AU LOIN
Par les journaux qu'apporte un pilote à l'entrée du port, Lysel apprit la mort de Hugo Meyer. Le déchirement était dès longtemps accompli, la nouvelle prévue : elle n'en assombrit pas moins ces heures du débarquement, où l'on éprouve à retrouver la terre ferme des sensations de convalescent. Peu de jours plus tard, la première lettre d'Irène lui apporta les détails de cette mort, le plaignit de sa perte : une fois de plus, à travers la distance, il sentit gUsser sur lui, comme un souffle, cette fidèle sympathie, sur laquelle il comptait dans toutes ses détresses. La lettre suivante revint encore longuement siu l'ami perdu : souvenirs de quelques rencontres, impressions de belles choses qui finissent, de la vie qui s'attriste en avançant. Puis il y eut une interruption. Vers le milieu de décembre, arriva, sans envoi d'auteur, le nouvel ouvrage de M. Jaffé, VEssai sur les fondements de la morale sociale. Ce court billet d'Irène l'accompagnait :
« Lisez ce livre, mon ami, je crois qu'il vous étonnera. On ne connaît jamais ceux qu'on voit chaque jour : il y a en eux des profondeurs qu'on peut côtoyer toute la vie sans en rien voir, comme ces précipices pleins d'ombre qu'un sentier longe à quelques mètres du bord. Un rayon de lumière les frappe tout à coup : le promeneur est surpris de ce qui se cache dans l'abîme ; pour peu que les jeux des brouillards et de la lumière soient propices à ce prestige, il y découvre sa propre image si fantastiquement allongée qu'il la reconnaît à peine ou qu'il en a peur. Vous rappelez-vous que nous avons eu ce spectacle, dans une de nos courses autour de la Dent du Midi ? Vous rappelezvous notre émotion, presque notre effroi, à reconnaître ainsi, loin au-dessous de nous, nos deux fantômes dans un halo ? J'ai retrouvé aujourd'hui la sensation singulière : j'en suis plus effrayée que lorsque j'étais auprès de vous, et que, malgré mon vertige, je voulais me pencher pour mieux voir. »
Lysel aimait peu les ouvrages abstraits : il ouvrit pourtant le volume, en lut 'quelques pages, se fatigua. Un seul fragment retint son attention, dans le chapitre intitulé la Famille, par la surprise qu'il en eut : Jaffé, dont il croyait l'esprit révolutionnaire, y démontrait que les principes de la morale usuelle, quelque arbitraires qu'ils nous paraissent, reposent sur une connaissance minutieuse de l'enchaînement des causes et des
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effets dans la vie des individus et dans celle de l'espèce. Mais il était à ce moment -là trop occupé pour s'attarder à cette impression. « M. Jaffé deviendrait-il conservateur ? » se demanda-t-il ; et il ferma le livre, qu'il oublia. Deux semaines passèrent sans nouvelles ; puis une lettre arriva de Vérone, racontant le départ de Paris, donnant le plan du voyage commencé. Il écrivit trois fois sans rien recevoir. Enfin, une courte lettre, datée de Sienne, lui apporta des réflexions sur la sincérité des anciens peintres toscans ; en post-scriptum, cette phrase énigmatique répondait à ses plaintes :
« Je vous mesure la correspondance, ditesvous ? C'est peut-être pour vous accoutumer à moins compter sur moi. »
Cette phrase l'inquiéta : il y reconnut une expression qu'Irène avait employée dans leur entretien d'Umspunnen ; il lui sembla que, pendant que son corps agissant et insensible roulait par le monde, sa véritable vie se poursuivait de l'autre côté de l'Océan, indépendante de sa volonté, soumise à des accidents qui la modifiaient, la déroutaient, la transformaient sans qu'il y pût rien. Du reste, la fatigue, les déplacements, les concerts l'empêchaient de suivre aucune réflexion. S'il recevait peu de lettres, celles qu'il écrivait, plus fréquentes, étaient brèves, sans intimité : quel-
ques lignes crayonnées en hâte, sur du papier à en-tête d'un hôtel ou d'un club, dans un hall tapageur ou dans un salon de lecture enfumé. « Cinq mois rayés de notre existence ! » se disait-il parfois. Un wagon-salon l'emportait de ville en ville, comme un phonographe. Il y couchait plus souvent qu'à l'hôtel, remisé dans un coin de gare, parmi les sifflets et la fumée. Arrivé parfois dans tel endroit im quart d'heure avant son concert, il en repartait ime heure après, accaparé, absorbé, anéanti par les exigences d'une de ces « tournées » qui ravalent la vie des artistes modernes et leur apportent plus de dégoût encore que d'argent.
La « tournée » de Lysel appartenait à deux imprésarios, Max et Blackmann : pendant plusieurs semaines, en dehors du défilé d'inconnus qui venaient le saluer après chaque concert, il ne vit à peu près qu'eux et son pianiste accompagnateur.
