‹ L'ombre s'étend sur la montagneChapitre 9 sur 15 · Ï66 L'OMBRE S'ÉTEND · texte numérisé non relu

Ï66 L'OMBRE S'ÉTEND

— Une belle plante ! remarqua-t-elle. Le ruban aussi est très bien. De chez qui ?

EUe s'approcha, lut la signature du fournisseur sur les ailes d'un papillon blanc, l'approuva.

— Mais il n'y a pas de carte ! fit-elle encore. Irène promenait ses doigts sur les feuilles vertes,

comme elle aurait caressé les ailes d'un oiseau familier.

— Il n'y en a pas besoin, dit-elle.

M™® Storm la regarda, comprit, réprima un sourire. Son jeu de physionomie n'échappa point à M. Jaffé, qui posa sur elle son regard tranquille et dit, de la voix dont il aurait donné un renseignement de bibliographie ou de statistique :

— M. Lysel a tenu à nous rappeler l'heure de son départ, je suppose.

— Oui, répondit Irène.

W^^ Storm ajouta :

— C'est très amical de sa part.

Anne-Marie s'était approchée de la fenêtre, et tambourinait contre les vitres. M. Jaffé ouvrit ime revue, puis la referma. Irène restait auprès de la plante. Il y eut un silence embarrassé. Pour en rompre la gêne, M™^ Storm, cédant à une inconsciente Uaison d'idées, se mit à parler d'une représentation de Tristan où elle se trouvait l'avantveille, dans la loge de l'ambassadeur d'Autriche. Au cours de sa vie nomade, eUe avait rencontré Wagner, Liszt, Hans de Biilow, les Wesendonk, et « ce pauvre Schnorr », le Tristan idéal, mort de

son rôle. En parlant du spectacle, elle évoquait leurs figures, qui sortaient lentement de sa mémoire affaiblie. Le souvenir d'une promenade en bateau sur le lac de Ziurich, avec son premier mari, surgit de ce lointain passé :

— En ce temps-là, je ne connaissais pas encore « Richard ». Quelqu'xm me le montra, en disant : « C'est un musicien exilé, qui a du génie et qu'on siffle partout ! » Quelle figure il avait ? Heuh 1 c'était un petit maigre, le menton en galoche, la barbe en collier. Pas beau, mais du caractère. « Mathilde »> le buvait des yeux. EUe était assez jolie, elle, et pas du tout mal habillée. C'était le temps des crinoHnes. Je me suis rappelé tout cela quand on s'est mis à publier leurs lettres...

Anne-Marie avait quitté la fenêtre, et écoutait de toute son attention. EUe était ardemment curieuse de ces « histoires vraies » qu'on cache aux jeunes filles. L'éclat du nom de Wagner augmentait l'intérêt de celle-ci.

— EUes m'ont fait de la peine, ces lettres 1 poursuivit la vieille dame avec condescendance. Positivement. J'avais des illusions : je m'attendais à mieux. Quand on a tant de génie, on en doit mettre partout, même en amour, ne trouvez-vous pas? Moi, j'aurais cru qu'ils s'étaient aimés davantage, ces deux-là !

M. Jaffé avait depuis un moment l'air absent qu'il prenait quand il tenait à rester en dehors de la conversation. Son visage renfrogné désap-

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prouvait : il n'admettait pas qu'on touchât à de tels sujets en présence de sa fille ; mille fois il l'avait dit à M™^ Storm ; comme elle recommençait toujours, il la soupçonnait d'y mettre une certaine malice. D'autre part, dès qu'il s'agissait d'histoire ou de psychologie, sa passion de vérité l'empêchait de laisser passer sans la rectifier une assertion qu'il jugeait fausse. C'est pourquoi, tout en désirant qu'on parlât d'autre chose, il répondit :

— J'ai aussi lu cette correspondance, madame ; je dois vous dire que je ne partage pas votre avis,

— Oh ! moi, je n'en ai lu que des morceaux... Quelques pages, par-ci par-là... C'est la comtesse X... qui me l'avait prêtée : elle en'est folle, vous savez !... Qui est-ce qui a le temps de lire de si gros livres ?

