CHAPITRE VI
Db ENFANT TOUT EN CIRE
Ce qui soutieut le monde, c'est la pure haleine des cofauts qui étudient li> Tbora.
(Tmlmud de Jérusalem.)
C'est rare qu*un enfant du Ghetto connaisse les fleurs, les fruits des champs. Et comment les connaîtrait-il, lui qui passe d'ordinaire sa vie entre les hautes maisons de quelque quartier sordide, dans l'odeur de la misère et de la graisse d'oie rancie! Mais chei ces Juifs campag^nards la nature pourrait pénétrer. Parmi eux pourrait naître un poète rustique. Pour l'enfant juif, comme poiu le Hongrois ou le petit Tzigane, le vent souffle lans les branches ; pour lui aussi le torrent dccscend en grondant des sommets, et le soir, ht i-jontagne s'enve-
loppe de ses brumes ou resplendit au matin. Ce n'est pas pour le Chrétien seulement que se lèvent les buées sur les pentes des prés, que l'acacia embaume et que le géranium et l'œillet fleurissent la fenêtre... Il n'aurait qu'à ouvrir les yeux, le petit enfant juif, qu'à s'avancer sur le pas de la porte, pour contempler la montag^ne qui s'abaisse, chargée des dernières forêts, et la splendeur de la plaine qui s'étend à l'infini. Mais ses yeux sont fermés, ses oreilles sont sourdes. Ah! ce n'est pas en vain qu'il est écrit dans le Talmud : « Celui qui se détourne de Tétude de la Loi pour dire : Que cet arbre est joli! Comme ce sillon est bien tracé ! Celui-là a mérité la mort. »
Il n'y a dehors pour Rubën ni montagnes, ni ruisseaux bondissants, ni oeillets, ni géraniums. Il y a le chien qui aboie, le porc qui s'élance sur vous comme une béte féroce, les poules et les oies qui vous poursuivent avec leurs longs cous, et, plus dangereux que les bêtes elles-mêmes, les enfants, les méchants enfants chrétiens! Oh ! ceux-là, que leur a-t-il fuit? Pourquoi lui donaent-ils 1» chasse dès
qu'il apparaît dans la rue? Gomme ils lui crient dans les oreilles U terrible chanson du lard ! Comme ils le tirent par les boucles de cheveux qui pendent le long de ses joues et que sa mère, chaque matin, lisse avec du jus de pruneaux!... Saintes boucles rituelles qui tombez d'autant plus bas que l'enfant est pieux et sag^e, saintes boucles rituelles qui êtes la livrée du Seig^neur, comment le Maitre du Monde reconnaîtrait-il ses Juifs si vous ne sortiez pas du chapeau!... Mais des enfants chrétiens comprennent-ils rien à ces mystères? Ils en rient. Et savezvous comment ils les appellent, ces chères papillotes sacrées? Des promenades pour les poux!
Hors du logis, tout est terreur, épouvante, un univers infernal. Mieux vaudrait mille foi» ne pas sortir et demeurer près du poêle. Là, plus de chiens, plus d'oies, plus de cochons, plus d'enfants, et l'on n'aurait rien à craindre ti la maison n'était peuplée d'innombrables esprits invisibles. Ce sont eux qu'on frappe sans cesse avec les g^enoux quand on marche,
et qui font qu'à la fin du jour on est si fatig^ué. Si les vêtements s'usent si vite, c'est que ces malins esprits s'y frottent nuit et jour ; si les ongles sont si noirs, c'est qu'ils se cachent dans les moindres replis du corps, surtout à l'extrémité des doigts. Et qu'arriverait-il, si, chaque samedi, sa mère ne lui coupait soigneusement les ongles et n'en brûlait les rognures?...
N'importe! Il y a un jour où l'on est bien tranquille, c'est le beau samedi! Dès le vendredi soir, la vie, qui depuis le matin suivait son cours ordinaire, s'arrête tout à coup. La chambre embaume la graisse d'oie ; dans son plat, le poisson rituel bout en grésillant sur le poêle, et les gâteaux se tiennent chauds sous l'édredon de plume. Sur la table étincellent le chandelier d'argent, les deux pains du sabbat, le flacon d'aromates et de roses, séchées. Sa mère allume les bougies, et pour glorifier le Seigneur en arrêtant ses yeux sur quelque objet brillant qu'elle n'est pas accoutumée de voir, elle regardé à travers ses doigts la lumière en transparence. Rubën aussi place
sa main entre ses yeux et la flamme pour contempler la belle lumière rouge. De toutes les choses que le Seig^neur a créées, en est-il de plus admirable que la lumière des bougfies!
