‹ L'ombre s'étend sur la montagneChapitre 13 sur 15 · REVOIR · texte numérisé non relu

REVOIR

Pour comprendre l'angoisse de Lysel, il faut avoir traversé beaucoup d'espace pour joindre un être profondément aimé, sur qui l'on sent planer la mort. Il faut avoir maudit la lenteur des chemins de fer, les arrêts dans les gares, les encombrements, les retards des correspondances, les mille obstacles qui prolongent la torture de l'attente pendant que s'enfle et vole l'obsession de l'esprit. De telles heures comptent plus que les années : si les cheveux n'y blanchissent pas toujours, le coeur s'y noue comme un membre que trop de douleurs ont déformé.

L'antique capitale de Théodoric reste en dehors des lignes directes comme elle est en dehors du monde actuel, enfoncée dans d'obscures histoires comme dans la plaine qui, de siècle en siècle, gagne lentement sur la mer. — Ayant manqué le seul bon train de la journée, Lysel descendit jusqu'à Rimini, d'où l'express de Rome lui permettrait d'arriver un peu plus tôt. A peine pensa-t-il, dans la fraîcheur d'une aube grise, au drame étemel

qu'évoque le nom de la ville des Malatesta. Immobile dans une salle d'attente vernie à neuf, ou arpentant un quai brumeux en regardant l'horloge, il s'abandonnait au jeu terrible des hypothèses. C'était toujours la même qui triomphait dans son esprit hagard : Irène morte sans l'avoir revu, en l'attendant, en l'appelant peut-être. Combien de fois, dans leurs meilleurs moments, l'épouvante d'une telle douleur les avait-elle traversés soudain ! Il se rappela qu'un jour entre autres, aux premiers temps de leur amour, un jour qu'ils venaient de jouer ensemble une simple et gracieuse et souriante sonate de Mozart, il avait lu cette angoisse dans les yeux d'Irène, comme elle avait pu la lire dans les siens. D'où venait-elle, l'idée affreuse qui représentait pour eux le point suprême de la souffrance : mourir séparés, s'en aller dans l'inconnu sans emporter une dernière vision de la figure bien-aimée, rester seul sans avoir bu le dernier regard des yeux éteints ? Comment avait-elle pu sortir tout à coup des rythmes légers, de l'aimable mélodie ? Il fallait qu'elle jaillît des fonds ténébreux de nous-mêmes, où l'avenir se prépare et s'esquisse en signes indéchiffrables dont l'obscure divination nous ébranle parfois. C'était alors le plus torturant des pressentiments ; à présent, c'était la réalité terrible...

Enfin, le train l'emporta, à travers le paysage qui semblait sortir d'un sommeil de fièvre, la plaine qu'appauvrit le vent de l'Adriatique, les

lambeaux de pinède qui subsistent autour des clairières où se montrent quelques cultures, quelques bestiaux, d'humbles maisons. Son angoisse s'était épuisée : il avait la tête vide, comme après une crise aiguë. En sautant du wagon, son bagage abandonné au portier de l'hôtel, il se fit conduire à la maison Baronio ; il était sûr, sûr absolument d'arriver trop tard.

Avec ses fenêtres closes, le rouge de ses murailles dont la teinte rappelle celle du sang corrompu, cette maison avait l'air méchant que prennent parfois les demeures des hommes où la douleur s'est abattue. Un valet de chambre italien ouvrit la lourde porte, qui jadis avait accueilli les sicaires de Girolamo. Lysel, haletant, demanda :

— Madame?...

Le domestique gesticula, roula ses yeux expressifs, répondit dans son dialecte romagnol que Lysel n'entendait pas. Aux gestes, il devina pourtant qu'elle vivait encore. Un flot d'espoir chassa la crainte : une de ces réactions soudaines, comme il s'en produit dans les tensions nerveuses les plus violentes, le jeta d'un extrême à l'autre. Le cauchemar se dissipa : il la crut sauvée, et rassuré, presque joyeux, se laissa pousser dans un salon où les meubles étaient dorés, les tentures usées, les parois décorées de tableaux noircis dans leurs cadres ornementés.

