‹ L'ombre s'étend sur la montagneChapitre 4 sur 15 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

Lysél à Madame Jaffé.

... IV /TES pires craintes ne se sont pas réalisées : IV J. j'ai retrouvé le vieil ami, le vieux maître, le père, comme nous l'appelions quelquefois. On le sauvera peut-être. « Puisqu'il n'est pas mort sur le coup », dit le médecin, il a « des chances de s'en tirer ». S'il ne s'agit pas d'une guérison à peu près complète, faut-il la souhaiter ? Je ne puis m'imaginer mon Hugo Meyer poussé dans un fauteuil roulant, je ne puis le concevoir sans tous les traits qui l'ennoblissent : l'intelligence, l'amour de l'art, la générosité. Parmi les fins cruelles qui nous menacent, celle où l'être survit à sa propre pensée me paraît la plus misérable. Pourtant, je crois que sa pauvre Louise aimerait mieux le garder, même ainsi. Je n'ai jamais vu tant de douleur dans des regards humains. Elle est écrasée. Je ne sais combien de fois elle a déjà recommencé le récit de la catastrophe, avec de légères variantes.

comme si les faits se déformaient à force de tourner dans son esprit :

« Comprenez- vous, mon bon Lysel?... Il avait dîné comme les autres jours, plutôt mieux, en se régalant !... Je lui avais fait une carbonnade de bœuf, vous savez, ce plat qu'il aime tant, et une belle quiche à la mode de son pays ! Après quoi, il avait pris son café avec deux verres de mirabelle... Même que je lui ai dit : « Mon poulot, tu as tort d'en prendre deux : ça va t'empécher de dormir !... » Il m'a répondu : «Quelle idée, il n'y a rien de meilleur pour la digestion !... » Et puis, il s'est levé pour aller au balcon. II m'a appelée pour me dire : « Regarde un peu du côté de l'Arc de Triomphe, ces nuages rouges, est-ce assez beau?... » Il ne se promenait pas souvent, vous savez, mais il ne manquait jamais un beau couchant !... J'ai regardé comme il disait, et je lui ai répondu : « On dit que c'est un signe, un présage, que ça annonce des choses, enfin, quoi !... » Il m'a dit, comme il me disait toujours quand je lui parlais de mes superstitions : « Ma pauvre Louise, où as-tu pris ces idées-là?... » Et il a bourré sa pipe, sa vieille pipe en porcelaine qu'il a rapportée de Bayreuth, en souvenir, après la première de Parsifal... Il l'allume, il en tire quelques bouffées... Et voilà qu'il dit tout à coup : « Qu'est-ce qui me prend?... Mais qu'est-ce que j'ai?... Qu'est-ce que j'ai donc ?... » Et il se lève, H recule en battant l'air de ses bras, il devient violet, il tombe du fauteuil,

comme une masse... Depuis, il est resté comme vous l'avez vu !... »

Louise m'a aussi raconté leur histoire, que j 'ignorais : nous connaissons si peu nos amis ! Elle a quelques années de plus que lui. On ne le dirait pas : elle a gardé une espèce de jeunesse, tandis qu'il vieillissait beaucoup, ces derniers temps. Elle était la femme d'un musicien de l'orchestre du théâtre de Strasbourg, où Hugo Meyer a débuté, voilà quelque quarante ans. Ils se sont aimés, dès la première rencontre, et ils sont partis ensemble : « On s'aimait trop, mon bon Lysel, on n'aurait pas pu faire autrement ! » Pour elle, c'est tout simple : elle n'a jamais eu l'ombre d'un remords. Du reste, ils ne sont pas mariés. Comme ils sont restés loin du monde, ils n'ont pas à compter avec ses exigences ; aussi ne souffrent-ils pas de leur position irrégulière. Je crois d'ailleurs qu'ils s'en aperçoivent à peine : « On m'appelle Madame Meyer : il faut bien ! c'est tellement plus commode !... » Le mensonge ne lui pèse pas, ou même, à ses yeux, a dès longtemps cessé d'être un mensonge : elle et son Hugo ne font qu'un ; l'état civil ne saurait rendre leur union ni plus complète, ni plus solide. Le seul lien qui les attache l'un à l'autre, c'est leur sentiment. Comme ils n'ont pas de religion, ce lien leur suffît : il leur semble aussi fort qu'aucun autre sanctionné par les lois, béni par l'Église. Je comprends maintenant le sens d'une phrase que le \'ieux maître répétait souvent : « Quand

on comprend bien les leçons de la nature, on est sûr d'avoir toujours raison. » Je n'en suis pas aussi sûr que lui...

