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CHAPITRE IX

LE SURNATUREL ÉTRANGEB

LE Dieu de Pavlik et des Chrétiens se mon^ tra-t-il plus bienveillant que l'irascible Dieu des Juifs? Ou bien fut-ce un effet du liquide inconnu enfermé dans la bouteille, et dont personne n'a jamais su la composition ni le nom? Peu à peu la fièvre a baissé. L'Angle de la Mort, comme à reg^ret, a détourné son aile «ombre du petit Juif trop curieux mis sous le signe de la Gfoix... Les choses reprirent, autour de lui, un aspect rassui^anl. Et à la place des rêves insensés du délire, il ne resta dans son esprit que le doux étonnement de se sentir suspendu entre le ciel et la terre.

Par ce tiède api-ès-midi, il était assis dans la cour, sur le tronc d'arbre qui sert de banc. Sa mère pour Taniuser avait suspendu à ses joues

les long^ues mèches d'un jaune doré qui sortent de l'épi du mais, et rien que d'avoir au menton cette barbe fleurie, pareille à celle du Roi David, pour la première fois il prenait du plaisir à regarder les choses autour de lui, l'acacia de la cour, la lointaine forêt, la plaine, le {jrand ciel sans nuage, les chars grinçants qui passent derrière la palissade, remplis du beau blé moissonné, et les Juifs, les hommes de Dieu, qui se hâtent de rentrer au village, car la journée était sur son déclin et bientôt allait paraître l'étoile brillante du Sabbat.

Pour un enfant qui revient à la vie, tout est miracle renaissant. Où va cet homme? D'où vient ce chien? Où court le vent et la feuille qu'il emporte?... De maison en maison, le Schamès s'en allait poussant son cri séculaire : a Bad herein ! Au bain les Juifs ! » Des groupe» gesticulants et bavards se dirigeaient du côté de la mikwa (1) portant, dans un foulard, le linge propre, les bottes et le caftan du samedi. Un grincement d'essieu retentissait

(1) Bain rituel.

au loin, du côté des Tzig^anes. Était-ce la charrette qui ramenait son père et son grandpère de leur tournée à travers la campagne? ou la carriole du ramasseur des œufs? ou la voiture qui va chercher la Princesse du Sabbat au pays de perle et d'émeraude? ou le char du grand roi Nabuchodonosor?... Ce n'était ni le charrette d'Amram, ni la carriole du ramasseur des œufs, ni la voiture légère de la Reine de Sabbat, attelée de vingt paires de mules, aux cloches tintinnabulantes, ni le char du grand roi Nabuchodonosor. C'était un grossier chariot, comme on en voit dans toute la Pologne, avec un unique cheval attelé au timon et une bâche poussiéreuse jetée par-dessus des cerceaux. Il s'arrêta devant la palissade. Un vieillard en sortit, d'une taille géante, les yeux étincelants au fond de cavernes profondes, la barbe longue et blanche comme un taliss tout neuf. Et si prêt que fût Rubën à recevoir comme toute naturelle la chose la plus merveilleuse, et comme merveilleuse la chose la plus naturelle, il fut saisi de stupeur en reconnaissant dans ce vieillard le person-

ik

nage aux cornes de bélier qui, dans sa maladie, lui présentait sa podzuka!

Il aurait voulu fuir, s'arracher à son banc, courir près de sa mère, mais l'étranger l'avait déjà pris dans ses bras, l'élevait jusqu'à lui, et contemplant le cher petit visage d'où la barbe de maïs était presque tombée :

— Dieu t'a conservé! dit-il.

Puis les yeux tournés vers le ciel :

— Sois loué. Éternel, notre Dieu, Roi de l'Univers, toi qui guéris les malades!

Guitélé, portant s^ur ses bras les pains du samedi, qu'elle venait de tirer du four, sortait de la cuisine pour les faire refroidir, quand elle aperçut le vieillard qui reposait l'enfant sur le banc.