— Je l'ai lu d'un bout à l'autre, sans le trouver trop long. Le sentiment ne m'y a pas paru trop inférieur à l'œuvre qu'il a inspirée. C'est un cas plutôt rare : les romans vécus nous semblent presque toujours au-dessous des fictions où ils se sont cristallisés...

Et M. Jafïé cita des exemples, — Rousseau et ^me d'Houdetot, Lamartine et Graziella, George Sand et Alfred de Musset, — avec cette méthode impeccable dont il ne s'écartait jamais, quelque sujet qu'il traitât. Ses propos ennuyaient toujours M™^ Storm, qui n'avait jamais su voir en lui que le savant le plus insipide du monde : elle l'interrompit en bâillant :

— Il est beaucoup plus difficile de vivre que d'écrire, mon cher !

Jamais, dans ses soixante-quinze ans de frivolité, elle n'avait prononcé une parole aussi profonde. M. Jaffé en resta tout abasourdi.

— C'est vrai, approuva-t-il, c'est parfaitement vrai !

— C'est trop vrai, renchérit la vieille dame, qui était décidément en veine de philosophie.

Une rentrée de Jenny empêcha la conversation de poursuivre cet essor inattendu : la maîtresse de musique de mademoiselle attendait. En l'annonçant, la Normande embrassa la scène d'un de ses insupportables regards curieux, discrets, renseignés, insolents. Irène le surprit, et se sentit rougir.

— J'y vais ! dit Anne-Marie.

Elle aurait voulu rester encore. Mais son père lui faisant signe de suivre Jenny, elle obéit. Sa grand'mère la rappela pour l'embrasser.

— Quand tu auras fini ta leçon, je serai psirtie. Tu viendras me voir ?

— Oui, bonne maman, bientôt !...

M™® Storm ne prolongeait jamais plus que de raison ses visites chez les Jaffé. Condamnée à choisir entre deux manières de s'ennuyer, chez eux en leur compagnie ou seule chez elle, elle résolvait le problème en alternant. Dans son petit entresol de l'avenue du Bois-de-Boulogne, qu'elle louait en garni depuis une dizaine d'années pour

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s'épargner les embarras d'une installation, le mouvement du dehors, le bruit, la perspective animée la distrayaient un peu ; chez sa fille, à qui ne l'attachait aucune sympathie en dehors des liens du sang, elle ne se trouvait jamais tout à fait à l'aise, et la présence de son gendre lui produisait une impression désagréable. Voyant qu'il allumait une cigarette, — signe qu'il ne se presserait pas de se retirer dans son cabinet, — elle se décida à battre en retraite. Une tentative pour entraîner Irène fut repoussée.

— Non, maman, je reste, aujourd'hui !

La vieille dame raconta les visites qu'elle ferait dans son après-midi. Le nombre de ses relations diminuait avec les années. Il lui en restait juste assez pour l'occuper quelques heures de temps en temps : elle n'en faisait pas moins grand état de leurs prétendues exigences.

— Je serai bien fatiguée quand j'aurai fini ma tournée ! soupira-t-elle en partant.

Irène la reconduisit, et en revenant, trouva son mari debout devant le palmier de Lysel, qu'il contemplait d'un air pensif. Elle s'arrêta en face de lui, de l'autre côté de la table. Ils restèrent ainsi quelques secondes, séparés par la plante comme par la pensée de l'absent. M. Jaffé eut sans doute le sentiment de cet inquiétant obstacle : il détourna les yeux, comme s'il cherchait un prétexte pour s'éloigner, et s'en fut jeter dans la dieminée la cigarette dont il avait à peine tiré

trois ou quatre bouffées. Quant à Irène, elle gagna lentement sa place habituelle, au coin du canapé, prit son étemelle broderie, disposa ses soies, parut s'absorber dans son ouvrage. M. Jaffé l'observa un moment, cherchant sur ce visage fermé la trace des émotions profondes et cachées que révélait à peine l'imperceptible frémissement des lèvres ; puis il se rapprocha d'elle, et dit de sa voix grêle, ferme, insistante :

— C'est bien à une heure précise que M. Lysel a dû s'embarquer, n'est-ce pas ?

Irène fit un signe affirmatif.

— Il l'a dit l'autre jour : je l'avais retenu. Donc, cette plante ?...

Irène murmura :

— C'est son adieu.