Il y a parfois de singulières correspondances entre des choses qui se ressemblent peu ! Pendant que cette pauvre Louise me racontait ses affaires, je me suis rappelé vos paroles de l'autre soir : « Il faut la pleine lumière à toutes les belles affections ! » Celle que j'ai sous les yeux est très belle, dans sa simplicité, parce qu'elle est sincère, intense, exclusive, fidèle. Malgré le petit mensonge social qu'ils se sont permis, ou qu'ont tissé autour d'eux l'habitude et la complaisance des amis, on peut dire de ces deux êtres qu'ils se sont établis dans la vérité, puisqu'ils s'appartiennent aux yeux de tous. Et devant ce lit où le brave Hugo revient lentement à la vie, je me demandais, en pensant à vous comme toujours : « Si l'un de nous deux était frappé de même, l'autre serait-il à son chevet pour le soigner ou lui fermer les yeux?...» Dès lors, je songe aux revanches de la vie, et j'ai peur. Je remanie le plan de notre existence. Œuvre stérile, puisque nous l'avons derrière nous ! Je me dis que nous aurions mieux fait d'agir comme Hugo et Louise, comme tant d'autres qui se sont joints en brisant leurs chaînes. Quand on s'aime, il faut aller l'un à l'autre à travers tout ! Je sais qu'il y avait entre nous quelque chose de plus sacré qu'un obstacle légal : la reconnaissance, la pitié, l'honneur, tant de sentiments impérieux dont

l'ordre nous sépsirait. Certes, je ne regrette pas de leur avoir obéi ; pourtant, Hugo et Louise ont eu la bonne part... Ah ! mon amie, comment pouvezvous désirer que nous soyons plus séparés ! Voyez ! j'aurais besoin de vous avoir près de moi, à cette heure où je veille au chevet de mon plus cher ami : et vous n'êtes pas là ! Je vais partir. Pendant cinq longs mois, je serai seul dans cet autre monde où, parmi des êtres différents, on se sent tellement abandonné !... Que vous faut-il de plus?... Cependant nous arrivons à cet âge où l'affection se fait plus tendre, plus profonde, plus intime, — où elle nous est d'autant plus nécessaire qu'on est entouré de plus de ruines, — où l'on souffre plus mortellement de cette affreuse solitude d'âme que le contact de tous les humains à la fois ne suâirait pas à combattre, et qui se dissipe dès qu'on est deux !... L'amour et l'amitié sont les seuls boucliers que nous puissions opposer aux forces ennemies du destin. Et ce n'est pas la jeunesse qui est l'âge de l'amour : elle n'est que celui du plaisir. On n'aime vraiment que quand on a fait le tour de la vie, et qu'on sait ce qu'on donne et ce qu'on reçoit ; on n'aime qu'avec la pleine conscience de son être, quand on a éprouvé que rien autre, rien, rien, ne vaut la peine de vivre. C'est pourquoi, quand on a appris à s'aimer comme nous, on ne conçoit pas d'autre séparation que la mort.

Je suis tellement dominé par ces idées, mon amie, que je pense à peine à mon opéra. Pourtant,

les répétitions ont commencé. Ce Conrad Wallenrod qui m'a si passionnément intéressé, dont j'attendais tant, me paraît maintenant bien loin de moi. J'appartiens tout entier à l'ami dont le salut est encore incertain, à vous qui êtes si loin, à vos tristes paroles. Que mes œuvres sont peu de chose, en regard de ce qui remplit mon cœur ! J'écoute ma musique, et j'ai l'âme ailleurs. Est -il possible qu'il y ait jamais eu des artistes assez déformés par le travail ou le succès, pour attacher plus d'importance à ce qu'ils font qu'à ce qu'ils éprouvent ? Ceux-là, j'en suis sûr, ne m'auraient jamais fait pleurer ; je ne voudrais pas être l'un d'eux, au prix de toute leur gloire...

