CHAPITRE VII
'^ly PROCHAIN, A JÉRU54^3LEMÎ
LE temps de la Pâque est venu.
Dans le bois retentit le roucoulement de la colombe, Le figuier porte déjà se» ^>ourgeons, Le tronc de la vigne fleurit.
Lève-toi, 6 mon bien-aimé.
Ainsi chante le Pçajmiste. Deux tendre^ mains ramassent l'univers engourdi; uji «ouffle divift le ranime ; l'hiver court chercher un refuge sur le plus h? ut des n^onts Carpathe^ fit dans 1^ coeur glgioé des Chrétien*; le derr pier soucj dispar^aU du front ridé d'Jsraël.., Partout, Mm le^ rnaisons, on rebl^nchi.t Ije^ inurs, fiX la méAagère diligente poursuit d/p fon balai les moindres miettes de pain éga^é dans le$ fentes, car il est écrit dan^ la Lpi :
« Quiconque, en ces jour», mang^era du pain levé, boira des boissons fermentées ou même en gardera sous son toit, sera retranché de la Communauté d'Israël. » Aussi, pour être bien sur de n'avoir en sa possession aucun produit fermenté, chacun s'empresse de vendre, par un contrat fictif, sa boutique et son commerce au plus pauvre Chrétien du village. Le boulanger lui cède sa farine, son four et son pétrin ; le cabaretier son débit ; l'épicier ses denrées; et ceux-là mêmes qui ne font pas commerce de produits fermentes rendent aussi leur mag^asin, car pourraient-ils jurer au Saint des Saints (béni soit-il !) qu'une souris n'a pas apporté dans un coin une miette de pain levé ou quelque relief impur?
0 miracle ! plus un trafic, plus un négoce à Hounfalou. Au milieu de la synagogue une table est dressée, sur laquelle on verse le blé dont on va faire le pain^aryme^ qui seul est permis en ces jours. Jeunes et vieux se pressent autour du blé rituel pour trier les grains un à un et rejeter tout cr qui porte une trace de germination. Les longues papillotes, blanches,
fauve» ou noires, 8e penchent sur le beau tas doré. On pourrait «e croire revenu au temps quasi fabuleux où le peuple d'Israël était agriculteur et pasteur.
Dans les rues du village plus ud enfant chréden. Tandis que dans les maisons juives on se livre avec joie aux derniers apprêts de la fête, dans la masure du Tzigane et sous le chaume du Hongrois d'effroyables histoires se racontent, qui font trembler de peur les enfants. On dit que pour célébrer leur fête, il faut à ces maudits Juifs le sang d'un petit Chrétien. Ils en volent un, chaque année, l'emportent dans leur synagogue, lui font au cou une large blessure pour lui retirer tout le sang, qu'un petit Juif recueille dans un grand vase rouge, etqu'en- «uite ils mélangent à leur pain de damnation. Car ils savent bien, ces Judas, qu'ils ont crucifié le vrai Dieu, et ils espèrent qu'en mêlant un peu de sang chrétien à leur sang, ils participeront aux mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Ah! ils n'ont plus envie de chanter maintenant, les gamins du village, la fameuse chanson du lard ! Ils ne poursuivent plus Rubëa,
i7S L'OMBRE DE LA CROIX
comme à l'époque de Noël, pour lui couper ses papillotes! Durant toute cette semaine, ils évitent de passer du côté des maisons juives, déjouer près de la synagogue. Et du plus loin qu'ils aperçoivent le Juif Rouge, dont c'est la fonction d'immoler les poulets, les oies et toutes bêtes destinées à nourrir la Communauté, ils prennent leurs jambes à leur cou et se réfugient prudemment à l'abri des palissades, dans la cour de leurs maisons.
