L’EXILE
Elle est tou jours aupres de la verte colline Cette Fontaine offrant la fraicheur de ses eaux. Sur sa margelle un saule en murmurant s’incline, Et le cypres pensif la couvre de rameaux.
Mais sa coupe ou se joue une lune indecise,
Nous verse-t-elle encor la jeunesse et l’amour ?
Ou le filtre qui bu d’un trait immortalise
Les bonheurs qui devaient ne vivre qu’un seul jour ?
Helas ! la source a fui : nul n’y trempe sa levre, Et nul ne vient s'asseoir pres du puits odorant. Nul ne vient plus guerir aupres de lui sa fievre, Et nul n’arretera demain son pas errant.
Car tenant de ses doigts les deux anses d’une urne, Insensible aux beautes du mystique decor,
Reside, en ce silence, un Ange taciturne Dont le front se revet du signe de la mort.
Ainsi, l’liomme reclus dans sa terrestre enceinte, Exile de la vie, apres avoir vecu,
N’ose s'aventurer vers la Fontaine sainte Dont la source s'offrait a son espoir degu.
Dans le silence, il rompt le pain de l’amertume.
Les deux mains sur son cceur qui dans la nuit se plaint Et courbe vers la terre, il sent aue se consume Un feu dont le dernier rayon en lui s’eteint.
DIALOGUE DU PASSANT ET DE L’AVEUGLE
DIALOGUE DU PASSANT ET DE L’AVEUGLE
LE PASSANT
Viens respirer les fleurs du jardin embaume. Grisons-nous de l’encens du lilas parfume.
Le silence s’epand de partout, innombrable,
Et le ciel apaise demeure favorable Au reve. Tu jouis, atteint de cScite,
D’une paix bienfaisante et pleine de clarte. Qu’est-il done de plus doux ici-bas que cette heure Qui regne tout autour ?
L’AVEUGLE
Dans ma simple demeure Je suis un solitaire, eternel emmure De la Nature, et qui, seul et desespere,
Maudis mon abandon et pleure de l’absence Des choses dont s’efface a mes yeux la presence.
IE PASSANT
Mais la terre ou tu vis, ne l’as-tu done jamais Contemplee ?
L’AVEUGLE
Oui, jadis. Qu’importe. Desormais, Mes yeux seront prives de la beaute des choses.
LE PASSANT
As-tu done oublie le langage des roses
Gui parfument tes pas, et le bruit des ruisseaux ?
Tu lie reconnais plus le chant de tes ruisseaux ? Ne te souviens-tu pas, ami, du promontoire Qui domine te3 champs boises, et ta memoire N’evoque-t-elle pas l’ample, l’exquis decor Qui, tout le long du jour serein, s’etale encor ?
L’AVEUGTiE
Je me souviens. . .
LE PASSANT
Evoque en toi cela . . . Rappelle
Ton passe . . .
L'AVEUGLE
Je l’evoque. Aupres de la margelle D’un puits dont l’eau profonde exhale sa fraicheur, Je me revois encore assis dans la blancheur D’un beau matin d’ete. J’ai dix-huit ans. La plaine Embaume des parfums prenants de marjolaine,
De thym, de resedas. Tous les boutons eclos S’etalent avec grace au sein de mon enclos.
Ma frele maison sise au fond d'une vallee,
Entre deux monts geants, seule et dissimulee, Apparait a mes yeux comme un vaste univers.
Mon vieux bois est touifu, ses arbres toujours verts D’ou je vois s’envoler les memes tourterelles,
D’ou m’arrivent encor les memes doux bruits d’ailes. Rien ici n’est change. . .
LE PASSANT
Les siecles n’y font rien :
Dans la nature, tout s’envole, tout revient.
Malgre les coups du Temps et ses vicissitudes, Toujours elle garda les memes habitudes.
L’AVEUGLE
Puis, c’est, dans ce tableau rustique, le moulin Dont la roue en tournant fait le flot cristallin Se changer en ecume . . .
LE PASSANT
Oui, j’entends son murmure.
L’AVEUGLE
Et puis, c’est le pecher ou pend la peche mure ; Ce sont les raisins bleus, les rouges framboisiers Qui poussent au hasard des tortueux sentiers.
LE PASSANT Je les vois, la-bas. . .
L’AVEUGLE
Puis, sur la pente prochaine, J'apergois le temoin de mon jeune age, un chene, Le premier confident de mes courtes amours.
LE PASSANT
En effet, sur la pente il domine toujours.
L’AVEUGLE
Les premieres amours sont les seules qui comptent. Leurs effluves grisants qui du passe remontent,
Me reviennent encore . . .
L'OMBKE DANS LE J11ROIK
LE PASSANT
Et tu vis du passe . . .
L'AVEUGLE
Oui, puisque du present je me sens delaisse, Et que je ne puis voir. . .
IE PASSANT
Maintenant, que t’importe Que sur le noir present la nuit feme sa porte ?