Celui-ci, — un jeune Saxon nommé Weisskind, aux che\'eux pâles, au teint d'enfant en nourrice,
— ne songeait qu'à « décrocher » en Amérique une situation qui lui permît d'y faire venir sa fiancée de Dresde ou de Leipzig : toutes ses conversations aboutissaient à l'aveu de ce rêve, et dès qu'il débarquait dans une ville nouvelle, il y flairait le vent. Bon exécutant d'ailleurs, aux doigts infatigables, il vouait aux maîtres une ferveur d'ascète et partageait les fureurs de Lysel quand il fallait inscrire au programme quelque niaiserie à succès.
— Max, avec qui les deux artistes avaient traité,
était un ancien agent électoral devenu ensuite entrepreneur de publicité, puis de spectacles : après avoir travaillé jadis pour un candidat à la Présidence, promis en son nom la lune aux nègres de la Louisiane, traîné de force des passants à l'urne sacrée, il avait lancé successivement un savon, des pilules contre l'obésité, un rasoir mécanique, plusieurs machines agricoles ; maintenant, il montait des panoramas, organisait des expositions, des concerts, des récitals ou des conférences, promenant de ville en ville des artistes, des orateurs, des monstres, des tableaux, des animaux savants. Avec sa charpente de colosse, ses épaules carrées, ses mains énormes aux poignets cerclés d'or, sa figure rasée et lippue, sa tignasse noire, luisante de cosmétique, c'était un gaillard brutal et cynique, rompu aux ruses épaisses de son métier. Autour de ses « sujets », hommes ou bêtes, il montait un de ces « battages » qui, dans l'autre hémisphère, disqualifieraient jusqu'à des chiens savants, mais qui portent sur ce public pressé, naïf, aux gros appétits. De récents succès lui donnaient une confiance illimitée en son adresse : il rêvait un trust de l'art, où il eût accaparé le talent comme d'autres le fer ou le sucre. Il avait revendu à Blackmann la « tournée » de Lysel, en se réservant une part sur les recettes. Comme il suspectait la loyauté de cet associé, — blond, rouge, apoplectique, le menton pourvu d'une barbiche de chèvre, dévot et buveur d'eau, — il l'accompagnait ou
le surprenait partout, tombant sur la caisse aux moments les plus imprévus, et criant comme un sourd en faisant ses comptes devant la face impassible de l'autre. Ces deux négriers s'accordaient pour traiter Lysel comme une boîte à musique qui, une fois remontée, dévide ses morceaux et les recommence, jusqu'à ce que son cylindre se détraque ou que sautent en trop grand nombre les pointes de métal qui marquent les notes. Ils connaissaient juste assez les maîtres pour exclure des programmes certaines œuvres qui ennuyaient le public : ainsi, le concerto de Beethoven et celui de Brahms étaient nommément interdits par une clause du traité. En revanche, Lysel avait dû émailler son répertoire d'un nombre suf&sant de barcarolles, de berceuses, de sérénades, de pages d'album et autres balivernes, et aussi de morceaux de virtuosité, tels que le Trille du diable, la Polonaise en ré de Vieuxtemps ou le Rondo capriccioso de Saint- Saëns ; on ne lui concédait que deux de ses propres compositions par concert ; ce fut à grand'peine qu'il sauva quelques-uns de ses ouvrages préférés : des suites de Bach, des sonates de Mozart, de Beethoven, ou de ces vieux maîtres oubliés comme Biber, Leclair, Tartini, Porpora, qui écrivaient au temps même où les illustres luthiers de Venise, de Crémone ou de Brescia construisaient leurs plus nobles instruments ; et parmi les œuvres modernes, la puissante Sonate en la, de Brahms, et ce rutilant concerto de Jaques-Dalcroze, qu'Alfred Marteau a
si superbement créé. Il les exécuta dans ces vastes salles où l'Europe envoie la fleur de ses artistes, devant un public insatiable, frémissant de bonne volonté, curieux, ignorant, affamé, impressionnable : à la Carnegie Hall, de New-York, sonore, sobrement décorée, où se rencontrent les élégantes habillées par les faiseurs parisiens ; à l'Auditorium, de Chicago, où une foule plus fruste, bruyante, vibrante, s'étage sur trois immenses amphithéâtres ; à la Music Hall, de Boston, où il eut la surprise de trouver un orchestre parfait, et joua devant une société plus raffinée, un peu pédante, qui l'écouta dans un silence quasi religieux, inteUigent et froid. Tantôt il jouait seul, avec Weisskind, tantôt dans un concert classique ou philharmonique, tantôt en compagnie d'artistes de passage : au gré de Blackmann, qui ne le consultait pas. Soutenu par cet air excitant qui semble décupler les forces humaines, il brava la fatigue pendant près de cinq mois. L'ennui, le spleen, le heimweh, la solitude, et, pire que tout, l'insupportable compagnie de ses deux maîtres, l'excédaient en ses rares heures de loisir, pendant les mornes dimanches où le repos de ce peuple laborieux paraît plus lourd que le travail.
