LA LETTRE DE LYSEL
« Je crayonne ces lignes dans ma cabine, Irène. Les lirez- vous jamais ? Je ne les écris pas pour discuter votre lettre, ni pour m'en plaindre : à quoi bon ? L'on ne mesure les obstacles à son amour que lorsqu'il est affaibli : le vôtre doit l'être, puisqu'il capitule devant la vie ; le mien n'a rien perdu de sa force : il serait prêt à tout braver. J'écris pour rester auprès de vous, malgré vous, pour que vous sentiez ma pensée, dont vous ne voulez pas, dans les lieux inconnus où vous la fuyez, pour vous confier ma tristesse comme autrefois quand vous m'écoutiez, pour échapper à mon éternelle solitude : cette solitude d'où votre tendresse m'avait tiré, où votre volonté me replonge. Et je vous écris, après avoir erré jusqu'à la fin du jour parmi les passagers.
« Sont-ils réels ? Je ne sais pas. Il me semble qu'il n'y a que des fantômes autour de moi, comme si la vie s'était retirée de tous les êtres depuis qu'il n'y a plus d'amour dans votre cœur !
« Au moment où la rive américaine achevait
de s'effacer à l'horizon des flots apaisés, je me suis entendu appeler par mon nom :
« — Monsieur Lysel, me reconnaissez- vous ?
« C'était une jeune fille. Je ne me souvenais pas de l'avoir jamais vue. Elle me dit qu'elle s'appelait Maud Weddinghouse, et m'avait rencontré à Baltimore, dans une maison luxueuse, hospitalière aux artistes. Elle est très joHe. Ses beaux yeux ajoutaient : « Comment peut-on m'oublier ?» Il paraît que, ce soir-là, j'avais joué ma chère sonate de Biber. Je ne m'en souvenais pas davantage. Elle voulut me présenter à sa famille. Je me laissai faire. Ils sont là toute une tribu, qui se rend gaiement en Europe : mère, oncle, sœurs, frères, cousins, je ne sais combien. Ils rient, babillent, gazouillent, plaisantent et jouent, entre eux ou avec des compatriotes, plus folâtres que ces marsouins qui suivent parfois les vaisseaux. L'oncle, le colonel Fryar, est un ancien aide de camp du général Lee. Il a une jeune femme très belle, très gâtée, élégante, indolente, langoureuse comme une créole. (Elle est de la Nouvelle-Orléans.) Ils m'ont assis à leur table, entre elle et miss Maud. Je n'ai pas entendu la moitié de ce qu'on me disait. Je répondais à peine. Ils ont dû me trouver sauvage et grossier. Pourtant, après le dîner, on m'a conduit dans le salon du colonel, où l'on m'a présenté des albums. Le coup de l'autographe. Les tiraillements de ma main, pendant que je m'exécutais, m'ont alors rappelé une chose qui me tourmentait avant votre
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lettre, et que vous ne savez pas encore : j'ai la crampe, Irène, je ne suis peut-être plus qu'un infirme ; peut-être mes doigts ne courront-ils plus jamais sur les cordes ; peut-être n'éveillerai-je plus les âmes de mon Guamerius et de mon Montagnana ; peut-être vais-je perdre ma voix au moment où je vais cesser d'entendre la vôtre...
« Maintenant, je suis seul, j 'ai quitté ces étrangers. Les retrouverai-je demain ? Ou seront-ils fondus dans le brouillard qui montait ce soir de l'Océan ?...»
« C'est comme je vous le disais hier, Irène ! Sans vous, le monde est une lanterne magique, que le montreur a oublié d'éclairer. Aucune forme ne se dessine : à peine si l'on distingue des taches fantomatiques sur ce fond obscur. Ce qui est se confond avec ce qui n'est pas. Est-ce que je vis encore, parmi tant de spectres? Est-ce que je suis sûr de mon être ? Comment puis-je aller, venir, causer, avec l'idée que je ne vous verrai plus? Car, quoi que vous disiez à la fin de votre lettre, je ne vous verrai plus. Je ne pourrai jamais avoir pour vous les yeux que vous voulez; et si vous avez désormais pour moi ceux que vous dites, j'aime mieux n'en plus rencontrer le regard. Alors, laissez-moi végéter parmi ces fantômes !
