le caprice etrange de mes mains.

Les fils enchevetres de Tinique mensonge,

N’ont pour mes doigts ingenieux aucun secret ; Je parcours a plaisir les dedales du songe,

Et penetre le sens de l’intime regret.

Et le vent qui mugit au seuil de la demeure,

Sans avoir jamais pu connaitre le repos,

Le vent qui geint, le vent qui rit, le vent qui pleure, Errant pres de la source ou tout pres des tombeaux,

Ce messager fidele et sur de ma pensee,

Le vent emporte au loin, des l’aube au couchant d'or, Le murmure de l’heure incessamment tissee,

Qui devide la vie et jamais ne s’endort.

LACHESIS

Ne crois pas que le temps ait change mon visage : Je suis telle aujourd’hui que j’etais au passe.

Les rides ne m’ont pas marquee au front, et l’age Indulgent a mon cceur ne l’aura pas blesse.

Je suis l’ombre planant sur l’existence humaine, Que ne peut dissiper un contraire destin ;

Un but trace d'avance en ce monde m’entraine Et dirige mes pas par un apre chemin.

Le monde me deteste et me barre la route.

Mais d'un mot je le plie aux rigueurs de mes lois, Et malgre sa puissance arrogante, il m'ecoute,

Et devient attentif aux appels de ma voix.

Qu’importe que demain s’effeuilleront les roses, Que d’un manteau de deuil se revetront les pres ; due des pleurs couleront sur la fuite des choses, Sur les jours disparus, sur les soirs empourpres ;

Qu'importe que 1’hiver depouillera la plaine, Que l'aube sans reflet, sans reve et sans ardeur, Ne respirera plus, 6 printemps, ton haleine ; Qu'on se laisse ici-bas leurrer par la splendeur

De toute illusion a la mort destinee.

Moi, je reste quand meme au seuil de la foret ; Je reste librement a ma tacbe obstinee, Soucieuse et le front penche sur mon rouet.

L’homme, obscur voyageur, me redoute et m’evite, Parce qu’un noir destin me guide dans la nuit ;

II sait qu’en mon fuseau tout jeune cceur palpite, Et qu’en mon seul miroir l’existence luit.

Pelerin inconnu qui va, le regard sombre,

Et que l’obstacle rencontre n’arrete pas,

II me trouve toujours attachee a son ombre, Sur la route portant l’empreinte de ses pas.

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