Il allait toujours, alerte, valide, infatigable. Dans la dernière quinzaine seulement, il s'aperçut d'une certaine faiblesse de la main gauche, qui le préoccupa : tantôt la raideur du poignet gênait les mouvements des doigts ; ou c'était une dou-
leur lancinante qui rayonnait dans la main ; ou les phalanges craquaient, comme désarticulées; ou le bras s'ouvrait mal et s'ankylosait, comme un compas rouillé. L'idée de la dyskinésie l'effleura. Il se rappela la vieillesse de Vieuxtemps. Mais l'effort et l'urgence chassaient la douleur : elle se dissipait, revenait, repartait encore, comme un bruit importun dont l'oreille ne parvient pas à se délivrer tout à fait, comme un de ces soucis légers et persistants qui flottent au gré des incidents journaliers sans se fixer dans l'esprit ni le quitter tout à fait. A mesure que le terme approchait, cette obsession se noyait dans l'immense désir du retour, qui croissait avec la fuite des heures : il repoussa rageusement les propositions de Max qui, jaloux des sacrifices de Blackmann, méditait de l'exploiter encore, et tout seul :
— Ah ! non, non !.., Pas pour tout l'or du Klondyke !...
Ses forces défaillaient quand il donna son centième et dernier concert à la Carnegie Hall, la veille du départ. Il y joua la Didon abandonnée de Tartini, la grande chacone de Bach, un magnifique Aria de Tenaglia, une courte et pimpante sonate de Guignon, une Rhapsodie de Dvorak et deux de ses Mazurkas héroïques : il voguait déjà vers l'Europe, ne tenait plus au sol américain que par l'attente d'une dernière lettre d'Irène et d'un câblogramme qui lui mettrait l'esprit en repos pour la traversée.
Le concert fut suivi d'un banquet d'adieu que lui offrit, au Metropolitan Club, un des amateurs fastueux qui l'avaient acclamé, M. H. L. Beackock. Des artistes, des gens du monde, des diplomates, des journalistes y étaient conviés. Il en vint de Boston et de Philadelphie, de Washington et de Chicago : ces hommes d'acier ne connaissent pas d'obstacles ; la distance est celui qui les arrête le moins ; ils la franchissent aussi volontiers pour un plaisir que pour une affaire.
Ce club est l'un des plus beaux de l'Amérique. Avec ses puissantes dimensions, qui rappellent celles de certains édifices romains, le grave équilibre de ses proportions, ses sobres ornements, l'élégante majesté de ses marbres, il ferait peutêtre des ruines aussi suggestives que celles d'un temple antique. Intact, solide, animé, fleuri, il n'est qu'une belle construction de plus, dans le pays moderne où il s'en fait le plus.
Débarrassé par des nègres adroits de son pardessus, de son chapeau, de sa canne, Lysel traversa de vastes salles où des messieurs rasés, enfoncés dans d'énormes fauteuils, lisaient d'interminables gazettes en s'enveloppant dans la fumée bleue de leurs havanes : dernière vision pour lui de ce monde composite, somptueux et splénétique, qui cherche, dans les raffinements du bien-être, la compensation de son incessante dépense d'énergie. « Dans huit jours, je reverrai des Européens ! » songea-t-il en notant au passage ces figures et ces attitudes.
Et sa malice souligna des traits qui offensaient son goût : le laisser-aller des poses, l'égoïsme indifférent des regards, la dureté ou parfois la vulgarité des physionomies. « Jamais nous ne nous entendrons tout à fait avec ces gens-là », se dit -il encore. Mais dans le salon où l'attendait son hôte, entouré d'un état-major de faux-cols éclatants, de petits nœuds de cravates à bouts carrés, d'habits irréprochables ornés de ces emblèmes qui remplacent les décorations aux boutonnières, il eut la surprise, il eut l'émotion de distinguer, parmi des fleurs et des couronnes, un écusson où le drapeau des États-Unis se croisait avec celui de la Pologne.
A voir ainsi le drapeau vaincu de la nation détruite fraterniser avec celui du peuple glorieux et fort, à voir l'aigle blanc planer dans le ciel constellé de la jeune République, Lysel éprouva un tel élan de reconnaissance, que les impressions pénibles de son voyage se dissipèrent aussitôt. A l'heure même où la vieille Europe le rappelait plus fort que jamais de toutes ses voix si chères, il sentit intensément ce qu'il y a de grand, de noble et de généreux dans le monde différent qui l'avait parfois irrité, — qu'il se prit à aimer tout à coup. Ces hommes âpres à la lutte, rudes à la curée, tenaces dans leurs intérêts, mais dévoués jusqu'à la moelle au corps social dont ils sont les nerfs et les muscles, savent ce que vaut une patrie : leur instinct national venait de trouver le plus sûr
moyen d'honorer l'hôte qui n'en avait plus. Sans doute, leurs esprits restés frustes n'avaient pas toujours saisi les subtilités de son art ; mais leurs cœurs avaient deviné la secrète aspiration du maître de Wallenrod, des Mazurkas héroïques, de la Prière après la défaite. Aussi sa main serrait-elle avec une chaleiu: inaccoutumée celles de tous ces convives parmi lesquels il reconnut à peine quelques figures. Qu'importait qu'elles fussent étrangères ? Il voyait planer au-dessus d'elles l'aigle abandonné, qui n'a plus un palais, plus un bastion, plus im navire, et subsiste pourtant dans quelques cœurs fidèles.
