‹ L'ombre dans le miroir: poèmesChapitre 40 sur 73 · LE PECHEUR · texte numérisé non relu

LE PECHEUR

Lasse d’avoir en vain tendu son lourd filet,

Un pecheur inconnu maintenant s'en allait

Sur une mer sans ride ou, depouillant leurs voiles,

Nymphes des calraes eaux se plongeaient les etoiles.

II semble que l’ecrin entier des firmaments A verse dans les flots ses plus purs diamants, Ses jaspes, ses saphirs, ses calcedoines blondes, Ses beryls, ses rubis, tous les tresors des mondes

Disperses au hasard des vastes profondeurs.

Et parmi ces clartes, et parmi ces splendeurs,

Tour a tour Orion, Betelgeuse, Andromede,

Pegase au col retif, l’insolent quadrupede Terreur de la Chimere, Aldebaran, Venus La deesse de Gnide, et le pale Arcturus,

Sirius, le Lion, les Gemeaux, le Navire,

Et Vega rayonnant au centre de la Lyre,

Le Bouvier, la Couronne, et la Grande Ourse au nord, Prodigues en beautes, rivalisent d’effort,

Et dilatant soudain leur brulante paupiere Repandent tout autour tant d’or et de lumiere,

Tant de pourpres rayons, tant d’eblouissement,

Que la mer, ce miroir du calme firmament,

A ces heures depuis tantot silencieuses,

Se transforme en un puits de pierre precieuses.

Devant la vision subite, emerveille

De voir tant de tresors dans le flot constelle,

Le pecheur qui, depuis l’enfance, sans envie,

A, dans la paix du cceur, vecu sa simple vie,

Et que des songes vains n’ont jamais torture, Par une soif brutale est alors devore.

Comme ceux qui tentes par l’attrait du mystere, Ont atteint la fuyante et trompeuse Chimere,

Et l’ayant possedee en leurs bras un moment, Pensent rendre eternel ce court enchantement,

L’Esperance soudain eclaire son visage.

II s’emerveille de l’eblouissant mirage ;

Et leurre du desir dont s’emplissent ses yeux, II plonge son filet dans le flot merveilleux.

Pendant toute la nuit, sans faillir a la peine,

Sans detourner son front et sans reprendre haleine, Tenant de ses deux mains son lourd filet tendu,

II puise dans ^immense ecrin, tout eperdu De la crainte de voir se fondle en l'eau perfide Les tresors dont pourtant son filet reste vide. Neanmoins, sans repit, le pecheur, transports D'une joie infinie et de felicite,

A rempli jusqu’aux bords sa barque des richesses Qui lui versent a flot leurs futures ivresses.

Mais alors que le soir s’enfuit, agonisant,

Les astres au regard sans cesse fremissant, Redoublent plus encor leur flamme inepuisable,

Et leur clarte pour lui devient insoutenable.

Si bien que, tout emu de son reve vermeil, Semblable a celui-la qui fixant le soleil,

Sent d’une epaisse nuit s’appesantir les voiles,

Le pecheur inconnu, l’humble pecheur d’etoiles, S’aveugle des honheurs un seul instant atteints.

Et quand parait le jour ses yeux se sont eteints.

i^JJpgmng

' >.' (ij^rni^W^

Page 1