‹ L'ombre s'étend sur la montagneChapitre 12 sur 15 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

DANS LA PINEDE

DANS ces conflits intimes où la passion se heurte à des forces qui la contrarient, la compriment ou l'exaspèrent, en déchaînent les fureurs ou l'endiguent comme un torrent vaincu, il arrive qu'une âme s'efforce en vain de terminer la lutte, se délivre de ses chaînes par un acte de sa volonté et demeure attachée à leurs tronçons, esclave avec les apparences de la liberté, appartenant tout entière à l'amour qu'elle a cru détruire, et perdant toute sa force pour avoir dominé sa faiblesse. Cet état se trouvait être celui de M"^^ Jaffé. Son énergie avait exécuté l'acte de la déUvrance : son cœur fidèle ne parvenait pas à se dégager. Pendant tout l'hiver, elle avait remis de jour en jour l'accomplissement de la décision prise ou subie au lendemain du départ de Lysel. Tantôt elle cherchait à y préparer son ami par le ton de ses lettres, tantôt par le silence. Chaque fois qu'elle prenait la plume à son intention, elle se demandait avec l'angoisse d'une condamnée : « Est-ce aujourd'hui que je parlerai, ou puis-je attendre encore ? » Elle attendait, par crainte d'être cruelle, en se reprochant

d'être lâche. Et, toute à cette obsession, elle suivait de ville en ville sa fille et son mari, grave, douce et retenue, pareille d'aspect à ce qu'elle était toujours, si différente dans son cœur qu'elle se reconnaissait à peine. A côté d'elle, M. Jaffé, l'esprit alerte, toujours maître de soi, ne semblait avoir d'autre souci que d'expliquer à Anne-Marie les merveilles que déroulait leur voyage : ce voyage qui, pensait-il, résoudrait pacifiquement les problèmes de leur vie. Quant à la jeune fille, si jamais elle avait eu quelque vrai pressentiment de ces problèmes, elle les croyait sans doute résolus déjà par le seul départ : et, écartant toute idée importune, elle s'ouvrait avec ardeur aux révélations du monde enchanté de l'art et de l'histoire. Ni l'un ni l'autre ne soupçonnait l'agonie que leur tranquillité de cœur ne pouvait sonder ni pressentir. Auprès d'eux, Irène restait donc seule, plus seule que si elle avait erré sans aucun compagnon à travers les magnificences qui défilaient sous ses yeux distraits. Ils l'écartaient sans y songer. Avec ime impitoyable candeur, ils parlaient d'eux-mêmes en disant nous, sans s'apercevoir qu'ils l'isolaient ainsi toujours davantage. Anne-Marie disait, par exemple :

— Maman, nous allons demain au musée ; viendras-^M avec nous ?

Irène usait d'un langage correspondant :

— Je reste à l'hôtel, cet après-midi ; avez-yoMS des projets ?..,

Un jour, Anne-Marie s'écria étourdiment :

— Oh ! maman, nous avons tant de plaisir, et toi, tu as presque l'air de t'ennuyer !...

De même c'était à sa fille que M. Jaffé communiquait quelques-uns des nombreux articles qu'il recevait sur son livre, quand il n'en gardait pas l'impression pour soi seul. On le discutait avec la violence que soulèvent les œuvres sincères, dans les temps agités. Les libres penseurs traitaient l'auteur d'apostat, parce qu'il rompait avec leurs partis pris et se dégageait de leur tyrannie ; les conservateurs le saluaient comme une recrue inespérée, parce qu'il soutenait quelques-uns des points de leur programme ; un journal annonça sa conversion imminente ; un autre affirma qu'il allait à Rome demander la bénédiction du Pape. Il lisait ces choses sans étonnement ni colère, un peu ému pourtant de voir ce que l'intérêt, la discorde, la haine civile, l'intolérance et le fanatisme découvrent dans le simple travail d'un chercheur désintéressé.

— Poursuivre la vérité par ces jours de troubles, disait-il, c'est vouloir pêcher des perles dans la tempête. Heureux les esprits simplistes qui ne perçoivent que deux couleurs dans l'arc-en-ciel, et jurent que tout ce qui n'est pas de l'une est de l'autre ! Ils se trompent toujours dans leur jugement : mais ils ne s'aperçoivent jamais qu'ils se sont trompés...

