M. ANTONIN JAFFÉ
On a tant de choses à se dire à l'heure du revoir, — tant de peine à les exprimer ! Tout près l'un de l'autre après la longue attente, la distance abolie vous sépare encore : comme s'il fallait du temps pour renouer le fil rompu par l'absence.
Averti dans la soirée du retour de M"^® Jaffé, Lysel se présenta chez elle dès le lendemam, peu après déjeuner.
Les Jaffé habitaient, à la rue du Docteur- Blanche, un aimable petit hôtel retiré et silencieux. Un rideau d'arbres le séparait des maisons du boulevard Montmorency. Dans le jardin, assez grand, qui l'entourait, des bosquets suivaient les contours d'une pelouse parfaitement régulière, que décoraient des corbeilles toujours garnies des fleurs de saison. En ce moment, les premiers chrysanthèmes commençaient à s'ouvrir : déjà leurs têtes échevelées mélangeaient leurs nuances vieil or, jaune paille, lie de vin, tandis que, dans les bosquets, les feuilles rouillées ou pâlissantes se détachaient des branches, tombaient sur les allées
avec un bruit léger. L'aspect de la maison trahissait les aménagements hâtifs de la rentrée : fenêtres sans rideaux, portes béantes, malles ouvertes encombrant les vestibules. Irène, toutefois, pressentant la visite prochaine, avait à peu près mis en ordre son petit salon du rez-de-chaussée, où déjà les bibelots famihers se retrouvaient à leurs places. En l'y attendant, Lysel les passait en revue. Plusieurs étaient des présents rapportés de ses voyages. Il reconnut ainsi, sur la cheminée, les deux jolis vases en ancienne porcelaine anglaise, à décors de fleurs vives sur fond noir, qui se faisaient pendant des deux côtés du groupe où Rodin a représenté les amants de Rimini emportés par l'étemel tourbillon ; la console-appUque florentine, sur laquelle un sablier d'argent attendait qu'on le retournât pour marquer la fuite du temps ; les vieux vases de Murano, d'une eau si belle, d'un travail si simple. Sur les parois, dont la tenture bleu de Perse s'accordait avec le bnm fauve du meuble Empire, se détachaient dans leurs cadres d'or bruni des peintures qui lui parlaient toutes : deux portraits d'inconnues au pastel, dans la manière de Liotard ; une belle copie de l'Homme malade de Sebastiano del Piombo ; deux superbes fusains de Fontanesi, ce grand artiste qu'on commence seulement à tirer de son injuste oubh ; surtout une admirable réplique de l'Éternelle Chimère, de Carlos Schwab : dans la sérénité du décor paisible, cette œuvre pathétique, complétant
le groupe plus mouvementé de Rodin, exprimait comme dans un autre langage la souffrance éternelle et l'éternel désir de deux êtres que leur élan veut emporter, dont les pieds se soulèvent avec peine, qu'appelle la cime de neige, transparente et rose dans le couchant. Lysel avait toujours aimé cette oeuvre où la perfection de la forme exprime un si profond sentiment de notre destinée ; à cette heure, elle lui rappelait les inoubliables moments d'Umspunnen, quand Irène, devant les glaciers où mourait la lumière, lui avait révélé avec tant de douleur l'effort impuissant qui l'emportait vers la vérité...
Elle entra. Elle portait une toilette de velours gris- vert, dont le ton formait avec la nuance de ses cheveux une de ces délicates harmonies qu'elle recherchait. Que de fois ils s'étaient ainsi retrouvés, puisque, malgré leur effort pour rapprocher leurs vies, ils s'en allaient souvent vers d'autres lieux : lui, en cédant aux exigences de sa carrière d'artiste ; elle, pour obéir à quelque secousse de la chaîne qu'ils n'avaient pas voulu rompre. Chaque absence leur ménageait la même sourde inquiétude de ne plus se revoir, chaque retour la même émotion qu'ils ne pouvaient exprimer. Une force invincible les tenait alors séparés. Jamais leurs coeurs n'étaient plus proches, jamais ils ne savaient moins le dire. Leurs premiers propos ressemblaient à ceux d'étrangers que le hasard réunit dans un salon, et qui cherchent un sujet où joindre leurs pensées.
SUR LA MONTAGNE loi
Irène s'informa d'abord de Hugo Meyer ; Lysel donna des nouvelles rassurantes :
— Il est si bien, depuis quelques jours, qu'il parle de venir à ma « première ».
