CHAPITRE VIII
OU donc es-tu, Jérusalem? Sur le sommet des monts Garpathes voit-on briller tes maisons d'or? Gomment arriver jusqu'à toit Faut-il prendre la route qui passe devant les maisons des Tz: janes, ou bien le ebemin qui contourne la demeure du Magnat? Combien de villes, combien de villages, aussi grands qu'Hounfalou, faut-il laisser derrière soi avant de rencontrer la Cité Sainte, où depuis des siècles et des siècles pleure une jeune fille sur les ruines du Temple écroulé?... Ainsi rêve l'enfant tout en cire. Mais pour faire un pareil voyage il faut avoir l'âme intrépide, un cœur qui ne s'effraie de rien. Certes, depuis longtemps il n'a plus peur des oies. Entre toutes les bêtes de Dieu l'oie est une créature excel-
lente. Que deviendrait le Juif sans l'oie? Qui donnerait la plume pour les coussins de Pâques, et la graisse pour le dîner du samedi et le» gâteaux de la fête d'Esther? L'oie, c'est le cochon du Juif! Sans doute, les enfants chrétiens continuent d'être féroces et lui crient toujours aux oreilles la terrible chanson du lard. Pourtant, à trois ou quatre contre un •eul, on peut encore s'en tirer! Mais deux choses conservent pour lui leur insurmontable horreur : les chiens et le» Croix des carrefours !
Oh! ces Croix dont la terre est peuplée! Pourquoi, lorsqu'on passe près d'elles, vous tombe-t-il sur les épaules une ombre qui n'a rien de pareil à celle des maisons on des arbres? Pourquoi, si froide, si glacée! Pourquoi le Seigneur défend-il de lever les yeux sur elles? Pourquoi, pendant quarante jours, n'écoute-t-il plus les prières du Juif assez audacieux pour les avoir regardées?... Et pourtant, il semble à Rubën que s'il osait dévisager un de ces Christ de tôle, il n'en aurait plus la crainte. • Maitre du Monde! »'écrie-t-il, un
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matin, dans sa prière, chaque nuit je me réveillerai comme mon père, à minuit, pour réciter le psaume de la destruction du Temple, et de plus, deux fois par semaine, le lundi et le mercredi, je n'étendrai pas de graisse d'oie sur mon pain : mais je regarderai la Croix ! » Il a promis cela et le voici en route. Sous un ciel lourd d'orage, le village est comme endormi dans l'odeur des tilleuls. Les chiens sommeillent à l'ombre des maisons, roulés dans la poussière, la tête entre les pattes et la langue tirée, sans faire le moindre mouvement. Les fleurs de tournesol le regardent passer avec des faces épanouies. Son petit chapeau rond rejeté en arrière, les mains dans les poches du caftan, il s'en va d'un pas décidé vers la grande Croix qui se dresse à l'entrée de la forêt. Mais dès qu'il a franchi les masures des Tziganes et qu'il se voit seul sur la route, sa belle confiance l'abandonne. Assis sur le bord du fossé, et les yeux perdus devant lui, il regarde longtemps, sans les voir, les grandes vagues de blé qui ondoient à l'infini, les villages enclos dans leur ceinture
d'acacias, et les gros nuag^es cuivrés qui s'amassent au-dessus des champs comme pour mettre le feu aux moissons. Ah! que Jérusalem est loin ! Jamais son père ni son grandpère n'ont entrepris un aussi long voyage! A quoi bon même aller jusqu'au calvaire?... S'il lui arrivait un malheur, qui donc pourrait le défendre dans cet endroit écarté? Mais dans cette solitude personne aussi ne pourra le surprendre, les yeux levés sur une Croix. Et cette pensée le rassure.
Le cœur serré, tout prêt à rebrousser chemin, il reprend sa marche incertaine du côté de la forêt. Au-dessus de sa tête, les nuages cuivrés tournent au rouge ardent, montrant au fond de leurs cavernes les grands brasiers où cuit l'orage. Une brise légère, caressante, commence d'incliner dans la plaine les hautes tiges des moissons, et anime, à la lisière des bois, les feuilles des hêtres et des charmes depuis le matin silencieuses. II hésite, n'ose aller plus loin. Il voudrait être cet arbre qu'il a déjà dépassé et qui reste paisiblement derrière lui» ces fleurs rouges et bleues qui bri!--
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lent dans le blé, ce caillou qu'il fait rouler et qui s'arrête aussitôt. Mais vainement les dix mille Anges qui se tiennent à sa droite s'efforcent de le retenir sur la route poussiéreuse, dix mille Démons à sa gauche le poussent toujours en avant. Un pas appelle l'autre sur le chemin de l'arbre défendu. Les curiosités obscures qui ont conduit tant d'enfants d'Israël sur cette route, ou sur d'autres pareilles, l'entraînent, comme par la main, l'àme inquiète et les yeux baissés. Et tout à coup, dans la poussière, une grande ombre l'arrête, l'ombre effroyable de la Croix.
