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CHAPITRE III

CE matin, la siiinte ville de Bel» offre nn aspect extravagant. 11 fait à peine jour. Sous les auvents de bois, toutes les petites maisons basses sont bizarrement éclairées ; et derrière les vitres jaunes c'est partout le même étrange spectacle. Assis autoar des tables où brillent les bougies, Juifs et Juive» tiennent à la main une volaille liée par les pattes ; ils la font tournoyer au-dessus de leur tête, lui brûlent à la flamme quelques plumes de Taile, et la rejettent sur le sol, chargée par cette opération magique de tous les péchés d'Israël.

Sur la place, bientôt, c'est un long défilé de femmes et d'enfants qui vont porter au Sacrificateur, pour les égorger suivant le rite, tous

ces coqs et toutes ces poules, qui pèseraient bien lourd à leurs bras si le péché avait un poids! Autour du boucher sacré, le sang ruisselle dans la boue ; les bêtes se débattent et crient. Quelques-unes, à demi mortes et le cou presque tranché, essayent encore de s'enfuir, en poussant des cris affreux. Aux cris des bétes égorgées, répondent, dans la synagogue, les hurlements des pèlerins, flagellés par les bedeaux en punition des manquements à la Loi qu'ils ont commis à leur insu dans Tannée. Accroupis à quatre pattes, ils vocifèrent sous les coups. La douleur serait impuissante à leur arracher de telles plaintes. Il faut, pour hurler ainsi, le remords .d'avoir péché! Enfin, sur les trois heures du soir, battus, ruisselants d'eau rituelle, les paillés défaits, le cœur plein d'al-, légresse, tous rentrent chez eux ou au béthamidrasch, se régaler des volailles magiques avant le jeûne de Kippour, qui va commencer tout à l'heure pour ne finir que demain à la première étoile.

Qu'un bon festin est donc rapide! Déjà la nuit s'annonce, déjà il faut quitter la table!

En dépit de la pluie qui tombe, les pieds dans des pantoufles, ainsi qu'il est prescrit, la chemise blanche par-dessus le caftan, et tenant d'une main le grand cierge de Tâme, de l'autre quelque bizarre récipient, pot cassé, vieille caisse, marmite ou boîte à pétrole, tous les Juifs de Bels se rendent à la synagogue. Jonchée d'une litière de paille pour défendre les pieds de l'humidité du sol, elle ressemble à une immense étable. Sur les bancs, sur les pupitres, dans les anfractuosité^du mur, partout où peut tenir une caisse ou un pot, les fidèles posent leurs récipients pleins de terre ou de sciure de bois, et y plantent solidement l'énorme cierge de Kippour. Au-dessus de la paille une forêt s'embrase, une forêt de cierges qui grésillent et font de toutes parts des milliers de petites explosions, chaque fois que la flamme touche au dépôt de sel qu'ont laissé sur les mèches les larmes des pieuses ménagères qui les ont confectionnés. La synagogue entière gémit et se courbe jusqu'à terre. La farouche prière Al h' eth, la prière pour le péché, jaillit du milieu des sanglots :

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« Éternel, Notre Dieu, daigne nous pardonner nos péchés ;

« Le péché que nous avons commis de force ou de plein gré ;

a Et celui que nous avons commis par méchanceté ;

« Celui que nous avons commis par ignorance;

« Et celui que nous avons commis par la parole ;

« Celui que nous avons commis en public ou en secret ;

« Et celui que nous avons commis avec préméditation et par ruse... »

ELt la confession continue, frénétique, interminable. Ou a beau être un bon Juif, célébrer régulièrement le Sabbat, fréquenter assidûment la synagogue et le bain rituel, qui peut être assuré, au jour du Grand Pardon, d'être porté par le Maître du Monde sur le Livre des Vivants? Quand le malheur des tem{>s vous contraint à vivre en exil parmi les peuple» chrétiens, mille occasions se présentent de pécher contre la Loi sans même qu'on s'en

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aperçoive. Que de foig, par exemple, passant dans les villagfes pour acheter le» œufs, la ferraillé ôtL lés oié^, ud paysan rouê inrite à sa table et tous offre du cochon : ôtt accepte par bonhomie, et c'est un péché de mort! Que de fois on boit du vin qui n'a pas été foulé par des pieds juifs, et c'est un péché de mort! Que dé fois, ^ans penser à mal, on appuie sur la balance qui pèse lé blé du paysan ; ce n'est qu'un Chrétien que l'on trompe, et c'est un péché de mort! Et qui donc, si pieux soit-il, peut se Vanter de n'avoir pas failli à une des observances minutieuses qui commandent toute la vie juive dans son moindre détail, de là naissance à la mort, du lever jusqu'au cou* cher, qui règlent tout, fixent tout, s'étendent àUt maîtres, aux domestiques, aux enfants, aux animaux, à l'habitation, à la nourriture, aux vêtements, et font de chaque pensée, de chaque acte, et presque de chaque mouve* ment, un geste rehgieux?... De grands coupé sur la poitrine scandent cette énumératioû monotone et passionnée. Et toUs lès poings de cette multitude, «'abattant sur les caftans «vect

une fureur rythmée, produisaient une impression puissante, sombre et sauvage.