Il dit cela d'une voix neutre, elle l'écouta sans intérêt apparent : si cher que leur fût le vieux maître, ce n'était pas à lui qu'ils songeaient...
Ensuite, elle voulut savoir comment marchaient les répétitions; et ce furent les réflexions habituelles au créateur pendant la période où son œuvre s'incarne en des corps étrangers, l'éloge ou la critique des interprètes, ceux-ci parfaits, remplis de zèle, ceux-là ne voulant rien comprendre, des remarques sur les directeurs, les régisseurs, les chefs de service, l'orchestre, — cet orchestre anarchique, disait Lysel, dont chaque membre a trop de talent pour se fondre dans l'ensemble.
Ce dialogue dura plusieurs minutes. Puis il y eut un silence, que Lysel rompit :
— Quelle bonne et belle lettre vous m'avez écrite, la dernière !... Comme j'ai été heureux de voir que vous avez laissé vos mauvaises idées à Interlaken !
Irène leva vers lui ses beaux yeux, qui prirent leur couleur plus foncée et s'attristèrent :
— N'y comptez pas trop ! dit-elle. Peut-être reviendront-elles de temps en temps...
Il s'assombrit aussitôt :
— Comment ! il n'y en avait plus trace, dans votre lettre de Lugano !
— Les vents changent, les jours ne se ressemblent pas...
Le frémissement des lèvres annonçait un flux d'émotions contenues.
— Et vous ? demanda-t-elle en le regardant bien en face ; ne pensez- vous donc jamais à ce que nous avons dit, dans le parc ?
— Ah ! souvent !... Par malheur !...
Un souffle froid, presque hostile, glissait entre eux. L'amour n'a pas de pire ennemi que cette voix de la vérité qu'il combat sans pouvoir l'étouffer. Il est le plus fort, il triomphe, il apporte l'ivresse et l'oubli. Mais voici que sonne un appel de la voix lointaine. Il ne veut pas entendre : l'appel sonne plus fort. Il le veut fuir dans son extase : la voix retentit, toujours plus proche. Et la poursuite commence ; et c'est la voix terrible qui triomphe toujours...
— Ne dites pas « par malheur », répliqua M"^® Jaffé en posant sur Lysel son beau regard grave et insistant : le malheur serait de n'y pas penser... La vérité, mon ami, — je voudrais que vous en eussiez le même désir, la même soif que moi !
Lysel reconnut l'angoisse de la voix, les inflexions d'Umspunnen ; il revit dans sa mémoire, une fois encore, le couchant sur la Jungfrau.
— L'amour et la vérité se pourchassent comme le jour et la nuit, dit-il presque malgré lui, en songeant à la lutte dont leurs yeux avaient suivi les phases.
Sans le quitter du regard, M™^ Jaffé afiârma :
— C'est elle qui est le jour.
— Qu'importe ! s'écria-t-il. La lumière ne vaut pas nécessairement mieux que les ténèbres. N'y a-t-il pas des jours affreux ? N'y a-t-il pas des nuits magnifiques ?
Il se leva, marcha nerveusement dans le salon, irrité par ce retour offensif de l'ennemie qu'il croyait vaincue ; puis, s'arrêtant devant Y Eternelle Chimère, û s'écria avec colère, en serrant les dents :
— Si j'étais peintre, je la peindrais, votre Vérité ! Non pas telle que la montrent les vieilles conventions, jeune, beUe, brandissant un glorieux miroir; mais telle que la verront un jour les imprudents qui s'obstinent à la chercher : une hideuse vieille, décharnée, édentée, aux mèches grises pendant sur des mamelles flasques, aux yeux chassieux et vitreux, reflétant l'horreur de tout ce qu'elle a vu, accroupie sur la margelle de son puits à guetter les passants, comme une gouge dont nul ne veut...
— Peut-être est-elle ainsi, répondit tranquillement Irène. EUe n'est pas jeune : elle existe depuis qu'il y a des hommes pour la concevoir. Il n'est pas sûr qu'elle soit belle. Elle n'a nulle raison d'être satisfaite, puisqu'elle est partout méconnue, traquée, violentée ou bafouée. Qu'importent son âge et sa laideur ? Elle est ce qui est : la Vérité.