TJn rayon de ton ame illumine tes pas Et t’ouvre des sentiers que nos yeux ne voient pas. Ce n’est point en palpant les petales des roses Que tu sentiras mieux la presence des choses,
Car des realites dont t’arrive la voix,
C’est la forme irreelle a present que tu vois.
L’AVEUGLE
Oui. . . les chants entendus, les brises dans les branches, L’eau qui coule aux ruisseaux et mouille les pervenches,
La plainte que la feuille exhale en s’envolant,
Le murmure du chene et du bouleau tremblant, La rumeur des saisons que le temps multiplie, L’automne dispersant avec melancolie Les petales des fleurs aux jardins nebuleux,
Le silence des nuits qui font pleurer les yeux, Tout l’echo du passe chaque jour m’emerveille, Car c’est 1’ame du monde en moi qui se reveille Et qui m’eclaire . . .
LE PASSANT
Oui, c’est le bonheur tant reve Vers qui, sans le savoir, ton front s’est eleve.
C’est que ton ame a vu des choses invisibles Qu’a nous, mortels, le Sort rendit inaccessibles. Heureux sois-tu, toi qui, dans ce petit enclos, Trouves la paix du cceur et jouis du repos,
Et qui, les yeux femes sur la triste existence, Vois s’ecouler tes jours au milieu du silence.
Moi qu’un hasard te fait aujourd’hui rencontrer, Mon sort fut de souifrir sans repit et d’errer. Vieillard, rien ne pourra s’adoucir de mes peines, Parce que i’ai trop vu les bassesses humaines. Provoquant le Destin et scrutant son secret Dont le sens incompris maintenant m’apparait Dans toute son horreur, j’ai poursuivi sans treve Tin but manque qui dans l’impuissance s’acheve.
Plus aveugle que toi, dans l’ombre de la nuit Oh, seul avec mon coeur, je marchais sans appui,
Je pensai decouvrir, un soir, dans le murmure Entendu comme une hymne au sein de la Nature, Le calme et le repos que je ne trouvai pas.
Alors, vers l’inconnu j’ai dirige mes pas.
J’ai senti tressaillir les voix qui s’eternisent Et dont tous les echos, croirait-on, fraternisent.
Helas! ce bruit trompeur, si grave et si prochain, C’etait l’eveil brutal des haines de demain.
C’etait l’ambition rivee a l’ame austere,
Dont la plainte ici-bas n’aura pas su se taire.
J’ai vu le conquerant par sa gloire emporte, Revant dans sa folie une autre humanite : Penseur ou potentat que son genie enivre,
Qui soumet sous son joug la terre ou la delivre, Par etapes refait l’ceuvre du genre liumain,
En une heure a change le cours de son destin, Dompte les oceans d’un pole a l’autre pole, Deplace les cites et, sur sa large epaule,
Porte le poids si lourd d’un nouveau continent, Inscrit son nom de l’orient jusqu’au ponant,
Et, dans son fol orgueil, d’un geste peremptoire, Recommence a son gre les pages de l’histoire, Jusqu’au jour ou, vaincu par un revirement Tragique du hasard, dans son ecroulement,
II entraine a l’abime ou la defaite gronde,
Les peuples disperses et dechus d’un vieux monde !
Comme le conquerant par la gloire aveugle,
Et qui vers l’inconnu s’est, un jour, envole,
Sans apaiser la soif qui me brulait la bouche,
N’ayant, le soir, qu’un lit de cendre comme couche, Absent de ma patrie, errant, abandonne,
A des mirages vains je me suis condamne ;
Et sans laisser d’empreinte aux sables blonds des greves, Au hasard des chemins j’ai dissipe mes reves.
De ce voyage amer qu’ai-je done rapporte
Au prix de tant de pleurs et de tant de souffrances 1
Qu’emporte-je avec moi, sinon ma pauvrete,
Mes desillusions et mes desesperances ?
Me suis-je contente de descendre en mon coeur, Afin de mesurer la tendresse qu’il porte ?
A-t-il done pour lui seul senti cette douceur De vivre qui, soudain, de plaisir nous transporte ?
Ai-je done eprouve sans heurts et sans effrois La satisfaction rare de me connaitre ?
Ai-je toujours compris la Nature et ses lois Dont le secret cache d’extase nous penetre ?
Ai-je connu la joie intense d’etre seul Dans l’enclos qu’illumine une nuit etoilee ?
Ai-je enfin, comme toi, sans delaisser mon seuil, Vecu les simples jours d’une calme vallee ?
Non. C'est pourquoi, je veux, pousse par le Eestin, T’apprendre qu’ici-bas sur les routes ameres Ou nous portons nos pas tourmentes, tout est vain, Et que nous nous laissons leurrer par les Chimeres.
Crois-moi, le monde est faux sous le masque et le fard, Et donne un sens obseur a sa vaste pensee.
Ris-toi de ee pantin qui s’agite avec art,
Et dont t’arrive encor la rumeur insensee.
Homme, sois insensible au but qu’il poursuivit. Reste seul et pensif au seuil de ta demeure. Penche-toi sur ton ame, et sois celui qui vit, Merne les yeux fermes, sa paix interieure.