La Schékina, la Gloire de Dieu resplendit dans la maison; la harpe de David est comme suspendue dans les air». Vêtus de leurs caftans de soie et portant sur la tête, à la place du chapeau rond qu'ils trament toute la semaine, le bonnet de velours entouré de treize queues de fourrures, Hertz Wolf et Reb Amram arrivent de la synag^og^ue, ramenant avec eux, du pays de perle et d'émeraude qu'elle habite derrière la forêt, la belle Princesse du Sabbat.
Bon samedi! disent-ils en entrant. Et la fête commence. Amram lève dans sa main droite un verre rempli de vin, prononce le Kiddousch qui sanctifie la fête, porte le verre à ses lèvres, le vide un peu plus qu'à moitié, le fait circuler à la ronde, et chacun y boit à son tour l'ivresse d'Israël, l'immense joie de vivre, de respirer encore après tant de siècles d'épreuves. Et la vieille chanson résonne,
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14« L'OMBRE liE LA CROIX
accompagnée du battement des mains que 1 on frappe en cadence ;
Combien admirable est ta paix,
Belle Princesse du Sabbat!
Nous allons à ta rencontre,
Nous t'invitons, viens, fiancée couronnée!
Toute peine est finie, tout travail écarté,
Et nous nous réjouissons devant la table
Où brillent les bougies
En mangeant de la viande et du poisson...
La Princesse invisible repose, mollement étendue, sur Tédrcdon de plume. Son corps est si léger que le duvet ne se creuse pas sous elle, sa figure si lumineuse qu'elle se confond avec Péclat des bougies. Dehors la lune, amie des Juifs, accomplit sa fonction sainte, qui est de courir dans le ciel pour fixer la suite des années et des jours, et la date des fêtes, et aussi pour guider les pèlerins qui s'en vont à Jérusalem, et les pauvres voyageurs...
Toute la journée du lendemain se passe pour Rubën dans un repos merveilleux. Les chiens, les oies, les porcs et les petits garçons chrétiens, Dieu sait ce qu'ils font! lui est tran-
UN ENFANT TOUT EN CiRE i\r
quille. Dan» la chambre rien ne bouge.
Sa mère ne toucherait pas une aiguille, n'allumerait pas une bougie, ne jetterait pas un morceau de bois au feu, ne vendrait pas un verre de vin, et même n'écraserait pas un pou, car tuer un pou le samedi c'est aussi grave, a dit Reb Akiba, que de tuer un chameau... Une pauvre vieille Chrétienne vient entretenir le poêle et allumer les bougies. Et il semble à l'enfant que les vieilles Ghréùennes n'ont été mises au monde que pour veiller au feu des Juifs, le saint jour du Sabbat.
Heures bénies où il apprit, entre sa mère et la Princesse, ces choses que l'esprit accueille avec une force incroyable et qu'on s'imagine plus tard avoir connues avant la vie : que des chiffres mystérieux règlent la destinée des hommes; que le nombre trois porte bonheur, et le nombre neuf malheur, comme le prouvent le» catastrophes juives, qui tombent toujourî le neuf d'un mois; que le chiffre sept est neutre, tantôt bon, tantôt mauvais, et que le •ort des mortels change chaque septième année; que les Chrétiens se livrent à de» culte»
païens, qu'ils adorent trois dieux à la fois, une colombe, un homme, un agneau, et qu'il faut détourner la tête quand on passe devant une église; que tous les malheurs des Hébreux viennent de cet homme pendu à ces grandes Croix de bois que l'on voit à tous les carrefours ; que le Seigneur punit le Juif qui ose y jeter les yeux, et que pendant quarante jours il n'écoute plus ses prières...
Doucement la nuit vient, l'heure triste et magnifique où la Princesse va quitter la maison. Un verre de vin dans la main droite, et dans la gauche le petit flacon d'argent percé de trous et rempli d'aromates, Reb Amram fait l'adieu à la Princesse invisible. Le flacon circule à la ronde et chacun y respire l'odeur de rose sèche, comme s'il respirait l'odeur du samedi. Debout près du vieillard, Rubën lève aussi haut qu'il peut une longue tresse de cire allumée, car sa mère lui a dit souvent qu'il deviendrait aussi grand qu'il tiendra la mèche haute. Son grand-père la lui prend des mains, la passe d'abord à la droite, puis à la gauche de son visage, pour séparer
le sacré du profane et le saint jour qui finit des jours ordinaires qui commencent; ensuite il boit le vin, en répand quelques gouttes dans l'assiette posée devant lui, y plonge la cire allumée ; et dans le grésillement de la cire, dans une volute de fumée, avec la lumière qui s'en va, disparaît aux yeux de Rubën la Fiancée couronnée, mystérieusement, comme elle était venue. . .