Il poursuivit, comme s'il n'avait pas entendu :
— ... Et pour lui faire honte, je montrerais \xa
couple d'amants passant en lui tournant le dos. Ils seraient beaux comme des anges. Ils seraient la force, la jeunesse, l'insouciance, la joie. Rien qu'à les voir, on sentirait qu'ils ont raison contre tout ce qui n'est pas l'amour. Ils n'auraient pas un regard pour l'horrible vieille. Ils l'ignoreraient. Il faudrait bien qu'elle redescendît dans son puits, la sorcière !
Sur cette boutade, il se détourna du tableau, changea de ton et conclut brusquement, d'une voix passionnée :
— Ne me parlez plus ainsi, je vous en supplie, Irène !... Tenez- vous-en à votre dernière lettre, qui m'avait fait tant de bien!... Je vais partir, vous savez : est-on jamais sûr de se revoir, quand on se quitte pour si longtemps?... Croyez-moi : ne permettons pas à ce fantôme de nous gâter nos derniers jours...
Le fantôme n'exauça pas son vœu. A peine achevait -il de le conjurer ainsi, qu'Anne-Marie ouvrit la porte. Elle était très animée. Elle commença, vivement :
— Maman, figure-toi que...
Reconnaissant le visiteur, elle s'arrêta net ;
sa figure changea d'expression, se ferma, se contracta presque.
— Oh ! pardon, monsieur Lysel !...
— Que veux-tu, chérie ? demanda doucement j^me Jaffé, à qui pas un de ces mouvements n'avait échappé.
— Rien, maman, je te croyais seule.
Et la jeune fille s'éloigna, sans attendre une autre invitation à s'expliquer. Irène et Lysel échangèrent un regard douloureux.
— Vous voyez, dit Irène. On ne chasse pas le fantôme comme on veut : il a mille moyens de nous rappeler qu'il existe.
Lysel ne put cacher son trouble, leur conversation resta gênée, il s'excusa bientôt d'abréger sa visite. Souvent, quand il se levait pour partir, Irène le retenait par une prière amicale : « Encore un petit moment, mon ami !... » Ce jour-là, ce jour que leurs vœux avaient si passionnément appelé, elle ne chercha point à le garder.
Dans la rue Mozart, il rencontra M. Jaffé, qui revenait à petits pas de sa promenade hygiénique, l'œil distrait derrière les verres fumés des lunettes ; il lui sembla que le salut de cet homme impénétrable et tranquille avait comme un ton de mauvaise humeur.
— Vous saviez déjà notre retour, monsieur Lysel ?
Pourquoi « monsieur »? Et le « déjà » prenait un accent de blâme inattendu, que souUgna l'expression sévère du fin visage attentif. Lysel, troublé par ces signes, se mit à mentir avec la plus insigne maladresse.
— Je n'en étais pas sûr... Je suis venu m.'informer...
M. Jaffé le regarda en face, le fit rougir.
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— Mes répétitions m'absorbent beaucoup, reprit-il précipitamment, pour tenter une diversion. C'est un travail très fatigant.
— Vraiment?... Sans doute parce que c'est un travail nouveau... Vous savez qu'un travail dont on n'a pas l'habitude donne toujours beaucoup de fatigue...
Dès que s'offrait une occasion d'observer les jeux de l'intelligence, M. Jaffé oubliait ses propres affaires, ne pensant plus qu'au petit fait qui piquait sa curiosité. Trompé par ce mouvement d'esprit Lysel se rassura :
— Heureusement que cela marche bien, dit-il. Tout à fait bien !
M. Jaffé revint à son idée :
— Est-ce que vous éprouvez des symptômes physiques de fatigue?... des douleurs dans le cervelet, par exemple?... ou dans l'épine dorsale?
— Non, non, s'écria Lysel, de plus en plus rassuré. Je me sens seulement très énervé après les répétitions. Mais je me porte à merveille !
— Tant mieux ! Le mécanisme des artistes est si délicat ! Un rien suffit quelquefois à le détraquer... On ne saurait trop leur recommander une bonne hygiène de travail...
Planté au milieu du trottoir sur ses pieds commodément chaussés de larges bottines américaines, son parapluie sous le bras, le col enveloppé dans un foulard blanc, M. Jaffé n'éveillait pas l'idée d'un homme tourmenté par la jalousie, non
plus que par aucune autre passion. Tout en lui, au contraire, ses traits, ses allures, la coupe de son pardessus gris, la forme de son chapeau bien lissé, indiquait le bourgeois paisible qui, le cœur et l'esprit en repos, vaque à des besognes régulières, propices à sa sérénité.