M. Jafïé l'y rejoignit presque tout de suite. Il semblait tel que toujours, dans son habituelle

redingote boutonnée, avec sa figure impassible, à peine un peu plus grise, son œil vigilant, ses traits paisibles que l'inquiétude pinçait imperceptiblement. Lysel lui tendit la main : il la prit, et la garda un instant sans" rien dire, comme on garde la main d'un ami qu'on retrouve dans une heure solennelle. Ce simple geste marquait la défaite de l'âpreté, de l'amertume, de l'égoïsme exigeant et brutal qui sont comme la vase ou le limon de nos âmes. Aussi clairement que les plus claires paroles, il répondait d'avance à la question que balbutia Lysel :

— Comment va-t-elle ?

M. Jaffé hocha la tête, sans un mot.

— Mais qu'est-ce que c'est donc ?

— Une pneumonie très grave, croit-on... Pire, peut-être : on n'est pas fixé...

Et il se mit à raconter le début de la maladie, sa marche, son temps d'arrêt,- l'aggravation des symptômes, l'inefficacité des remèdes essayés. Il parlait avec son exactitude et sa minutie accoutumées, en savant qui se trouve d'emblée à l'aise dans n'importe quel compartiment de la science, en chercheur patient, perspicace, dont on ne peut tromper ni la curiosité ni la clairvoyance. Aussi brusquement qu'il s'était rassuré tout à l'heure à la pantomime du domestique, Lysel fut rejeté dans son désespoir.

— Alors..., tout est perdu ?...

M. Jaffé fit un geste évasif.

— Les médecins ne disent pas cela, répondit-il. Puis il se reprit, avec scrupule :

— Du reste, ils ne le disent jamais : c'est une méthode. Tant qu'il y a un souffle de vie, il faut lutter, en gardant l'espoir, qui est un soutien...

Comme il prononçait ces paroles, Anne-Marie entra doucement, par la porte entr'ouverte. Elle était en jupe et tablier d'infirmière, toute à sa tâche, les yeux cernés de fatigue. Comme son père, d'un même geste spontané, confiant, presque affectueux, elle vint tendre la main à l'arrivant:

— Nous vous attendions, monsieur Lysel ! Quelle force invincible recèle donc la mort pour

écarter ainsi, dès ses premières approches, les rancunes, les soupçons, les haines qu'entretient la méchanceté de la vie ? Suffit-il qu'on la pressente ou la devine, pour qu'aussitôt les cœurs pUés aux dures leçons de la lutte humaine se redressent dans une liberté plus pure ou dans un élan généreux ?...

— Tu viens de chez maman ? demanda M. Jaffé. Crois-tu qu'elle puisse recevoir notre ami ?

Le mot n'étonna pas la jeune fille, qui répondit aussitôt :

— Je vais le lui demander, père !

C'était infiniment simple : toutes les barrières élevées entre ces êtres tombaient comme de vains mirages. La douleur et l'affection faisaient le miracle. Aucune parole ne s'échangea entre les deux hommes pendant la brève absence d'Anne- Marie. Ils restaient à côté l'un de l'autre, comme

deux frères qui depuis longtemps savent tous leurs secrets : M. Jaffé plus maître de son émotion, Lysel plus dominé par la sienne. Mais s'ils avaient parlé, ils n'auraient échangé que des paroles de sympathie et de pitié. La jeune fille revint en disant :

— Maman peut vous recevoir un petit moment, monsieur Lysel... Venez : je vous montre le chemin...

La réalité n'est presque jamais qu'un constant démenti infligé à nos craintes comme à nos espoirs : pas plus que la joie, la douleur ne répond à l'image que nous en dessinons d'avance ; quand elle arrive, si redoutée qu'elle soit, de quelque main de fer qu'elle nous opprime, nous trouvons pour la supporter des provisions de forces ignorées. Toutes les émotions s'atténuent, par cela seul qu'elles sont : jamais leur plus extrême violence n'atteint l'intensité que notre imagination leur prêtait. Ainsi, tout à l'heure, dans ce train qui l'amenait si lentement, Lysel se figurait la possibilité du revoir qu'il admettait encore, — et d'y penser, son cœur cessait de battre et se tordait. Voici cependant qu'il s'approchait d'Irène, — qu'il la voyait sur ces oreillers d'où sa tête ne se soulevait plus, • — qu'il voyait ses yeux le chercher avec cette expression de détresse infinie qu'ont les yeux des mourants, — voici qu'il la voyait, inerte, toute proche de l'agonie ; et le sol ne manquait pas à ses pieds, son visage restait calme, il continuait à respirer, à sentir, à vivre. Il remarqua que