«A la fin de la matinée Maud est venue me tenir compagnie, sur le pont, pendant que je regardais la mer. Elle a une belle voix émouvante. Elle sait dire de jolies paroles. La plupart de ses com-
pagnes de route sont déjà malades, le roulis étant assez fort. Elle résiste. Elle m'a expliqué qu'on résiste à tous les maux par la volonté. Voilà qui vous conviendrait, n'est-ce pas ? Elle soutient aussi que le mal n'existe pas, ou que du moins on peut toujours le changer en bien, moyennant un léger effort. C'est une théorie américaine. On l'appelle la mind-cure. Miss Maud est une fervente de la mind-cure. Elle lit de gros livres qui en rapportent les miracles : on guérit des paralytiques et des ivrognes, on transforme la tristesse en joie, le désespoir en sérénité, on se délivre de ses maladies, de ses soucis, de ses chagrins.
<i — Mais vous, mademoiselle, lui ai- je dit, vous n'avez certainement jamais eu besoin de la mind-cure : vous ignorez les maux qu'elle supprime. C'est peut-être pour cela que vous croyez tant à son efficacité.
« Elle a un peu rougi, et m'a répondu :
« — Tout le monde a de petits malheurs, de petits malaises : je crois à la mind-cure dans les grandes choses, parce que je l'ai éprouvée dans les petites. Et puis, tout le monde aussi rencontre des gens qui ont besoin d'un secours en esprit. Alors, c'est pour eux qu'on agit : on sent leur mal, on leur donne la force d'y résister.
« Elle a dû me trouver l'air sceptique ; elle a ajouté, en me regardant de ses beaux yeux limpides :
« — Si vous étiez malade, par exemple, ou si
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vous aviez un grand chagrin, je crois que je pourrais beaucoup pour vous.
« — Comment cela ?
« — Rien qu'en vous persuadant qu'il faut accepter ce qui est, sans se tourmenter, parce que tout est bien !
« N'est-ce pas à peu près ce que vous me dites, Irène ? Vous aussi, vous voulez qu'on s'incline à sa destinée. Miss Maud ne me convaincra pas davantage ! Elle semblait attendre une confidence. Je ne lui en ai fait aucune. Qu'est-ce que cette enfant, avec son âme d'aurore, peut savoir de mon couchant ? Qu'est-ce que son petit cœur innocent peut deviner des orages du mien ? Aucun des lourds problèmes que vous avez cru résoudre, en me disant adieu, n'existe pour elle. C'est une petite chose candide, l'ombre d'une fleur qui glisse sur mon ch agrin.
« Sa jeune tante, M™^ Fryar, est bien différente. Pendant que le colonel, dont la grosse figure est toujours congestionnée, avale des cocktails ou joue au poker, elle traîne à sa suite un cortège de soupirants. Quand elle traverse le pont, tous les hommes se retournent : on devine que leur gorge se sèche rien que de rencontrer le regard de ses yeux, qu'elle le sait et qu'elle en est fière ! A la fin de l'après-midi, elle a quitté sa cour pour venir se balancer dans un rocking-chair à côté du mien. Jamais elle ne s'est préoccupée de l'action de l'âme sur le corps, celle-là ! Elle
ne pense à soulager les maux de personne : je suis sûre qu'elle ne connaît d'autre sentiment que l'orgueil de sa beauté, et le besoin continuel d'en exercei; la puissance. Sa volonté doit être un faucon bien dressé, qui fond sur sa proie dès qu'il y voit clair. Elle parle peu. Elle ne dit que des choses insignifiantes. Elle les dit d'une voix impérieuse, irrésistible, qui s'adresse à l'instinct. Ses gestes sèment le désir ; ses attitudes, ses regards, ses sourires l'enveloppent de volupté. Elle est restée près d'une heure avec moi. Comme je ne disais rien, elle parla plus que d'habitude. Elle parla même beaucoup. Mon indifférence l'étonnait. A la fin, elle m'a lancé de sa voix de commandement :
« — Vous jouerez, ce soir, n'est-ce pas?... Pour moi?