Cependant, on ne sait pourquoi, il y a des jours dans la semaine où rien de fâcheux ne vous arrive. On peut se hasarder sur la route, les chiens couchés devant les portes n'aboient pas après vous, les oies ne sont pas féroces, et les petits Chrétiens eux-mêmes oublientde vous persécuter et de vous tirer par les boucles... Un de ces jours dorés s'est levé pour Rubën. En compagnie d'enfants chrétiens, il est parti pour la maraude ; et les voici tous arrêtés le long du mur d'un verger où montent des framboises. Rien de sucré, rien d'excellent comme une framboise un peu chaude. Micha, le fils du boulanger, tire à lui la plante flexible. Les autres gamins en font autant, et même Denis le boiteux. Rubën les regarde avec envie, mais n'ose toucher aux fruits rouges.
— Pourquoi donc n'en manges-tu pas? lui demande le hardi Micha.
Ah! pourquoi?... Peut-il savoir, ce petit garçon chrétien, qu'à tout acte de la rie préside une bénédiction ; la bénédiction que l'on diten se levant et en te couchant, au commencement et à la fÎQ des repas, en se livrant au repos et en se mettant au travail ; celle que Ton dit lorsqu'on voit des éclairs ou qu'on entend le tonnerre; celle que Ton dit devant un arbre ou un arbrisseau odorant; celle que l'on dit lorsqu'on respire l'odeur d'une plante aromatique ou le parfum des épices ; celle que l'on dit lorsqu'on voit l'arc-en-ciel ou que le reg^ard se pose sur une beauté remarquable; celle que l'on dit quand on met un vêtement neuf ou qu'on rejette on vieux caftan; celle que l'on dit en voyant un rabbin éminent, un savant distingué, ou bien un souverain, un géant ou un nain («ois loué, Éternel, qui diversifie tes créatures!) et, entre mille autres encore, celle que l'on dit avant de manger les fruits des arbres ou les productions de la terre...
Or les framboises sont-elles un fruit des arbres ou bien un produit de la terre? Laquelle des deux bénédictions convient-il de prononcer
avant de les porter à ses lèvres? Voilà ce que Rubën ig^nore. Et déjà subtil, il demande avec un air négligeant :
— Le framboisier est-il un arbre ou bien un produit de la terre?
— Le framboisier est un arbre, répond le fils du boulanger, pour qui le monde est sans mystères.
— Béni sois-tu, Éternel notre Dieu, Roi de Tunivers, qui a créé les fruits de l'arbre! murmure le pieux enfant dans son cœur.
Et la bénédiction faite, il pille sans remords, avec ses camarades, les framboisiers du voisin.
Rares intermèdes de concorde et d'oubli! Ces petits Chrétiens sont féroces ! Aussi longtemps que les grandes Croix de tôle étendront leurs bras menaçants sous les tilleuls de la place et à tous les carrefours des chemins, il n'y aura ni paix ni trêve entre les enfants du Christ et les enfants d'Israël!
C'e^t surtout à la fête qu'ils appellent Noël, €jQ€ ces petits Goym se montrent terriblement arrogants! Il faut alors les entendre chanter la sinistre chanson du lard! Et tout devient, dans leur conduite, d'une extravagance folle! lis se lèvent à minuit, et s'en vont dans leur église, où iU »e livrent à des chants insensés. Jusqu'au matin Us adorent une poupée, un àne, un bœuf et une étoile. Le lendemain, c'est à peine croyable comme ils tant devenus méchants : on dirait que l'àne et le bœuf leur ont passé tous leurs défauts !
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Ah! ce jour-là, il serait sage de rester paisiblement près du poêle. Mais ces Chrétiens ont des réjouissances qui, même pour un petit Juif, sont du plus haut intérêt. Chez la femme de l'intendant du Magnat, un superbe sapin est dressé ; des centaines de bougies sont allumées dans ses branches; mille objets admirables, enveloppés de papier doré, pendent à tous les rameaux : c'est d'un effet prodigieux!