la maladie l'avait peu changée : dans la pénombre de la chambre, les rougeurs de la fièvre trompaient sur la couleur du teint ; nul amaigrissement n'était visible ; on l'aurait crue doucement assoupie, sans la faiblesse endolorie de son abandon, sans le détachement de son regard déjà fixé sur l'invisible, sans le sceau que les approches de la mort imprimaient sur sa face. Anne-Marie et M. Jaffé redoutaient pour elle l'émotion de cette entrevue : elle n'eut pas un tressaillement. Leur revoir fut aussi naturel que s'ils s'étaient quittés la veiUe. Irène tourna lentement ses beaux yeux vers son ami, remua la main sur la couverture pour appeler la sienne, murmura :

— C'est vous !...

— Oui, c'est moi, c'est moi... Vous voyez, je suis venu... Je suis là !...

Anne-Marie et M. Jaffé s'éloignèrent à pas de velours : nul ne songeait plus à disputer à ces deux êtres si près de l'étemeUe séparation, le secret des choses intimes qu'ils avaient encore à se dire. Et, déUvrés de toute crainte pour la première fois peutêtre, ils se regardaient en silence...

Tous deux auraient voulu parler, s'ouvrir le monde inexprimé des chères pensées qu'en tant d'années de tendresse ils n'avaient jamais librement formulées, se montrer jusqu'au tréfonds leurs âmes plus étroitement unies après le vain effort d'Irène pour les séparer, si proches l'une de l'autre à cette heure qu'elles s'aspiraient et se

fondaient en une seule âme, réalisant aux portes de la mort le rêve d'union parfaite inaccessible à l'amour. Mais les mots sont impuissants à transcrire des sentiments si intenses, qui restent hors de leurs formules comme ils sont déjà presque hors de la vie, et que leurs moules déformeraient comme un masque banal appliqué sur un visage divin.

— M. Jaffé m'a informé de votre maladie, expliqua Lysel. J'ai voulu venir.

Elle murmura :

— Merci !

Il regrettait déjà ses paroles : ainsi justifiée, sa présence inquiéterait Irène. Il essaya de prévenir cet effet.

— J'ai voulu venir..., reprit-il, non que je sois inquiet, mais... pour vous revoir plus tôt... Et je resterai, si vous permettez... Je resterai jusqu'à ce que vous soyez mieux...

EUe le regarda, et sourit. Nulle parole n'aurait pu rendre l'expression de ce sourire si doux, si résigné, plus faible qu'une lueur mourante qui saurait qu'elle va mourir, tout chargé de tendresse et de reconnaissance.

— Merci ! répéta-t-elle.

Puis elle dit :

— Asseyez-vous là !...

D'un léger mouvement de ses doigts, qui s'agitèrent sur la couverture, elle montrait une chaise à côté du lit. Lysel obéit et lui prit la main.

— Je veux vous parler... pendant que je peux... encore !...

Elle s'arrêta. Ses yeux errèrent autour d'elle avec une expression plus angoissée, comme s'ils cherchaient des choses invisibles, ses lèvres frémirent comme elles frémissaient autrefois aux légères impressions de la vie, aux souffles puissants des émotions. Sans doute, un vol de pensées se pressait dans son esprit ; mais elles se déformaient ou se dissipaient à l'haleine de la fièvre comme des nuages dans le vent, et ses forces défaillantes ne les retenaient pas. Elle parut lutter un instant, avec peine, contre l'envahissement de cette obscurité ; puis elle renonça ; dégageant sa main qu'elle agita dans un geste de défense contre un invisible ennemi, elle murmura :

— Le mensonge !...

Lysel n'attendait pas ce mot qui n'assombrissait pas jadis l'aurore de leur amour, et qui, depuis que le crépuscule approchait, les poursuivait comme un cri d'oiseau nocturne. Jamais il n'avait compris tout à fait cette haine intransigeante du mensonge, qu'il acceptait, lui, comme une rançon fatale, tandis qu'Irène brûlait d'en dégager leur amour. Il la partagea soudain, puisque l'étemel ennemi obsédait encore cette pauvre âme, à l'heure où les reflets de la vie pâlissaient dans son pur miroir.

