CHAPITRE IV
^UAND iJs eurent traversé la triste plaine de Polo(jne, le grand chemin de croix sans fin, coupé de marécag^es et de bois de bouleaux, Reb Amram et Hertz Wolf, fils de Reb Eljé Lébowitz, s'engagèrent dans la forêt des Garpathes, séjour de l'aigle, de l'ours et du chamois. Là souvent, «a cette saison^ retentissent ies fanfares de chasse des grands seigneurs hongrois on polonai«. Là encore, on voit passer les équipages de riches Israélites qui, arec leurs bottes fines et une aigrette au chapeau, ne ressemblent que dans le secret du coeur aux pauvres Juifs en caftan... Amram Trébitz et son gendre glissèrent à travers la forêt, sans faire plus de bruit que le hibou qui
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passe entre les branches, sans laisser plus de traces que le ver sur la mousse.
Des montagnes, des arbres, des eaux partout jaillissantes et des châteaux magiques perdus au fond des bois, le fils de Reb Eljé n'en avait jamais vu! Pourtant n'allez pas croire qu'il trouvât du plaisir à contempler cette nature nouvelle, ni ce bel automne déjà touché par l'hiver et mourant dans la solitude, ni les lacs paisibles aux replis des montagnes, ni les cascades de saphir et d'argent, ni les châteaux de rêve suspendus dans la brume entre le ciel et la terre ! Et surtout n'imaginez pas que le trouble d'un prochain amour mît un brouillard devant ses yeux! Non, ni la nature ni l'amour n'ont jamais occupé un Juif de Pologne ou de Haute-Hongrie. Hertz Wolf ne regarde pas les bois. Hertz Wolf ne pense pas à l'amour. Il s'inquiète seulement auprès de son futur beau-père du nombre de Thora que possède la Communauté; d'où elles viennent, qui les a copiées; si l'on trouve à Hounfalou beaucoup de personiws instruites dans l'étude de la Loi; si, le soir, on se rassemble
pour discuter de questions talmudiques, et si l'on préfère là-bas le Talmud à la Kabbale. Et Reb Amram, entendant ces propos, se félicitait dans son cœur de donner à sa fille un époux si parfait.
Leur grand souci à tous les deux, c'était, quand approchait le soir, de rencontrer huit autres Juifs avant Tapparition de la première étoile, pour faire la prière de Min'ha, qui n'est écoutée du Seig^neur que si dix bouches juives la prononcent ensemble. Mais rares sont les villag^es dans ces pays perdus, et bien des fois les voyagfeurs n'auraient pu obtenir audience d'Adonaï, si le Saint des Saints (béni soit-il) a* avait répandu ses Juifs sur tous les chemins du monde. Ils croisaient dans la forêt des colporteurs en caftan, la balle sur le dos, ou bien des marchands en charrette cherchant comme eux, dans les ténèbres tombantes, des compag^nons pour la prière. Schalem aleïchem ! Paix avec vous ! Aleichem schalem! Avec vous la paix! s'écriaient-ils joyeusement du plus loin qu'ils s'apercevaient. Et tous, faisant halte un moment, dans le cré-
puscule des bois iis disaient la prière du soir, Ainsi devisant et priant, et quasi les yeux fermés, ils arrivèrent à Hounfalou. G était le temps de la Fête des Cabanes. Pendant une semaine les Juifs, délaissant leurs maisons, vivent sous des huttes de feuillag^e, en souvenir des quarante années qu'Israël passa au désert. Ceux d'Hounfalou campaient sous des cabanes improvisées dans les cours. Au bruit de la voiture ils se montraient sous les branchag^es. et reconnaissant Reb Amram l'accueillaient avec transport. Toute la Communauté avait déjà ressenti l'heureux effet de son voyage et l'intervention bienfaisante du Rabbin Miraculeux. Schwarz avait gagné son procès, la Femme du Sacrificateur était guérie, le vinaigre de Schmoul refait, lai vache du Mélamed (1) donnait douze litres par jour!
— Nous rapportes^tu la Thora? cria de loi» Rabbi lankélè à l'ambassadeur d'Hounfalou. Et lui, montrant son futur gendre ;
(1) Maître d'école.
— Je VOUS rapporte la Thora et le Talmud en personne!
