LE MATIN, SOUS LES HÊTRES
Sur la table de sa chambre, Lysel trouva ce télégramme ;
« Hugo frappé d' apoplexie. Venez. — Louise. »
Au moment donc où chancelait le plus cher appui de sa vie, voici qu'il était encore frappé dans sa meilleure, — dans son unique amitié ! En effet, parmi la foule de ces compagnons d'existence qu'on appelle des amis parce qu'on cause, mange, boit et fume avec eux, Hugo Meyer, son aîné d'une douzaine d'années, était le seul qui méritât ce nom. Robuste et bon, avec son long corps osseux, sa face rouge, sa barbiche et son toupet d'un jaune invraisemblable, le fondateur des fameux concerts cachait sous sa fruste enveloppe une exceptionnelle distinction d'esprit, une large culture, une sensibilité juvénile et charmante : brutal quelquefois et toujours déhcat, si passionné pour son art, si vaillant et désintéressé dans sa lutte pour « les maîtres », sa carrière n'avait
été qu'une glorieuse bataille au profit des grands méconnus : Berlioz d'abord, puis Wagner, puis César Franck. N'ayant jamais composé qu'un oratorio, dont il avait le premier reconnu la faiblesse, il ignorait les mesquineries que développe trop souvent la rivalité des amours-propres, quand eUe complique celle des intérêts. Pas un artiste de ce temps qui n'eût à se louer de lui ! Lysel lui devait plus qu'aucun autre, puisque aux conseils d'art, aux services d'influence, Hugo Meyer avait ajouté beaucoup de ces services de cœur dont le prix est infini : une bonne parole à l'instant même où elle est attendue, une poignée de main plus éloquente que Les mots, une visite opportune, le foyer ouvert, l'accueil cordial, tous ces témoignages d'affection qui créent entre les hommes un lien infrangible et magnifique. Aussi, tandis que la feuille jaune tremblait dans sa main, Lysel reconnut-il tout à coup en lui, autour de lui, l'imprégnant comme une atmosphère, cette poignante sensation de solitude, tourment de son âme, dont le délivrait seulement la présence de l'unique amie ou celle de l'unique ami. Sa rapide imagination lui représenta le monde privé de ces deux êtres : un désert s'ouvrit devant lui, ses pas s'enfoncèrent dans le sable, sa langue sécha, il entendit l'aboiement des chacals déchirer le silence des plaines infinies.
Puis la vision s'effaça : il s'oubliait pour penser à Louise. Pas artiste, celle-là, ah ! non ! et ne com-
prenant rien aux petits signes noirs griffonnés sur du papier réglé ; mais si dévouée et bonne, si habile à créer du confort, de la sécurité, de la confiance ! Souvent, il s'était demandé comment la haute intelligence du maître s'accommodait d'une telle simplicité. Il se reprocha cette indiscrète question : « Ils s'entendaient si bien, songeat-il, leur union était si parfaite ! Eux aussi, il n'y a que la mort qui puisse les séparer ! » Et la mort était là, tout proche. Il eh sentit le vol terrible, et frissonna : « Vouloir se quitter, quand on sait qu'elle viendra ! Devancer son œuvre impitoyable !... » A ce retour sur la scène de tout à l'heure, des larmes roulèrent le long de ses joues. Il les essuya résolument, et, fixant son esprit sur des décisions pratiques, se mit à consulter l'indicateur. Pour rejoindre à Bâle l'express du soir, il fallait partir le lendemain vers onze heures. Pourrait-il revenir, ensuite ? passer auprès d'Irène les dernières journées intimes qui précéderaient la séparation?... Du moins, puisqu'elle était matinale, pourrait-ij lui dire adieu, arracher à sa tendresse un mot où eUe se démentirait?... Mais si elle persistait dans ses scrupules ? Après ce départ hâtif, qui lui garderait son amie ? qui résisterait aux forces adverses déchaînées en elle, contre lui ? qui défendrait ce qu'il osait appeler « ses droits »? — ces droits du cœur, méconnus, imprescriptibles, qu'oppriment tant d'autres droits réguliers, inscrits dans les
codes, garantis par les lois ! Quoi qu'il en fût, d'ailleurs, le départ s'imposait : impossible de repousser le vœu de l'affligée, impossible de se soustraire au devoir de la reconnaissance, impossible même de remettre d'une demi- journée, puisqu'elle ordonnait, Celle qui n'attend pas !...