Gomment résister au désir de voir de plus près ces merveilles? Les pieds enfoncés dans la neige, le nez collé contre la vitre, Rubën regarde les enfants tourner autour du bel arbre qui brille, en se tenant par la main, filles et garçons mêlés. Que tout ce monde est donc étrange! Le curé du village bavarde avec les femmes, caresse les enfants; ton caftan est presque pareil à celui du Rabbin, mais a-t-on jamais vu le Rabbin parler aux femmes? l'at-on jamais vu sourire?... Et tous, garçons et filles, ils ont ia tête nue! Personne, pas même le curé, n'a gardé son chapeau, comme si un homme pieux ne devait pas toujours avoir la tête couverte, au moins d'une calotte de soie...
Le petit Juif contemple ce spectacle avec admiration et dégoût. Le «oir tombe, une brume épaisse enveloppe peu à peu la place; les maison» semblent s'abaisser et l'église grandir. Par le portail ouvert, il voit étinceler dans le fond de la nef d'innombrables bougies. Il voudrait retourner chez lui, mais la curiosité l'entraîne. 11 s'avance jusqu'à l'église, et aperçoit depuis le seuil, dans la forêt des cierges, sous un chaos de rochers et de branchages, tout un petit peuple bizarre de moutons, de bergers, de personnages montés sur des chameaux, et la poupée qu'ils adorent... Ah! si son père le voyait là, quel coup de lanière il recevrait en rentrante la maison! Et voilà que soudain, la crèche, le sapin, les enfants, le curé, tout disparaît à ses yeux. Arraché, soulevé du sol, emporté par des mains brutales, le malheureux s'envole à travers le brouillard ! Tout de suite, à sa tignasse rousse et à sa figure de bourreau, il reconnaît Micha, le fils du boulanger, qui le tient par les jambes. Mais l'autre, qu'il n'a jamais vu et qui la saisi par la tête?... C'est sans doute l'Ange
Gamaliel. Il en a bien l'affreux regard ! . . . Que lui veulent-ils? Où l'emmènent-ils? La terreur qui lui serre la gorge Tempêche de pousser un cri. Et maintenant il pourrait crier, personne ne l'entendrait plus; il est hors du village, à Técart des maisons, dans un endroit désert...
Le fils du boulanger Ta jeté dans la neige et appuie sur lui son genou. L'Ange Gamaliel tire de sa poche un couteau. A demi mort d'épouvante, il voit dans un éclair sa mère auprès du poêle, son père penché sur les livres sacrés... Il les appelle, mais en' vain. Autour de lui rien que la neige, les champs tout blancs, et là-bas, sur la place, Tarbre de Noël qui rougeoie à travers le brouillard... Puis tout s'efface. C'en est fait! Il a «enti contre sa joue U lame glacée du couteau 1
Quand il revient de sa folle terreur et qu'il rouvre les yeux, le fils du boulanger et l'Ange Gamaliel s'enfuient à toutes jambes, mais ses deux longues papillotes gisent devant lui sur la neige, pareilles à des oiseaux morts. Un désespoir immense, infini, l'envahit. C'est le
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chemin du Ciel qu'on vient de lui couper!... Gomment rentrer à la maison? Que vont dire son père et sa mère? Aussi pourquoi s'attardaitil à reg^arder l'arbre maudit, et cette crèche avec son étoile, sa poupée, le boeuf et l'âne?. . . Il ramasse les chères papillotes, et tête basse, le cœur serré, reprend le chemin du village. Afin d'éviter l'église, il coupe à travers champs. Mais en échappant à l'église, il tombe sur la Croix du carrefour. Pour ne pas voir le grand Christ de tôle qui s'y trouve suspendu, il détourne la tête. Dans la neige qui tourbillonne, le cadavre c»t là menaçant. Ses bras immenses s'étendent aa-dessus de la route, prêts à s'abattre sur hû. Il court, et la Croix le poursuit! Il court à perdre haleine dans la neige où il trébuche; mais à chaque enjambée qu'il fait, la Croix gagne sur lui du terrain. Dans son cou, un souffle glacé; derrière lui, une effroyable main qui s'avance... Encore un pas, voici la porte! Il pousse un cri et se jette dans les bras de Guitélé. Maître du Monde, il était temps! La terrible main glacée avait déjà saisi son tzitzissl
iSS L'OMBRE DE LA CROIX
Or, quand il vit le» chères boucles coupées, Hertz W oif ne détacha point la terrible lanière de cuir, qui sépare les parties nobles et supérieures du corps des parties inférieures, pour administrer à Rubën la correction qu'il redoutait. Pas un mot de reproche, pas un g^este de colère. Rien que le silence char^jé de deuil qui accompag^ne les malheurs inévitables, et la tristesse d'un regard qui disait à l'Éternel : <* Éternel, Rocher des Mondes, voici le premier pas de mon fils Rubën sur le dur chemin de l'épreuve. Il en fera mille et mille autres, mais le premier est le plus douloureux. Reçois-le en prémices des mains de ton pauvre serviteur... » Puis ramenant les yeux sur l'enfant, plus angoissé de son silence qu'il n'eût été de sa colère, il lui prit dans les mains les papillotes encore chaudes de vie, ouvrit la Bible des jours de fête, et entre deux feuillets, comme des fleurs de souvenir, et de rancune aussi, il les mit au Livre des Juges.