Devant la porte de sa maison, Amram descendit de la charrette et salua sa femme et sa fille d'un joyeux Schalem aleïchem, sans les embrasser toutefois, ni même leur toucher la main, car au retour d'un aussi long^ voyagfe sait-on jamais si une femme est dans les conditions prescrites pour qu'il soit seulement permis de l'effleurer du bout des doi^s? Il baisa la mezouzah, puis accompagné d'Hert2 Wolf, entra sous la hutte de feuillage, toute tendue de draps blancs et superbement décorée de pommes, de noix, de citrons, de raisins, de guirlandes multicolores, de lions de Juda et d'étoiles en papier doré.
La vieille Hannah servit aux voyageurs une soupe au lait trempée de son. Hertz Wolf mangeait les yeux baissés, ses longueê papiU lotes rousses baignant presque dans le potage, tant il craignait que son regard rencontrât la 611e d' Amram. N'est-il pas dit dans le Talmud : « Celui qui jette teulemeut ua regard sur iê
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petit doigt d'une fille a péché par libertinag^e »? Et pourquoi Teût-il re^rdée? C'est une fille, c'est une Juire, cela ne «uffit-il pas? Le choix d'une fiancée n'appartient qu'au Maître du monde, et ce choix est fixé de toute éternité. Qu'elle ait le nez gros ou mince, la taille droite ou contrefaite, ce sont là des détails auxquels seuls peuvent prêter attention un grossier paysan ou un immonde Trigane. Qu'elle ait les chcYCux longs ou courts, épais ou rares, blonds ou châtains, cela peut-il intéresser un homme de bon sens, puisque, le lendemain des noces, on lui rasera la tête pour lui mettre une perruque en satin?
Est-ce un mari pour notre fille? se demandait la vieille Hannah en considérant l'étranger, ou quelque Yechiba bachour (1) qu*Amram aura trouvé en chemin et qu'il ramène dans sa voiture?... Est-ce un fiancé pour moi? se demandait Guitélé, non qu'elle fût elle-même plus inquiétée par l'amour que le fils du Sofer, mais c'est une honte pour une femme et le
(i) Étudiant d'une ëcole talmudiqu«.
siçne de la malédiction divine que de vieillir sans époux et sans enfants.
Lorsque la soupe fut finie, Reb Amram dit à sa femme :
— Va-t-en chez Salomon Schwartz lui demander s'il peut coucher, cette nuit, le bachour.
Alors seulement elle* comprirent que Tétran^r n'était pas un passant ordinaire, mais qu'il était celui auquel la Sainte Loi interdit de dormir sous le toit de la jeune fille que le Seigneur a choisi pour lui.
La vieille conrut aussitôt chez le voisin SalomoD. Et Guitélé, ayant ainsi appris sa destinée, croisa les mains sur son ventre et sortit de la hutte de feuillage, sans même jeter un regard sur cette homme inconnu avec qui elle allait passer sa vie.
Huit jonrs plus tard on célébrait le$ noces. Une fois de plus, pour la gloire du peuple juif, se déroula le rite séculaire, des millions et des millions de fois répété : un pieux Juif, vêtu pardessus son caftan de la chemise blanche qu'il emportera dans la tombe, et une jeune Juive, ses beaux cheveux noirs dénoués et flottants sur ses épaules, se tinrent debout tous les deux sous le bay aquia du mariagfe. Elle tourna sept fois autour de son fiancé, il lui mit au doigt l'anneau d'or, ils burent à la même coupe pour attester qu'ils sont unis dans la vie et dans la tombe, et une fois de plus la coupe se brisa, en souvenir des lointains jours de deuil et de la chute de Jérusalem. Puis, derrière les violons, caftans de soie et perruques de satin prirent le chemin radieux, sur lequel depuis le fond des âges toute noce a passé.