« Son indiscrétion m'a tout à coup rappelé mon autre tourment, cette crampe dont la terreur me poursuivrait toujours, si je pouvais penser à autre chose qu'à votre lettre, Irène ! Aussi lui ai- je répondu, sans ménagement :
« — Non, madame, je ne fais pas de musique entre mes concerts !
« EUe s'est levée comme une impératrice à qui son chambellan manquerait de respect, et m'a foudroyé des yeux en s'éloignant. C'est une créature violente, tenace, dominatrice, exigeante et perfide, Aphrodite, Astarté, Vénus Verticordia. Mais pas plus que les autres, elle ne peut rien sur moi !... &
«J'ai passé deux jours dans ma cabine, fuyant
ces gens trop bruyants pour ma tristesse ; je me suis mis à lire le livre de M. Jaffé. Vous savez que je ne suis guère philosophe, commet vous dites ; aussi aurais-je eu beaucoup de peine à fixer mon attention sur ces longues pages, sans l'intérêt direct qu'elles ont pour moi. Je comprends pourquoi vous m'en recommandiez la lecture ! Fatigué par ma tournée, je n'avais fait qu'y jeter les yeux. Si je l'avais commencé avant votre lettre, je n'aurais peut-être pas été au delà de la préface ; tandis que je l'ai lu jusqu'au bout...
« Ce sont vos idées dont il s'est emparé, Irène ! A moins qu'il ne vous ait inculqué les siennes... Vous êtes très près de lui, très loin de moi. Comment ce déplacement s'est-il accompli sans que je m'en aperçoive ? Depuis deux ou trois ans, je vous voyais changer sur beaucoup de points ; je ne comprenais pas tout le sens de ce travail intérieur, comme j'ignorais ce qui se passait dans l'esprit de M. Jaffé. Je l'ai toujours tenu pour un homme terriblement logique, — la logique incamée. Je l'aurais cru incapable de se contredire : or, son nouvel ouvrage est en contradiction flagrante avec les précédents. Pendant toute sa carrière, il a été le champion de ce qu'il appelle encore les « droits de la personnalité humaine ». J'abondais dans son sens. Vous aussi. Peut-être ses écrits ont-ils contribué à fixer l'idée que nous avions, vous et moi, de ces droits de la person-
nalité, et qu'ils ont ainsi, dans une certaine mesure, conditionné notre vie. Voici que, dans son effort actuel pour les concilier avec ceux de la « collectivité », — oh ! comme je déteste le mot et la chose ! — il les immole entièrement. En vain se débat-il pour paraître d'accord avec luimême : l'individu, — son idole d'autrefois, — s'anéantit dans sa divinité nouvelle : l'ensemble, l'espèce, la race. On n'existe, à l'en croire, que pour r « organisme social » ; s'il défend la famille (dont il voulait jadis réduire l'autorité), c'est parce qu'elle est, comme le soutiennent certains qu'il a combattus jadis et dont il se réclame aujourd'hui, la « cellule constitutive » de cet « organisme ». Dieu ! que ces métaphores m'agacent ! De combien d'idées fausses elles sont le véhicule ! J'ai récemment senti frissonner mon âme nationale, en revoyant le drapeau polonais : c'est que l'amour de la patrie est encore de l'amour. Mais qu'est-ce que cet « organisme social » auquel il faut se dévouer ? Je n'en sais rien, Irène, ni vous, ni lui, ni personne. Je soupçonne que c'est un mot, rien de plus, un de ces mots creux qui servent à exprimer les conceptions incohérentes et passagères dont peu d'années font justice.