-^ Les savants sont plus solides, ajouta-t-il : le travail scientifique, quand il est modéré, n'épuise pas les nerfs... Mais avec une bonne hygiène, on se tire toujours d'affaire... Au revoir, monsieur Lysel !
— Oui, à bientôt !
Et M. Jaffé s'éloigna, un peu voûté, attentif à éviter la boue qui croupissait autour d'une maison en construction, au coin de la rue de l'Yvette.
A demi rassuré, Lysel ne réussit pourtant pas à secouer sa première impression. Elle fut même assez persistante pour l'empêcher de revenir le lendemain. Comme Irène l'aurait attendu, il fut obligé de l'avertir en prétextant un dérangement imprévu. Ainsi, deux fois en vingt-quatre heures, il recourait à deux de ces mensonges qui sont l'humiliante rançon des sentiments comme le sien. Autrefois, il les accumulait sans beaucoup de scrupule. Les graves paroles d'Irène l'avaient-elles donc changé ? il en éprouva de la honte, comme s'il n'en fallait pas davantage pour ravaler leur grand amour...
Lysel ne sacrifia qu'une seule de ses visites quotidiennes ; chacune de celles qu'il fit ensuite
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aggrava son malaise. La réserve toujours plus glaciale de M. Jaffé, l'hostilité latente d'Anne- Marie, la contrainte qu'on sentait dans la maison, jusqu'aux maladresses d'une nouvelle femme de chambre q\ii lui demandait chaque fois sa carte pour l'annoncer, tout lui montrait que l'atmosphère n'était plus la même. Il ignora pourtant l'éclat décisif qui se produisit dan ce même petit salon où Irène recevait d'habitude. Elle y passait beaucoup d'heures à poursuivre ses pensées, en brodant un coussin qui n'avançait guère. Quelquefois, pendant qu'elle assortissait les soies ou comptait les points, son mari venait, s'asseyait à côté d'elle, causait un instant, puis, reposé, allait reprendre le travail interrompu. Un jour qu'il entrait ainsi, pendant une de ces rêveries où l'ouvrage abandonné restait posé sur les genoux, Irène lui trouva l'air inquiet, les traits tirés, comme souvent quand une difiSculté arrêtait sa pensée.
— Cela ne va pas, aujourd'hui ? demandât-elle en tâchant de sourire.
Sans répondre, M. Jaffé fit deux ou trois fois le tour de la pièce, remit en place l'un des vases anglais de la cheminée, trop rapproché du groupe de Rodin pour la symétrie, vint s'asseoir sur la causeuse que Lysel occupait d'habitude. Il parut s'absorber dans un examen attentif des soies de toutes couleurs qui débordaient de la corbeille posée sur un guéridon, les toucha, en joua un instant, puis, prenant sa décision, demanda :
— Que penseriez-vous, ma chère amie, de passer l'hiver en Itahe ?
Irène n'eut aucune surprise, son mari l'ayant accoutumée à ces projets soudains. Elle les acceptait presque toujours, si même ils la dérangeaient, sachant d'ailleurs qu'ils n'aboutissaient pas une fois sur quatre. M. Jaffé s'empressa de donner ses raisons :
— Il y a longtemps que je désire visiter certaines villes secondaires du versant oriental, que je ne connais pas : Urbino, Rimini, Ravenne. Je voudrais aussi montrer les principaux musées à Anne-Marie. Cette enfant grandit, le moment approche où il faudra penser à son étabUssement ; nous ne pourrons alors plus guère nous absenter pendant la saison ; et jusqu'à présent, elle a vu si peu de choses ! Il me semble que cet hiver conviendrait assez bien ?
Irène acquiesça aussitôt. Elle rapportait à Lysel tous les événements de sa vie : elle se dit que jamais un voyage ne les dérangerait moins, que même, étant un peu jaloux de toutes ses amitiés, il serait plutôt satisfait de la savoir en pays étranger pendant qu'il était lui-même absent. Mais à peine cet assentiment obtenu, M. Jaffé reprit, de sa voix grêle qui devint plus pressante :
— Si nous partions tout de suite, puisque nous sommes d'accord?
Il ôta ses lunettes, pour en frotter les verres avec son mouchoir. Irène se troubla : quinze jours en-
iio L'OMBRE S'ÉTEND
core la séparaient de la « première » de Conrad Wallenrod.
— Tout de suite?... Que voulez-vous dire ?...
— Le plus tôt possible : dans une huitaine. Elle s'émut davantage :
— Nous rentrons à peine. Je croyais que les épreuves de votre volume...