— Entrez, Batchi (1), dit-elle, comme on dit à tous les mendiants qui arrivent le vendredi soir. Vous ferez le Sabbat avec nous.

A ce moment. Hertz Wolf et Reb Amram arrivaient bruyamment sur leur voiture remplie de peaux fraîchement écorchées. Hertz

(i) Terme d'amitié : petit oacle.

Wolf «auta de la charrette, et laissant tomber de surprise les peaux dont il était chargé :

— Soyez le bienvenu, mon père ! dit-il en lui prenant les mains et les portant à ses lèvres.

— Maître du Monde, le beau-père! s'écria Guitélé. Excusez-moi, Rabbi Sofer, je vous prenais pour un mendiant!

— Il n'y a point de mal à cela, ma fille, répkqua Reb Eljé, puisque vous recevez les mendiants comme vous recevriez votre beaupère.

Les trois hommes baisèrent la mezouzah et entrèrent dans la maison, d'où ils ressortirent bientôt pour se rendre au bain rituel et ensuite à la synagogue.

Guitélé, dans sa cuisine, s'occupait aux derniers soins du repas. Rubën, resté seul dans la cour, sous le tilleul agité, s'abandonnait aux plus folles pensées. Par quel mystère son grand-père ressemblait-il à l'homme aux cornes de bélier qu'il avait vu dans son délire? Gomment traversait-il l'espace invisible à tous les yeuxt. . . Pourquoi «urvenait-il aujourd'hui , tans avoir prérenu peraonne?.,. Dans ion

imagfination encore tout ébranlée par le souvenir de ses terreurs et le choc de la maladie, ces questions tourbillonnaient avec les allures de la fièvre. Et tout à coup une idée vint éclairer son esprit d'une effroyable lumière : son grand-père n'ignorait rien de ce qui s'était passé le jour du grand orage, et il arrivait tout exprès, du fond de la Pologne, pour dire à son père et à sa mère qu'il avait regardé la Croix!

Écrasé par cette angoisse, il n'osait bouger de son banc, plus glacé, plus immobile que le chandelier d'argent laissé là par la servante. Les grandes ombres du soir emplissaient déjà la cour, lorsque sa mère vint le chercher pour lui donner ses habits du samedi. Il passa sans entrain son beau caftan de soie, ses belles bottes neuves, et lui, qui d'habitude prenait tant de plaisir aux apprêts de la fête, il regardait d'un œil morne sa mère disposer sur la table les pains du samedi, allumer le chandelier à sept branches, comme si les bougies n'avaient pas répandu leur brillante lumière, comme si l'odeur de la graisse d'oie, de la

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cannelle et du g^ingembre ne réjouissait pas la maison.

— Qu'as-tu donc, mon Rubenka? disait la bonne Guitélé. N'es-tu pas fier et content de voir ton grand-père Reb Eljé ! Allons, ris donc, Rubenka !

Il n'avait pas envie de rire ! La prière était finie ; un gfrand tapag^e retentissait . dans la cour ; Reb Eljé, Reb Amram, Hertz Wolf, leurs beaux Anges, la Reine du Sabbat, et derrière eux tout le village qui faisait escorte au Sofer, envahissaient le cabaret, chantant depuis le seuil :

Une femme vertueuse, heureux qui la possède. C'est un trésor plus précieux que les perles...

Qu'ils étaient beaux et rassurants, ces chants du samedi! Mais cinq minutes avant l'orage, le soleil brillait sur la Croix!... Quel éclair, quel nouveau tonnerre allait tomber sur ses épaules? Le grand-père allait-il parler? Allait-il dire à tout ce monde qu'il avait regardé la Croix?

Cependant Reb Eljé avait fait la bénédiction

du vin. La coupe circulait de bouche en bouche, et les chansons commençaient de retentir, accompag^nées du battement des mains qui se heurtaient en cadence. Un paisible sourire éclairait les traits du Sofer, qui, au milieu de ces Juifs d'Hounfalou, si prodigieusement dépourvus de calme et de sérénité, conservait, comme par miracle, la majesté des anciens jours.