Le beau soir est venu. Gbez le Juif aux longs pieds, autour de la table baillante, six Rois se sont assis, ou plutôt étendus sur les doux oreillers de plume et les édredons rouges, le corps pencbé du côté gauche, la tête dans la main, le coude nonchalamment appuyé, dans la pose noble qu'on voit aux princes sur les vieilles images. 11 y a là Àmram Trébitz, Herta Wolf, un vieux mendiant invité pour la fête, Rubën, Hannah et Guitélé, tous coiffés du bonnet à treize queues de fourrure ou de la perruque en satin, tous pareils au roi SalomoB ou à Ih reine Estber. Sur la nappe
L'AN PROCHAIN, A JÉRUSALEM! 17f
étincellent le chandelier d'arg^ent, les assiettes à fleurs, les verres multicolores, et la coupe richement dorée où, tout à l'heure, le gprand Prophète Élie va venir poser se» lèvres. Et chaque convive a devant lui, entre une assiette vide et une autre pleine d'eau salée, un petit échafoudage formé de trois pains azymes, sur lesquels sont en équilibre un gobelet plein de rin sucré, d'amandes pilées et de gingembre, un œsophage de poulet, du raifort, des herbes amères et un œuf dur cuit sous la cendre.
Timidement, avec effort, Rubën tire de son gosier les fameuses questions rituelles, par lesquelles tout bon enfant d'Israël ouvre le grand festin de Pâques. « Pourquoi cette nuit est-elle distinguée de toutes les autres nuits? Pourquoi, les autres nuits, pouvons-nous manger à notre gré du pain levé ou du pain non levé, et cette nuit, seulement du pain non levé? Pourquoi, les autres nuits, pouvons-nous manger les herbes qui nous plaisent, et, cette nuit, seulement des herbes améres? Pourquoi, Us autres nuits, ne trempons'nous Jamais nos aliments dans l'eau êolée, ei pourquoif tettt nuit, Us y trempons^
nous deux fois? Pourquoi, les autres 'nuits, mangeons-nous assis ou appuyés sur le coude, et, cette nuit, seulement accoudés? »
Alors, d'une voix triomphale, Hertz Woifqui-a-des-pieds-jusqu'au-cou répond par la lecture du vieux récit légendaÎFe : • Nous étions esclaves chez U Pharaon d'Egypte et l'Étemel, notre Dieu, nous a fait sortir de ce pays par une main puissante et un bras étendu.,, » Et lourd de passé, plein d'histoire, tout chargée des douleur» et des joies d'Israël, le vieux texte raconte les temps du mizraïm, le long exil d'Egypte, les afflictions des ancêtres et les faveurs dont l'Éternel a comblé son peuple élu : les plaies qu'il suscita aux tyrans égyptiens, le sang et les bêtes féroces, la grêle et les grenouilles et la mortalité des animaux, les sautérellet et la vermine et les ulcères et les ténèbres et la mort des premiers nés. A chacune des catastrophes que le vieux texte remémore, Rubën trempe son doigt dans son verre et laisse tomber sur le Livre une goutte du joyeux vin de Pâques, comme une liqueur d'allégresse, comme un
baume d'espérance. Hertz Wolf n'interrompt «on récit que pour avaler d'un trait un des quatre verres de vin qu'on doit boire pendant la fête; puis il reprend l'antique mélopée : « Qum demandé Venfant sage? Que dit le simple? Qu'est ceci? Que signifient ces lois, ces statuts, ces cérémonies que l'Éternel, notre Dieu, nous a imposées en ce Jour?. ., » Si l'on mange des herbes amères, c'est pour rappeler le souvenir de la servitude en Ég^ypte, le travail de l'argile et de la brique, les corvées dans les champs et les autres fardeaux dont les ancêtres furent accablés; si Ton mange des pains azymes, c'est que, dans les boulangeries, la pâte n'avait pas encore levé lorsque le Roi des Rois, le Saint des Saints (béni soit-il!) apparut à ses enfants et leur dit de quitter précipitamment l'Egypte; si l'on place devant les convives un œsophage de volaille, c'est en souvenir de l'agneau que les ancêtres ont immolé tant que subsista Jérusalem, pour remercier le Seigneur d'avoir épargné les maisons juives pendant qu'il frappait les Égyptiens. Et l'œuf dur et l'eau salée rappellent, eux aussi, le deuil et la destruction
du Temple. Et là, dans un coin de la chambre, ce bâton de voyage et ce petit baluchon symbolisent qu'Israël est toujours en exil au milieu des nations et toujours prêt à partir...