« Dans cet ordre d'idées, où vous suivez l'auteur, vous devez admirer le chapitre sur la famille et le devoir social. Moi, je le trouve absurde, à cause de ce paragraphe où la passion est décrite comme une force « centrifuge » qu'il importe de
réprimer, « dans l'intérêt commun ». — « Comme l'ivrognerie ! » est-il dit aussi. Vous approuvez la comparaison ? Alors vous devez approuver encore l'apologie de la « morale traditionnelle ». Il me semble que, dans sa Théorie des Révolutions, si je ne me trompe, M. Jaffé démontrait que toutes les prescriptions de cette morale reposent sur les intérêts matériels les plus bas, quand ce n'est pas sur les intérêts possessifs les plus féroces. Pourquoi sont-elles devenues tout à coup « la sauvegarde de la dignité humaine » ? Pourquoi, sinon parce que M. Antonin Jaffé veut résilier une sorte de contrat, que ses précédentes doctrines avaient sanctionné ? « C'est pour cette même raison que l'espèce, la race, l'ensemble, sont institués en une manière de religion, en une divinité tyrannique et insatiable. Nous avons fait assez de sacrifices à cette divinité-là pour nous croire en règle avec elle ! L'espèce, la race, l'ensemble ! Vous demandezvous, Irène, ce que représentent ces termes abstraits ? Des riens, des fantômes, des ombres pareilles à celles des voyageurs et des matelots qui glissent sur le pont pendant que je vous écris ; des millions de petites ombres falotes, inconnues, indifférentes, fluides ; des ombres qui disparaissent après leurs « trois petits tours », comme dans la chanson enfantine. Dans l'étemelle fluctuation de leur néant, il n'y a qu'une seule vérité : c'est qu'elles s'unissent selon les lois de l'amour, qui seules sont inscrites dans le Code de la nature
et seules sont étemelles. C'est ma vérité : ce n'est plus la vôtre. Je ne désespère pas de vous y ramener. Ce fut longtemps celle de M. Jaffé. Il la renie. Que diront de cette palinodie ceux qui se sont nourris et leurrés de ses anciens livres ? »
« Je suis remonté sur le pont. La foule des passagers s'est éclaircie : beaucoup, malades, restent dans leurs cabines, comme moi pendant ces deux jours. Au lunch, il n'y avait autour de notre grande table que le colonel, sa femme, miss Maud, et deux des jeunes gens. Pendant que nous prenions le café, notre capitaine s'est approché. Un gentleman que je ne connais pas me l'a présenté le plus correctement du monde ; et il m'a prié de jouer, le soir, au profit de la caisse de secours des matelots. Miss Maud a appuyé sa requête :
« — Ce sera un tel plaisir pour nous, de vous entendre encore une fois !
« M™^ Fryar a répondu à ma place, en me jetant un mauvais regard :
« — Malheureusement, M. Lysel ne fait pas de musique entre ses concerts.
« Il m'a bien fallu avouer mon mal, quelque humilié que j'en fusse. Personne n'a rien dit : peut-être parce que les Américains ne parlent pas de leurs affaires de santé, ou parce qu'on a cru que je donnais un prétexte. Le capitaine s'est éloigné sans insister ; je suis resté, très piteux.
au milieu des dîneurs, qui parlaient poliment d'autre chose. Plus tard, vers le soir, comme je me retrouvais seul avec miss Maud, elle m'offrit de me guérir par sa méthode,
« — Il faut la foi, lui dis-je : je ne l'ai pas.
« — J'en aurai pour deux, fut sa réspone.