— Ah! Beau-père, dit Guitélé, qui surprit son reg^ard posé sur Rubenka, il a été bien malade ! Par quelles transes nous avons passé I

A ces mots, une sueur d'angoisse inonda le pauvre Rubën.

— Ma fille, répondit le Sofer avec son immuable sourire, ne réveillons pas à cette heure de pénibles pensées : c'est aujourd'hui le samedi ! '

Guitélé baissa la tête, toute confuse d'avoir oublié qu'il est défendu d'attrister le saint jour du Sabbat par des idées profanes ou seulement le rappel d'un souvenir affligeant. Et Rubën, délivré pour un moment de son angoisse, se sentit renaître à la vie.

Toute la journée du lendemain, les stations à la synagfogfue alternèrent avec les visites, les repas et les chants. Le vieillard gardait toujours son visage tranquille et gracieux, comm* M pour lui l'existence n'était que paix et JDonheur. Puis le soir vint, et l'adieu à la Princesse. Hommes, femmes, enfants, la Communauté tout entière s'était donné rendez-vous chez Amram pour voir le grand Sofer de Bels accomplir les ntes sacrés. Joignant ses doigts au-dessus de la flamme, il prononça la bénédiction de Celui qui a créé le feu et la lumière, et dans la transparence ses longues mains brillaient comme si elles étaient feu et lumière. Il prit ensuite la boite aux parfums et dit la bénédiction de Celui qui a créé les épices odorantes. Avec quelle majesté il respirait les roses et les œillets séchés en faisant passer la boite de chaque côté de son visage ! Puis il versa dans l'assiette le fond du verre d'eau-devie, prit la tresse de cire allumée, l'éteignit dans l'alcool et dit : a Béni soit Celui qui a fait la différence entre le samedi et les autres jours de la semaine. » Et ces gestes, ces pa-

rôles qu'il entendait depuis qu'il était né, il semblait à Rubën qu'il les voyait, les entendait pour la première fois. Devant ce beau visage et cette long^ue barbe d'une blancheur de neig^e, d'où s'exhalait une profonde paix, toute crainte l'avait abandonné. Oh! le beau samedi ! Jamais bougies ne parurent plus brillantes ! Jamais les fleurs séchées de la boîte aux parfums n'avaient si délicieusement embaumé ! Lorsque sa mère le mit au lit, il n'y avait plus dans son cœur qu'un unique sentiment : l'orgueil d'être le petit-fils du fameux Sofer de Bels!

Le menu peuple des Juifs d'Hounfalou s'en alla avec la Princesse, mais les gens d'importance restèrent à dîner chez Amram. Le repas terminé, ils s'attardèrent longtemps devant les verres d'alcool, autour de la table desservie. De son lit, où l'énervement l'empêchait de dormir, Rubën, encore tout excité par ce grand samedi, les écoutait causer de la sainte ville de Bels et des miracles du Zadik. Puis ils se retirèrent à leur tour, et le dernier hôte parti, il entendit Reb Eljé qui di«ait :

Maintenant que le Sabbat est passé, il

faut parler de cet enfant...

Du coup, ses terreurs reparurent. Point par ^oint, Guitélé racontait au vieillard l'inexplicable maladie, l'intervention du Rabbin, les rondes des enfants, les jeûnes, les prières, et eomment après avoir tout essayé pour le sauver, Herbz Wolf avait vendu l'enfant au pauvre Schabès Goy.

Ab ! Rabbi, Rabbi, disait-elle, nous

avons bien pensé le perdre' Et comment, pourquoi tout cela nous est-il arrivé? Ni Hertz Wolf, ni moi, ni mon père, nous ne l'avons jamais su.