S'il existe un pays au monde où le mariage
et la bombance ne vont pas de compag^nie, ce n'est certes point chez ces Juifs, dont la vie est une baroque alternance de jeûnes prescrits ou forcés et de banquets rituels. Mais au lieu que, chez nous, la politique et la g^àuloiserié font ragrémêiit de ces fêtes nuptiales, ici, auï noces hébraïqueâ, le grand plaisir c'est d'engager sur un problème du Talmud quelque dis** Cussion insensée, un beau pilpoul comme ils disent, et tel qu'on pouvait en entendre dans les mes de Jérusalem au temps d'Hillel et de Reb Akiba. Alorâ ils oublient tout, les tribulations des siècles, les soucis de la veille et ceux du lendemain. Et dans Ces disputes sans fin, ilé eiercent avec fureur cette ironie subtile, cette adresse à retourner une question sous mille formes, qui leê rend si redoutables lorsqu'ils dirigent contre les croyances des peuples étrangers l'esprit de critique et d'argutie qu'au fond de villages perdus ils ont $i longtemps aiguisé sur des sujets dont la folie nous confond.
A peine là servante avait-elle posé sur la table la soupière et les nouilles, qu'Amram, pour faire briller son gendre, jetait en pâture
à ses hôtes la question de savoir si un convive ayant laissé tomber dans la soupière la petite boite de parchemin que Ton porte sur son front pour la prière, la soupe pouvait être mangée.. . Et tous de s'élancer sur ce thème avec la même avidité qu'ils tombaient sur le potage ! Sans perdre un coup de dent, les bouches volubiles se lançaient à travers la table les arguments comme des injures; les bras, les tètes s'agitaient, et les doigts aux ongles noirs se démenaient pour soutenir ou écarter les rai«on«. Évidemment, lorsqu'un produit impur vient contaminer un mets, ce mets peut servir encore à la nourriture d'un pieux Juif, sous la condition toutefois que le produit impur n'entre que pour un soixantième dans le plat où il e»t tombé. Mais cette règle des soixante volumes, est-il juste de l'appliquer à la boite de parchemin? Et si c'est juste, est-ce possible? Qui pourra jamais évaluer la quantité de sueur accumulée dans la boîte depuis qtie des générations et des générations ont prié, transpiré, en la portant sur leur front? De plus, faut-il considérer le volume entier de la boite ou seu-
lement le volume présumé de la sueur dont elle est imbibée?...
Pendant qu'ils discutaient sur ce grave problème, trois vieilles femmes entraînaient Guitélé hors de la salle du festin, ses beaux cheveux toujours dénoués et flottant sur ses épaules. Elles l'installèrent sur une chaise au milieu du fumier, et à coups de ciseaux firent tomber à ses pieds la lourde chevelure. Bientôt, sous leurs doigts rapides la pauvre tête ne fut plus qu'une triste boule sombre. Elle, sans mélancolie, regardait les longues tresses répandues sur le fumier. A la place des bandeaux lustrés qui lui encadraient le visage, les trois vieilles posèrent sur son crâne une perruque de satin marron, comme les aime le Maître du monde. Et le visage souriant, heureuse de compter désormais parmi les femmes du village, Guitélé reparut dans la salle du festin.
Personne parini les convives, acharnés à la dispute, ae remarqua son retour. Hertz Wolf, pas plus que les autres, n'eut une pensée de regret pour les beaux cheveux sacrifiés. 0 peuple étrange d'Israël, peuple insensible et
passionné, qui dans ton jargon bizarfe où tu as mêlé tant, de langues, tant de sentiments, tant d'idées, n'a oublié qu'un mot, un seul, un mot que tu aurais trouvé partout, en Orient, en Allemag^ne, en Pologne, en Espagne, et même dans tes livres sacrés^le mot qui signifie l'amour, et que tu as négligé comme inutile à ton GOeur!...
Désoriîiais, à Hounfalôu, un Juif de plus célébrera l Éternel. 11 ne reste qu'à lui trouver uû nom à ce nouveau venu, à ce Juif de Pologne qu'on va rencontrer tous les jours dans les rues du village. Certes les noms ne manquent pas qui conviendraient au personnage ! On pourrait l'appeler le Rouge, car il a les cheveux et la barbe couleur de feu, mail c'est le nom du Sacrificateur; on pourrait l'ap* peler Beau*de-loin, mais c'est le nom du ramasseur des œufs; on pourrait l'appeler le Courbe, mais c'est le nom de son beau-père. Ah ! pourquoi chercher si longtemps? Jetez un regard sur ses pieds ; c'est là que son nom est inscrit. Il n'est plus Hertz Wolf Lôbowitz : il est le Juif-qui-a-des-pieds-jusqu'au-cou.