« Elle m'expliqua son traitement : elle resterait auprès de moi, tranquille, sans parler, en invoquant contre mon mal les forces inconscientes qui sont en nous, pour notre préservation et notre conservation. Et elle me montra là-dessus un gros livre de William James sur l'Expérience religieuse, où je crois qu'elle a puisé presque toutes ses théories. — Peu à peu, me dit-elle à peu près, ces forces triompheront ; votre volonté, restaurée par elles, chassera la douleur ; vous cesserez de souffrir, ou de penser à votre mal, et vous retrouverez l'usage de votre main ! — Elle était bien jolie en parlant ainsi, la gentille petite prêcheuse ! Pourtant, je n'ai pas accepté. Mon refus manquait de galanterie, ne trouvez-vous pas ? Une Française s'en serait offensée. Elle m'a dit gravement :
« — Eh bien ! j'essaierai de vous guérir sans votre aide, même quand je ne vous verrai plus !
« A ce moment, j 'ai pensé à mon autre mal, le plus douloureux, celui que vous m'avez fait, qu'elle ignore et ne pourrait comprendre. Le soleil tombait à l'horizon, derrière nous, dans une mer agitée, qu'il incendiait. Une fois de plus,
je me suis rappelé notre soirée d'Umspunnen, cette soirée qui me hante comme si le signe de ma destinée s'était alors dessiné sur les glaciers de la Jungfrau ; je lui ai dit :
« — Pouvez- vous empêcher la lumière de mourir, comme elle va mourir tout à l'heure ? Pouvez-vous empêcher l'ombre nocturne de s'étendre sur la mer?
« Elle a réfléchi un instant, et m'a répondu : « — On ne peut arrêter ni la nuit ni la mort ; mais on doit croire qu'elles sont toutes deux belles et reposantes, qu'elles viennent quand il le faut, que nous devons les aimer comme on aime la lumière et la vie, en bénissant Celui qui nous les envoie.
"!*% « Et je n'ai pas pu lui dire ce que je pensais : que j'entrerais sans regret dans l'ombre de la mort, mais que je ne puis sans défailHr de tristesse renoncer à la seule lumière qui réchauffe mon crépuscule... »
« J'ai reçu votre lettre, Irène. Je la sais par cœur. Malgré cela, j'y découvre toujours des choses nouvelles. Vous dites que vous auriez mieux aimé que la mort se chargeât de nous séparer, puisque la séparation devenait nécessaire. Vous ne me convaincrez jamais de cette nécessité, je vous le répète ! En revanche, je crois avec vous que cette tâche méchante n'appartenait qu'à la mort. Vous vous êtes manqué à vous-
même en l'usurpant. Il y a des choses qu'on ne doit pas demander à la vie, ie vous l'accorde : ainsi en était-il du bonheur complet que nous n'avons jamais réalisé. Mais il y a aussi des nœuds que la mort seule peut trancher, — et le nôtre était de ceux-là. Nous devions attendre son appel. Il serait venu : elle frappe plus souvent trop tôt que trop tard. Elle nous aurait fait grâce quelque temps encore ; peut-être aurait-elle choisi l'heure la moins cruelle, ou nous eût-elle emportés ensemble, comme il arrive, dit-on, quelquefois. Mais il ne fallait pas toucher nous-mêmes à notre destinée, il fallait la laisser s'accomplir en dehors de notre volonté. Dans toute votre lettre, Irène, il n'y a que cette seule phrase que je veuille retenir. Je l'interprète ainsi : jusqu'à la mort, malgré la vie... »
« Comme on doit atterrir au petit jour, on s'est dit adieu ce soir, entre passagers. Je crois qu'à ce moment, nous nous sommes tous aperçus que nous n'étions vraiment que des inconnus, impénétrables les uns aux autres. La bonne Maud m'a souri avec un peu de mélancolie et m'a dit :
« — Tâchez d'avoir un tout petit grain de foi : vous verrez qu'en pensant à vous, je vous ferai du bien.
« — Et puis, au dernier moment :
« — A Paris, nous descendons à l'hôtel X..., maman et moi. C'est un hôtel très américain.
Venez nous voir, vous croirez que c'est encore l'Amérique !
« M"^^ Fryar, quand j'ai pris congé d'elle, a planté son regard dans le mien, et m'a dit :
« — Moi, je suis au Grand-Hôtel, Je compte sur vous.