Des semaines passèrent ainsi, sans une allusion

au vrai but du voyage. M. Jafïé en avait arrêté dans son esprit la durée à trois mois : un délai que sa modération estimait suffisant pour préparer la guérison. Comme ce terme approchait, il proposa discrètement à sa femme de fixer le moment du retour. Irène parut aussi surprise que si elle n'avait jamais songé à cette éventualité :

— Déjà ! s'écria-t-elle... Déjà !... Pourquoi sitôt ?... Non, non, restons encore !

Ils étaient alors à Sienne, depuis une semaine.

— Ici ? fit M. Jaffé, d'autant plus surpris qu'Irène ne semblait s'intéresser à rien.

— Ici, ailleurs, où vous voudrez !... Tout ce que je vous demande, c'est de prolonger le plus possible... Je vous en prie, ne rentrons pas à Paris avant l'automne !

Au premiier mot, elle s'était troublée ; sa voix trahit sa crainte. Son mari posa sur elle, un instant, un regard qui la sondait. Comprenant que la blessure gardait son venin, il dit avec plus de douceur :

— Nous ferons ce qu'il vous plaira de faire...

Ce fut quelques jours plus tard qu'Irène écrivit sa lettre d'Assise, après avoir longtemps pleuré dans l'église obscure où les vieux maîtres ont caché leurs chefs-d'œuvre. La lettre partie, elle n'éprouva pas le soulagement que les chirurgiens promettent à leurs malades après l'opération. Au contraire, elle souffrit de son sacrifice, comme

on souffre, dit-on, d'un membre amputé. L'action qui, la veille, lui semblait généreuse, lui parut au lendemain lâche et pusillanime. Elle s'accusa de trahison. Elle se reprocha d'avoir frappé de loin. Elle se représenta la stupeur de Lysel, confiant aux promesses de leur dernière promenade, sûr de la retrouver fidèle. Elle sentit repousser dans son propre cœur les vivaces racines de l'amour mal arraché. Elle espéra que sa lettre se perdrait dans le long trajet. Une lettre de Lysel, qui l'avait croisée sur l'Océan et vibrait du bonheur du revoir prochain, augmenta son désespoir. Sans se l'avouer, elle souhaita que son ami ne se résignât pas, qu'il répondît, qu'il accourût. Sur un signe de lui, elle eût alors changé une fois encore, secoué le joug qu'elle avait repris, ou même, d'un effort tardif, rompu tous les liens que sa jeunesse avait subis. — Cependant, des journaux annoncèrent le retour du voyageur. Comme il ne donnait aucun signe de vie, elle trouva qu'il se résignait trop facilement : au Heu de s'en réjouir pour lui, elle s'en désola pour elle. Son âme incertaine restait ainsi ballottée aux vents contraires qui la déchiraient.

Les doux paysages de l'Ombrie, aux lignes pures, aux arbres grêles, les saintes légendes qui sommeillent au fond des sanctuaires, les paisibles images des madones nimbées d'or, contrastaient durement avec son désespoir. Aussi accepta-t-elle avec empressement d'émigrer à Ra venue. Les polémiques soiilevées par son livre suggéraient à

M. Jaffé, dont l'esprit travaillait toujours, l'idée d'un Essai sur les haines civiles : il pensa qu'il recueillerait de précieuses notes dans une des cités qu'elles ont le plus cruellement ensanglantées.

— Et puis, dit-il en regardant sa fiUe, c'est autre chose que tout ce que nous avons vu jusqu'à présent !...