Il l'interrompit, plus sèchement :
— Ne vous inquiétez pas de mon volume ! Il est achevé : j'ai donné le dernier «bon à tirer». Je suis tout à fait libre. Rien ne vous retient non plus, n'est-ce pas ?
Sur cette question, sa voix prit un accent catégorique, comme pour indiquer qu'il n'attendait aucune objection.
— Nous n'avons pas encore pensé à nos toilettes d'hiver, Anne-Marie et moi, dit Irène.
Elle se sentit rougir : c'était vrai, mais ce n'était pas la vérité ; c'était plutôt un de c€s faux-fuyants comme Lysel venait d'en employer, comme il y en avait tant dans leur vie, qui lui donnaient un frisson de dégoût. Humiliée d'avoir cédé à cet instinct de mensonge, au lieu de dire sans détour ses véritables raisons, elle s'empressa d'ajouter :
— D'ailleurs, je ne voudrais pas quitter Paris avant la « première » de Conrad Wallenrod.
— Voilà ! fit M. Jafîé.
Ses traits paisibles se contractèrent légèrement. Il remit ses lunettes, se pencha en avant, les mains entre ses genoux, et comme il tenait
SUR LA MONTAGNE m
toujours son mouchoir, l'étira, le pressa, en fit une boule.
— Vous tenez beaucoup à cela ? reprit-il.
Irène avait souvent, jadis, souhaité une explication, en se promettant de ne pas s'y dérober. Mais depuis tant d'années elle en croyait l'éventuaUté à jamais écartée ! A la voir surgir si soudaine, elle se déconcerta :
— Mon Dieu !... commença-t-elle.
De nouveaux faux-fuyants, des prétextes, des demi-vérités lui venaient encore à l'esprit. Elle les repoussa, et dit résolument :
— Vous devez bien le penser !
Les paupières de M. Jaffé battirent sous les verres fumés. Sans lui laisser le temps de répliquer, elle ajouta, fonçant sur l'obstacle :
— Je vous dirai même que je ne voudrais pas quitter Paris avant le départ de Lysel. Il s'embarque le 6 novembre. Après, comme il vous plaira r
M. Jaffé se leva, se remit à marcher dans le salon, en continuant à chiffonner son mouchoir. Irène, les yeux baissés sur son ouvrage, tirait son aiguille, qui tremblait dans ses doigts. Leur silence se prolongea. Puis M. Jaffé revint s'asseoir sur la causeuse ; il reprit avec beaucoup de calme :
— J'aurais au contraire souhaité de vous emmener avant cette « première », et avant ce départ, ma chère amie !
Elle pUa soigneusement sa tapisserie, la mit dans la corbeille dont elle abaissa le couvercle, et, se
tournant vers son mari, demanda, en le regardant dans les yeux :
— Pourquoi ?
Il y avait entre ces deux êtres, pour les unir, le plus puissant de tous les liens, et, pour les séparer, le plus puissant de tous les obstacles. Pendant de longues années, ils avaient pu vivre côte à côte, grâce à un compromis tacite où se balançaient leurs sacrifices réciproques, dans une paix dont chacun devinait les conditions muettes, et les acceptait. Tout à coup, sans autre raison que celle qui veut que déborde à la fin le vase où l'eau tombe goutte à goutte, ou qu'éclate une fois le ruban qu'use un frottement régulier, voici qu'ils se trouvaient en face l'un de l'autre, comme des adversaires, dans la menaçante vérité de leurs sentiments. M. Jaffé avait préparé son plan, choisi son heure, compté peut-être que tout se passerait une fois encore en demi-mots, qu'il remporterait sans bruit la suprême victoire ; et, dès la première résistance, il se sentait poussé hors de sa ligne par ime sorte de passion qu'il réprimait mal, oubliant que sa patience avait contribué à créer l'étrange situation qu'U prétendait transformer à son gré. Aussi vite excitée, prête à méconnaître la longue, généreuse, paternelle indulgence qui l'avait préservée de la chute et du scandale, Irène se raidissait contre cette attaque comme contre une trahison, tendant sa volonté pour y faire face.
— Je croyais que vous comprendriez, dit M.
Jaffé en évitant de la regarder. Oui, J2 croyais... Certains signes me l'ont fait supposer... J'ai toujours tâché de lire en vous, ma chère amie... Je vous croyais arrivée à peu près au même point que moi, — oh ! par d'autres chemins !
