CHAPITRE X
RIEN n'est changé à Bels depuis le temps où Reb Amram y venait commander la Thora d'Hounfalou. Et d'ailleurs, rien peut-il changer dans la ville du Rabbin Miraculeux? Elle est pareille à ces lambeaux de soie qui entourent les Thora, à ces caftans couverts de taches que Ton voit dans les rues, aux bonnets de fourrures dévorés par les mites : si vous tirez un fil de la vieille soie usée, si vous enlevez une tache au vieux caftan crasseux, si vous arrachez une touffe de poils à la fourrure vermineuse, tout sV^n va, tout se réduit en poussière...
C'est toujours le même Orient, le même tapis de prière jeté sur la plaine de Pologne, la même ville fantôme peuplée de demi-morts
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et de demi-vivants. Sur la place boueuse, entre la synag^ogue, la maison du Zadik et le bethamidrasch, c'est l'éternel va-et-vient, la même vie g^esticulante et bruyante, le même :ourbillon de forces obscures qui ne demanderaient qu'à se répandre sur le monde, à bouleverser l'univers, à jeter partout leur fièvre, leur esprit de critique et de révolte, et qui se consument misérablement dans cet étroit espace, trouvant leur apaisement et leur satisfaction dans les fêtes à la synagogue, les miracles du Zadik et le furieux colloque avec le terrible lahvé. De tous les cœur?, de toutes les bouches monte toujours l'appel délirant vers l'impossible et le miracle ; le Rabbin distribue à tous avec la même majesté la sagesse et la folie ; et la vieille Rabbizine, plus âgée de dix ans que le jour où Reb Amram la vit sous son diadème d'or, laisse tomber de ses mains entr'ouvertes les fruits de la Judée. ..
Enveloppé de son grand taliss, le Sofer a repris sa place auprès de la fenêtre, devant son parchemin et ses encres variées. A son côté, Rubën penche ses papillotes sur la petite
table où son père, autrefois, copiait le» mezouzah. Dans la chambre, sur les étag^ères, les myrtes, les loulebs reposent doucement sous la poussière, parmi les séphorim et les scbalot-tchivot. Dehors, la tempête de neige fait gémir les forêts de sapins et de bouleaux et disloque les Christ de tôle suspendus aux carrefours.
Ah! qu'il est doux, quand la bourrasque se déchaîne sur la vaste plaine, fait craquer le vieux toit, et menace de submerger la sainte ville de Bels, quand au dehors tout est hostile et glacé, quand on ne voit à travers les petits carreaux gelés qu'un noir corbeau qui vole, ou bien un pèlerin qui se hâte sur les passerelles de bois, ah! qu'il est doux, dans la maison du Sofer, d'écouter le vieillard expliquer la Thora! Avec lui, tout resplendit d'une lumière inconnue. Les vieux récits de la Bible, si simples, si humains, si paisibles, prennent dans ses discours un aspect fantastique. Derrière la colombe qui vole, sous la source qui jaillit, dans l'Ange fulgurant qui arrête le bras suspendu sur la tête d'Isaac, sous le plus
petit mot de la sainte ïhora se cachent les multiples secrets du monde visible et invisible. Les lettres et les mots ne sont plus ni des lettres ni des mots, mais des sig^nes, des chiffres dont les combinaisons livrent à qui sait les comprendre l'explication de l'univers. Sous la figure des vieux récits racontés par Moïse, se mêlent, dans le mystère des ^î^ombres, la terre avec le ciel, les Anges avec les hommes, les Trônes, les Assemblées célestes, les trente-deux Voix de la Sagesse, les cinquante Portes de l'Intelligence, les attributs de la Divinité, les arcanes des dix Sephiroth, une extravagante cosmogonie d'univers qui s'enveloppent les uns dans les autres, depuis le monde des nébuleuses, des planètes, des satellites, jusqu'à l'espace indéfini où repose, dans son ineffable grandeur, l'Abyme, l'Incommensurable... Dehors tournoie toujours la neige. Le noir corbeau, qui vole emporté par la rafale, semble une bête du Déluge que n'a pu recueillir l'arche sainte de Noé.