M. Beackock lui offrit le bras, à la mode américaine, pour passer à table. Les invités suivirent par couples, avec ce sérieux que les citovens de l'Union apportent à leurs moindres actes, dès qu'ils revêtent un caractère officiel ou public. Un orchestre caché jouait la marche des chevaliers, de Wallenrod. Et la salle à manger fut un émerveillement'. Des guirlandes de fleurs japonaises, aux tons éclatants, montaient jusqu'au plafond, festonnaient autour des lustres ; sur la table, des amonceUements de violettes de Parme s'écroulaient autour des corbeilles de ces roses que les horticulteurs de la Nouvelle-Amérique appellent des beauties. Le menu promettait les plus délicates friandises de la cuisine américaine, — huîtres Blue-Point, tortues vert clair, alose sur planche, thérapin à la Maryland, canards canvass, —
que devaient arroser les vins des plus glorieuses années du Rhin, de la Gironde et de la Bourgogne, des plus illustres cuvées de la Champagne. Mais quand Lysel jeta les yeux siu: le vélin, il n'y vit que le double emblème, les deux drapeaux amicalement croisés.
L'émotion qu'il en montra donna le ton à ces toasts où excellent les Américains. Pour un soir, l'aigle blanc reprit son vol : dans ce pays où des races disparates se fondent en une race nouvelle, parmi ce peuple conquérant que l'âpre ambition personnelle ne distrait jamais de l'idéal national, Lysel eut l'illusion d'avoir une patrie. Pour la première fois, il sentit que son effort affirmait la persistance de cette âme éparse dans tous les pays, et il en aima davantage son art, puisque cet art pouvait la maintenir et la défendre. Mille souvenirs se levaient dans sa mémoire : il revécut ses soirées d'enfance, sous la lampe familiale, pendant la révolte dont son père suivait en frémissant les convulsions ; il entendit vibrer l'écho des désastres dont les journaux apportaient des récits incertains ; il maudit une fois de plus les noms des terribles vainqueurs qui marchaient dans le sang et l'incendie ; il revit certaines figures depuis longtemps oubliées, qui surgirent autour du drapeau : ce lieutenant-colonel X..., si râpé, si soigneux, avec ses impériales teintes, sa longue redingote aux coutures frottées d'encre pour en dissimuler l'usure, son pantalon à la zouave, ses irrépro-
chables souliers vernis, sa démarche articulée de vieux beau cachant ses rhumatismes : un héros, cependant, vaincu en Hongrie, aux côtés de Bem, après l'avoir été en Pologne, sous Dembinski ; — cette comtesse B..., ridée comme une pomme trop longtemps conservée, toujours somnolente dans ses robes démodées : une ancienne amazone qui avait tenu la campagne avec son mari, tué d'une balle au front à côté d'elle, et fait le coup de feu contre les cosaques ; — ce prince V..., obèse à présent et gardant de hautes allures sous le bagout de courtier d'assurances qu'il était devenu : un héros aussi, resté jadis six heures à cheval avec une balle dans l'épaule ; et d'autres encore, des héros toujours, épaves des dernières déroutes, déchus dans la lutte misérable contre le besoin, restés fiers quand même de leurs anciens exploits, gardant au fond d'eux comme une flamme de courage et de foi. Aux anniversaires solennels, ils trinquaient avec du Champagne d'épiciers, en jurant de reconstituer leur pays. Leurs fils reprendraient-ils la tâche? Lysel, ne connaissant guère ses jeunes compatriotes, l'ignorait ; mais son cœur s'exaltait au milieu de ces hommes qui parlaient si fièrement de leur patrie.
Il ne possédait à aucun degré ce don d'improvisation que la vie pubhque développe dans les démocraties : pourtant, quand M, Beackock et trois ou quatre des convives l'eurent éloquemment ou spirituellement congratulé, il dut se lever pour
répondre. Très pâle, plus timide qu'un écolier, il réussit à peine à balbutier quelques mots de remerciements. Puis la pensée qu'il avait sa manière à lui de s'exprimer, lui rendit courage :
— J'aime mieux répondre à tant de cordialité selon mes moyens et dans ma langue, acheva-t-il en appelant du regard Weisskind au piano.
Et il prit son Montagnana.