Madame Jaffé à Lysel.

... Vous savez si j'admire Hugo Meyer pour son courage, son désintéressement, les belles et rares vertus dont sa carrière d'artiste est le constant témoignage ; vous savez aussi que je l'aime, puisque je lui dois de vous connaître. Mais votre bonne Louise, il faut que je vous l'avoue, m'a toujours paru par trop inférieure à son... j'allais dire à son mari, par habitude, et voilà qu'il me faut écrire : à son compagnon ! Vous voyez qu'ils ne sont pas tout à fait dans la vérité : encore qu'ils en soient moins éloignés que nous, je l'avoue. Que voulez- vous ? je ne saurais concevoir l'amour sans une certaine égahté : qu'est-ce que cette

excellente personne a pu être pour Hugo Meyer, en dehors des quiches et des carbonnades de sa cuisine ? Je ne me le représente pas. Vous-même, mon ami, vous figurez-vous ce que serait votre existence aux côtés d'une telle compagne ? Hugo Meyer, qui a tant d'intelligence et de sentiment sous son enveloppe im peu rude, n'a-t-il pas dû souffrir de ce contact ? A moins que la rudesse de l'enveloppe n'expUque tout. Pardonnez-moi de vous dire cela en ce moment : c'est que, dans mon esprit, cela se relie au reste, parce que, comme vous le dites, il y a de singulières correspondances entre des situations ou des événements qui semblent très éloignés. En constatant que ces deux êtres, si différents à certains égards, ont réalisé une espèce de miracle d'amour qui a duré quarante ans, je me demande ce que nous aurions fait, nous si semblables, si nous avions pu réunir nos destinées. Semblables jusque dans la nature de notre sensibilité, jusque dans certains détails de notre vie, jusque dans certaines impressions d'enfance que nous retrouvons en causant. A cela près que vous êtes un grand artiste, un créateur, et que je ne suis, moi, qu'une pauvre petite femme tout au plus capable de bégayer vos mélodies. N'est-ce pas là, d'ailleurs, un rapprochement de plus ? Vous n'eussiez peut-être pas aimé une émule. Plus près de vous, j'aurais été votre reflet, votre chère ombre !... J'aurais été, quelle mélancolie !... Depuis votre départ, Anne-Marie est plus con-

fiante avec moi, plus tendre. Il faut que vous le sachiez, mon ami, ce sont les yeux de cette enfant qui m'ont fait comprendre tout ce que je vous ai dit ! Vous n'imaginez pas ce qu'une mère peut lire derrière le front de sa fille : les pensées que je devine en elle me sont un continuel reproche ; c'est pour elle plus encore que pour moi que j'aspire à la vérité. Mais à quoi bon vous répétei ces choses ? Nous avons, de nos mains, tissé notre destinée : peut-être n'est-il plus en notre pouvoir d'y rien changer. Vous le croyez ; j'en voudrais être sûre : ce « peut-être » m'est douloureux...

Lysel à Madame Jaffé.

... Mon vieux maître a repris connaissance. Il va mieux, bien qu'il ait encore la parole embarrassée, une certaine incohérence dans les idées, des trous étonnants dans la mémoire. Le médecin est de plus en plus rassurant, Louise de plus en plus rassurée. Sa joie est touchante. Elle me dit : « Vous comprenez, Lysel, nous n'avons plus beaucoup d'années à passer ensemble, il faudra bien que l'un de nous deux parte avant l'autre ; mais c'est toujours autant de pris sur la séparation !... » Oui, je comprends l'impression que vous avez d'elle, nous sommes trop accoutumés à tout nous dire pour que je sois peiné de vous l'entendre exprimer, même en ce moment. Mais n'avez-vous jamais remarqué combien nos opinions sur les

gens se modifient, selon que nous les avons vus dans ces heures où l'âme se découvre jusqu'à son tréfonds, ou seulement dans les attitudes banales que détermine le train-train des événements journaliers ? Aussi puis-je dire que je ne la connais vraiment que depuis quelques jours. Voulez- vous que je vous l'explique en deux mots? Voici : de même que Hugo Meyer, sous la rudesse des manières, cachait une finesse d'esprit que vous appréciiez au point d'en oublier tout ce qui, sans cela, vous déplaisait en lui, de même Louise, sous ses dehors frustes, cache une exquise délicatesse de cœur. Là est le point de contact que vous cherchez, mon amie : ils se sont reconnus et liés par ces qualités similaires ou complémentaires, non par leurs défauts, comme vous l'avez cru...