Pareil à celui qui écoute une langue étrangère, et qui cherche un mot de sa langue dans
l'averse des mots inconnus, l'enfant, dans ces ténèbres, cherche une pensée qui l'éclairé, la goutte d'eau limpide, la perle de lumière d'où jaillira pour lui la clarté. Gomme autrefois, dans son délire, il tâchait de saisir au vol les lettres de sa podzuka, de toute la force de son frêle cerveau il essaye de comprendre ces explications insensées. La petite chambre obscure, assiég^ée par la tempête, devient un nouveau Sinaï. Et lui, Rubën, bouche bée, il est à lui tout seul le peuple immense des Hébreux...
La nuit venue, tous deux, les épaules voûtées sous le vent qui les cingle, l'enfant portant dans sa poche la bougie et la brique trouée qui leur sert de chandelier, le vieillard retenant de la main son chapeau bien enfoncé sur sa tête pour n'être pas décoiffé par la bourrasque, ils allaient au béthamidrasch.
Dans la vaste bibiothèque tapissée de Zohar, de bibles et de livres de psaumes, toujours la même odeur de tabac, de linge mouillé, de papier pourri par les ans; toujours le même bourdonnement de lecture et de prière qu«
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percent çà et là les voix aiguës des enfants. Les cierges étincellent dans les cages de bois ; la chaleur du poêle fait fumer les caftans mouillés de neige. Les schamès passent entre les bancs et les tables, offrant leurs chandelles de cire avec une obstination indiscrète ; les mendiants aux longs paillés et les innocents aux yeux rouges essayent d'arracher quelque aumône aux généreux étrangers. Ici, un vieillard étudie quelque sujet de casuistique jailli d'une cervelle folle, en caressant sa longue barbe pour mieux se pénétrer des finesses du problème. Là, un adolescent, le coude sur la table, la joue appuyée sur la main, les yeux levés vers les cages à bougies, s'abandonne à quels rêves?... Plus loin, des hommes d'âge mêlent leurs papillotes au-dessus d'un commentaire particulièrement difficile. Pour les départager un personnage accourt. Il ne serait pas Juif s'il n'apportait à son tour une solution différente de toutes celles qu'on a encore proposées. Les voici quinze ou vingt qui font autour d'un mot une rumeur de foire, comme des paysans de chez nous autour d'un couple de bœufs.
LES ENCHANTEMENTS DE BELS t35
Leur tapage ne réveille pas un enfant qui s'endort et laisse tomber sa bougie sur son livre qui prend feu. Une giffle sonore réveille le dormeur et éteint l'incendie, et l'enfant recommence à psalmodier les poèmes éternels tout en reniflant ses larmes... Là-bas, dans le coin le plus obscur, où les feuillets arrachés aux saints livres forment un pieux fumier qu'on brûle tous les mois, deux ou trois jeunes gens s'entretiennent avec des airs mystérieux. Personne encore ne sait les terribles pensées qui couvent sous leurs caftans noirs, et combien pèsent à leurs fronts les longues boucles de cheveux qu'ils raccourcissent un peu chaque jour. Ils vont à la synagogue, prient, applaudissent le Rabbin, mais leur cœur est déjà loin d'Israël. Ils savent que dans le riche univers il existe autre chose que la Thora, le Talmud et le Zohar ; ils rêvent de s'échapper deBels pour s'élancer à travers le vaste monde. Nul encore ne s'en doute. Seulement, un de ces soirs, demain peut-être, on ne les verra plus. Poussés par le furieux démon qui s'agite au fond de leur cœur, ils s'en iront à Londres, à Berlin, à New-
York, dans ces villes où tant de leurs frères sont partis avant eux, et jamais plus ils ne reparaîtront, car on a vu bien des miracles à Bels , mais jamais celui-ci : un Juif parti, revenir... Oh! fils d'Israël, qui rêvez dans ce coin et parlez à voix basse de fuite, de vie nouvelle ou moderne, au-dessus d'un Zohar afin que nul ne vous soupçonne, Juifs qui avez appris la Loi dans cette bibliothèque, un petit cierge à la main, vous pouvez partir, courir le monde, devenir ce que vous voudrez dans les cités d'Occident, pour des générations et des générations vous ne ressemblerez pas au reste des hommes de la terre. Il y aura toujours chez vous quelque chose de lointain, de différent, que ni les autres, ni vous-mêmes ne pourrez expliquer. Et ce vide, ce malaise, ce regret sans objet que vous ressentirez si souvent,' cette neurasthénie et cette morbidesse, c'est la marque des longues soirées que vous avez passées, pendant que la neige tombait, dans cette cage de prières dont vous allez vous évader de toute la force de vos ailes. . .