La confession finie, on récita les psaumes. L'officiaat disait un verset, et la foule des fidèles hurlait le verset suivant. Les cent cinquante psaumes de David furent ainsi déroulés dans l'alternance d'une voix gémissante, pleurarde, perdue comme un sanglot solitaire au fond de la synagogue, et d'une tempête de cri» qui semblaient se précipiter sur ce sanglot pour l'éteindre.

Jusqu'au milieu de la nuit, les vieux transports de la Judée retentirent avec violence, mêlés aux plaintes éternelles. Peu à peu les forcenés, brisés par la fatigue, se laissaient choir dans la paille où ils s'installaient pour dormir. Vers deux heures du matin, un ronflement de caserne montait dans la lumière grésillante des cierges qui continuaient à brûler. Sous la chaleur du luminaire les gros bâtons de cire se tordaient, se penchaient audessus des corps étendus; des gouttes de cire brûlante tombaient sur les barbes et les caftans, y formaient des stalagmites, et si par

hasard Tune d'elles touchait une main ou un visage, un terrible cri de douleur suspendait les ronflements. Quelques vieillards que le sommeil fuyait, branlant la tête, et le corps agité d'un balancement inlassable, continuaient de chantonner les psaumes, se bourraient le nez de tabac, frappaient leur livre en cadence, vociféraient aux endroits particulièrement émouvants, retombaient au sommeil et se réveillaient en sursaut pour vociférer encore.

Le froid du petit jour réveilla les dormeurs. Se dressant sur la paille, ils se frottaient leurs yeux éblouis par les cierges, et prenaient le chemin du bain rituel. Ils ne bavardaient plus, gesticulaient à peine. Un air de désolation profonde, une douleur infinie semblait les accabler tous. Et ce n'était pas seulement la tristesse du petit jour, ni cette nuit passée dans une paille humide, ni les tiraillements d'un estomac à jeun qui les rendaient à ce point mornes et silencieux, mais la pensée que ce soir, quand la brillante étoile paraîtrait dans le ciel où l'aube en ce moment blan-

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chissait, Dieu les aurait définitivement jugé». Pendant douze heures encore jaillirent les prières et les sanglots. Tous les yisages étaient blêmis par l'excès de la fatigua et du jeûne et cette irrespirable odeur de sueur humaine et de cire consumée. Parfois quelque fidèle tombait évanoui dans la paille. On l'emportait sur la place. Beaucoup qui se sentaient défaillir, approchaient de leurs narines une petite fiole d'éther, qui ajoutait une odeur d'hôpital à tou^ les autres relents. Et plus la journée avançait, plus les prières redoublaient d'intensité, de furie. Avant que fût parachevée la sentence divine, tous ces Juifs voulaient jeter dans la balance du Seigneur un monceau de prières et de gémissements. De moment en moment éclatait la prière Al h' eth, et les coups «ur les poitrines «e faisaient plus sourds, plus violents. Dehors ie jour baissait, la pluie s'était mise à tomber avec violence. Le ciel chargé de nuages était noir, et dans la synagogue l'éblouissante forêt des cierges, qui brûlaient depuis plus de vingt heures, ne formait plus au ras des tables que des buissons lumineux. Alors , avec h. an

du jour, s'éleva le chant sublime de la prière Neïla :

« Soi» loué, Éternel, qui fais approcher le soir;

« OuTre-nons les portes du Ciel, quand se ferment les portes du jour;

« Au moment où la nuit étend son voile, où le jour disparaît, agrée nos prières, ô Seigneur;

« Le jour est à son déclin, le soleil se couche, Éternel! Ouvre-nous les portes de ta demeure.

ft Pitié, Pitié, Saint des Saints! Efface nos méfaits et nos iniquités;

« Fais évanouir nos péchés comme la fumée ;

« Fais disparaître no« feules comme un nua^e ;

« Fais pâlir Qomme la neige les fautes de tes élus. . . »

Au milieu des sanglots on dit encore la prière des mourants : « Albinou Malkénou, Notre Père, notre Roi » , puis le Schéma Israël : «Écoute, Israël, l'Éternel notre Dieu.