Un ami commun les avait munis d'une introduction auprès de ce marquis Asmadei, dont Lysel leur avait souvent parlé, et qui mit à leur service son obligeance alerte et renseignée. Avec son aide, ils louèrent en meublé cette casa Baronio qui fut jadis, dans la nuit du 29 janvier 1576, le théâtre d'un des drames les plus épouvantables d'une époque où le drame entrait par toutes les portes : le massacre de la famille Diedi par les sicaires de Girolamo Rasponi, vengeant ainsi l'abandon de sa sœur :

— Un cadre approprié à vos méditations, cher monsieur ! disait Asmadei en montrant à M. Jaffé la petite maison, rouge comme ces souvenirs, avec sa puissante porte cintrée et son élégant balcon vénitien... Ils ont tué jusqu'à des voisins imprudents qui se risquaient aux fenêtres !... Un pauvre homme, madame, un pauvre homme appelé Cristoforo Morigi, — l'histoire a conservé son nom ! — qui voulait savoir pourquoi l'on faisait tant de bruit... Ah ! ce n'est pas pour rien que les Rasponi ont mis dans leurs armoiries les griffes du

lion : ces griffes-là n'ont pas été souvent oisives!... Nous vivons dans des temps plus doux, mademoiselle, même à Ravenne : de nos jours, ici comme ailleurs, on épouse qui l'on veut, sans craindre la tragédie ! »

Le marquis Asmadei était un grand vieillard de haute mine, disert, paradoxal, lettré, de véiste culture. Dernier descendant d'une famille dont le nom revient à chaque page dans les Annales de Fiandrini, il condensait en sa svelte et preste personne la sagesse sceptique acquise par ses aïeux en dix siècles d'histoire. Descendus d'Allemagne avec Othon, les Asmadei, rivaux parfois des Rasponi, dont les griffes sanglantes s'abattirent maintes fois sur eux, étaient de race affinée, pacifique. Ils avaient fourni plus de savants, de prélats illustres, de diplomates souvent utiUsés par Venise, que de capitaines ou d'aventuriers : le dernier de leur souche était un esprit subtil, un fantaisiste exquis, dont la pensée avait les bonds les plus déconcertants. Merveilleusement renseigné sur les moindres détails du passé de sa ville, il en faisait les honneurs avec une intarissable abondance d'anecdotes, d'aphorismes, de bons mots, de compliments, M. Jaffé, suivant sa méthode, se mit à le feuilleter comme un hvre, lui posant mille questions sans parvenir à déconcerter une verve intarissable, et notant les réponses avec plus de bonne foi que de sens critique :

— Vous êtes à vous seul une bibhothèque, monsieur ! lui disait-il quelquefois.

— Dépareillée, monsieur, dépareillée, corrigeait le marquis. Il y manque bien des tomes, et il n'y en a pas un où des mains méchantes n'aient arraché quelques pages...

Anne-Marie, qu'il comblait de fleurs, l'eut bientôt pris en affection. Irène elle-même l'écoutait avec un certain plaisir disserter sur les légendaires aventures de la « Madone grecque » ou sur celles de la bienheureuse Margherita Molli, dont Fiandrini raconte, à l'année 1504, le miraculeux ensevelissement, ou sur le sublime tombeau de la romanesque et mystérieuse Galla Placidia, ou sur la tête de Gaston de Foix dont la ressemblance est douteuse. Souvent aussi le marquis, toujours expliquant et racontant, tantôt sérieux, tantôt drôle, les emmenait dans son automobile à travers la large plaine partout semée de tragiques souvenirs. Une partie fut ainsi organisée pour Rimini. Mais Irène, se sentant lasse au moment de se mettre en route, déclara qu'elle ne les accompagnerait pas. Asmadei protesta vainement :

— Comment, madame, vous ne viendriez pas avec nous?... Est -il possible?... Dans la ville de Paolo et Francesca ?... Respirer le parfum d'amour qu'ils ont laissé ? les ■ derniers effluves de leur légende?... Vous n'aimez donc pas l'amour, madame?... Ciel! qui peut ne pas aimer l'amour !...

Elle tint bon : la course était longue, l'automobile la fatiguait. Peut-être aussi se réjouissait-elle