Un Chrétien peut-il comprendre ce que sig^nifie pour un Juif cette chose : apprendre à lire? Un Chrétien lit comme il mange, comme il boit ou comme il dort; sa langue, comme celle des animaux, ne lui sert à d'autres usages qu'à des usages matériels, à se procurer la subsistance, à échanger avec ses pareils des injures au cabaret ou à insulter le Juif;.. Mais pour un enfant d'Israël, apprendre a lire, c'est rejeter comme un caftan usé la vieille langue de tous les jours, le cher yiddisch familier, fait de tous les patois du monde, de tous les mots empruntés à tous les peuples traversés par Israël dans ses tribulations; c'est apprendre à parler comme parlaient, aux anciens jours de gloire, les rois David et Salomon ; c'est apprendre la langue sacrée dans laquelle le Maître du Monde a donné sa loi à Moïse, cette langue dont chaque
syllabe est un souffle même de Dieu, et dont le son le plus léger pourrait ébranler l'univers. Apprendre à lire, c'est prier.
Aussi avec quel soin, le jour où pour la première fois Hertz Wolf-qui-a-des-pieds-jusqu'au-cou conduisit Rubën à l'école, il l'enroula dans son taliss, pour qu'en ce jour béni où son fils allait épeler les premières lettres de l'alphabet hébraïque, il fût pour ainsi dire tout enveloppé de prières ! . . . Et puis ces paysans hongrois laissent toujours leurs cochons errera l'aventure dans les rues du village, et il vaut mieux, n'est-il pas vrai, ne pas subir la vue mortifiante d'un cochon, quand on va commencer à lire dans la sainte Thora.
La maison où l'on enseignait cette langue éblouissante, était bien la plus pauvre, la plus sordide du village, et en vérité plus pareille à une étable qu'à une maison. C'était un édifice bas, couvert de chaume rongé par la dent des brebis; des flaques d'eau croupissaient sur le sol, et, sous le chaume, des toiles d'araignées qui frémissaient aux courants d'air, faisaient un plafond mouvant. Du côté tourné vers
rOrient, une pancarte était pendue avec Tinscription hébraïque : « De ce côté souffle un vent vivifiant. « Et en effet, le mur laissait paraître un trou noir et béant pour rappeler la destruction du Temple, et par ce trou arrivaient un vent glacial et aussi une forte odeur de bouc. Car il n'est guère agréable d'avoir un bouc dans son étable, et les Juifs du village s'étaient débarrassés sur le Maître d'école du soin d'élever les enfants et d'entretenir le bouc nécessaire aux brebis de la Communauté. Et bien qu'il soit écrit que ceux qui étudient la Loi dégagent un parfum plus exquis que l'encens et la myrrhe, les souffles rassemblés du Mélamed et de es écoliers n'arrivaient pas à corriger l'impétueuse odeur de la bête.
Dans cet antre de science hébraïque, une quarantaine d'enfants ànonnaient la langue sacrée. Le Temple de Salomon n'eût pas semblé plus beau à Rubën ! A la maîtresse poutre, pendait après une longue ficelle une brioche enduite de miel, qui figurait la première lettre de l'alphabet divin. Jamais lettre, en aucune langue, n'apparut plus brillante ! Dans la pé-
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Bombre 4e Tétable, aux yeui^ ébipuis de Ten-!fant, elle étincelait comme d^ Tor sous le jaune de l'œuf qu'où avait cassé dessus. Sa mère le lui avait bien dit : « Au monde, il n'y a rien de plus beau que d'apprendre à lire la Tbora! » Lorsque la lettre étincelante se fut suffisamment balancée au-dessus de son nez et qu'il sut qu'elle se nommait alef, le vieux maitre d'école la détacba du fil et la lui mit daus la main. Elle était faite de la pâte dont est pétri le pain du samedi et d'un goût déli^* cieux. Une seconde lettre «uivit; il La maugréa comme l'autre, et, ce jour^là, quitta Técoie, bien assuré qu'il n'y avait rien d'aussi boo que les lettres de l'alphabet hébraïque.