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r Éternel est un » qui est la prière de tous les jours, la grande prière du peuple juif. Et à peine les derniers mots en étaient-ils parvenus, dans les ténèbres tombantes, jusqu'au trône du Seig^neur, qu'éclata le son du Schofar. Mais cette fois ce n'était plus, comme au jour du Rosch Haschanab, des mugissements répétés qui sortaient de la corne de bélier, c'était une note unique, un meuglement puissamment prolongé, un dernier, un suprême appel à la miséricorde divine.

Le meuglement cessa : Dieu avait prononcé. Mais comme la pluie tombait à verse et que ^ nulle étoile au ciel ne marquait la fin de la fête, l'instant sublime du pardon, où l'offensé oublie l'injure, où chacun se réconcilie dans la miséricorde éternelle, les plus acharnés prétendaient que le jeûne n'était pas encore fini, que le Seigneur n'avait pas encore jugé, puisque dans le ciel toujours noir aucune étoile n'avait paru. Alors, dan« la maison du Seigneur, au lieu de la scène apaisante de la réconciliation, une furieuse bataille s'engagea entre ceux qui assuraient que la fin du Kippour

était venue et ceux qui demandaient qu'on le prolongeât encore.

Cependant les plus frénétiques durent enfin reconnaître que la nuit était arrivée. Quelques instants plus tard, les serviteurs du Rabbin apportaient dans la synagog^ue les bancs, les tables, les assiettes, les verres. Et la sainte ville de Bels fêtait dans un dernier banquet la fin des Terribles Jours.

Le lendemain, ati lever du soleil, commençait sur la place la débâcle des voitures; et dans la g^are, sous les yeux du g^rand Christ de tôle, les pèlerins prenaient d'assaut le» wagons qui allaient les disperser à travers les villes et les lointains villages d'où ils étaient venus. Au milieu des jurons, des claquements de fouets, du grincement des chars dans les ornières de boue, Amram Trébitz rattelait son cheval. Ah! elle aussi, la pauvre bête, elle avait jeûné le Kippour ! Tobie Gold ne s'était pas contenté de prélever sur sa ration le dixième que l'on doit aux pauvres, mais la ration tout entière! Et Amram, considérant le triste état de son coursier, se demandait avec inquiétude s'il pourrait les traîner tou» deux, lui et son gendre, à Hounfalou.

Quand il arrêta sa charrette devant la maison de Sofer, celui-ci disait à son fils :

^«-Je yais te donner, ô mon enfant, un trésor incomparable, une lanterne de dia-^ mant, la lanterne de Gam Zou.

Trébitz, émerveillé, prêta une oreille attenr tive.

Ce Gam Zo« était «n Talmudiste, «ubtil parmi les /subtils, sag^e parmi les sages, qu'on appelait ainsi parce qu'en toutes circonstauoes ii avait coutume de dire : « Gam zou letoval Tout est bien! » Or, étant en voya^je, la nuit le surprit dans un bois. Pour éloigner les bêtes fauves, il suspendit au cou de son âne une lanterne allumée. Le vent éteignit Ja flamme et le voyageur dit : gam zou ! et ne la ralluma point. Quand il partit le lendemain, il découvrit, à quelques pas d\a lieu où il avait dormi, deui: infortunés marchands que des voLeurs, attirés par la lumière de Leurs laçi ternes, avaient tués pour les dépouiller. Le sagie dit encore gam zouî et poursuivit son voyage.

— ... Je te donne, disait ïleb Eljé, la lanterne de Gam Zou. C'est la lanterne de la sagesse. Même éteinte, même invisible, elle te conduira dans la rie .

— Bien dit! Rabbi, fit Amram un peu déçu pourtant par Timmatérialité du trésor.

Pendant ce temps, la vieille Sarah plaçait dans la charrette le petit bagage de son fils qui, sans compter la précieuse lanterne, se composait d'une chemise de fête, de son caftan du samedi, du taliss et des tephilim soigneusement enveloppés dans un mouchoir à carreaux. Reb Eljé bénit les voyageurs, Amram tira sur les ficelles qui lui servaient de guides, et la voiture démarra dans Ja boue.

Depuis Abraham et Jacob, que de fils d'Israël sont partis de la sorte ! Que de charrettes ont emporté, loin de leurs pères et de leurs mères, des enfants juifs à travers le vaste monde! O Saint des Saints, béni sois-tu! tu les as toujours protégés, tu les as fait prospérer parmi les nations étrangères! Puisse celui-ci encore perpétuer à travers les âges les noms d'Abraham et d'isaac! Puisse-t-il multiplier à Tinfini au milieu des nations!

Ainsi prie le vieux Sofer dans son cœur, tandis que la voiture s'éloigne, emportant vers la Hongrie cet enfant que peut-être il ne

reverra plus. Dans la petite chambre qui lui semble soudainement agrandie, le parchemin, les encres, les plumes d'oie Tattendent. . . 11 s^assit à sa table, s'enveloppa du talis» et se mit à copier la Thora d'Hounfaloa.

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