— Son adieu ?

EUe pensa qu'il demandait le vrai sens de ce mot, et s'empressa d'expliquer :

— Oui. Pour cinq mois.

Elle ajouta :

— J'espère bien qu'il reviendra.

— Moi aussi : je ne lui veux aucun mal, au contraire, dit paisiblement M. Jaffé.

Puis, ayant toussé, il reprit :

— Je souhaitais seulement que vous eussiez avec lui, avant son départ, l'expHcation que nous avions jugée nécessaire... et opportune.

Irène se tut.

— J'espère que vous l'avez eue ?

Elle fit signe que non.

— Non ?... Vous aviez pourtant reconnu, avec moi, qu'elle est indispensable...

Un éclair de révolte brilla dans le regard d'Irène : pourquoi choisissait-il un moment si douloureux pour revenir sur les choses dites ? Les cœurs blindés, pensa-t-elle, ont seuls de pareilles brutalités : il devrait la laisser souffrir.

— En effet, en vous écoutant, fit-elle, il me semblait que vous aviez raison.

— En m'écoutant ?... Serait-ce à dire que maintenant ?... Irène ?

— Ah ! maintenant !...

Le regard de M. Jaffé, ce regard de chercheur à la fois naïf et sagace, essaya vainement d'ouvrir les barrières fermées du front indéchiffrable. Irène expliqua :

— Vous savez que nos idées dépendent des événements.

— C'est vrai, concéda-t-il. Du moins dans une certaine mesure. Mais où sont les événements qui ont pu modifier les vôtres ?

— Vous ne les devinez pas ?

— Non.

— Quand nous parlions de Lvs:!, il y a quelque temps, nous parlions d'un homme heureux. Pourtant, puisqu'il fallait lui faire mal, je vous priai de me laisser choisir mon heure, n'est-il pas vrai ?

— Vous avez eu plusieurs semaines pour la trouver.

Elle se leva, toute frémissante, et plus vibrante à chaque phrase :

— Quelles semaines ! s'écria-t-elle. Les plus cruelles de sa vie !... Celles où il a été frappé dans sa meilleure amitié, puis dans l'œuvre où il avait mis tout son génie... Hugo Meyer agonise; vous avez vu Wallenrod s'effondrer sous la sottise, l'injustice, l'envie... Vous l'avez vu...

— Je comprends que Lysel soit très affecté de tout cela, repartit posément M. Jaffé. Toutefois, son ami semblait hors de dançer, avant de commettre une grosse imprudence ; et je ne vois pas en quoi le regrettable insuccès de son opéra peut infirmer la justesse de nos conclusions ?

— Mais quand aurais-je pu lui parler, si même j'avais encore l'intention de le faire? Entre ses répétitions qui l'épuisaient ?... Dans les courts instants qu'il me donnait en quittant le chevet de son ami ?... Au moment où la fortune lui tournait le dos?... En lui disant adieu, peut-être?... En lui disant adieu ?... Vous voyez bien que l'heure n'est pas venue !

— Quand on attend son heure, on est sûr de ne jamais l'entendre sonner, dit M. Jaffé en pHssant le front. On a toujours un motif pour remettre encore...

— Quand cela serait ?...

Une fois de plus, les caprices de la logique féminine bouleversaient les arrangements de la sagesse. M. Jaffé n'aurait jamaiis supposé que sa

femme, ayant reconnu l'excellence de ses arguments, pourrait agir en sens inverse des conclusions qu'il en avait tirées selon les lois du raisonnement. Il la considéra donc avec stupéfaction, et balbutia, comme un élève mis en déroute par une question captieuse :

— Mais alors..., alors..., qu'est-ce que vous comptez faire ?

— Je ne sais pas. Il est parti pour des mois. Que vous faut-il de plus, à cette heure ?

Ces incohérentes réponses rompaient un réseau serré de déductions, de calculs. Déconcerté, M. Jaffé n'en jugea pas moins sans colère, parce qu'il était sans passion. Peut-être même son large esprit compréhensif admira-t-il la vigueur d'un sentiment si contraire à la raison, plus puissant qu'elle, pareil à ces forces de la nature que nous croyons toujours domptées et qui ne le sont jamais.