Il leva sur elle ses yeux incertains de myope, dont les expériences de la vie pas plus que les recherches de la science n'avaient altéré la candeur.
— Me serais-je trompé ?... Il est possible : on peut toujours se tromper, quand on juge sur des indices, non sur des faits..., et quand ces indices mêmes, on n'est pas en état de les observer avec un entier désintéressement... Ce qui est mon cas, je l'avoue... Pourtant il me semble qu'à présent, à l'âge où nous sommes, — je suis sûr que vous ne m'en voulez pas de vous parler de votre âge ! — vous pourriez vous apercevoir que certaines situations...
Il s'interrompit deux secondes, et acheva brusquement :
— ... ne peuvent pourtant pas durer toute la vie !...
Ces paroles moulaient une à une les pensées d'Irène, cette attaque était celle-là même qu'elle repoussait chaque jour au fond de sa conscience. Mais, souvent persuadée par la voix intérieure, elle n'était pas prête à se rendre aux mêmes arguments sortant d'une bouche étrangère, de celle-là surtout. Son amour menacé retrouva ses
anciennes forces. Elle soutint le regard de son mari, et répondit en martelant ses mots :
— Quant à moi, j'estime au contraire qu'il y a des situations, — comme vous dites, — que leur durée même impose et légitime.
— Ce n'est pas mon avis, riposta M. Jaffé.
Il chercha quelques secondes, et pour s'expliquer posément, en homme sûr de soi, qui prend son temps, recourut à l'une de ces comparaisons empruntées à la nature, dont la critique lui reprochait d'abuser dans ses écrits :
— Les aspects de l'existence se transforment avec les années, comme les paysages qu'un fleuve reflète dans son cours en descendant de sa source dans les montagnes à son embouchure dans la mer ; et les eaux du fleuve n'ont ni la même couleur, ni la même impétuosité quand il se fraye sa route à travers des gorges étroites ou quand il arrive aux marécages de son estuaire. Il en est ainsi pour les mouvements de l'âme : on comprend lem: violence, on l'excuse, on la supporte dans les ardeurs de la jeunesse. Lorsque la jeunesse est passée, au contraire, ils offusquent la raison, qui se refuse à les admettre.
C'était exactement encore ce que pensait Irène. Elle s'en défendit pourtant :
— Vous croyez ?... Étrange !... Il me semble parfois que rien ne marche, que rien ne change, que toute la beauté du cœur est dans son immobilité.
— L'immobilité n'existe pas plus dans le monde moral que dans le monde physique, dit M. Jaffé de son ton le plus didactique. Tout remue et change sans cesse. Les vieux sages le disaient déjà.
Et il se mit à développer les propres arguments qu'Irène invoquait contre Lysel et contre ellemême, en termes tout proches de ceux qu'elle employait, peu de semaines auparavant, sous les hêtres d'Interlaken :
— Vous connaissez la belle image d'Homère, les feuillages morts qui tombent pour faire place aux jeunes bourgeons. Elle est aussi vraie pour les hommes que pour les arbres : nous avons notre temps, puis nous passons. Derrière notre jeunesse enfuie, germent d'autres jeunesses, dont la poussée nous chasse. Notre existence ne sert qu'à préparer l'avenir aux êtres issus de nous, qui nous succéderont. Quand cet avenir est conditionné par nos actes, du moins en partie, l'idée que nous en avons limite notre liberté. Vous avez l'esprit trop juste pour méconnaître une telle vérité. La destinée de nos enfants ne doit pas être alourdie par ce qu'il y a eu dans la nôtre...
Il hésita sur le mot, en cherchant un qui n'eût rien d'offensant, et acheva :
— ... d'incertain.
Ces choses sem.blaient si profondément vraies à Irène, quand elle les pensait elle-même, dans ses heures d'angoisse ! Et voici qu'en les entendant répéter sur ce ton démonstratif, par cet homme
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pacifique qui aurait pu les crier avec colère, elle les trouvait tissées d'artifice et de lâcheté. De tels arguments ne sortaient-ils pas de ce fonds de mensonges sociaux que M. Jaffé dénonçait autrefois, qu'ils s'étaient promis de poursuivre et de chasser? N'étaient-ils pas de ceux que nous imposent les conventions séculaires, pour appauvrir notre âme, fléchir nos courages ? Son amour restait plus fort qu'eux, sa fierté les bravait :
— Il n'y a rien eu d'incertain dans ma vie, répliqua-t-elle. La preuve, c'est que vous pouvez aborder cet entretien sans explication préalable, tant vous connaissez le passé, et que je n'ai pas dit un mot pour vous égarer ou me défendre... Je ne vois donc pas ce qui menace Anne-Marie, si c'est bien d'elle que vous parlez.