La nuit se passa en calculs rétrospectifs, en vains regrets, en plans irréalisables. Lysel acheva de s'y énerver. Levé dès le petit jour, il sortit, erra dans la vallée, puis par la ville, et sitôt la poste ouverte, envoya une longue dépêche à M™® Hugo Meyer, pour annoncer son arrivée. Puis il guetta la sortie de M™® Jaffé. Chaque matin, elle se promenait un moment après le petit déjeuner, seule. Paresseux comme les insomniaques, sûr d'ailleurs de la retrouver plus tard, Lysel l'accompagnait rarement : il regretta tant d'heures perdues, que l'avenir ne ramènerait jamais.
Elle apparut, et s'étonna de le voir :
— Comme vous êtes matinal, aujourd'hui !... Son regard brillait d'une satisfaction un peu
malicieuse : comme si, attribuant ce zèle à leur entretien de la veiUe, elle se réjouissait quand même d'y mesurer la force du lien qu'elle voulait briser.
— Je n'ai pas dormi, répondit Lysel.
Ils longèrent la pelouse, où un goût germanique a semé des gnomes et des Hèvres en terre cuite autour d'un jet d'eau tournant ; et ils entrèrent dans le parc. De lentes allées montent sous l'ombre
épaisse des hêtres et des sapins. Ce rideau de feuilles et de branches s'entr'ouvre tantôt sur la ville avec ses hôtels, ses deux vieilles églises, la gare enfumée, tantôt sur la Jungfrau qui, toute vaporeuse, ce matin-là. aérienne, transparente dans le ciel clair, scintillait aux caresses du soleil.
— Voyez, comme elle est belle ! dit Irène en s'arrêtant.
Lysel ne répondit pas. Avant d'annoncer la triste nouvelle, il voulait revenir sur les paroles de la veille, en demander le désaveu ; il entra tout de suite au cœur du sujet :
— On prétend que la nuit porte conseil. Estce vrai ? Je l'espère. Elle aurait alors dissipé vos mauvaises idées d'hier soir !
Irène répondit gravement, sans hésiter :
— Croyez- vous, mon ami, que je vous ai parlé dans une impulsion irréfléchie ? Voilà longtemps que je pense à ce que je vous ai dit, que je voulais vous le dire. J'y ai pensé cette nuit encore, naturellement. Non, je n'ai pas changé d'avis.
Comme il voulait protester, elle l'arrêta tout de suite :
— Seulement, il faudrait écouter mes raisons, toutes mes raisons. Et vous ne voulez pas !
— Les paroles donnent souvent à nos idées une réalité qu'on regrette ensuite, objecta-t-il. Si seulement vous ne m'aviez rien dit hier !...
Ils suivaient lentement une allée étroite, que les branches des hêtres recouvraient comme une
voûte, dans une ombre et dans un silence propices aux aveux très intimes.
— Oui, je sais, vous n'aimez pas qu'on s'explique, dit-elle. Il le faut pourtant ! Je tiens à vous dire tout ce que je pense, quoi qu'il m'en coûte ! Vous souffrirez de l'entendre, comme j'ai souffert de le penser. Mais après, vous reconnaîtrez que je suis dans le vrai.
— Non, non, jamais ! s'écria Lysel.
— Écoutez-moi, vous verrez !
Elle paraissait si résolue, qu'il eut peur de l'entendre, et ne songea plus qu'à reculer l'échéance.
— Croyez-vous que ce soit le moment de parler de cela ?
— Vous vous en doutez, puisque vous avez vous-même engagé la conversation... Et moi, j'en suis tout à fait sûre... Ce moment est arrivé par la marche des choses, par la fuite des années, des mois et des jours, comment arrivent toutes les heures fatales..., comme arrive celle où l'on meurt, mon ami !... Pourquoi meurt-ôn tel jour plutôt que tel autre?... Et pourquoi vous dis-je à présent ce que j'aurais pu vous dire il y a des mois, ou remettre à l'année prochaine?... Parce que j'étouffe, et ne puis plus attendre !...
Elle posa les mains sur sa poitrine, dans un geste qui soulignait l'angoisse de son beau regard. Lysel baissa la tête, comme pour dire qu'il écoutait. Elle reprit, d'une voix qu'apaisa un effort de la volonté :
— Je ne vous ai parlé hier que des raisons extérieures qui nous imposent une séparation... Remarquez, mon ami, que je n'ai pas dit : «une rupture ».
— Quelle nuance ! interrompit-il.