Un sentiment de modestie l'empêcha de jouer de sa propre musique. Il joua un morceau peu connu, qu'il aimait et qui partout avait reçu bon accueil : cette belle Sonate en ut mineur de Biber, si riche, variée, colorée, romanesque, où ce précurseur du vieux Bach semble presque un contemporain de Schumann et de Chopin. Il exécuta avec une ampleur superbe le court largo du début, dont la gravité hiératique surprit les auditeurs en train de vider leurs dernières coupes de Champagne ; puis il enleva la passacaille, d'une verve tantôt pittoresque, tantôt émouvante, avec le chant plaintif de ses variations sur deux cordes. Il s'abandonnait à l'entraînement du rythme tour à tour sonore ou langoureux, au charme des beaux sons que dégageait son splendide instrument, chef-d'œuvre du vieux luthier trop longtemps méconnu. Un accent de l'héroïsme éveiUé par la vue de l'aigle blanc, se mêlait à la marche grave. Ses doigts, libres, rapides, vivants, couraient avec une merveilleuse agihté sur les cordes, dont ils animaient et soutenaient les plus furtives vibrations. Il lança
avec une irrésistible expression la phrase pathétique, en adagio, qui, délivrée de l'accompagnement, éclate à la fin de la passacaille, comme une plainte ardente, comme un chant nostalgique à donner le frisson. Puis, comme il attaquait les vocaUses qui la suivent, son index se raidit brusquement, resta suspendu, paralysé, tandis que, sous l'archet lancé, le violon rendait un son grinçant et faux. Il pâht, balbutia :
— Je... ne peux plus !...
Ses yeux hagards firent le tour de la table. On crut un instant qu'il allait se remettre en position. Mais il se laissa tomber sur sa chaise, presque hors de sens. Les convives étaient debout, l'entouraient :
— Qu'y a-t-il?... Vous avez mal?... Qu'est-ce donc?...
Lysel n'en pouvait plus douter : c'était la crampe, — le mal terrible qui arrache à l'artiste son instrument et fait de lui un bois aphone, une corde brisée, une voix éteinte. Il contemplait sa pauvre main, toute pareille à elle-même en apparence, qui n'était plus qu'un membre stérile, tiraillé par la névralgie ; il l'ouvrait, la refermait, remuait les doigts, suivant la trace de la douleur qui partait de l'extrémité de l'index, montait au poignet, rayonnait dans le métacarpe et dans l'avant-bras. Incapable de dominer sa détresse, il se décomposait devant cette table fastueuse, ces guirlandes de fleurs rares, ces surtouts d'argent.
ces vins d'or et de rubis qui miroitaient dans le cristal des verres. Autour de lui, quelques-uns murmuraient :
— Il se frappe l'imagination : ce n'est qu'une crampe.
Weisskind corrigea :
— La crampe...
Lui seul comprenait, connaissant le danger terrible qui plane sur tous les artistes. Les autres s'étonnaient plutôt de voir Lysel si peu maître de lui ; et il y avait un singulier contraste entre ces robustes hommes, fils vigoureux d'une terre nouvelle, trempés comme l'acier pour la défense et pour l'attaque, et ce malheureux avec sa faiblesse d'enfant, ses nerfs de femme, qui s'effondrait en les regardant de ses yeux suppliants, où montaient des larmes. On avait découvert un médecin, dans une des salles du club. Il examina le doigt dur et crispé, la main, le bras, frappa sur les os, pressa les muscles, fit jouer les articulations, et donna l'adresse d'un spécialiste, en disant avec tranquillité :
— Peut-être que cela passera...
Des voix affirmaient autour de lui :
— Oui, sûrement, certainement, cela passera ! Lysel s'écria, d'un ton désespéré :
— Non, non, cela ne passera pas !...
Il venait de revoir, comme dans une vision qui s'efface, la montagne blanche qu'enveloppaient les nuages et la nuit ; en même temps, les paroles
que lui avait arrachées ce spectacle, et que la voix tant aimée d'Irène avait répétées sur un ton prophétique, bourdonnèrent dans ses oreilles ; et ses voisins l'entendirent murmurer, en passant la main sur son front :
— L'ombre s'étend... L'ombre s'étend sur toutes choses !...
ni
LA LETTRE d'IRÈNE
Ce fut Max qui, le lendemain matin, conduisit Lysel chez le spécialiste indiqué. Mêmes questions, même examen des articulations et des muscles. Puis le praticien proposa un traitement électrique.
— Mais je pars tout à l'heure !
Il se rabattit sur des douches, en attendant, recommanda surtout un repos intransigeant. Malgré les questions anxieuses de son client, il refusa, impénétrable, de se prononcer sur la gravité du mal, sa durée, ses chances de guérison.
— J'aurais mieux fait de ne consulter qu'en Europe, dit Lysel à son compagnon dans le car qui les emportait en sifflant sur les rails. Les réticences de cet homme vont me tourmenter pendant la traversée.
Max riait, d'un rire bon enfant qui découvrait ses dents d'ogre, content de l'idée qui lui traversait l'esprit, et qu'il ne se fit aucun scrupule d'exprimer :
— Si cet accident vous était arrivé deux mois
plus tôt, quelle affaire, hein?... Vous figurez-vous ça ?... Quelle lessive, pour nous deux ! Lysel, fâché, se récria :
— Pour moi, c'est à peu près la même chose !... Songez que je ne pourrai peut-être plus jamais jouer, plus jamais !,.. Si c'est la crampe, elle est incurable. Vieuxtemps...