— Cependant !... fit-il en se remettant. L'action doit suivre la décision. A moins qu'on ne change d'avis, toutefois... Et j'espère que ce n'est pas votre cas... Je l'espère beaucoup, car autrement... ah ! notre situation respective ne serait plus la même !...

Quoiqu'il gardât son ton doctrinaire, sa voix devenait plus brève, trahissant un peu d'impatience.

— Je le pense bien, dit Irène.

— Vous le pensez bien !... Mais alors, ma chère amie, permettez-moi de vous demander ceci : que croyez- vous donc qu'elle sera ?

— Je ne sais : j'attends.

Elle eut un grand regard qui s'enfuit dans l'espace, et ajouta :

— Et je vous assure que je n'y pense guère...

M. Jaffé, de plus en plus surpris, gronda presque :

— La question, pourtant, vaut qu'on s'en occupe !

— Elle est très simple... Vous m'avez demandé de faire une chose que je n'ai pas faite... Et je ne pourrai pas la faire... Je ne le pourrai jamais !...

Irène s'était rassise. Son masque tombait : affaissée, elle offrait l'image d'un être dont la passion a dissous les forces, et qui s'abandonne. Son mari la plaignait peut-être ; mais, comme il aimait à le répéter, il était un être de raison, dont les motifs ne fléchissaient pas au vent des émotions.

— Je crains que vous n'ayez pas assez pensé à notre conversation, dit-il. On croirait même que vous l'avez oubliée. Vous savez si je respecte la liberté de chacun : c'est pourquoi je ne vous l'ai jamais rappelée. J'attendais que vous me disiez : « Nous sommes délivrés. » J'attendais cela de votre bon sens : j'étais seulement surpris d'attendre si longtemps. Rien ne justifie vos lenteurs, quoique vous en sembliez croire...

Elle interrompit :

— Je ne cherche pas à les justifier.

M. Jaffé acheva son raisonnement :

— Entre la décision que nous avions prise.

l'échec de son opéra et la rechute de son ami, M. Lysel a vécu comme tout le monde, pendant plusieurs semaines. Vous n'aviez donc aucun motif d'atermoyer. J'entends, aucun motif extérieur... Votre faiblesse me surprend : vous avez passé le moment de la vie que le roman peut accap?.rer...

Elle interrompit encore :

— Vous me l'avez déjà dit ; mais le roman est de tous les âges.

— Non, répliqua-t-il plus sévèrement : il y a un âge où l'on appartient aux réalités !

Elle essaya de sourire, en redressant son visage si jeune sous la couronne des cheveux gris.

— Alors, il faut croire que je n'y suis pas encore...

M. Jaffé la regarda avec une surprise dont beaucoup de femmes se seraient offusquées jusque dans leur désespoir. Ses yeux s'arrondirent derrière les lunettes, sa figure prit une expression de candeur stupéfaite, dont l'accent contrastait avec la gravité du moment.

— Vous êtes, dit -il, au dernier point d'où l'on peut encore choisir Ub rement sa route : l'âge de votre fiUe, sinon le vôtre, vous en avertit. Vous n'avez pas eu le courage de vous expliquer avec M. Lysel avant son départ. C'est une faiblesse excusable. Son absence vous offre une occasion...

Elle acheva :

— ... d'être lâche, de frapper de loin I

Il ccrrigea :

— Je voulais dire : une occasion d'exécuter sans scène violente un plan sagement mûri, ou, si vous préférez, de porter un coup nécessaire, que la distance atténuera... Il n'y a aucune lâcheté à profiter d'un concours de circonstances qui nous sont favorables à tous, — si du moins vous êtes résolue. Pour moi, je le suis, ma chère amie...

Il s'arrêta deux secondes, pour assurer sa voix qui tremblait un peu :

— Oui, je suis résolu. Si vous refusez de rompre avec M. Lysel avant son retour, nous reprendrons chacun notre liberté. Nous la reprendrons ouvertement; comme nous pouvons le faire sans nous mentir l'un à l'autre, puisque nous nous étions liés à cet effet par un engagement que je vous rappelle...