... Je suis vos conseils, je m'intéresse à mon Wallenrod, je me reprends à l'aimer comme si je venais d'en écrire la dernière note, je m'inquiète du sort qui l'attend. Depuis Wagner, à deux ou trois exceptions près, les opéras qui ont un peu réussi ne sont guère que des ouvrages plus ou moins bien faits, qui plaisent par leur facture ou séduisent par leur agrément : combien y en a-t-il qui réaUsent une conception d'art vraiment personnelle, ou qui en approchent ? Tel est le malheur des successeurs d'Alexandre, en quelque domaine qu'Alexandre ait régné : ils sont écrasés par son héritage. Or, si mon Wallenrod n'a aucune de ces qualités d'agrément, qui sauvent une œuvre, je ne

suis pas sûr qu'il en ait de plus puissantes en compensation. Vous le connaissez, vous avez dû remarquer ou pressentir des points faibles, si votre affection pour le compositeur laisse un peu de liberté à votre jugement. La faute ne m'en incombe pas à moi seul. Le poème de Mickiewicz est rude et lyrique à la fois, sans beaucoup d'éléments dramatiques. Notre ami Pack, dont les vers ont de la poésie, n'y a rien ajouté. Quant à moi, j'ai tâché de broder, là-dessus, une sorte de symphonie en quatre parties, d'une trame serrée et sévère, qui fera peut-être ressortir les inconvénients du livret, au lieu de les dissimuler. J'en étais enchanté quand je vous jouais ma partition, il y a deux ans, et quand vous déchiffriez, de votre chère belle voix, la partie d'Aldona. A présent, je suis rempli de doutes : je ne suis plus sûr de la nouveauté de ce que je croyais avoir trouvé ; je ne sais plus si je suis resté trop au-dessous de mon intention ; mais je vois clairement ce qu'il y a dans l'œuvre de pénible, parfois de choquant. La « première » reste fixée au 30 octobre. Comme je dois m'embarquer, coûte que coûte, le 6 novembre, j'espère qu'elle ne sera pas retardée. Je compte bien que vous y serez. Est-ce que je le désire, pourtant ? En vérité, je n'en sais rien ! S'il y avait bataille, si j'étais vaincu, j'aimerais mieux que vous ne fussiez pas là ! Non par amour-propre, je vous assure, mais parce que vous souffririez pour moi, plus que moi ; et je voudrais tant vous éviter tout

ce qui fait mal, je voudrais tant que vous n'eussiez par moi que de la joie !... D'ailleurs, vous savez, les coups de la vie extérieure, je puis les supporter seul : ils ne m'entament pas. Ce n'est pas contre ce qui vient du dehors que j'ai besoin de vous sentir avec moi : c'est contre les ennemis du dedans, que vous seule savez mettre en fuite. C'est contre la solitude, cette harpie que je promène partout avec moi. Avez- vous vraiment songé à me livrer à ses griffes ? Dès que je suis loin de vous, je les sens dans ma chair. Allez, je serais bientôt dévoré !.,.

Madame Jaffé à Lysel.