Mais il a'y a que la lettre alef qui soit ea pain du samedi ! Les autres ne sont pas dorées ; elles ne brillent pas au bout d'un? ficelle, recouvertes d'un heau jaune d'oeuf; elles ont , plus souvent le goût des larmes que celui du miel ou de la pâte du Sabbat; et la seie^ice de» choses 4ivinet ue s'acquiert pas en un jourl Maintenant, chaque matin, Hubënse Lère avaat r&urore, pour êe rendre au héder daas la houe
et la neig^e, quand les petiti Chrétiens du villag:e dorment encore à poing^s fermés, h» forge n'est pas allumée, une faible lueur de jour apparaît seulement, très loin, derrière les sapins des Carpathes. Le torrent fait un bruit sinistre. Que traîne-t-il ainsi dans la nuit? Rubën ne l'a jamais su... Si matin qu'il arrive, il trouve le vieux Maître d'école déjà devant sa table, entrain de réciter ses prières. C'est à croire qu'il ne se couche jamais ! 11 est vieux, extrêmement vieux, comme doit l'être un vrai Mélamed, car celui qui apprend quelque chose d'un maître jeune ressemble a un homme insensé, qui mange des raisins verts et boit le vin sortant du pressoir, mais celui qui a un maître d'âge mûr est pareil à un homme qui mange des raisins exquis et qui boit du vin vieux. Les deux papillote» rituelles, qui encadrent ses joues creuses, ne sont que deux maigres tire-bouchons mais qui proclament par leur longueur sa piété et son savoir. Les poils rares de sa barbe, qu'il tire et arrache sans cesse, pendent en longs filaments sur son caftan usé; et quand l'un d'eux lui reste dan»
la main, plutôt que de jeter à terre ce poil qui, à 8on menton, chantait la g^loire de l'Éternel, pieusement, comme il est prescrit, il le dépose entre les pa^es de son précieux Talmud, qui depuis cinquante ans est devenu un cimetière de poils, un effroyable herbier.
Sous son œil rougi par les veilles et sa gfaule toujours vigilante, les petits écoliers se balancent et chantonnent, dans un vacarme de voix discordantes, les mots de la langue inconnue. Peu importe qu'ils la comprennent, l'antique voix mystérieuse! Il suffit d'en savoir les signes, d'en connaître par cœur les versets, de les lire, de les psalmodier suivant la cadence éternelle. Et de l'aube jusqu'au crépuscule, les phrases du texte incomparable vont et viennent indéfiniment sur les lèvres puériles. Et les jours, les longs jours s'écoulent dans le balancement inlassable et la mélopée criarde, sous la menace delà gaule qui réveille celui qui s'endort, active l'indolent et va porter de loin, jusqu'au fond de la salle, cet avertissement : soit attentif à ton travail sacré, car ù tu ajoutes UBe lettre de trop ou si tu
en retranches une, tu causeras la perte du monde !
Heureusement, le Mélamed adore le tabac à priser. Salomon, Moïse ou Jacob ont deux kreutzers dans leur poche, et s'interrompant tout à coup dans la lecture sacrée : « Reb Nathaniel, crient-ils impudemment, raconteznous une histoire, nous vous donnerons nos deux kreutzers ! » Alors les voix hésitantes des tout petits s'arrêtent, et aussi la mélopée de ceux qui psSmodient le Talmud et la Thora. On dirait qu'une source s'est tarie, ou bien c'est comme dans la forêt, quand le vent cesse de souffler et que les sapins se taisent. La gaule impitoyable semble prise de paralysie, l'enchantement du ciel descend des toiles d'araignée, toute la chambre embaume le tabac à priser. Et Reb Nathaniel, de sa voix nasillarde, où les enfants sont trop petits pour découvrir l'ironie, raconte quelqu'un de ces beaux contes qui, depuis des siècles, ravissent l'imagination d'Israël, et surtout le récit • Quand le Messie viendra » oà l'on croit entendre rêver un homme qui a le ventre vide
et l'esprit plein d'espérance. . . Quand le Messie viendra, ce sera par un beau samedi. Sur le plus haut des monts Garpathes, le Prophète Élie sonnera de la trompette, et alors se produira le miracle! Le Messie, qui erre par le monde, depuis la chute de Jérusalem, sous les vêtements d'un pauvre Juif inconnu, se révélera tout à coup, avec une cuirasse d'argent et un riche manteau de velours. Et ce sera pour tous les Juifs la fin de leurs souffrances ! Une grande averse de vin doex tombera sur la terre, le soleil aura des rayons aussi gros que des lances, et au bout de chaque rayon pendra une excellente chose à manger. La terre rejettera le Léviathan, le poisson fabuleux qui supporte l'univers et qui nourrira tous les hommes ; des Anges porteront à ce festin de larges coupes dorées. Et c'est le vin de la première récolte, que le Maitre du Monde a fait garder dans ses caves célestes, qui sera servi dans ces coupes. Tous les bons Juifs chanteront, tous les enfants danseront et sauteront* Ahî quand ce jour viendra-t-il?...