A ces mots, il tira de sa poche le papier qu'ils avaient signé jadis en riant de la précaution, et le mit sous les yeux d'Irène. C'était une feuille jaunie, pliée en quatre, où M™® Jafïé reconnut son écriture de jeune fille, allongée, rapide, ferme, qui avait peu changé. Près de vingt années en avaient usé les plis : vingt années de vie commune où, de mois en mois, de jour en jour, la distance s'était élargie entre leurs deux âmes, où ils avaient marché côte à côte comme deux étrangers partis pour le même voyage, qui échangent quelques paroles aux relais, se prêtent un mutuel appui aux pas dif&ciles, jusqu'à ce qu'ils arrivent ensemble au carrefour où bifurquent leurs chemins...

— Je ne signerais certes pas ce papier aujourd'hui, dit M. Jaffé, non, certes, je ne le signerais pas : j'ai appris qu'il est des liens qu'il faut infrangibles. Mais c'est peut-être parce que nous l'avons signé que ces liens se sont relâchés entre nous : l'idée que nous nous faisons de nos devoirs nous aide à les remplir ou à nous en dégager ; celle que nous avons de nos droits est presque toujours excessive.

Il toussa légèrement, et reprit :

— Quoi qu'en pense votre générosité, l'heure est propice à ce suprême arrangement. L'absence de M. Lysel vous facilite la rupture, si c'est le parti que vous choisissez. Si, au contraire, vous repoussez ce parti, elle nous aiderait à dissoudre sans bruit notre ménage... Remarquez que je n'exclus pas cette seconde solution, tant je respecte votre liberté. Mais je n'en vois pas une troisième, et ne puis que vous laisser le choix...

Irène ne se fût jamais attendue à une telle injonction, qui, soulevant la poussière des années, la remit brusquement en face de sa jeunesse :

— C'est vous qui me rappelez cela ! s'écriat-elle. C'est vous qui exhumez ce papier ! Vous !... Pourtant, vous savez bien que je n'ai jamais songé à m'en servir 1...

— Je le sais, Irène, et je sais pourquoi. Bien des choses vous arrêtaient : l'estime où vous me tenez, la pitié, un peu d'affection, je veux croire... Votre fille, cela va: de soi... Peut-être aussi la recon-

naissance de M, Lysel, que j'ai reçu chez moi, son point d'honneur, le sentiment qu'il serait odieux... Peut-être encore une certaine crainte de l'opinion, dont on n'est jamais aussi détaché qu'on se le figure !... En signant cela, — il agita dédaigneusement la feuille jaunie, — nous avions cru nous élever très haut, au-dessus des préjugés, au-dessus des lois. Il paraît que leurs vieilles entraves sont solides, puisqu'elles nous ont retenus quand même, rivés l'un à l'autre malgré notre liberté d'esprit, plus fortes que votre passion et que ma fierté... Quelle leçon, ne trouvez- vous pas ?

Il redressa sa taille un peu voûtée, qui s'affaissait depuis un moment ; ses yeux brillèrent ; sa voix prit cet accent qui révèle une conviction lentement acquise, que rien ne saurait plus ébranler :

— Je ne parle pas pour vous seule, Irène, je parle aussi pour moi. Car moi aussi, j'ai manqué de courage. Plus d'une fois, j'ai pensé à briser notre chaîne. Je n'ai pas pu. J'ai craint le bruit, les troubles d'un divorce. J'avais peur de vieiUir seul. Voulez-vous tout savoir ? J'ai eu peur de perdre votre présence, et ce que vous me gardiez d'affection !... Et j'ai accepté, comme vous-même, cette espèce de compromis tacite et sans signature, dont la secrète hypocrisie a été plus forte que la franchise de notre absurde papier !... Soyons francs jusqu'au bout, maintenant : nous comptions sourdement sur le temps pour dénouer

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ce nœud qui nous étranglait... Nous étions trois : toutes sortes de chances pouvaient surgir... Et les années ont passé, et le temps, qui ne respecte rien, a respecté cette œuvre hybride, fruit de nos faiblesses et de nos silences !... Et moi, pour que je secoue enfin la paresse de ma volonté, il faut que je lise dans les yeux de notre fille l'ordre impérieux d'agir...