de rester seule avec ses pensées... Un beau soleil printanier versait des rayons déjà tièdes sur les toits des vieux palais, sur leurs jardins entourés de hauts murs que dépassent les cimes des cyprès ou des magnoliers, sur les places découpées en quadrilatères, et pénétrait jusqu'au fond des rues dallées où se défient les portes à lourdes ferrures, fermées par la haine, où s'appellent les balcons finement ciselés, ouverts pour l'amour. Vers le milieu de l'après-midi, cet irrésistible soleil attira ]yjme jaffé hors de la petite maison rouge. Par l'étroite rue de Mentana, elle gagna la place du Vingt-Septembre, où des marchandes vendaient leurs légumes sous les fenêtres du palais PasoUni, autour de l'aigle des Caetani, puis la place Victor- Emmanuel, que décorent les pilastres de la maison de ville et les deux élégantes colonnes dont Pierre Lombard sculpta les bas-reliefs. Pour la première fois depuis longtemps, elle se surprit à goûjter la saveur de l'air, printanière, délicieuse, avec un léger arôme frais et salé qui venait de la mer. Un cocher s'offrit. EUe monta dans le vieux fiacre aux coussins éventrés. Comme l'homme lui demandait où la conduire, elle répondit machinalement :

— A la pinède de Classe !

Le véhicule résonna sur les dalles bruyantes. Il suivit les faubourgs populeux qui s'allongent après la Porta Nuova. Il traversa le pont du Montone, en ce moment fort bas, comme épuisé. Il

passa devant Saint-Apollinaire, dont la forme barbare se dresse au milieu des terres de labour, des rizières, des prairies que coupent de longues files de jeunes peupliers, tandis qu'au loin les premiers essaimages de la pinède s'avancent comme une ligne prudente d'éclaireurs. Le cheval famélique allait bon train : on fut bientôt à l'orée de la forêt. Le cocher prit à gauche avant le canal, suivit au pas un sentier toujours plus étroit, s'arrêta. Irène alla se perdre parmi les arbres. Replantés il y a ptu d'années, après le gel qui dévasta les futaies, les jeunes pins repoussent, touffus, sur les deux rives de l'eau lente et brune où jouent des reflets, où roulent avec d'incompréhensibles remous des paquets d'herbes et de joncs. Des ronces, des genêts, des genévriers mêlent leurs buissons aux pins sylvestres, souvent tordus ou rabougris, tandis que les pins parasols, plus espacés, dressent de place en place leurs cimes augustes, qui font penser à des têtes royales chargées de gloire et de soucis. Il n'y avait autour de la promeneuse que du silence, à peine rompu par quelques pépiements d'oiseaux, ou par de passagères rafales qui traversaient les branches avec des voix d'orgue. Et la tristesse de ce paysage était belle, apaisée et sereine. — Le hasard de sa marche, le long d'un sentier qui se perdait quelquefois, conduisit Irène dans une clairière fleurie de pâquerettes, de violettes tardives, de ces petites orchidées dont les figures lui parlèrent aussitôt. Il y en avait de

plusieurs sortes : des « sabots de Vénus 0, des « abeilles », bien d'autres dont les minuscules formes rudimentaires se développent et se précisent dans les serres des jardiniers. Elle en ignorait les noms, mais elle en comprit le langage. C'étaient des fleurs animées, vivantes, conscientes presque, plus proches de nous que les anémones ou les primevères, des fleurs qui semblent douées de fantaisie, que le destin conduit ou transforme, que l'art embellit, qui savent peut-être qu'elles s'épanouissent ou se fanent, que la pluie est glaciale ou que le soleil est chaud, des fleurs qui sentent la joie de vivre ou la peur de la mort courir dans leurs fibres, et dont certaines ont dû naître des gouttes de sang répandues sur la terre noire, sur la bruyère, sur la mousse, dans ces lieux où tant de fois les mâtins du suicidé ont déchiré les belles chairs de celle qui ne sut pas aimer. En les voyant éparses autour d'elle, Irène eut tout de suite ridée d'en envoyer à Lysel : il comprendrait ce qu'il voudrait comprendre, il interpréterait à sa guise cette rupture du silence convenu, — cet appel ou cet adieu qui traverserait l'espace, — il accourrait peut-être, il accourrait sans doute... Oh ! qu'il vienne ! qu'il vienne ! qu'il vienne !... Elle eut bientôt amassé sa récolte. Jamais fleurs ne furent cueillies avec plus d'amour. Jamais fleurs n'eurent message de porter au loin des pensées plus secrètes et plus tendres, que les mots n'auraient pu dire, que leur muet langage saurait exprimer.-

Longtemps encore, les mains chargées de sa cueillette, Irène erra dans l'antique forêt. Le soir tombait. L'eau du canal paraissait plus brune. Les nobles têtes des pins noircissaient dans l'air gris. Des souffles froids les inclinaient par moments, chargés d'une humidité pénétrante, de cette humidité de plaine et de marécages qui charrie la fièvre. Irène en sentit tout à coup le frisson dans ses os. Échappant d'un effort à l'emprise des choses, elle regagna sa voiture, en remontant le canal. Elle n'avait rien pour se réchauffer. Le cocher, la voyant glacée, lui prêta sa couverture. Et le maigre cheval la ramena très vite, dans la nuit qui s'étendait sur les rizières, changeant Saint-ApoUinaire en un immense fantôme au suaire en lambeaux.