... Pourquoi voudriez- vous me priver de ma part de votre chagrin, si quelque chagrin vous menace ? N'y ai-je pas droit ? N'est-ce pas justement contre la peine que nous pouvons le mieux nous unir et nous aider ? Nous ne nous donnerons jamais l'un à l'autre une joie complète : il y a une barrière entre la joie et nous. En revanche, toute affliction nous sera commune : qui nous contesterait ce lot ? J'ai soif de bonheur, comme toutes les femmes ; je ne puis le chercher que là où il nous est permis de le prendre. Or, il est toujours permis à ceux qui s'aiment de s'affliger ensemble : le chagrin n'offense personne. C'est pourquoi, s'il vous arrivait un malheur, — fût-ce un de ceux contre lesquels je vous sais très brave, — je serais près de vous 1

N'allez pas croire toutefois que je vous souhaite un échec pour pouvoir vous en consoler. An ! non, je ne vais pas si loin ! Je ne serais pas de ces gardes qui empoisonnent un malade pour le plaisir de le mieux soigner. Vous avez eu jusqu'à ce jour une belle carrière, facile, harmonieuse, avec le vent du succès dans vos voiles. Ce bon vent ne tournera pas. J'ai confÎELnce. Je crois en Wallenrod : ce sera un triomphe !...

... Vous avez vu par l' en-tête de cette lettre que nous sommes à Lugano. Il faisait trop froid à Interlaken : M. Jaffé m'a déclaré que nous rentrerions directement à Paris, sans faire à Triel notre séjour habituel. Soit ! En attendant, ce lac est d'un violet merveilleux, et il y a, dans l'église de Sainte-Marie-des-Anges, une immense fresque de Luini, une magnifique Crucifixion. Je vais l'admirer souvent, à cause de la Madeleine extasiée au pied de la croix. C'est une des figures les plus pathétiques que j'aie jamais vues, une de celles où il y a le plus d'amour. La connaissezvous?...

P.-S. — Quant à votre amie, la bonne Louise, pardonnez-moi : je dois avoir tort. Que voulezvous ? on a ses préjugés, comme tout le monde.

Lysel à Madame Jaffê.

... Vos lettres sont pour moi un délicieux réconfort. J'attendais la première avec angoisse, parce que je craignais d'y trouver des traces de vos idées d'Interlaken. Depuis que j'ai lu entre les lignes que vous m'êtes rendue, — j'ai bien lu, n'estce pas ? — je les attends avec l'impatience d'im amoureux de vingt ans qui coiul à la poste restante. Comme je n'ai plus vingt ans, j'éprouve quelque fierté de me sentir le cœur si frais !

A ce propos, maintenant que votre retour approche et que j'ai la certitude que vous n'avez pas changé pour moi, je puis vous dire une chose..., une très vilaine chose que jer n'ai pas encore osé vous confesser. Je craignais trop de baisser dans votre estime ! Je le crains un peu moins maintenant, je ne sais trop pourquoi. D'ailleurs, tant pis ! Si vous avez envie de me blâmer, vous songerez que c'est pour vous, pour vous seule que j'encours votre indignation : et vous serez plus indulgente. Mais si je me trompais, si l'idéaliste que vous êtes allait me prendre en mépris? Enfin, voici : J'ai plus besoin d'amour que de vérité. Je souhgne, avec le confus sentiment que je vous dis ime chose énorme, une chose qui me ferait honnir par mes congénères du sexe fort, plus soUdes que moi, peut-être même par quelques femmes, de celles qui ont la pédanterie de leur vertu. J'écris

quand même cette phrase subversive, criminelle, épouvantable, parce qu'elle exprime exactement mon idée. Cette idée, je l'ai avec véhémence depuis le soir d'Umspunnen. En raison de son cynisme, elle a mis du temps à se formuler dans mon esprit ; depuis qu'elle y a pris corps, elle y tourne, eUe y fait le vide, elle s'impose à ma sincérité. J'éprouve même un irrésistible besoin de la répéter, — pour que vous ne la croyiez pas inconsidérée ou passagère, — avec une petite variante qui me plaît : J'aime mieux l'amour que la vérité. Je ne sais pas très bien ce que c'est que la vérité : le peu que j'en ai entrevu, par-ci par-là, ne m'a jamais enchanté, et je soupçonne que vous vous faites sur elle d'énormes illusions. Au contraire, je sais ce que c'est que l'amour : c'est pourquoi je ne puis m'en passer. Tellement que si je m'écoutais, je récrirais et souHgnerais pendant quatre pages cette phrase que peu d'hommes oseraient écrire : J'aime mieux l'amour que la vérité. Si je ne le fais pas, c'est que j'ai peur de vous fâcher. Mais je vous jure que, quand on a réalisé l'amoiu: comme nous l'avons fait, on n'y renonce qu'à la mort. Et l'on tâche de mourir ensemble, comme les amants qui en ont eu la chance, — les uns célébrés par la légende, les autres obscurs et qui ne s'en aimaient que mieux I

Madame Jaffé à Lysel.