« Il me semble que ces deux femmes représentent tout ce qu'un homme peut attendre de la femme : l'une promet la paix d'un heureux foyer où la fuite des jours est tranquille, l'autre offre l'orage et la volupté. A les voir si rapprochées, et si différentes, on pense que la vie est riche infiniment, qu'aucune douleur ne saurait la briser, qu'elle répand sur nous, comme une urne intarissable, des promesses et des désirs qui se renouvellent aussi longtemps que nous pouvons nous prêter à ses métamorphoses. Peut-être aurais-je pu choisir entre les deux : mes rebuffades ont impressionné M™^ Fryar, et j'attire cette bonne petite âme de Maud par le chagrin qu'elle pressent en moi. Peut-être vous-même m'auriez-vous engagé à choisir. J'ai seulement pensé que, demain, ces deux passantes vont s'évanouir comme les autres dans le crépuscule du matin, d'un matin gris, d'un matin triste, — du matin qui aurait pu être celui du jour radieux où je vous eusse revue...
« Vous seule êtes vraie, Irène, et je tends en vain les mains vers vous ! »
« Je poursuis cette longue lettre, Irène, sans
savoir si je vous l'enverrai. Les figures de la traversée se sont dispersées en touchant la côte d'Europe : les unes à Southampton, d'autres au Havre, d'autres à la gare de l'Ouest, où j'en ai vu glisser deux ou trois dans l'entassement des bagages. Maintenant, je retrouve des visages mieux connus dont plusieurs m'étaient familiers, autrefois.
« J'ai revu Louise : ma tristesse et mes devoirs d'amitié s'accordaient à me conduire d'abord auprès d'elle. Ce n'est pas sans peine que je l'ai découverte : elle n'a plus ni son appartement ni son nom. Elle n'a plus rien, elle existe à peine. Le pauvre Hugo, dans son ignorance des gens et des choses, a négligé de prendre aucune disposition pour lui assurer l'avenir. Aussitôt sa dernière tâche remplie, elle a été chassée par des héritiers inconnus, accourus du fond de l'Alsace pour rafler l'argent, les meubles, les bibelots, les papiers. Ils ont couronné leur œuvre en lui faisant défense, par exploit d'huissier, de porter le nom de celui qui l'aimait tant ! Tout cela, au nom de ces lois dont M. Jaffé se plaît maintenant à démontrer la sagesse. Elle s'est alors trouvée à la rue : les associations mutuelles, dont Hugo fut membre, ne pouvaient rien pour elle, parce qu'elle n'est pas « la veuve ». Elle a partagé toute l'existence du vieux maître, elle l'a remplie, elle s'est donnée jusqu'à l'âme, elle s'est épuisée à son chevet pendant sa longue maladie, elle lui a fermé les yeux. N'importe !
L'état civil n'ayant pas inscrit leur union sur ses registres sacrés, elle n'est qu'une « concubine », et voit se dresser contre elle, avec la paperasserie qui représente l'ordre social, les règlements qui le soutiennent, les groupements qui le corrigent ou le complètent, tout son outillage, tous ses appareils, tous ses organes. Une fois de plus, je me suis indigné contre l'hypocrisie de ces institutions, où le mensonge des formes et des apparences prime la vérité des sentiments et des faits. Et puis, j'ai pensé que vous n'auriez point partagé ma colère : vous les avez acceptées, vous vous inclinez devant elles, vous nous sacrifiez tous les deux à leurs exigences. Pendant qu'elles passent entre nous comme une lame froide pour nous séparer, vous dites peut-être : « C'est justice ! » Et vous appelez cela les leçons de la vie !... Ah ! la vie m'apprend autre chose, Irène ! Elle m'apprend la révolte : si je forme un dernier vœu, c'est celui de la braver. Il eût été si facile de lui résister, à nous deux !... »
« Je me suis arrêté hier sur un thème qui m'aurait conduit à de vaines plaintes...