— Il y en a une... Ces raisons sont déjà très graves, vous l'avez compris : assez graves pour s'imposer à des gens qui n'ont plus vingt ans... Cependant il y en a de plus graves et de plus profondes, qui tendent au même but. Celles-ci ne tiennent ni à notre âge, ni à notre milieu, ni aux égards que nous devons à d'autres...
Elle parut chercher des mots difficiles à choisir :
— ... Elles viennent de nous-mêmes, de nous seuls... Elles tiennent à nos caractères, à la nature de nos sentiments...
— Quelles subtilités ! s'écria-t-il avec un accent d'ironie.
— Non, non, répliqua-t-elle en s'arrêtant, c'est très simple, au contraire !
Debout dans l'ombre des hêtres dont les feuillages découpaient en dentelles la lumière matinale, elle plongea ses beaux regards francs jusqu'au fond de l'âme de son ami ; et, résumant en ces mots sa souffrance de beaucoup d'années, — le mal secret qui dévorait son amour depuis l'époque des premiers enchantements, — elle dit :
— Il faut la pleine lumière à une belle affection !
Ce n'était pas la première fois qu'en leurs
heures les plus intimes, eUe invoquait ainsi la vérité ; jamais encore cette invocation n'avait eu le caractère presque solennel qu'elle prit à ce moment. Lysel détourna les yeux. Du bout de sa canne, il repoussa macliinalement quelques cailloux sur le chemin. Puis, gêné par ce regard qui continuait à peser siu lui, il risqua une objection dont il sentait la misère :
— Il y a SI peu d'ombre sur la nôtre !
— Il y en a, répUqua-t-elle.
— Ceux que « cela regarde », — Lysel pesa sur les deux mots, — ont si bien compris !
— Nous l'avons cru : si nous nous trompions ?... L'on entend tout ce qu'on veut, dans le silence, on l'interprète à son gré... Ma fille, en tout cas, ne sait que penser ; moi, je n'ose penser à ce qu'elle soupçonne !
Elle se remit à marcher, plus nerveusement :
— D'ailleurs, il y a les autres : les étrangers... Il se révolta :
— Par exemple !... Ceux-là, nos affaires... Elle ne le laissa pas achever :
— Il faut bien que nous leur reconnaissions un droit à s'occuper de nous, puisque nous nous cachons d'eux... Certainement, nous dissimulons !... En leur présence, vous m'appelez « madame », je vous appelle « monsieur... » Nous affectons presque l'indifférence... Tenez ! quand j'entends discuter votre talent, j'ose à peine vous défendre... Oh ! je vous défends quand même.
vous savez !... Pas comme je voudrais, non... Car alors, je meurs d'envie de leur crier : « Taisezvous donc ! Ne comprenez-vous pas qu'il est toute ma vie?... »
— Vous voyez !... s'écria Lysel. Vous voyez que vous m'aimez toujours !...
— En doutez-vous ?... Mais il y a du mensonge autour de nous, sur nous, en nous, dans nos paroles, dans nos actes, dans nos pensées !... Nous en sommes entourés, nous en sommes imprégnés : il se lève comme une poussière sous nos pas, nous le respirons avec l'air comme un miasme... Notre amour en est souillé, sali, empoisonné !... C'est cela qui me tue, c'est cela que je ne puis plus supporter !...
Le sang affluait à ses joues, ses lèvres frémissaient, elle vibrait toute. Comme il restait atterré par cet éclat, elle continua, en s'arrêtant encore :
— Vous ne savez pas ce que c'est que la vérité !... Ce n'est pas une petite lueur hésitante qui vacille dans les ténèbres : c'est un rayonnement, c'est une gloire !... On ne peut pas lui mesurer sa part, lui cacher la moitié de ce qui est à elle, lui marchander ce qu'on voudrait garder dans l'ombre !... Quand elle se met à traquer le mensonge, elle l'atteint, ne le lâche plus : il n'y a nul recoin écarté de l'âme où il puisse la fuir !... Mon Dieu ! que j'ai souffert de lui dérober une part de mon être, la plus grande, celle que j 'aurais voulue la plus pure !... Que j'ai souffert de cette magnifique chose qui
n'est belle que dans la lumière : de l'amour !... De l'amour qui devrait être une source de joie !... Je ne vous fais pas l'injure de croire que vous ignorez cette douleur-là !...
En la voyant emportée en un tel élan, Lysel manqua de courage pour lui répondre qu'il aimait son amour au-dessus de tout et ne pensait jamais qu'à la conserver.