Il s'interrompit à ce nom : Vieuxtemps était mort paralytique. Si ces douleurs mystérieuses, si ce brusque arrêt de quelques muscles annonçaient l'horrible mal, l'horrible fin ?...
— Sais- je même si ce n'est pas pire ? s'écriat-il avec désespoir.
De sa grosse main lourde, Max lui frappa sur l'épaule :
— Hé ! tranquillisez-vous, mon cher maître ! On guérit de tous les maux, quand on veut guérir. Ces artistes sont tous les mêmes ! Ah ! je les connais, moi qui en ai tant vu ! C'est leur imagination, qu'ils devraient soigner : elle leur fait plus de mal que toutes les maladies ! Allez, allez, dans deux ans nous recommencerons !
Là-dessus, pour achever de réconforter Lysel, il se mit à raconter ses déconvenues avec certains de ses sujets : un ténor fameux avait subitement perdu la voix, dans l'incendie d'un hôtel .à Philadelphie : V
— La peur, mon cher, la peur !... Penh !... Une danseuse avait disparu avec un cow-boy,
à San-Francisco, au milieu d'une tournée magni-
fique. Un pianiste avait pris le typhus en débarquant : impossible de lui faire donner un seul des cinquante concerts de son engagement.
— Et toutes les salles étaient retenues !
Lysel écoutait d'une oreille, ne pensant qu'à son mal.
— Mais le pire qui me soit arrivé, c'est avec Panache!... Panache, vous savez bien?... Non? Vous n'avez jamais entendu parler de lui?... Pas possible !... Le singe-homme, ça ne vous dit rien ?... Il a eu un pendant qui a fait son tour d'Europe, un nommé Consul : mais Panache était plus fort !... Il se conduisait à table comme un gentleman... Mieux que moi, ma parole !... Si vous aviez vu sa distinction !... Il mettait des gants, il fumait... Il jouait du violon, lui aussi... Pas comme vous, bien entendu ; mais pour un singe, c'était gentil... Je l'avais payé vingt mille dollars, et il les valait... C'était une fortune : il m'appartenait, vous comprenez !... Pas de procès, pas de dédits, pas d'histoires, rien !... Beaucoup de gens le prenaient pour un homme. Pourtant, il n'était qu'un animal : et comme tel, hors la loi... Admirable, hein?... Seulement, il est mort... La phtisie, cher monsieur ! Une maladie humaine. On l'a soigné comme vous ou moi : il a eu les premiers médecins du pays. Rien n'y a fait. Et je n'avais pas eu le temps de l'assurer !... J'ai tâché de rattraper quelque chose sur son agonie : un spectacle qui en valait un autre, je vous en réponds !... Il fallait le voir
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ramener ses couvertures sur son menton !... Si vous aviez vu ce geste, il vous aurait tiré des larmes !.., Et ses regards !... Quels regards !... Mais on trouvait ça trop triste : à la fin, il n'y avait plus que moi qui venais le voir !... Et j'y mettais du sentiment !...
Max, qui arrivait à son point d'arrêt, se leva en ajoutant :
— Vous du moins, mon cher maître, vous avez attendu la fin, pour avoir la crampe !...
Et, ayant serré la mam de son compagnon, il sauta du car, qui reprit son vol tapageur.
« Où est le temps, songeait Lysel en filant le long de l'avenue, où est le temps où les artistes, bonnes gens désintéressés, vivaient et mouraient dans leur province, tenaient les orgues dans l'église de leur baptême, à côté du cimetière qui recueillerait leurs dépouilles, produisaient dans la joie sans songer au sort de leurs œuvres, les léguaient insouciamment à la postérité, et surtout, ignoraient jusqu'à l'existence des dollars qu'on récolte en faisant concurrence aux singes savants? Où est le temps où ils restaient pauvres, sans autre besoin que de répandre leur génie, sans autre désir que d'être écoutés par quelques âmes pensives ? O vieux maîtres dont on retrouve peu à peu les ouvrages, et vous dont les noms sont perdus, non l'effort, vous qui n'aurez pas la reconnaissance des hofnmes, mais qui avez eu le travail, vous tous dont la gloire anonyme se perd dans celle de notre
art magnifique, qui nous rendra votre candeur, votre simplicité ? Elles furent la source de votre génie : qu'eussiez-vous fait, forcés de vivre comme nous ? » En raisonnant ainsi, il arrivait au coin de la trente-troisième rue. Il descendit et gagna l'hôtel Waldorf, où il occupait une chambre au onzième étage. La lettre d'Irène, la lettre tant attendue, venait d'arriver. Il l'ouvrit dans un grand élan de joie : c'était la dernière, enfin, celle qui ne précédait plus que de quelques jours l'heure bénie du revoir. Elle disait :
« Assise, jeudi.