Il se leva, comme pour mieux résister à l'agitation qui colorait ses pomipiettes et donnait à sa voix grêle des vibrations inconnues ; debout devant sa femme, il continua :

— Oh ! vous m'entendez bien, ce n'est pas à son établissement que je pense : si peu que je connaisse le monde, je sais où s'arrêtent ses sévérités !.., Mais à présent qu'elle peut comprendre, et juger, je ne veux pas laisser sous ses yeux le mensonge de notre vie... Je ne veux pas cela !... A cette âme qui dépend de nous, nous devons toute la vérité, puisque nous n'avons pas d'autre loi, pas d'autre vertu, pas d'autre Dieu !... Si donc vous ne pouvez pas sacrifier ce que votre âge admet encore de passion, suivez votre cœur, en pleine lumière, jusqu'au bout ! Dites à Anne- Marie : « Je quitte ton père, que je n'aime plus, pour un autre homme, que j'aime, — que j'ai aimé toute ma vie... » Choisissez ce parti, si vous voulez... Vous le pouvez encore : usez de la liberté qui vous reste !... Choisissez !...

Il se tut, sans qu'Irène essayât de répondre. Il

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reprit son attitude habituelle, un peu timide, un peu effacée ; et il conclut, d'une voix plus basse, dont l'imperceptible tremblement trahissait seul son émotion réprimée :

— Quant à moi, ma résolution est prise : si M. Lysel, à son retour, reprend le chemin de la maison, je désire rester seul au foyer, avec ma fille.

A peine s'était-il un instant départi de la sérénité hautaine qui faisait partie de son être : soit qu'elle lui fût naturelle, ou qu'il l'eût acquise en poursuivant ces travaux de psychologie et d'histoire qui nous instruisent sur les ressorts secrets et les conséquences éloignées de nos actes. A cette heure, il semblait déjà l'avoir recouvrée ; il termina l'entretien par le mot qui revenait le plus souvent dans sa bouche :

— Vous réfléchirez !...

Réfléchir !... Toutes les réflexions d'Irène, et depuis longtemps, n'avaient-elles pas abouti au point même où son mari voulait la conduire? Pourtant elle se mit à recommencer le procès qu'elle croyait jugé. Que signifiait au juste l'étonnante générosité de M. Jaffé ? QueUe ironie mettait-il dans son soudain désintéressement ? Ah ! s'il avait, dix ans plus tôt, rappelé leur étrange contrat !... Mais, en s'y reportant à cette heure tardive, il devait le sentir comme eUe : rien ne déferait plus l'œuvre de la vie qui les avait rivés l'im à l'autre sans unir leurs cœurs, rien ne prévaudrait plus contre les forces gardiennes du

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foyer. Vis-à-vis de leur fille, de lui, d'elle-même, des juges anonymes qui guettent nos défaillances, avec ses cheveux déjà blanchis, à quelques années de l'âge où l'amour meurt avec la beauté, — à quoi lui servirait l'arrêt de justice qui la rendrait libre ? Quel usage ferait-elle de cette liberté, qui n'appelât le blâme, la honte, les railleries sur sa fille et sur elle, qui ne ravalât à ses propres yeux sa belle affection ? Les choses qui n'arrivent pas à leur heure ne devraient plus arriver : elles n'apportent que la vaine, la torturante reconstruction de ce qui aurait pu être, et n'a pas été...

Elle revint caresser les feuilles du palmier, du même geste doux, lent, amical. Comme s'il eût pu la comprendre, elle lui parlait :

— Trop tard !... Il est trop tard !... Trop tard pour le bonheur, trop tard pour l'amour triomphant !... Trop tard aussi pour la vérité, pour la seule, — celle où l'âme consent à l'action !... Du mensonge où j'ai vécu, je tomberai dans un autre mensonge. Si je jette mon masque, ce sera pour en mettre un autre sur mon visage, puisque je garde intact, au fond de moi, l'amour que mes lèvres renient. Mon geste change, et je suis la même. Je trompe les autres en me trompant : j'enfouis dans l'ombre l'objet de ma fierté. Je me cache de ma fille au heu de l'éclairer... Hélas ! et je connais la malheureuse idole à qui je vais immoler mon cœur : c'est celle dont l'aUiage est fait des conventions et des préjugés, de l'hypo-

crisie et de l'intérêt, celle qui impose son culte médiocre aux âmes basses, aux cœurs rampants ! Je le sais, et me prosterne quand même. Le sacrifice sera stérile comme tous ceux qu'on accomplit sans foi. Et c'est sans foi que je vais frapper la victime !...