— Mais c'est ainsi !... reprit-elle d'un ton plus mesuré, les yeux vers le passé. On écoute la voix de son cœur : elle chante si doucement !... Elle raisonne, aussi : elle est si captieuse !... Oh ! elle raisonne à merveille, comme un avocat !... L'avocat des causes sympathiques, vous savez ? Il a si facilement l'air d'avoir raison !... Et puis le juge est partie, et ne demande qu'à se laisser convaincre... Et un jour, on se trouve là où nous sommes !...
En parlant ainsi, elle revoyait comme dans un songe rapide, loin derrière eux, dans des heures essentielles, leurs longues années de dévouement, de tendresse, de fidélité. Elle retrouva dans son souvenir l'amertume de tous les adieux, la tristesse de toutes les séparations, la douceur de tous les retours. Elle revit Lysel en divers moments où, sans autre raison qu'un inexplicable mouvement du cœur, le portrait de son ami s'était gravé dans ses yeux : un jour où, l'ayant accompagnée à la gare de Lyon, il lui disait adieu devant le wagon, enveloppé dans une cape espagnole qui le faisait ressembler à im héros romantique ;
un autre jour où, en veston de chasse, il buvait dans sa main l'eau glacée d'une source de montagne qui coulait du rocher ; un autre jour encore où, dirigeant un concert, il s'était tourné vers elle, raj'onnant de jeunesse et de force, pendant qu'on l'acclamait. Elle mesura la profondeur de leur union, la pleine sécurité qu'avait gardée son cœur, la beauté de leur confiance réciproque qu'aucun malentendu n'avait jamais altérée, tout ce qu'il y a de doux, d'enivrant, de splendide dans un sentiment qui s'épanouit malgré la vie, plus fort qu'elle, et subsiste parmi ses naufrages ; et elle dit, sans cacher son émotion :
— Je ne regretterai jamais de vous avoir aimé ; mais on ne fonde rien de beau, ni de bon sur le mensonge !
Lysel la crut reconquise, lui prit la main, mit dans sa voix toute sa tendresse, qui se fit câline et plaintive pour mieux l'envelopper :
— Si vous ne regrettez rien, chérie, si vous m'aimez encore, si vous êtes la même, alors, dites, pourquoi parler de séparation ?
L'angoisse reparut aussitôt dans les yeux d'Irène, qui se dégagea.
— Il y a des heures décisives où l'on peut encore se reprendre, dit-elle gravement. Je sens que nous sommes dans une de ces heures-là, mon a,nii, je l'entends sonner dans ma conscience... Nous pouvons encore remettre notre vie dans la vérité : cela ne dépend que de notre courage...
Ah ! si vous vouliez m' aider à en avoir !... Mais voilà que vous faites vos yeux tristes !... Je vous en supplie, ayez de l'énergie, aidez-moi !...
Elle suppliait, elle faiblissait. Peut-être Lysel fut-il touché d'une telle détresse, et songea-t-il à lui sacrifier son cœur ; peut-être, au contraire, voulut-il tenter de la reconquérir, à tout prix. Il la regarda plus tristement, plus tendrement, et il dit :
— Les événements sont pour vous, ma pauvre amie !... Je ne puis me défendre, à peine ai-je encore le temps de vous répondre : je vais partir tout à l'heure.
Elle pâUt et s'écria :
— Déjà !
Et tout l'échafaudage de ses scrupules, de ses résolutions, de ses énergies, s'écroula sur ce mot : un éclair illuminait son âme où l'amour seul rayonna.
— Mon Dieu ! s'écria Lysel, bouleversé de sa victoire, si c'est ainsi..., pourquoi m'avez- vous fait si peur ?
En peu de mots, il raconta la maladie de Hugo Meyer, la dépêche de Louise, sa réponse, l'heure qui pressait. EUe s'attendrit en l'écoutant, elle fut de nouveau l'amie compatissante, qui oublie toutes ses douleurs devant celles de son ami :
— Vous avez im tel chagrin, et je ne m'en doutais pas !
— Mais comment voulez- vous que je vous quitte, après ce que vous m'avez dit ?
— Oh ! partez !... L'amitié est aussi belle que l'amour !... Elle a ses droits... Partez ! vous n'avez rien à craindre tant que vous êtes dans la tristesse!... En de pareils moments, vous me trouverez près de vous !...
— Et après ?...
— ... Toujours !
Si dévouée, si profonde était leur tendresse, que l'ombre de la mort, en rampant vers eux, les rapprochait davantage...