Elle est là, debout près de lui. Il n'a plus qu'à lever les yeux pour voir se lever dans le ciel le terrible Crucifix de tôle. Un instant encore, il hésite; puis, rassemblant tout son courage : « Maudit sois-tu, toi qui as fait une autre religion! » s'écrie-t-il à mi-voix. En même temps il se retourne. Et les voici tous les deux, le Christ et l'enfant, face à face.
C'est un pauvre Christ de village, douloureux et qui se penche, comme accablé par la journée si chaude. La couronne d'épine» est
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tout de travers sur sa tête ; les pluies d'inDombrables saisons ont tellement éteint les couleurs dont un artisan villageois Ta barbouillé jadis, qu'il est vraiment cadavérique. Un peu de sang^ noir paraît encore du côté troué par la lance; les yeux sont à demi fermés, et sur ses lèvres erre quelque chose qui a Tair d'être un sourire pour l'enfant.
Longuement Rubën contemple sur la pièce de chêne le grand corps crucifié, comme si, de sa vie, il ne devait plus le revoir et qu'il voulût enfermer son image dans son esprit pour toujours. Tout effroi s'est enfui. Pareilles à ces flocons légers que l'air disperse dans l'été, de petites pensées vont et viennent dans son cœur apaisé : « Il n'a pourtant pas l'air méchant! Pourquoi nous veut-il tant de mal? Quelle idée a-t-il eu de faire une autre religion? Peut-être, lorsqu'il était petit, lui a-t-on coupé ses papillotes? Ou bien sa mère a négligé de lui tailler les ongles un samedi? Peut-être n'a-t-il pas prononcé la bénédiction qu'on doit dire en mangeant les fruits de la terre ou devant un saint Babbi? Peut-être, lui aussi, est-il entré
dan» une église, a-t-il reg^ardé une Croix?. . . ■ Gomme il pensait cela, soudain la nuit se fit. D'épaisses ténèbres tombèrent sur toutes choses, l'éclair jaillit du ciel, le vieux tonnerre du Sinaï ébranla l'univers, et la pluie du Déluge enveloppa dans ses rafales la Croix, l'enfant, la forêt et l'immense plaine de blé. Les éclairs succèdent aux éclairs, les coups de tonnerre se précipitent, si rapides qu'il n'a pas le temps d'achever la bénédiction sur l'éclair qu'il faut déjà qu'il commence la bénédiction du tonnerre. Bientôt même il ne songe plus à faire aucune bénédiction. A toutes jambes il fuit du côté du village, dont les toits brillent là-bas derrière le rideau de pluie. Il court, et cette fois encore la Croix s'élance à sa poursuite. Derrière lui, le souffle glacé, l'effroyable main qui s'avance... Est-ce le Christ, est-ce le vent qui emporte son chapeau? Le voici sans couvre-chef devant le Maître du Monde ! Les mains croisées sur son front, moins pour se garantir de l'eau que pour dérober au Seigneur la honte de sa tête nue, il redouble sa course à travers les mois-
sons déchaînées, qui, poussées par la tempête, déferlent en vagues furibondes sur le bord de la route et semblent vouloir le submerg^er avant qu'il arrive au village. Tout craque, tout gémit, tout ruisselle. .. Est-il possible, Seigneur! qu'au milieu de ce déluge, un violon résonne encore?... L'éternel crin* crin des Tziganes salue son entrée au village. Les cours sont toutes jonchées de branches que la tempête a fauchées, les chiens tremblent sous les charrettes, les tournesols baissent leurs lourdes têtes, des trombes d'eau s'échappent des gouttières de l'église, formant au milieu de la place un ruisseau qui charrie les fleurs embaumées du tilleul. Sur son chemin, la pauvre synagogue avec son toit de chaume a l'air d'une meule de paille qui se défait sous la pluie. Il y entre, il s'y précipite. C'était l'heure de la prière de min'ha Quelques pieux personnages priaient, vociféraient, agitaient les bras et les mains, comme pour conjurer le tonnerre. Fou de terreur et ruisselant, il se blottit contre le mur ^ se demandant avec effroi qui donc envoie contre lui cet
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orage, ce Christ qui n'avait pas l'air méchant, ou TÉternel ïzébaoth qui aura trouvé sans doute que pour regarder une Croix, ce n'était pas assez de lui offrir une heure de son sommeil et, deux fois par semaine, la graisse d'oie dont sa mère a l'habitude de lui graisser son pain.