« Je VOUS écris pour la dernière fois, mon ami. Quand ces lignes vous parviendront, vous serez à la veille de quitter le sol américain. J'ai tardé jusqu'à présent à vous dire ce qui me coûte tant à dire, — ce qui cependant doit être dit : je craignais d'ajouter une peine trop lourde à la fatigue que vos lettres trahissaient ; je tâchais de vous habituer peu à peu, par la rareté des miennes, à vous passer de moi. Mais l'heure du retour va sonner : je ne puis remettre davantage. Mon bon, mon fidèle ami, pardonnez-moi ! Je ne vous attendrai pas à Paris comme vous l'espériez, vous ne recevrez pas la dépêche que vous me demandez. Jusqu'au moment où j'écris ces hgnes, nous sommes restés unis malgré la distance : quand elles passeront sous vos yeux bien-aimés, nous serons séparés par quelque chose de plus inexorable que l'espace. J'aurai quitté cette ville : je ne vous
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dis pas où je serai, je vous supplie de ne pas vous en informer. Sachez seulement que notre voyage se prolongera longtemps encore : je ne rentrerai que lorsque je vous supposerai plus courageux contre le chagrin, consolé par la fuite des jours, persuadé par la réflexion que j'agis pour notre bien commun ; je ne rentrerai que quand je me sentirai moi-même assez forte pour vous revoir sans trouble, — si nous nous revoyons. J'ajoute que tout cela a été concerté avec mon mari, dont le concours est indispensable à mon plan de guérison. Il a beaucoup souffert par notre faute ; je ne m'en serais jamais douté, tant son visage et sa parole savent garder les secrets de son cœur, si nous n'étions arrivés ensemble, lui et moi, par des voies différentes, à la même conclusion : l'urgence de changer notre vie, pour la rétablir dans la vérité. Vous connaissez mes raisons ; à quoi bon vous les répéter ? vous n'avez sûrement rien oublié de nos entretiens. Vous y pensez avec douleur, j'en suis sûre : guidé par votre souffrance même, vous reconnaîtrez l'impérieuse, l'invincible nécessité des motifs auxquels j'obéis. Ce sera pour vous, comme ce fut pour moi, le commencement de la consolation : rien n'apaise nos révoltes comme le sentiment de l'inévitable ; notre égoïste volonté s'y défend en capitulant.
«En lisant ces lignes, mon ami, je sais que vous m'accablez de reproches. Vous me trouvez lâche. Vous pensez à tout ce que nous avions si
durement conquis sur nous-mêmes et sur la vie, à notre énergie pour braver les circonstances adverses, aux sacrifices intimes dont nous avons payé notre affection. Vous me taxez d'ingratitude, ne pouvant m'accuser d'inconstance. Vous me reprochez de mal récompenser votre longue fidélité, votre tendresse loyale, l'amour profond que vous m'avez voué pendant tant d'années. Ne me condamnez pas ! J'ai longtemps, trop longtemps résisté à la poussée intérieure qui m'emporte à la fin. Si j'ai traversé une période d'ivresse, cette période où les regards troublés ne distinguent plus la réalité des choses, il y a déjà longtemps qu'avec une douloureuse clarté, je nous vois flotter tous les deux dans l'erreur et le mensonge : l'erreur, oui, mon ami, l'erreur de croire qu'on peut impunément substituer la règle qu'on se fait soi-même de son amour à celle où l'expérience des siècles a emprisonné l'amour ; et le mensonge, ou plutôt la longue chaîne de mensonges dont cette erreur initiale multiplie et soude les anneaux. Je ne puis plus me leurrer des spécieux arguments que le cœur invoque pour justifier ses faiblesses : nul sophisme n'a plus le pouvoir de me tromper. C'est pourquoi je vous dis adieu. Cette vérité, que vous n'aimez pas assez, m'inonde de ses rayons : aucune dialectique ne saurait plus l'obscurcir ni la réfuter. Ses ordres éclatent à mon oreille : mesurez leur puissance au chagrin que je vous cause pour leur obéir 1
« Ne croyez pas toutefois, mon ami, que je renie rien de notre passé. Je n'ai pas un remords : nous n'avons pas à en avoir. Je pense avec une douceur infinie à l'entente de nos deux cœurs si séparés et si proches, si bien faits pour n'être qu'un, qui ne cesseront d'être un que parce que j'écris ces lignes et que vous les lirez. Ce fut ainsi, et c'était bien. Si le passé était à revivre, je n'y voudrais pas changer un seul trait. Oui, j'ai la fierté de penser que je ne voudrais rien changer à notre vie. Quand on a eu ce que nous nous sommes donné l'un à l'autre à travers tant d'obstacles, on ne voit derrière soi que de la lumière et de la beauté. Mais, pour rester dans ce chemin, il faut la force de la jeunesse, son irréflexion. J'approche de l'âge où une femme n'est plus que mère, où je verrai ma fille commencer sa vie d'amour. Ah 1 je sais bien ce que je lui souhaite ! Et je suis à celui où l'on a soif de lumière et d'harmonie : j'entends des dissonances qui échappaient jadis à mon oreille, je distingue des ombres que mes yeux ne voyaient pas. C'est pourquoi je vous écris ceci et disparais pour un temps de votre vie.