Mais voici que retentissent les mots impatiemment attendus : « Ici Von s'arrête, Von boit, et Von s'abandonne au plaisir, » Guitélé pose sur la table la carpe qui embaume. Aussitôt se déchaîne la joyeuse folie que fait naître si vite chez ces Juifs nerveux, et si souvent à jeun, la seule odeur des plats et du vin. Et au vieux ^ récit légendaire succèdent ces bons mots, ces plaisanteries qui n'épargnent personne, pas plus l'Hébreu que le Chrétien, et qui s'en vont de ces lointains villages faire éclater bien loin, dans quelque sordide mansarde ou un luxueux immeuble, le rire d'un Juif en exil.
Rubën est encore trop petit pour participer à ce rire, ce rire étrange, cruel, aigu, qui, depuis des siècles et des siècles, est la défense la plus sûre, la meilleure arme d'Israël. Déjà si prévenu qu'il soit qu'il y a autour de lui, dans sa vie, dans celle des siens, un mystère dont il souffre et s'enorgueillit tout ensemble.
il est encore ianocent de cette ironie cruelle qui ne ménage rien, entame toute chose, même ce qui tient le plus au cœur. Plus tard il rira à son tour : ce sera toujours assez tôt! Sur sa joue ensommeillée, à demi cachée par les boucles qui s'échappent de son bonnet de velours, passe le rire gouailleur, non sans laisser une trace invisible. Geuché sur son édredon rouge, il lutte contre le sommeil, car le moment approche où le Prophète Élie va entrer dans la chambre, pour vider la coupe sacrée qu'on vient de remplir de vin. Le long récit de Pâques a repris de nouveau, et les pesants versets des psaumes font au-dessus de son sommeil le hruit d'un marteau sur l'enclume :
Rendez grâce au Dieu des Dieux,
Car sa bonté est éternelle !
Qui frappa les Égyptiens,
Car sa bonté est éternelle !
Et fit périr des rois puissants.
Car sa bonté est éternelle !
Si'Hon, roi des Amoréens,
Car sa bonté est éternelle !
Et Hog, roi de Bazan,
Car sa bonté est éternelle!...
Cependant, du fond de Tombre et du temps, à travers le vent et la neige, le Prophète eat arrivé. Le vieux mendiant se lève pour lui ouvrir la porte, et tout le monde se lève avec lui. Le souffle de la nuit glisse dans la chambre surchauffée, la flamme des sept bougies racille. Rubën sent passer sur sa joue la caresse du manteau d'Élie! Ses yeux ne quittent pas la coupe où le grand Prophète v* boire. Il a bu ! Il en est sûr. Il vient de voir le vin baisser dans le cristal étincelant !... Chacun vide d'un trait le dernier verre de la cérémonie. Et lui, Rubën, pose ses lèvres à la coupe magique où Éiie a posé les siennes... Cette dernière goutte enchantée achève de lui tourner la tête. C'est dans un rêve qu'il entend les convives se renvoyer, l'un à l'autre, le salut que, depuis l'Exode et la chute du Temple, répète, en cette nuit de Pâques, la race dispersée : «L'an prochain, i Jérusalem! 9 Adieu d'une loi sans confiance, mots d'invincible espoir et d'amère ironie, qui tombent comme la feuille du saule sur un miroir d'eau dor- Baaute, y font vibrer une onde et se perdent
dans le silence et la nuit. . . Sa mère l'emporte dans ses bras. Un instant, il rouvre les yeux. Et dans le vieux mendiant qui s'en va, il croit voir sortir de la chambre le Prophète Élie luimême