Le visage de M. Jaffé devint plus sévère :
— Elle serait à plaindre si je ne vous parlais comme je le fais, dit-il avec autorité ; car, si vous n'avez aucun secret pour moi, oseriez-vous dire que vous n'en avez point pour elle ?... Vous sentez donc que j'ai raison.
Irène fit de la tête un signe négatif.
— Votre conscience vous l'a dit souvent, afi&rma-t-il.
EUe répéta son geste, et dit :
— Non, non, pas ainsi !
— Est-ce que vous ne voudriez pas comprendre ? fit-il en soulignant le mot.
Il la regarda de cet air d'immense étonnement
que prenait son visage candide quand il entendait contester l'évidence, et, tout en revenant à sa première métaphore, il aborda une autre face de la question :
— Écoutez-moi, ma chère amie ! Le fleuve s'é- • claircit et devient plus Umpide à mesure qu'en avançant dans des paysages plus larges, plus tranquilles, il dépose ses sables et son limon. De même, la conscience devient plus pure, plus exigeante, plus ferme, à mesure qu'elle s'enrichit de plus d'expérience. Sans doute, parce qu'en embrassant la complexité des phénomènes sociaux, nous comprenons mieux l'importance de nos actes, celle même de nos sentiments, puisque les conséquences en sont infinies. C'est ainsi que certaines idées, que nous prenions pour des préjugés surannés, s'imposent peu à peu à notre esprit. C'est ainsi que nous découvrons la raison d'être d'institutions que notre jeunesse taxait d'arbitraires, attaquait et sapait avec tant d'ignorance...
Il toussa, presque à la manière d'un conférencier, et conclut :
— Tel est du moins le chemin que j'ai parcouru pour mon compte.
Le long travail intérieur dont cet aveu marquait l'aboutissement, s'était accompU sous les yeux d'Irène, à côté d'elle, au courant de la vie commune, à travers la paisible régularité des jours, sans qu'aucun signe le lui révélât jamais ! Sur-
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prise, pressentant à peine encore le rapport de cette métamorphose avec son amour, elle ne put que murmurer :
— Comme vous avez changé !
— Vous le verrez mieux encore quand vous lirez mon nouvel ouvrage... Il ne vous a guère intéressée, jusqu'ici. Pourtant, il vous doit beaucoup ! J'ai plus appris à vous regarder vivre, Irène, qu'à remuer l'histoire et les Uvres. Ceux-ci ne nous enseignent que des faits : notre vie en dégage les leçons. Jamais peut-être, si la nôtre eût été différente, je n'aurais senti avec autant de force l'absolue nécessité qu'il y a pour tous à marcher sans restriction ni réserve dans la voie de la vérité.
Il dit tout cela d'une voix pénétrée, en redressant sa taille, avec un geste affirmatif. Ce mot de « vérité » prit dans sa bouche un accent solennel. Irène crut reconnaître jusqu'à son propre ton quand elle le prononçait devant Lysel qui, comme elle, à cette heure, se débattait en vain pour en repousser l'emprise. Machinalement, d'une voix où il y avait du regret et du désespoir, elle répéta :
— La vérité...
M. Jaffé la tint un instant sous son regard, sûr qu'à travers des révoltes, elle accédait lentement. Puis il poursuivit, — tel un avocat, dont la cause est gagnée, continue néanmoins à produire ses pièces, à développer ses arguments. — Remontant le cours des années, il reprit leur histoire, fit ie procès de leur passé, en déplora les équivoques,
s'accusa de n'avoir pas défendu, dès l'origine, des droits qui lui appartenaient.
— J'ai cru que votre jeunesse aussi avait les siens, dit-il gravement : je les ai respectés.
Selon ses habitudes d'esprit, il passa rapidement de cet aveu personnel à une vue plus large sur les causes de sa passive indulgence :
— Nous avions l'esprit trop libre pour que je pusse en user autrement : j'ai cru aux idées que j'avais toujours soutenues, qui nous avaient unis. La preuve en est faite ! Je sais maintenant ce qu'on peut attendre de ces audaces qui revisent la sagesse des générations ! Je sais le pourquoi des grandes lois sévères qui froissaient notre sens inaverti de la justice et de la liberté !...
