SCENE VI LES MÊMES, GILLES
COLOMBINE
Toi, Gilles. Eh bien ! Celte ronde?...
GILLES
Inutile.
Nous ne partirons plus.
COLOMBINE
Quoi ? Que s'est-il passé ?
Scapin, qu'en as-tu fait?
GILLES
En sautant un fossé, Il s'est démis le pied.
COLOMBINE
Quel malheur!
ARLEQUIN
Quelle guigne !
GILLES
Ne va pas t'effrayer : la blessure est bénigne, Il boite un peu, c'est tout.
COLOMBINE
Allons à son secours.
Gilles, montrant Arlequin qui s'éloigne.
Mais que fait Arlequin ? Ne vient-il pas?
arlequin, battant en retraite.
J'y cours.
Le temps d'aller chercher...
COLOMBINE, à Arlequin.
Reviens, ou je me fâche.
arlequin, sautant prestement par dessus le mur. Je vous rejoins...
COLOMBINE
Parti !
GILLES
Tu vois bien qu'il nous lâche.
COLOMBINE
C'est impossible. Il va revenir...
GILLES
Non, jamais.
Le vent tourne, il le suit.
COLOMBINE
Dire que je l'aimais !
60 I. OMHHK DORÉE
GILLES, tristement.
Je le sais trop ! L'amour que ta plainte m'avoue,
Tout me le révélait, tes yeux plus vifs, ta joue
Plus rose quand passait mon rival insolent.
Je souffrais... A quoi bon? La pâleur d'un front blanc,
Est-ce qu'on la remarque ? Est-ce qu'on s'en occupe ?
Et jusqu'au dernier soir, toujours seul, toujours dupe,
J'attendrai, bras ballants, l'impossible baiser
Que mon rêve éperdu voudrait éterniser...
Si tu pouvais m'entendre !...
COLOMBINE
Ami Pierrot ! Pardonne.
L'égoïste chagrin d'un cœur qui s'abandonne. Le seul qui m'ait aimée, oui, c'est bien toi.
GILLES
Merci.
Si tu t'en aperçois, c'est que j'ai réussi, Que cette épreuve...
COLOMBINE
Que dis-tu ?
GILLES
Je te rassure.
Tout ce que j'ai conté n'est qu'invention pure. Scapin n'est pas le moins du monde estropié.
COLOMBINE
Je n'y comprends plus rien. Ce saut ?
GILLES
COLOMBINE
Fable !
Ce pied ?
GILLES
Mensonge ! A mon dépit inspiré par rencontre, Afin que mon rival sous son vrai jour se montre. De l'avoir démasqué ne m'en voudras-tu pas ? Puis-je espérer qu'un jour...
colombine, affectueusement.
Plus tard, Gilles. Là-bas, A Paris, s'il nous est donné d'y reparaître, A ton loyal amour je répondrai peut-être. Pour que deux cœurs distants sachent enfin s'unir Il ne faut qu'un hasard parfois, un souvenir Eveillant devant eux la jeunesse effacée. Nous nous comprendrons mieux, la frontière passée.
GILLES
Oui, souviens-toi. Paris nous attend. Et je crois Distinguer sur ses murs ton ombre d'autrefois. Je te revois toujours, gourmande, un peu gamine, Croquant les échaudés de la place Dauphine Dans le gai carillon d'un jour de Fête-Dieu. C'était le branle- bas des peintres. Au milieu De la place fleurie aux maisons pavoisées, Watteau passait, piquant ses toiles aux croisées. Que de chefs-d'œuvre alors exposés en plein vent ! C'est là qu'il t'aperçut un matin, en rêvant,
62 l'ombrk dorée
Et campa pour jamais ta silhouette fine
En trois coups de crayons rehaussés de sanguine.
COLOMBINE
Le bon temps !
GILLES
Souviens-toi ! Souvenons-nous encor.
Le soir, bravant la foule et les carrosses d'or Où joyaux et brocarts s'étalaient dans leur gloire, Watteau te retrouvait aux tréteaux de la Foire Entre tes deux auteurs, Lesage et Pellegrin. Infusant ta malice au pire alexandrin, Jouant de l'éventail, rouée et fine-mouche, Tu bernais le Docteur et narguais Scaramouche. On te faisait la cour et l'on t'applaudissait. Et Watteau, jalousant le galant qui passait, A l'heure du souper, son bras sous ton bras souple, Partait seul — en gardant l'image d'un beau couple !
COLOMBINE
Il était si timide !
GILLES
Et si tendre I
COLOMBINE
On dirait Qu'il a mis un peu de lui-même en ton portrait, Que, sous le feutre noir nimbant ta face blême, Il a trouvé l'esprit naïf et droit qu'il aime 1
Son désenchantement de rêveur incompris
Se reflète en tes yeux. C'est à lui que tu pris
Ce candide regard dont on ne saurait dire
S'il est voilé d'un pleur — ou brillant d'un sourire.
GILLES
Puisses-tu donc, à travers lui, m'aimer un jour !
COLOMBINE
Fou I Mon émotion, c'est déjà de l'amour I