Qu'était-ce que le héder d'Hounfalou tondu
par la dent des brebis, auprès de cette bibliothèque étincelante de prières et de feux ! Et le vieux Mélamed avec sa barbe malingre et sa terrible gaule mobile et vigilante, à côté du Sofer qui sait les lettres mystérieuses dont se compose le saint nom d'Adonaï, les lettres qui ont le pouvoir de faire apparaître l'Éternel devant celui qui le prononce? Qu'était-ce que le pauvre village rempli de chiens, de porcs et des cruels enfants chrétiens, auprès de ce Bels magnifique où l'on ne voit que des Juifs en caftans! Et quand, pour la première fois, dans la synagogue remplie de centaiBes de pèlerins, Rubën vit apporter les tables pour le grand festin du Zadik, et le Zadik en personne, avec son oeil rouge et son œil bleu, arriver tout de blanc vêtu, précédé de ses secrétaires, de ge« dix-huit enfants et de ses petits-enfants ; quand il vit les serviteurs déposer sur les tables les plats fumants et embaumés, et le Rabbin Miraculeux porter la main à son assiette et la repousser aussitôt de son air noble et lassé, et les fidèles s'en disputer le débris; quand il vit apporter les grands flacons de vins et qu'il
entendit les crieurs proclamer que chaque flacon arrivait des contrées fabuleuses de France, d'Espafjne ou d'Italie; quand lui-même eut trempé les lèvres dans la coupe de son grandpère et qu'il eut bu quelques gouttes d'un Bourgogne envoyé par Goldscheider, de Mâcon, et que sur sa tête enivrée passèrent les voix mélodieuses des chanteurs de la Petite- Russie, alors Rubën comprit qu'il était arrivé. . . arrivé à Jérusalem !
Lorsque la bougie de cire dont ils éclairaient leur livre était près de s'éteindre dans la brique trouée, le vieillard et l'enfant, s'arrachant à leur lecture, s'en revenaient dans la nuit, leur lanterne à la main, sur les passerelle» de bois jetées au travers de la place, entre deux murs de neige. Souvent aussi, quand la bourrasque se déchaînait avec trop de violence, ils demeuraient dans le béthamidrasch et s'endormaient étendus sur un banc.
Mais cela ne vaut rien pour un snfant, qu'une fois déjà l'Ange de la Mort a frôlé de son aile, ces journées interminables» penché «ur la petite table» ai les longues âtations dftti*
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les courants d'air mortels de la g^rande synag^og^e, ni les veillées dans le béthamidrasch, ni les retours dans les froides ténèbres, ni les réveils glacés sous la morsure du petit jour. . . Vieillard, ne vois-tu pas que tu achèves de ruiner ton enfant? Ne vois-tu pas que cette vie le tue? Regarde comme ses joues se creusent, son nez qui s'amincit, ses oreilles transparentes. Touche, sous son caftan, ses petits os qui lui percent la peau. Vois ses grands yeux trop noirs et trop brûlants, et ses lèvres trop pâles, et ce rouge qui afflue à ses pommettes sans pourtant leur donner la vie... Vieillard, il a toussé : ne l'as-tu pas entendu?