Les fleurs partirent le soir même. Mais ce frisson de l'ombre et de la nuit, ce frisson que soufflait peut-être l'haleine des morts semés partout dans la plaine, ce frisson de la forêt enténébrée, ne quittait plus Irène. Elle avait froid de tout le froid que les approches du soir répandent dans l'espace, de celui que la vie injectait dans son cœur. Elle avait froid d'être seule, d'être loin de l'amour, de s'être baissée sur la terre humide, d'avoir cueilli ces fleurs dont les tiges rompues gluaient comme du sang. Elle avait froid d'aimer encore et de ne plus vouloir aimer, de désirer l'amour et de n'oser et de ne pouvoir l'appeler. Elle avait froid de tout ce qui se glaçait dans son âme. Elle s'enveloppa dans ses

châles, avec la tête qui lui faisait mal, les frissons qui la secouaient, de vagues idées de maladie et de mort parmi lesquelles revenait celle-ci : « Il aura eu mon dernier geste, ces fleurs lui porteront mon âme » ; et cette autre, qui fut bientôt insistante comme un refrain : « Le revoir !... Le revoir encore une fois !... une dernière fois !.., »

Quand elle entendit s'arrêter l'automobile devant la maison et grincer les gonds de la vieille porte, elle voulut aller au-devant des promeneurs. EUe ne put. Elle retomba dans son fauteuil. Ils l'y trouvèrent toute pâle, presque évanouie.

— Qu'avez-vous donc ? lui demanda M. Jaffé pendant qu'Anne-Marie l'entourait de ses bras.

Elle tâcha de se remettre, de sourire, d'expliquer :

— De la fatigue... J'ai été... dans la pinède...

— Au couchant, je suis sûr, sans rien pour vous couvrir !...

Un demi-délire brouilla ses idées :

— Il y avait des fleurs..., fit-elle, des fleurs qui vivent..., des fleurs qui ont du sang...

Sa voix était si étrange, ses yeux si hagards, qu'Anne-Marie s'effraya :

— Maman, maman, qu'est-ce que tu dis ?

— Elle a de la fièvre, fit M. Jaffé en lui prenant le poignet. Il faut un médecin.

Mais Irène se domina, par un suprême effort de cette volonté qui veillait toujours.

— Ce n'est rien..., fit-elle en rendant des caresses à sa fille. Un peu de vertige... Cela passera...

Ses doigts jouèrent un instant parmi les cheveux dont la couleur était celle qu'avaient eue les siens, son regard chercha dans ces yeux' plus foncés le secret de la continuité de l'être, de l'enchaînement des destinées.

— Cela va déjà mieux ! fit-elle en se raidissant, ne vous inquiétez donc pas !

— Vous auriez mieux fait de nous accompagner, observa posément M. Jaffé, qui se rassurait. La course était fort belle : ce temple d'Isotta est une merveille, qui ne ressemble à rien de ce qu'on connaît. Toute la Renaissance, ma chère amie ! Et je vous aurais empêchée d'être imprudente.

Dans la nuit, une foudroyante hémoptysie révéla la présence d'un mal très grave. Elle fut suivie d'un affaissement qui dura deux jours. Puis, les forces revinrent. Ce ne fut qu'une rémittence : un médecin célèbre, mandé de Bologne pour seconder le vieux docteur amené par Asmadei, donna peu d'espoir. Quelques heures après cette visite, Irène appela son mari, fixa Sur lui ses yeux de douleur, puis cessa de le regarder, et murmura :

— Faut-il mourir... sans le revoir ?

La dépêche fut lancée aussitôt.

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