Tant de matins dans la neîge et la bone, tant de chantonnements, tant de coups de gaule ont enjBn porté leurs fruits. Ils sont oubliés, à cette heure, les cheminements dans Taube triste qui tombe des sapins, et les jours interminables sur les bancs du .héder. Chez le Juif aux longs pieds, autour de la table bien •ervie, resplendissent les visages des amis des jours de fêtes. Le bedeau de la synagogue est Tenu sans qu'on Tinvitc. Le Mélamed a revêtu •on caftan le moins râpé et son haut bonnet de fourrure, où Ton voit voler les mites. Les bougies brillent sur la nappe, comme aux plus beaux samedis. Mais que sont aujourd'hui les bougies du Sabbat? C'est lui, Rubën, la plus brillante étoile ! C'est lui le cierge le plus étin- •elant! C'est lui la cire la plus pure! Pour la première fois, il va réciter en public un pas* sage des Saints Livre» de Motse l
Son père le saisit à deux mains et le plante debout sur la table, au milieu des bougies. Le Mélamed arrache un des poils de sa barbe et renifle une prise. On va voir ce qu'il fait de ses élèves ! Mais patience! Encore un moment'. Il faut qu'il brille encore davantage aux yeux de Dieu, cet enfant du Seigneur, ce don de la Tbora! N'est-il pas aujourd'hui son arche, le sanctuaire de sa Loi? Qu'on le couvre des choses les plus précieuses! Qu'il soit paré, étincelant comme le rideau du tabernacle! Qu'il retentisse d'un bruit d'argent, comme la Thora elle-même retentit de sonnettes! N'estil pas la Thora vivante?
Et chacun sort de sa poche sa montre d'argent avec la chaîne, et l'accroche à l'enfant, pour qu'il égale en éclat les gaines des plus riches Thora, et qu'il fasse, en se balançant, la musique des clochettes. 11 brille, il étincelle comme la devanture d'un bijoutier viennois.
— Maintenant, va! dit le Mélamed, en respirant son large pouce noir de tabac.
C'est toujours plein de grâce, un bel enfant qui s'avance, le cœur gonflé d'émoi, dans un
cercle silencieux, pour chanter sa chanson ou réciter sa fable. Mai» dans cette chambre d'auberge, dans ce coin perdu des Garpathet, ce petit Juif, debout an milieu des boug^ies, qui chantonne les versets divins d*une voix mal assurée, ces Hébreux attentifs, qui, entraînés eux-mêmes par la mélopée séculaire, Taccompag^nent à mi-voix en balançant sur leurs joues les papillotes rituelles, c'est toute la vieille Judée qui écoute parler Dieu... Le cou tendu, l'oreille au guet, le Mélamed se penche sur la table pour vérifier si son élève ne passe aucun des mots du texte incomparable. Àdonaï (béni soit-il!) écoute aussi du fond du ciel. Lais Lui n'a pas besoin de se pencher pour entendre!
La récitation finie, les applaudissements éclatent. Un bonheur plein d'orgueil emplit le petit cœur palpitant, ce bonheur, ce délice juif, la félicitation, la louange pour ce qui a toujours paru à ce peuple, si attaché qu'il soit aux misérables biens terrestres, comme le trésor le plus précieux : l'intelligence et le savoir.
— Dieu te fasse deyenir comme Ephraïm et Manasté! lui dit chacun en reprenant sa montre.