Peu à peu la foudre s'éloigne, semble renoncer à l'atteindre dans la maison du Sei> gneur. . . Ah ! que le Dieu des Juifs est bon ! Comme on est bien dans son temple!... La prière l'enveloppe et l'endort dans sa fureur monotone... Est-ce un rêve? Autour de lui la tempête a cessé. Les prières mêmes se sont tues . Quel incroyable silence ! . . . Pourquoi donc le Mélamed l'emporte-t-il dans ses bras? Est-ce sa mère qui le déshabille, l'essuie avec son tablier?... Ses dents claquent, tout son corps tremble. Oh! qu'il fait froid sous le gros édredon rouge !
Depuis déjà une semaine, la fièvre ne Va pas quitté. Devant leur enfant qui délire, Hertz Wolf et Guitélé ne se disent pas un instant qu'il est malsain pour un petit garçon de passer sa vie au héder, dans le courant d'air vivifiant qui souffle du mur oriental, et que cette existence a fait à leur Rubën un petit corps fragile et nerveux à l'excès. Tous les petits Juifs d'Hounfalou ne vivent-ils pas ainsi? Un petit Juif a-t-il besoin d'air, de mouvement et de jeu? Ne lui suffit-il pas d'étudier la sainte Thora pour se tenir en santé?. . . Hertz Wolf et Guitélé n'accusent ni l'école, ni le travail excessif, ni la pluie de l'autre jour. Une maladie, pour un pieux Juif, ne vient jamais qu'en punition d'un péché; la mort même n'atteint personne que pour châtier un manquement à la Loi. Et parmi les six cent treize commandements dont l'inobservance peut
entraîner la mort, ils se demandent lequel ils ont enfreint pour que le Seigneur ait envoyé l'Ange de la Mort sur leur maison? Ont-ils fait porter à Tenfant une étoffe mêlée de coton et de laine? Lui ont-ils donné à manger quelque morceau de viande cuit dans un récipient ayant contenu du lait, ou du lait dans un récipient qui a servi pour la viande?. . . Ah ! s'ils savaient que leur enfant est allé jusqu'à la forêt regarder une Croix, ils ne chercheraient pas si longtemps !
Tout le monde le dit dans le village : le fils du Juif aux longs pieds est perdu. Sa pauvre tête n'est plus sur l'oreiller que deux grands yeux remplis d'angoisse qui ne reconnaissent personne. Devant lui se dressent des villages dont toutes les pierres, par un miracle affreux, sont devenues des chiens ; des forêts dont tous les arbres se transforment en Croix. Et au milieu des éclairs et du tonnerre, un grand vieillard à cornes de bélier, et dont la barbe blanche descend jusqu'aux genoux comme un taliss tout neuf, lui présente, sur une table de pierre, sa mystérieusejodzuka^. . .
Mais qu'est-ce donc que la podzuka? La podzuka, c'est un bouquet formé des plus belles fleurs du monde. Et quelles sont les plus belles fleurs? L'œillet, la rose ou bien le fféranium? Aucune n'est assez parfumée, aucune n'est assez brillante pour faire un bouquet digne de Dieu! Les plus belles fleurs du monde, ce sont les lettres de l'alpbabet hébraïque. Et la podzuka se compose des mots de la sainte Tbora qu'on répond à l'Éternel, quand il vous rappelle à lui. Car c'est bon pour tous les jours de s'appeler Rubën, Israël ou Moïse. Voilà de bons noms juifs, et c'est ainsi que vos parents vous nomment quand ils vous disent : « Rubën, Israël ou Moïse, lève-toi et va au héder. » Mais porte-t-on, le samedi, ses habits ordinaires? Et quand on paraîtra devant le trône de l'Éternel, lui dira-t-on simplement : « Je, m'appelle Rubën, Israël ou Moïse? v On lui dira sa podzuka... Et Rubën voit le g^rand vieillard lui présenter son nom divin, tantôt en lettres flamboyantes qui s'approchent de lui, se posent sur son front et le brûlent, tantôt en pains du samedi, comme autrefois la lettre
alef, le jour de son entrée au héder. Ses petits bras 86 tendent pour attraper au vol les lettres vag^abondes. Parfois il croit en tenir une, mais quand sa main va la saisir, le vieillard tire la ficelle, la lettre disparaît au plafond, et tout brûlant de fièvre, il retombe inanimé sur son lit.