« Ma seconde visite fut pour mon médecin. Il ne veut pas d'électricité, lui : des massages, des frictions, des douches. Mais il est d'accord avec l'autre pour exiger le repos complet. A peine me permet-il d'écrire un peu. Il me défend de jouer. Il m'a surtout défendu de penser à mon mal... A quoi donc veut-il que je pense?... Je ne pouvais
lui dire : « Si je ne pense pas à ce mal-là, cher « monsieur, qu'on peut combattre, que vous croyez « guérissable, — je penserai à l'autre, toujours, à « celui qui échappe à votre diagnostic, et à votre « thérapeutique, et qui est plus terrible, et qu'au- « cun médecin ne saurait attaquer... » Et si j'avais ainsi parlé, cet homme eût été fort surpris.
« En rentrant chez moi, j'ai regardé mes violons, ces vieux amis, — ces derniers amis qui m'ont tant de fois consolé et ne chanteront peutêtre jamais plus sous mon archet : mon cher Giuseppe del Gesù, avec sa belle volute ouvragée qui me fait toujours penser à des ornements de Bemin ; mon Montagnana, dont vous aimiez le son puissant, qui a été mon fidèle compagnon de voyage ; mon Maggini, plus sévère, qui convenait si bien aux grands morceaux du vieux Jean-Sébastien. C'est si affreusement triste, Irène, tout ce qui finit ! Ce moment où la vie se désagrège, où l'on voit disparaître ses amis, où l'on sent mourir des morceaux de soi-même, ses nerfs, ses muscles, son cerveau, où les forces diminuent, où le cœur m-ême ne bat plus avec la même vigueur ! De quelle triple cuirasse d'indifférence il faut être ceint, pour pouvoir vieilUr I Et c'est ce crépuscule, c'est ce moment où tout s'assombrit que vous choisissez pour m'abandonner!...»
« Vous m'avez défendu de chercher à vous rejoindre. C'est bien, Irène, je reste ici. J'ai voulu
du moins savoir où vous êtes : serait-ce vous désobéir ? Je suis donc allé chez votre mère, qui revient de Nice ou de Monte Carlo. Il n'y a jamais eu beaucoup de sympathie entre elle et moi. Mais à qui m'adresser ? Elle est un peu malade, et ne sort pas : un rhume. Rien de grave, je pense. Elle a paru fort surprise que j'ignore votre résidence. « Vous ne savez donc pas où ils sont, Lysel ? » J'ai lu dans ses yeux cette pensée : « Ce grand amour finit comme les autres!» Et j'ai deviné* qu'elle pensait cela avec une satisfaction malicieuse. Nous l'avons beaucoup étonnée, parce qu'elle n'avait jamais conçu un attachement comme le nôtre ; son étonnement cesse ; elle se réjouit de nous voir rentrer dans la loi commune. Du reste, elle ne s'est pas fait prier pour me renseigner, et m'a dit qu'elle vous croyait à Ra venue. Il est vrai qu'elle a aussitôt ajouté : « Je n'en suis pas sûre, je ne garantis rien, il y a plusieurs jours que je suis sans nouvelles. » Si bien qu'en la quittant, je la soupçonnais de m'avoir donné un faux renseignement, dans l'idée que vous m'aviez « lâché », — comme elle doit se dire, — et que j'allais vous poursuivre et vous obséder. Et voici que je reçois ces fleurs, qui viennent de vous, et confirment ce qu'elle m'a dit ! Qui m'enverrait des fleurs, sinon vous ? Et je les reconnais bien, celles-là : ce sont les petites orchidées sauvages qui poussent dans la pinède. Vous les avez cueilhes sous les vieux pins solen-
nels, dans ce magnifique paysage que je me souviens de vous avoir vanté. Que veut dire cet envoi ?...