Elle versa quelques larmes, les essuya, resta longtemps ainsi, hésitant devant cette résolution déjà prise, puis abandonnée, qu'il fallait reprendre. Plus elle la repoussait, plus elle la sentait nécessaire. Dans la révolte de son être", elle y pliait son âme. Et certes, ce n'était pas « réfléchir » : c'était suivre la pente que montrait le doigt du Destin, s'incliner à l'ordre des choses, rentrer dans cette harmonie où se fondent les dissonances de toutes les vies, passer sous le joug où s'humilient nos désirs impuissants, nos volontés faibles. Soit pour chercher l'apaisement dans un acte mécanique, soit pour laisser son esprit suivre sur l'Océan moins orageux qu'elle le steamer emportant celui qu'elle ne reverrait plus, elle reprit son canevas, ses soies, son aiguille. Ses doigts tremblaient : ils s'assurèrent. Son visage redevint tranquille. Son attention s'absorba dans les points menus qui dessinent lentement des feuilles ou des fleurs. Elle semblait la plus paisible des travailleuses, quand reparut Jenny, apportant une carte.

— Madame recevra-t-elle ?... J'ai dit que je ne savais pas si Madame...

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Irène avait à peine réprimé un geste d'humeur. Son visage s'éclaira en lisant sur la carte le nom de M™e Michel Teissier.

— Oui, certainement, je reçois !...

Entre les êtres qui ont traversé des émotions voisines ou souffert de maux à peu près pareils, il existe souvent une latente sympathie que le hasard d'une rencontre ou d'une parole peut rendre efficace. Qui n'a jamais rencontré, au bord des chemins de la vie, quelque inconnu dont il devine la détresse pour l'avoir éprouvée ? Qui n'a voulu porter à quelque blessé le baume d'une pitié renseignée par d'amères expériences ? et combien souvent de tels sentiments sont arrêtés dans leur essor par la prudence ou la méfiance, par la crainte de se tromper ou par celle de n'être pas compris ! ]y[me feissier n'échangeait avec Irène que des visites espacées, et la connaissait peu ; mais elle l'avait entendu quelquefois nommer en même temps que Lysel, dans ces conversations averties où la finesse des Parisiennes évente tous les secrets ; elle l'avait involontairement observée, le soir de Wallenrod, pendant que des regards curieux la cherchaient à côté du vaincu ; elle avait lu dans un journal du matin un « écho » mentionnant le départ de Lysel. C'est pourquoi elle venait, poussée par un de ces mouvements de cœur qui ne trompent pas. Elle venait, avec la douleur de sa vie d'amour et de déceptions, avec le regret de ses vaines audaces, avec son âme dévastée, puis

ennoblie, par le jeu cruel des expiations. Elle venait, incertaine de ce qu'elle dirait, pressentant en M°^® Jafïé une de ces fières natures qui n'ont aucun besoin de se répandre en confidences, sûre pourtant que sa visite serait salutaire. Pas un mot n'en révéla la vraie intention. Mais par delà les choses indifférentes dont causèrent les deux femmes, chacune entendit l'autre penser et souffrir. Quand elle se " leva pour partir, Blanche savait que le même orage, qui avait bouleversé sa jeunesse, grondait dans ce cœur si proche ; Irène, en la reconduisant, connaissait la blessure que voilait la sérénité du visage. Sur le seuil, la main dans la main, elles échangèrent un regard plus éloquent que les paroles. Celui d'Irène disait : « Vous n'êtes donc pas heureuse, vous non plus, après ce que vous avez fait pour lui, ce qu'il a fait pour vous !... f> — « Ne cherchez pas le bonheur, répondait celui de Blanche : la vie étant ce qu'elle est, vous ne pourriez ni le donner ni le recevoir. »

Et c'était peut-être à cette nouvelle amie autant qu'à elle-même que songeait Irène, quand ses yeux se mouillèrent encore en se posant sur le palmier, vert et tranquille dans son cache-pot enrubanné : dernier gage d'amour qui survivrait à l'immolation de l'amour...

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