En vain ses petits camarades, qui^nt dansé jadis çiutour de «on berceau pour écarter la fée Lilitb et la troupe des mauvais Anges, ont recommencé leur ronde, offrant chacun à rÉternel vme minute de leur existence afin de prolonger les jours de leur pauvre compagnon. En vain sa mère lui a barbouillé le visage avec un charbon trempé dans l'eau. En vain Hertz Wolf a couru chez le Rabbin lui demander de changer le nom de Rubën en David, car Dieu a peut-être résolu de faire mourir un petit Juif qui porte le nom de Rubën, mais il n'a rien résolu au sujet du nommé David. L'Ange clairvoyant de la Mort ne se laisse pas duper par ces grossiers subterfuges : il ne lâche pas plus David qu'il n'a voulu lâcher Rubën, çt RubëU'David va mourir.
Oh ! pas encore , Maitre du Monde ! Un suprême moyen reste encore . C'est de le vendre au paysan chrétien, comme on lui vend, à Pâques, le pain levé,* l'alcool et les autres produits fermentes. Mais ce procédé barbare, communément employé dans les Garpathes, et qui a sauvé tant d'enfants à Hounfalou et ailleurs, fait horreur au Juif de Polog^ne. Tout son cœur se révolte à la pensée de vendre son enfant comme un produit impur, et de le faire sortir, ne fût-ce qu'un moment et par contrat fictif, de la Communauté d'Abraham. Cependant, le Mélamed, le Rabbin, le Sacrificateur, et, d'une façon générale, les Juifs importants d'Hounfalou soutiennent que la chose est licite, a Suivez-moi bien, Compère, lui dit Rabbi lankélè en tirant sa barbe malingre. Si Dieu envoie la maladie chez vous, c'est qu'il veut briser le lien qui vous rattache à votre enfant. Mais si Hertz Wolf brise lui-même ce lien, s'il vend son fils au Schabès goy, ne térnoigne-t-il pas ainsi qu'il a compris la volonté du Seigneur, qu'il s'incline et s'humilie?. . . Que s'il vous répugne,
Compère, de vendre votre enfant comme un produit fermenté, je réponds avec l'Écriture qu'un âne vivant vaut mieux que Salomon en pourriture. La Thora nous le dit : le premier don de Dieu, c'est la vie, c'est sa création la plus belle. Le premier devoir du Juif est de défendre un bien si précieux contre toutes les atteintes et contre la colère de Dieu même. Tel est le sentiment de Rabbi Siméon, de Rabbi Jehuda, de Rabbi Eliézer et de beaucoup d'illustres docteurs. Et Rabbi Ben Bag? Bag n'a pas hésité à écrire que pour sauver une vie humaine, il est permis d'enfreindre la Loi ! ... » Hertz Wolf cite des textes contraires, oppose les docteurs aux docteurs, et dans la chaleur du pilpoul il oublie presque son enfant pour s'abandonner tout entier au plaisir de la dispute. Il accable les ignorants d'Hounfalou sous le poids de ses arguments, sans prendre garde qu'il s'acharne sur son dernier espoir et détruit dans son triomphe la suprême chance de salut qui demeure à son enfant. . . Dans la rue il dispute encore avec le Mélamed, bataille, gesticule, invente des idées nouvelles. Que
son érudition est grande ! Que son esprit est subtil ! Tout frémissant du débat, il arrive à sa porte, baise la mezouzah, pénètre dans la cbambre. Mais là, brusquement, d'un coup d'aile, l'Ange redoutable de la Mort fait tomber tout son orgueil.
Il ne reste plus à Rubën qu'un misérable souffle de rie. La triste Guitélé laisse couler ses larmes dans l'eau-de-vie qu'elle apport^ au Tzigane et au Hongrois. Silencieusement, dans son cœur, Hertz Wolf continue le pilpouL lAais sa fureur d'avoir raison cédant à la obère espérance, les paroles de Reb Jehuda et de Reb Eliézer, les sentences de Reb Ben Bag Bag lui reviennent à la mémoire, et les gémissements de l'enfant qui se plaint leur donnent un incroyable accent, une force qu'elles n'avaient pas sur les lèvres du Mélamed, du Rabbin ou du Schamès. Qui croire? Quel parti prendre? Quel conseil écouter?... Tout à coup, dans ces ténèbres, jaillit nn éclair divin. La fameuse lanterne d'or, la lanterne de Gam Zou illumine son inquiétude ; et ses rayons magiques lui disent en lettres de feu : a Hertz Wolf,
laisse là le Taimud, laisse là le pilpoul, ne laisse parler que ton cœur... »
Dès que le jour parut, il quitta sa maison, plus tremblant que le soir où il allait, dans Tombre, délier à la synagogue les cordons de la Loi. Brillante de rosée, la lumière s'élançait des vertes profondeurs des Garpathes. Et dans le villa^je chrétien, derrière les fenêtres fermées, les fleurs de g^éranium et d'oeillets se réveillaient des song^es de la nuit.