« Pour un temps !... Je désire que nous nous revoyions un jour, je sais que vous le voudrez aussi. Quand ce jour viendra, le temps aura fait son œuvre : sa clémence habituelle ne nous manquera pas. Vous aurez compris : votre jugement sera solide et sûr. J'ai confiance en votre équité : après la première douleur, après la première ré-
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volte, elle vous fera reconnaître qu'il le fallait, que j'avais raison. Alors, la métamorphose sera complète, nous serons devenus l'un et l'autre ce que nous devons devenir, nos volontés — notre volonté aura conjuré l'erreur de notre cœur. Il n'y aura plus entre nous que l'exacte dose d'amitié que nous permet la destinée. Je n'enlèverai aux miens, pour vous, aucune parcelle de ce que je leur dois. Vous ne me donnerez rien de plus que ce que je puis recevoir. Il n'y aura pas un angle de notre cœur que nous soyons obligés de cacher : et j'ai tant de honte d'en avoir dû cacher le plus beau, et j'aspire avec tant de force à cette heure où il ne sera plus qu'un cristal transparent ! Ah ! mon bon, mon cher ami, tâchez d'aimer assez la vérité pour vous réjouir de l'avoir reconquise. Là sera votre consolation !
« La blessure que je vous fais n'a du moins rien d'empoisonné. Il y a tant d'amours qui finissent dans la jalousie, la rancune, la haine ou le remords ! Rien de semblable entre nous : vous savez qu'aucun souvenir n'effacera jamais le vôtre ; je sais que nulle autre ne sera jamais pour vous ce que j'ai été. Notre vie de cœur, ou du moins notre vie d'amour, finit ici. J'ai rempU toute la vôtre, vous avez remplit toute la mienne. Mon seul regret est de durer plus qu'elle. J'ai souvent espéré que la mort se chargerait de l'interrompre à l'heure opportune, et j'aurais mieux aimé cela. Mais on ne peut pas compter sur la mort : c'est pourquoi j'accomplis
cette tâche. Mon ami, pardonnez à la main qui vous frappe ! Et sentez à travers l'espace la tendresse infinie que je mets dans mon adieu ! »
Lysel lut et relut ces lignes, sans en comprendre tout le sens, sans en accepter l'arrêt. Mille projets contradictoires se bousculaient dans son esprit. Il maudit la distance qui l'empêchait de courir sur les traces d'Irène, — et il aurait manqué l'heure du départ si Weisskind n'était venu le chercher pour le conduire au port. Le pianiste restait en Amérique, ayant trouvé une place dans un conservatoire de l'Ouest. Il était heureux : sa fiancée arrivait par un prochain bateau. Il fit un affreux calembour :
— Je vous « accompagne » pour la dernière fois !
Lysel n'en sourit même pas, et le suivit sans l'entendre, sans lui répondre. Les formalités du départ s'accomplirent mécaniquement. Bientôt, il vit s'éloigner la rive américaine, formidable et splendide.
C'était la fin d'un jour d'avril. Dans la rude lumière du printemps hâtif, qu'un rapide crépuscule éteindrait bientôt, presque d'un seul coup, d'énormes bâtisses dressaient leurs carcasses de fer encore dégarnies, ou leurs vingt-cinq étages dont les vitres s'allumaient aux rayons du soleil oblique ; des rues enchevêtrées, d'aspect étroit, fuyaient vers le centre invisible, qui déversait
sur le port, par ces minces canaux, une foule toujours plus compacte. La fantastique armature du pont de Brooklyn, où couraient dans la fièvre des myriades de points noirs, les formidables entassements des docks criblés de ballots, de machines, d'objets déformés par la distance et méconnaissables, la forêt des cheminées, des mâts aux voiles pHées pour l'escale ou gonflées pour le départ, les pavillons agitant dans l'air les couleurs des nations, toute cette œuvre humaine multiforme, prodigieuse, féerique, mêlée aux flots de la mer bleue, B.UX vagues, aux nuages, aux lignes lointaines des collines ou des dunes, entourant la large bouche de l'Hudson ou se perdant au loin vers l'infini caché de la ville, donnait au paysage, à mesure qu'il s'éloignait, un aspect titanesque, tragique et déchiqueté : comme si ces constructions inégales, dont on ne distingua bientôt plus que la Ugne irréguUère et les ombres fuyantes, n'étaient déjà que les vestiges abandonnés d'un monde détruit. Cependant, des acclamations éclatèrent, saluant au passage la Liberté colossale qui tend à l'Europe sa torche illusoire. Elles arrachèrent Lysel à sa morne contemplation. La Liberté ! que fait-elle donc, dans un monde où le coeur enchaîné meurt ou se vide sans avoir brûlé de toute sa flamme ?...