— Le mensonge ! s'écria-t-il dans son ardent désir de l'en délivrer, mais il n'y en a plus trace

26o L'OMBRE S'ÉTEND

dans notre air !... Voyez ! je suis auprès de vous du consentement de tous !... On m'a appelé : ma place est ici... Rien ne nous séparera plus désormais... Rien ni personne !... Je ne vous quitterai pas... Je resterai jusqu'à votre convalescence... Nous la ferons ensemble !... Je vous emmènerai où vous voudrez... Tous verront que nous ne som-

mes qu un

Elle fixa les yeux sur un point de l'espace, comme si elle voyait déjà s'y dessiner une grande ombre menaçante ; ses lèvres frémirent ; sa main découragée se souleva et retomba sur la couverture.

— Je ne peux plus parler ! fît-elle.

— Ne dites rien, ne vous fatiguez pas : je sais tout ce que vous pensez... Je le sais !... Je le lis en vous... Je le pense aussi... Nous pensons ensemble !...

Les plis du front, la crispation des traits révélèrent un effort, une lutte, une révolte peut-être ; puis ces signes disparurent, le visage se détendit, le front se rasséréna. Comme autrefois dans leurs plus belles heures, Irène et Lysel se turent longuement, dans une communion parfaite. Il n'y avait plus entre eux les barrières, ni les obstacles de la vie : des étrangers, des devoirs, des lois, le monde. Rien ne les séparait plus. Ils voguaient ensemble sur une eau limpide, dont le courant les emportait vers l'île chimérique que leurs vœux avaient tant appelée. Irène, calmée, s'assoupit.

ferma les yeux avec une expression presque heureuse. Lysel la contemplait en songeant : « Elle mourra, je ne la verrai plus !... » Cette phrase affreuse, en se répétant d'elle-même dans son esprit, perdait peu à peu son sens et sa menace. Ce n'était qu'une ritournelle dont on est trop las pour l'entendre. Ce n'étaient que des mots vides, accouplés par le hasard, qui ne veulent rien dire. Et ils revenaient toujours : « Elle mourra, je ne la verrai plus !... »

Comme ils étaient ainsi, Anne-Marie entr'ouvrit la porte, pour appeler Lysel :

— Ne restez pas trop. Vous pourriez...

Elle s'interrompit, tant le tableau qui s'offrit à sa vue respirait le calme et la paix.

— La fatiguer ? acheva Lysel. Regardez-la !...

Il étendit la main sur la malade, dont les paupières ne se soulevèrent pas.

— Elle dort ? demanda la jeune fille. Il y a si longtemps qu'elle n'a pas dormi. Oh ! laissons-la reposer !...

Obéissant à son geste d'appel, Lysel la suivit au salon. M. Jaffé, installé dans un des grands fauteuils dorés feuilletait un magazine : incapable de lire, il tâchait du moins de lutter contre l'obsession en distrayant ses yeux.

— Vous allez à votre hôtel, je suppose ? dit-il à Lysel, dont il remarqua tout à coup la tenue en désordre. Revenez quand vous voudrez !... Il ne faut pas la fatiguer. Mais elle pourrait vous demander.

Anne-Marie ajouta :

— L'hôtel est à deux pas : à son moindre signe, on vous ferait appeler...

Dehors, Lysel marcha sans regarder son chemin. Machinalement, il prit par l'étroite rue Cairoli, creusée entre les vieux palais serrés dont les rezde-chaussée abritent des boutiques. Sous les arcades de la place Victor-Emmanuel, il se trouva face à face avec Asmadei. Il aurait passé sans le voir ; mais le marquis le reconnut avec surprise, et l'arrêta :

— Est-ce bien vous, mon cher monsieur Lysel?... Est-il possible?... Comment! pas en Amérique?... Pas en tournée triomphale?... Vous êtes à Ravenne, dans ma ville, et je ne le sais pas !...