— Je vais vous le dire, fit Reb Eljé. A ces mots, la folle angoisse dressa Rubën sur son lit. Il aurait voulu crier : « Ne le dites pas ! Ne le dites pas, grand-père ! « Mais aucun son ne put sortir de sa gorge contractée.

::^e eberchez pas plus longtemps quel

péclié vous avez commis, et pourquoi l'Ange de la Mort a menacé votre maison ! poursuivit le vieillard. Ne chercbez pas un péché particulier, vous les avez commis tous en un seul.

Et après un silence :

— Quand hier soir, en arrivant, j'ai vu Hertz Wolf décharg^er les peaux de moutons de la charrette, voilà donc, me suis-je dit, pourquoi mon fils a délaissé Fétude de notre sainte Loi! Hertz Wolf a cessé d'être gendre. Il n'y a plus assez de prières dans la maison : tout votre malheur vient de là.

Avec un soupir de bonheur, Rubën retomba sur son lit. Le grand-père gardait son secret! Il savait, et il se taisait! Une douceur, un apaisement, une confiance infinie délassèrent tous ses membres. Il entendit encore quelques paroles qui s'éloignaient de lui, comme l'autre jour les éclats du tonnerre à la fin de l'orage, et bientôt il se sentit choir dans un gouffre de sommeil

Cependant, autour de la table, la conversation continuait.

— ^11 faut vivre, Rabbi Sofer! disait timidement Reb Amram. La roue du monde a tourné... le monde est devenu impie... les affaires aussi en souffrent. . .

— Compère, repartit le Sofer, si vous aban-

donnez la Thora, les bons seront encore moins nombreux!

— Sans doute, sans doute! répliqua Reb Araram d'une voix de plus en plus assurée. Mais le Sofer m'est témoin que j'ai tenu, et au delà, ma parole. J'avais promis à Reb Eljé que son fils serait gendre trois années. Lorsque l'Évêque m'a donné l'administration de ses biens, pour remercier Adonaï, j'ai prolongée de cinq années le temps où Hertz Wolf serait gendre. Pendant sept ans, il a vécu sous mon toit sans rien faire, j'entends sans rien faire autre cbose que d'étudier nos saints Livres. Mais les difficultés de la vie augmentent tous les jours! Les paysans ne sont plus ce qu'ils étaient autrefois. Ces Goïm deviennent de plus en plus avisés, et la concurrence augmente! Il y a seulement dix ans, nous étions tout au plus cinquante Juifs à Hounfalou, et maintenant nous voilà cent! Eh! sans doute, Maître du Monde ! on ne peut trop se réjouir que d'autres Juifs arrivent, mais pourquoi faut-il justement qu'ils poussent si vite à Hounfalou, et que tous les Juifs de Pologne sem-

blent avoir choisi ce village pour s*y donner rendez-vous?. . . Ici même, les bouches se sont multipliées. Depuis que notre sainte Thora nous a donné Rubën, que de miracles elle a faits! C'est par couple maintenant qu'Adonaï (béni soit-il!) envoie des enfants à Guitélé, et tout ce monde, Rabbi Sofer, a besoin de graisse d'oie et de fèves...

— Je ne vous reproche rien, Compère, reprit doucement Reb Eljé. Mais si croulant qu'il soit, un château est toujours un château, et si haut qu'il s'élève, un fumier reste toujours un fumier... Les Hébreux d'aujourd'hui ont de singulières façons de remercier l'Éternel! Pendant sept ans, Hertz Wolf a étudié la Thora; pendant sept ans les bénédictions du Seigneur se sont abattues sur vous. Il vous a envoyé Rubën; d'autres enfants l'ont suivi comme les fruits de la vigne et les plauLs de l'olivier. L'Évêque vous a donné l'administration de ses biens, de préférence à deux Chrétiens qui vous la disputaient. Et quand le Seigneur vous a fourni tant de marques éclatantes de sa sollicitude, comment le remerciez-vous?

