OMBRE ET CENDRE
Quand tu vas, remuant les cendres de la nuit Qu’amasse sous tes pas la suite des annees,
Et que le souvenir comme un spectre te suit, Que trouves-tu parmi tant de choses fanees,
Debris que tu croyais etre des talismans ?
Tout de ces jours vecus que voile le mensonge, Tous les efforts obscurs causes de tes tourments, Tout ce que ton esprit evoque dans un songe,
Et tout ce que le Temps a pour jamais terni,
Est un amas confus, pale image effacee Dont la forme se perd au dedale infini,
Qu’en ton langage humain tu nommes ta pensee.
Ton ame enfouit tout et ne te rendra rien.
Tu resteras abandonne dans la penombre,
Avec ton desespoir pour guide et pour soutien . . . Ombre tout ton passe ! Tout passe comme une ombre !
Ombre aussi ton present ! Ombre ce que ta main Palpe et croit posseder : la passagere joie Que tu tentes pourtant de prolonger en vain,
N'est qu’un souffle trompeur qui sur ton front tournoie.
Ombres les visions qui s’offrent a tes yeux ;
Ombres les faux bonheurs auxquels on te convie ; Ombres les calmes soirs ou tu crus etre heureux ; Ombres, ombres les jours tourmentes de ta vie !
LE PROTEE
Tel que tu le connus, orgueilleux et puissant, Et pret a surmonter les ecueils de la vie,
Le cceur gonfle de haine et d’exScrable envie, Le front couvert de gloire ou macule de sang,
Et n’ayant jamais su pourtant a quelles Normes II asservit ses dons les plus miraculeux,
Les pensers qu’il abrite en la nuit de ses yeux Prennent l'aspect changeant et multiples des formes.
A ceux qui par le temps et l’espace Font vu Poursuivre le sentier que traca la Cliimere, Rencontrer sous ses pas l’epine meurtriere, Se rebuter devant un obstacle imprevu,
Croire quand meme atteindre au but realisable, II parait a ceux-la comme une ombre qui fuit, Spectre que le mystere incessamment poursuit : Mais rarement au monde il se montre semblable.
Comme l’astre perdu dans les soil's constelles, Sa lumiere se voile ou sans cesse est mobile ; Et devant les reflets de son ame subtile,
Les yeux les plus experts demeurent aveugles.
Et lorsque fatigue de sa course, il succombe, Son epaule ployant sous le poids des regrets, Aucun ne peut encor penetrer ses secrets . . .
Et sans que de son cceur une larme ne tombe,
Devant les jours passes qui furent les temoins De tout ce qu’il sema de haine et de desastres, Une derniere fois se tournant vers les astres, II rugit de fureur et se rouge les poings
De se savoir encore, a son heure supreme,
Le plus obscur parmi tous les etres vivants, L’epave' qu’emporta le Sort au gre des vents, L’Enigme, l’eternel imcompris de lui-meme.
DESENCHANTEMENT
0 desenchantement ! La vision s'efface Qui devant l’univers m’invitait a songer. Aujourd’hui, n’ai-je pas a me voiler la face, S’il m’abuse l’ayant longtemps interroge ?
Que nous importera de souffrir et de vivre,
Si d’avance est manque le but que l’on poursuit ; Si ce n’est que d’un peu d’ombre dont on s’enivre, Pelerins que terrasse un incurable ennui.
due nous vaudra l’effort s'il retourne en poussiere, Si tout desir se change en un boueux lambeau,
Si devant nous la Mort, cette hydre carnassiSre, Eteint l’ultime espoir comme un simple flambeau ?
Autour tout est ruine et detresse infinie !. . . Brise et foule a tes pieds le sinistre miroir Du revef ou se reflete un monde en agonie, Et, resigne, reprends ta marclie dans le soir
Si toute illusion se fonde sur le sable, Silencieux, retourne au jardin delaisse Ou tu retrouveras la trace ineffacable De tout ce qui subsiste, ami, de ton passe.
Car tu t’es convaincu qu’au cours changeant des ages, Les hommes sont restes les infimes pantins Dont l’Histoire remplit chacune de ses pages,
Et suivent a peu pres d’identiques destins !
LE RETOUR DU PRODIGUE
LE RETOUR DU PRODIGUE
Nature, me voici. Sceur de la Verite,
Qui par les jours changeants restes forte et vivante, J’atteste ta grandeur et ton eternite,
Moi qui fus le jouet de l’heure si mouvante.
Seule, tu resistas a la perversity
Du Temps qui seme autour l’liorreur et l’epouvante,
Toi qui gardant ta belle impassibility,
Es l’Oracle immortelle & la voix emouvante.
Je m’en reviens vers toi, maintenant convaincu D’avoir, dans mon orgueil immense, en vain vecu Et subi les tourments que je voulais connaitre.
Et je crois qu’en l’oubli de ses mornes regrets, Celui-1& qui parvient & scruter tes secrets,
Sent le bonheur de vivre envahir tout son etre.