Lysel aimait ce vieux gentilhomme, original et charmant. Il l'avait rencontré maintes fois en divers lieux : à Paris, à Rome, à Montreux. Quelques années plus tôt, il avait même passé trois jours dans son palais de la rue Cavour, et visité gaîment avec lui cette admirable ville où il allait errer maintenant, la mort au cœur, sans rien regarder. Mais à cette heure, enfoncé dans son deuil, il restait muet et décontenancé, sans trouver une phrase de banale politesse à balbutier.

— Vous êtes à Ravenne et vous n'êtes pas chez moi... ! reprit le marquis avec son habituelle volubilité. Que voulez-vous que je pense de cela?... Il me vient des idées, ah! toutes sortes d'idées I... A votre âge, cher monsieur, car vous

êtes jeune, vous !... Avec votre figure, avec votre gloire !..,

Lysel ayant fait un geste de dénégation :

— Non ?... Alors, vous seriez à l'hôtel, sans raison... spéciale..., comme le premier venu?... A l'hôtel, à l'hôtel, est-il possible !... Les hôtels ne sont pas faits pour les hommes comme vous, cher monsieur !... surtout ceux de cette ville !.,. Vous allez venir dans ma maison : elle est modeste, vous savez, mais elle est à vous !... Je fais chercher votre bagage à l'instant...

Lysel put enfin l'interrompre, presque suppliant :

— Non, non, je vous en prie...

Il ajouta, les yeux remplis d'angoisse :

— Je ne suis pas en voyage d'agrément, cher monsieur. J'y suis venu pour... pour un ami malade...

— Oh ! pauvre cher, comme je vous plains !... Un ami malade !... C'est si affreux de voir souffrir ceux qu'on aime !... Il y a de l'espoir, je pense ?,.. Je souhaite que ce ne soit pas comme pour cette pauvre jeune femme qui est ici maintenant !... M^^ Jaffé, la femme de l'illustre Antonin Jafïé... Une si belle personne, et si parfaite !... Elle est perdue, elle expire, cher monsieur !... Et son mari...

Il s'arrêta net : Lysel, le visage crispé, venait de lui saisir le bras, en s'écriant :

— Vous dites qu'elle est perdue...

Le geste, la voix, l'attitude expliquaient tout.

Asmadei essaya de retirer ses imprudentes paroles :

— Hé ! cher monsieur, je n'ai pas voulu dire cela ! Non, non, je vous assure... Que puis-je savoir, moi ? Rien, n'est-ce pas !... C'est une impression, tout au plus... Vous me connaissez, mon cher, vous me connaissez bien : l'imagination part, elle va, elle va, et les mots viennent, et je ne sais plus ce que je dis !... Mais le médecin n'est pas désespéré : il a raison, je crois qu'il a raison, je le crois fermement...

Honteux de s'être livré, Lysel balbutia de confuses explications : M. Jaffé, un vieil ami, le sachant en Italie, l'avait appelé à l'aide, dans son désarroi... Arrivé tout à l'heure, et sortant de la maison Baronio, il restait sous le coup de sa première émotion... Il ne s'attendait pas à trouver la malade dans un état si grave... Et puis, la fatigue du voyage...

Asmadei le laissait parler. Sa mobile figure, si facilement ironique, exprimait l'inquiétude, la tristesse, la compassion ; il approuvait de la tête pour dire qu'il acceptait ces prétextes, en faisant :

— Oui..., oui..., oui...

Alors, tout à coup, le cri désespéré d'Irène — « le mensonge !... » — traversa la pensée de Lysel, comme un ordre, comme un appel impérieux ; et la voix s'arrêta dans sa gorge, pendant que l'autre s'efforçait de le rassurer en entrant dans son jeu :

— Ah ! cher monsieur, que vous avez bien fait de venir !... Comme vous avez eu raison !... Comme je vous comprends !,.. On doit tout à ses amis : c'est si beau, l'amitié !,.. Ah ! si je pouvais quelque chose pour eux, pour vous-même !... Dans ces moments d'angoisse, on a parfois besoin de quelqu'un... Ah ! cher, je vous en prie, disposez de moi !...

— Remettez-moi sur le chemin de mon hôtd, demanda Lysel.

Il voulait être seul, sans faux-fuyants ni subterfuges, dans la vérité de son désespoir.

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