Ils se regardèrent en silence, lisant l'un dans l'autre. Tous deux avaient la même idée : ce papier, signé pour garantir leur indépendance, pour les préserver du mensonge, de la contrainte, de l'hypocrisie, et qui avait dormi dans son tiroir pendant que la vie les emportait, comme une vaine feuille sèche qu'ignore le torrent. Mais ni l'un ni l'autre n'en parla.
— Que voulez- vous que je vous réponde ? fit enfin Irène. Vous revenez sur des choses si anciennes !... Vous mesurez ma vie, — notre vie, — à une mesure que je ne connais pas : ce n'est pas celle que nous avions adoptée au départ !... Ne discutons pas ce qui est ou ce qui fut : à quoi bon !... Dites-moi plutôt où vous voulez aboutir.
M. Jaffé se recueillit quelques secondes :
— Vous allez comprendre pourquoi j'ai provoqué cet entretien, dit -il.
Elle crut qu'il allait recommencer des explications inutiles, et insista :
— Dites-moi seulement ce que vous me demandez !...
— Voici, reprit-il. J'ai pensé que l'heure est propice, au moment où notre ami...
Sa voix trembla légèrement sur ce mot, qu'il répéta :
— ... où notre ami va partir pour ce long voyage... Peut-être cette idée m'a-t-elle été suggérée par cet autre vo5^age, qu'il fit au début de nos relations, et dont je crois avoir deviné les raisons... Je me suis dit que l'éloignement forcé, la durée de la séparation, l'espace ouvert entre lui et vous, nous aideraient tous à rétablir l'équilibre de notre existence... Oh ! je ne vous demande pas de rompre brutalement avec un attachement... que j'ai compris !... Je vous prie seulement d'en réduire dès maintenant les exigences... Notre absence, en ce moment, ferait tout de suite comprendre à M. Lysel que votre affection s'est ressaisie, et prendra désormais un caractère plus atténué : celui qui convient à nos sentiments quand nos cheveux commencent à blanchir...
C'étaient encore, c'étaient presque les paroles mêmes qu'elle adressait à Lysel, en lui découvrant la plaie vive de son cœur. Ce rapprochement, en
s'imposant une fois de plus à son esprit, le pénétrait de leur vérité ; il lui rappelait aussi les chers liens qui l'attachaient à sa tendresse. Toute sa vie d'amour traversa sa mémoire : un frisson de mort la secoua à la terreur d'y renoncer. Ses magnifiques yeux meurtris d'où quelques larmes s'échappèrent, sa belle bouche frémissante, révélaient son tumulte intérieur. Elle passa la main sur son front en murmurant, presque malgré elle :
— Oui, oui... peut-être... J'ai eu quelquefois ces idées-là.
— Je le sais, dit M. Jaffé.
Fut-ce l'aveu de cette ingression dans les parties les plus secrètes de son âme, ou un flux de passion qui l'emporta ? Elle se ressaisit, eUe se révolta :
— Vous m'en demandez trop maintenant ! s'écria-t-eUe en trouvant aussitôt mille raisons pour le repousser... Songez ! Lysel est surmené : la fatigue des répétitions l'épuisé... Son plus cher ami relève à peine d'une terrible maladie : il a passé par les plus affreuses angoisses à son sujet, n va encore le voir chaque jour... Et puis ce départ, ce départ !... Il a besoin de ses forces, de son courage... Je ne veux pas lui faire de mal !... Vous ne pouvez pas exiger cela !... Si vraiment il faut le frapper, laissez-moi choisir l'heure !... Vous qui comprenez tant de choses, savez-vous ce que c'est que de briser un tel lien ?...
Elle ne contenait plus ses larmes, elle ne voulait pas les montrer, elle s'enfuit, avec un dernier re-
gard où il y avait des reproches et du désespoir. M. Jaffé demeura longtemps dans la même posture, les mains ballantes entre les genoux, sur la causeuse où il avait tant de fois, en entrant au salon, trouvé Lysel. Comme toujours en lui, la réflexion se mêlait à l'émotion. Suivant la pente habituelle, son esprit généralisait leur cas, en tirait la leçon : ses anciens livres, qui battaient si durement en brèche la digue construite par la sagesse des siècles contre les tempêtes du cœur, ne lui semblaient plus qu'un tissu de sophismes, dont sa logique brisait les mailles avec la même vigueur qu'elle avait mise à les ourdir...