En lui dérobant des prières, en arrachant Hertz Wolf à l'étude de la Loi !

Qu'objecter à l'évidence? Le discours du Sofer ôtait la parole à Trébitz. Hertz Wolf écoutait, tête basse, son père et son beaupère étaler au grand jour les raisons de sa déchéance.

— Mais tout cela n'est rien encore! continua Reb Eljé après un moment de silence. Vous avez posé sur le front de notre enfant Rubën la pire souillure qui puisse atteindre un bon Juif. Vous l'avez fait sortir de la Communauté d'Abraham, suivant en ceci la coutume de Juifs ignorants et barbares.

— Mon père, interrompit Hertz Wolf, ce n'est pas sans avoir hésité bien longtemps et consulté nos saints Livres, que je me suis décidé à vendre l'enfant au Schabès goy. J'en ai aussi longuement conféré avec les personnes instruites de la Communauté.

— Où il y a beaucoup de paroles, mon fils, il ne manque pas non plus de péché, répliqua le Sofer.

£t abandonnant tout à coup le yiddisch, la

langue vulgaire dans laquelle il parlait, il poursuivit en hébreu :

— La folie est une femme turbulente, stupide et qui ne sait rien. Elle s'assied à la porte de la maison, dans un lieu élevé de la ville, pour crier aux passants qui vont droit leur chemin : « Que celui qui veut savoir entre ici ! » Et elle dit à celui qui manque d'intelligence : tt Les eaux dérobées sont douces; le pain pris en cachette est agréable; les dieux étrangers sont puissants. » L'insensé prête l'oreille, entre dans la maison, et il ne sait pas que là sont les morts et que les invités sont au fond du sépulcre. . .

Amram et Guitélé n'entendaient pas un mot de la langue sacrée, mais ces vieilles cadences le8 émouvaient jusqu'au cœur. Hertz Woll, lui, reconnaissait dans le texte hébraïque le proverbe du roi Salomon, et ce reproche parti de si haut le réduisait au silence.

— Plaise au Maître du Monde, continua Reb Eljé reprenant la langue commune, que par une vie exemplaire cet enfant puisse effacer ia tache dont tous avec marqué son front, «i

qu'il évite le» fléaux que le Seigneur réserve à ceux qui ont renié Israël. . . Je repars pour Bels demain. J'emmènerai l'enfant avec moi. Dans cette ville pieuse, que le Chrétien n'a pas contaminée, je rélèverai pour le Seigneur, la Thora et la g^loire du peuple juif. S'il plaît à Dieu de me laisser quelques années de vie, je l'instruirai dans mon art. Il deviendra un Sofer éminent, et par lui se perpétuera la longue chaîne de Sofers qu'a commencée, il y a trois siècles, Reb Gedalié Lébowitz.

Il dit. On l'écoutait avec une terreur sacrée. Puis, comme des gens qui viennent d'échapper à un immense péril commencent à reprendre baleine et jettent un regard autour d'eux, peu à peu chacun reprenait le sentiment de la réalité. Amram, repassant mot par mot dans son esprit les paroles du Sofer, constatait que le vieillard ne lui demandait pas de remettre son gendre à l'étude de la Loi, et cela le remplissait d'un vif contentement intérieur. Hertz Wolf, qui n'avait pas le cœur tranquille depuis sa visite à Pavlik, accueillait avec joie l'offre que son père lui faisait d'emmener Hubën avec

ttk L OMBRE DE LA CROIX

lui et de le consacrer au Seigneur. Seule, la pauvre Guitélé sentait son cœur se serrer et ses yeux s'emplir de larmes... Reb Eljé vit sa tristesse, s'approcha d'elle et lui dit :

— Tu as du chag^rin, ma fille, de quitter ton fils bien-aimé. Je ne te demande pourtant pas le sacrifice d'Isaac! Et Sarah laissa partir son enfant...