« Ce n'est pas la première fois que vous empruntez ainsi, pour me parler, le langage des choses. Vous rappelez-vous, pendant mon premier voyage d'Amérique, cette boucle de cheveux que vous m'avez envoyée sans y joindre un seul mot? Nous étions séparés comme aujourd'hui, — à ceci près que nous étions d'accord pour trouver la séparation nécessaire, et qu'en comptant sur elle pour régler notre cœur, nous sentions bien qu'elle ne mettait entre nous que l'Océan. Pourtant, j'étais inquiet, des chimères m'assaillaient, je voulais savoir ce qui se passait en vous. Je rompis alors notre vœu de discrétion : je vous écrivis avec plus d'abandon, je vous dis mon tourment. Cette boucle de cheveux fut la réponse. Elle est là, je la regarde, je la baise, je lui demande ce qu'il faut penser de ces fleurs, si leur message est le même que celui qu'elle m'apporta jadis. C'est que je ne suis plus sûr de comprendre : les années ont passé, vous n'êtes pas tout à fait la même, votre volonté à mis entre nous quelque chose de plus que l'espace.
« Connaissez-vous la belle légende de la pinède, Irène ? C'est un conte de Boccace. Le marquis Asmadei me l'a conté autrefois. Asmadei est un charmant Ravennate que vous voyez certaine-
ment, s'il est en ce moment dans son beau vieux palais : sa maison est hospitalière, et il est un guide incomparable. Nous nous promenions sous les pins augustes, dans se sublime décor de tristesse, de poésie et de majesté. Voici l'histoire en deux mots : le fantôme d'un chevalier brun poursuit celui d'une belle jeune fille, qu'il éventre, lacère, livre à ses chiens, et qui ressuscite pour recommencer éternellement ; il s'était suicidé pour elle ; au heu de l'aimer, l'indifférente s'était réjouie de sa perte ; c'est pourquoi la justice divine l'a livrée à sa vengeance. Asmadei est un fantaisiste pittoresque et audacieux. Je me rappelle qu'il me répéta plusieurs fois une phrase du texte, qui signifie que la pauvre fille avait cru bien faire en désespérant ce malheureux par sa cruauté, et qu'en conséquence, elle ne s'était ni repentie, ni confessée de ce crime. En sorte, concluait Asmadei, qu'elle expiait ainsi une erreur où l'avait poussée la fausse morale du monde. Et j'entends encore la voix ironique de mon compagnon répéter : « La morale, cher monsieur, la morale ! Vous voyez, « c'est pour avoir trop écouté la morale qu'elle « est déchirée par les deux mâtins ; tandis que si « elle avait écouté l'amour... Ah ! cher monsieur, « vous qui êtes jeune, écoutez toujours l'amour... » « Peut-être Asmadei vous a-t-il raconté cette belle légende? Et j'imagine qu'il vous en a de même montré la leçon : il est de ces hommes qui osent tout penser, tout dire, qui sont très profonds
sur un ton léger. L'avez-vous comprise, Irène ? En avez-vous senti l'éternelle vérité, — tellement plus humaine que celle qui vous attire vers le renoncement et l'oubli ? Est-ce parce que vous l'avez sentie que vous m'avez envoyé ces fleurs, — cueillies aux lieux mêmes où coula le sang de cette cruelle ?... Ces fleurs silencieuses m'appellent-elles auprès de vous ? ou ne sont-elles qu'une parcelle de votre pensée que vous m'envoyez comme une aumône?... Je veux le savoir, hélas ! et je ne peux pas lire dans votre âme !... Ces pages, que j'hésitais à vous envoyer, vont partir : elles vous diront qu'on n'arrache pas un amour qui ne veut pas mourir. Je vous les adresse ici, chez vous. Elles suivront. Vous me répondrez. Vous voyez que je suis le même. Je le resterai toujours. Voulez- vous être seule à changer ? »
A peine sa lettre partie, Lysel reçut ce télégramme, de Jaffé :
« Madame Jaffé, gravement malade, désire vous voir. Venez à Ravenne, casa Baronio, via Romolo Gesso. &
Avant de prendre l'express du soir, il put encore courir chez M™^ Storm : elle était plus souffrante, ne savait rien, ne songeait pas à partir.