Non, mon ami, l'on ne doit pas compter sur la mort pour arranger ses affaires de cœur. Elle est une capricieuse, dont nous ignorons les secrets desseins. Tout ce que nous savons, c'est qu'ils s'accordent rarement avec nos calculs, nos vœux ou nos craintes. Il y a peu de chances pour qu'elle nous frappe jamais ensemble : elle n'a guère de telles délicatesses ! Aussi n'attendons rien d'elle ; dans les limites où nous le pourrons encore, tâchons de rester les artisans de notre destinée. Ces limites se trouvent bien resserrées par les actes qui nous ont engagés. J'en sens cruellement l'étroitesse, pour ma part, puisque j'ai un égal besoin d'amour et de vérité. Il me faut l'amour dans la vérité, comme il me faut la vérité dans l'amour : je meurs de ne pouvoir les réunir. Vous ne vous trompez pas, toutefois : j'ai trop présumé de mes forces en croyant qu'il me serait encore possible de sacrifier celui-ci à celle-là. Je m'en suis aperçue au moment de votre brusque départ, sous les hêtres de cette allée où je n'ai plus repassé sans un frisson. Je m'en aperçois mieux encore en songeant à cet autre départ si proche, à cette autre séparation prolongée que nous avons acceptée d'un commun accord, et dont la pensée me devient plus douloureuse à mesure que l'heure en avance. Je suis assaillie de craintes étranges, — de ces « pho-

bies » qui m'étreignent quand vous êtes loin. J'ai peur de la mer et du vent, du vaisseau qui vous portera, des mille dangers qui menacent une chère existence quand on n'est plus là pour la surveiller. J'en fais constamment l'effrayante revue. J'ai peur de la fatigue, de la maladie, de l'imprévu, des accidents de chemins de fer, des naufrages, des incendies. J'ai peur de mille autres choses que je n'oserais jamais vous dire. Mon ami, je crois que j'ai peur des Peaux-Rouges ! Que ce soit donc votre dernier départ !

Suis- je assez loin de notre entretien d'Umsp'unnen, dites? Et pourtant j'avais raison, et ne devrais peut-être pas vous laisser voir à quel point je me déjuge. Mais comme vous avez éprouvé le besoin de m'avouer votre faiblesse, j'ai celui de vous crier la mienne, — et j'y cède ! Notre Uen est ce qu'il est, tel que l'a fait la collaboration du hasard et de notre volonté, des événements et de notre faiblesse, tissé de mal et de bien comme toutes les choses humaines, avec, hélas ! ce fil de mensonge qui me désespère, que nous n'avons pas le pouvoir d'en ôter, et dont je voudrais que vous souffrissiez autant que moi, si cela ne faisait pas si mal ! Et ce lien est infrangible, je le sais, je le sens, je vous le dis !

Je vous devine énervé, attristé, douloureux, pauvre ami, comme vous êtes dans les mauvais jours. Alors toutes les autres pensées s'effacent : je sais seulement que vous souffrez et que je ne

puis vous consoler, que vous êtes inquiet et que je ne puis vous rassurer, que votre harpie de la solitude vous harcèle et que je ne puis la mettre en fuite ; je crois voir vos grands yeux tristes, ces yeux que vous faites quelquefois et où je voudrais ramener le sourire au prix de ma vie ; et je compte les jours qui nous séparent encore : il n'y en a plus beaucoup, mon ami ! Attendez sans crainte, — rien qu'avec de la joie, — le retour : je ne vous dirai plus rien de ce qui vous afflige, je tâcherai de ne plus le penser ; comme autrefois, comme à présent, comme toujours, si l'espace s'étend entre nous, nos deux âmes le franchiront d'un coup d'ailes pour rester voisines, tendres, aimantes, fidèles ; si fidèles, mon ami, si unies, que la mort même ne suffirait pas à les disjoindre. — Je deviens trop tendre, à bientôt !...

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