Et les matrone» qui Font sauré de la terrible Lilith, déclarent, en l'embrassant, à sa mère pâle de plaisir :
— C'est un enfant tout en cire.
Lc8 oeillets fanés refleurissent, les papillotes coupées repoussent. Mais les rêves déçus d'un enfant, les voit-on jamais refleurir? Et où est le Talmud assez épais, aux feuillets assez nombreux, pour contenir entre ses pages toutes les boucles divines que laisse tomber ua front puéril sous le souffle de la vie?...
Quand, le vendredi soir, la bruyante voiture d'Amram retentissait dans la cour, long^temps Rubën s'était imaginé que son grand-père ramenait, sous la bâche de sa charrette, la belle Princesse de Sabbat, du pays de perles et d'émeraudes qu'elle habite derrière la forêt. Et le lendemain soir, lorsqu'il voyait Amram ratteler son cheval, dès que le cierge s'était «teint en grésillant dans l'eau-de-vie, il était bien persuadé que le vieillard repartait pour accompagner la Princesse dans son palais enchanté. Uélas! aujourd'hui il sait bien que la
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voiture n'est chargée, suivant les mois et les saisons, que de ferraille, de vieux habits, de peaux de moutons fraîchement écorchées, de volaille ou de plume. Que ferait là-dedans la Fiancée couronnée?...
Et combien d'autres illusions, combien d'autres chères papillotes, la vie, plus cruelle encore que le plus mauvais enfant chrétien, coupe tous les jours sur ses tempes! Chaque soir, au retour de l'école, il trouvait son père dans sa chambre, penché sur sa petite table et lisant les textes sacrés. Et cette étude éternelle le pénétrait pour Hertz Wolf d'une admiration mêlée de crainte, qu'il n'avait ni pour sa mère, ni pour son grand-père Amram qui emplit la maison des éclats de sa voix, cause familièrement avec tous les gens du village, qu'ils soient Hongrois, Slovaques, Tziganes, Chrétiens ou Juifs, et ne dédaigne pas de trinquer avec eux, s'en va, revient, repart, ne reste jamais en repos, fréquente peu la synagogue, disparaît toute une semaine, et tout à coup, revient dans l'après-midi du vendredi, à l'heure où le Schamès crie : aSchoul herein!
A la lynagog^ue ! » juste à temps pour changer son caftan, chargé de houe et de neig^e si l'on est en hiver, plein de poussière si Ton est en été, pour le caftan du samedi.
Mais son père! Son père qui ne fait rien! Qui n'utilise ses pieds que pour aller de la maison à la synagogue, et de la synagogue à la maison! Dont les mains ne sont occupées qu'a la prière, dont U langue ne se délie que pour chanter la Loi, dont les yeux ne s'emploient qu'à la lecture des saints textes ! Son père qui parle à peine, l'esprit perdu au fond d'insondables pensées; qui n'adresse que rarement la parole à un Hongrois, et jamais à un Tzigane; qui s'use les yeux, nuit et jour, sur le ténéhreux Zohar, et semble porter dans sa barbe et les plis de son caftan les miracles et la piété de la ville sacrée où il a ru le jour! Son père enfin, le fils du grand Sofer de Bels, qui, rien qu'en se tenant assis devant ses livres, hâte dans le mystère de la terre et des cieux la venue du Messie !
Or un samedi soir, après l'adien à la Princesse, Àmram, toujours pressé, avait rattelé sa
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voiture. Hertz Wolf monta près de lui sur le siège, et tous deux disparurent dans les ténèbres.
Depuis ce jour, en rentrant du héder, Rubën ne retrouve plus son père dans la petite chambre sombre, derrière le cabaret, lisant à la fenêtre. Il ne le trouve pas davantage dans la chère synagogue. Et le vendredi soir, il le voit revenir aussi crotté que le grand-père luimême ! Pourquoi donc un tel changement, un tel bouleversement des choses?. . . Il voudrait le demander à sa mère, mais la crainte l'arrête, comme s'il redoutait d'aborder le plus terrible des problèmes... Hélas! le Juif-qui-a-despieds-jusqu'au-cou n'est plus gendre! Sept années ont passé, depuis le jour où l'Évêque a confié à Trébitz l'administration de ses biens, et le terme est échu du délai que Reb Amram avait accordé à Hertz Wolf pour continuer ses études. Sans comprendre, Rubën regarde la place inoccupée, et le cœur partagé entre la honte et l'angoisse, il sent obscurément qu'un malheur s'est abattu sur la maisoa.