Ah! ce n'est pas dans la cour du paysan Pavlik qu'on peut admirer les cochons , les oies, les poules, la vache et le cheval, toutes ces belles créatures de Dieu qui annoncent l'abondance ! Il n'y avait chez le Schabès g^oy qu'un pauvre chien famélique qui, à l'approche du Juif aux longs pieds, vint le flairer avec dég^oût, et retourna se coucher en grog^nant, comme s'il le trouvait trop maigre.
Averti par son chien, Pavlik parut sur le seuil de sa porte et reconnut, lui aussi sans plaisir, le gendre du cabaretier. Hertz Wolf lui souhaita le bonjour avec beaucoup de politesse. Le paysan lui répondit avec une
nuance inexprimable de hauteur et d'inquié* tude.
— Je viens te vendre quelque chose, lui dit le Juif sans autre préambule.
— Et comment pourrais-je acheter, Juifqui-a-les-pieds-jusqu'au-cou? répliqua le Schabès goy, enveloppant sa misérable cour vide, sa maison délabrée et sa propre personne, d'un reg^ard qui criait avec une muette éloquence :
« Te moques-tu de moi, maudit Juif! Tu sais bien que ton beau-père m'a tout pris, mon cheval, mes cochons, mes oies, ma femme, la pauvre Marinka, qui est morte de misère ! Tu sais bien que j'ai tout bu au cabaret du Juif Courbe, ton beau-père, et qu'encore aujourd'hui, sur son livre de compte je suis inscrit pour quarante florins ! »
Gomme si le chien avait compris toutes les rancunes de son maître et qu'il les eût partagées, il s'était levé de nouveau et tournait en montrant les dents autour du JViif aux longes pieds.
— Rentrons dans la maison, dit Hertz Wolf avec prudence.
Et quand ils furent dans la chambre :
— Écoute, Pavlik, reprit-il. Notre fils Rubën est malade. Achète-le moi pour deux florins d'arg^ent, et tu n'en devras plus que trente au Juif Gourhe, mon beau-père.
Des souffles, des ombres de pensées traversent l'esprit du paysan. Ces Juifs sont extraordinaires! Pourquoi lui cèdent-ils, à Pâques, leurs boutiques et leurs maisons? Et quand leurs enfants sont malades, pourquoi viennent-ils les lui vendre pour quelques florins d'argent?... Mais ces idées, qui passent dans les fumées de son cerveau, ne l'arrêtent pas longtemps. Habitué dès l'enfance aux folies de ces Juifs, il ne voit qu'une chose : c'est que sur le livre d'Amram, ce terrible livre de comptes qui exerce sur lui le magique pouvoir du crédit, le tire par le bras, le dimanche, pour le faire entrer au cabaret, et où le chiffre de quarante florins luit en lettres infernales à côté de son nom, il ne sera plus inscrit que pour trente.
Tous deux s'approchèrent de la fenêtre, afin de signer le papier par lequel Hertz Wolf
Lébowitz cédait, pour deux florins, «on fils Rubën à Paviik, Derrière les vitres crasseuses, entre le géranium et l'œillet, étincelait une bouteille ornée d'une étiquette et coiffée d'un capuchon plissé de papier rose, comme on n'en voit que dans les pharmacies. C'était une drogue que, jadis, un médecin avait donnée pour la pauvre Marinka, et que la mort l'avait empêchée de boire. Paviik conservait la bouteille entre les pots de fleurs, à la fois comme un souvenir et comme un ornement.
— Gela aussi, dit-il, pourrait servir au petit Juif. Je te la vends pour un florin.
Un père est toujours faible quand il s'agit de son enfant. Hertz Wolf acheta la bouteille. Et l'âme écartelée par la crainte d'avoir péché contre la Loi en livrant ainsi son fils au Dieu de Paviik et des Chrétiens, il revint à la maison épingler sur l'édredon rouge le contrat où le Schabès goy, qui ne sait pas écrire, a gros- «ièrement tracé une Croix^