— Oui, beau-père, répondit-elle. Mais quand Abraham revint, vous savez bien que Sarah était morte.

Des sang^lots l'étouffaient, prêts à jaillir de sa gorge. N'avait-elle donc sauvé son fils que pour le perdre une seconde fois?. . . Elle quitta la table pour ne pas montrer ses pleurs. Et d'ans la chambre sombre et muette, que la Thora jadis avait illuminée et remplie, toute une nuit, d'un mystérieux bruit de clochettes, tandis que les trois hommes poursuivaient leur conversation, elle couvrit de larmes silencieuses les joues de Rubën endormi.

Le lendemain, comme autrefois pour le départ d'Amram, tous les Juifs d'Hounfalou,

réunis autour de la charrette qui allait emporter le Sofer vers la sainte ville de Bels, emplissaient la rue de leurs cris et de leurs gesticulations. Du cœur de Guitélé s'élance vers le ciel un suprême appel angoissé. Le sacrifice est prêt! Isaac est sur le bûcher. Rubën est dans la voiture. Mais aucun Ange, dans l'azur, n'accourt le bras tendu pour arrêter le fouet levé sur le cheval. . . Le fracas de l'essieu couvre le bruit des voix et les bénédictions du voyage. Rubën jette à sa mère un long regard plaintif. Adonaï l'a donné, Adonaï le remporte! Tout s'enfuit derrière lui, la place du village, l'église et la chère synagogue, les maisons des Hongrois, les acacias des cours, les géraniums et les œillets, les masures des Tziganes, le verger aux framboises, le champ où l'Auge Gamaliel lui a coupé ses papillotes. . . Devant lui, se déroule la route ensoleillée qui mène au grand Christ de tôle ; et dans le tourbillon des souvenirs et des regrets que chaque objet qui passe fait surgir dans son esprit, une voix s'élève et lui crie : « Tu n'aurais en passant qu'à jeter les yeux sur la Croix, et aussitôt

iiÔ L'OMBRE DE LA CROIX

tout ce beau jour se changerait en pluie et en tonnerre, et le cheval rebrousserait chemin, et tu reviendrais dans la maison... » Mais prudemment il détourne la tête. Près de lui son grand-père murmure : « Maudit sois-tu, toi qui as fait une autre religion! » Et lui, comme un écho profond, répète d'une voix plus basse, mais avec la même passion : « Maudit sois-tu, toi qui as fait une autre religion ! » Derrière eux la Croix recule, s'éloigne à chaque tour de roue. Au-dessus de leurs têtes, les arbres de la forêt s'inclinent; les oiseaux, les torrents, les sources, les feuillages, mille Anges invisibles, toute la terre et tout le ciel s'unissent dans un concert merveilleux :

Dieu règne, la terre est heureuse.

Les îles sont dans l'allégresse.

Venez, chantons en l'honneur de l'Étemel

Sur l'instrument à dix cordes et sur la lyre.

Tu te revêts de magnificence, ô Sei^yneur!

Tu t'entoures de lumières comme d'une tunique.

Tu as étendu les cieux comme un tapis

Où tu as suspendu les eaux.

Tu fais du nuage ton char,

Et te promènes sur l'aile de» vent».

LE SURNATUREL ÉTRAJNGER 227

Les vents sont tes messagers ;

Les éclairs sont tes ministres.

Tu fais jaillir des sources; et tes rivières

Abreuvent les animaux des champs

Et étanchent la soif des bêtes sauvages.

Ils sont pleins de sève tes arbres, ô Éternel,

Les cèdres du Liban que ta main a plan us I

Les oiseaux y font leurs nids ;

Sur leur cime la cigogne a fixé sa demeure.

Tes fières montagnes sont le royaume du chamois.

Les rochers escarpés abritent les gerboises.

Ainsi chantent les Anges, la nature, le ciel et les eaux. L'enfant dort, le vieillard prie. Hosannah au vieil Israël qui emporte son enfant 1

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