CONRAD WALLENROD
Beaucoup de méfiance se mêlait à la curiosité excitée par l'annonce de Conrad Wallenrod. Si admiré qu'il fût comme virtuose, si célèbres que fussent certaines de ses compositions, Frantz Lysel n'avait pas encore abordé l'opéra. Or, les distributeurs officiels de la renommée tiennent aux étiquettes une fois collées, qui facilitent leurs fonctions quasiment automatiques, et les détenteurs patentés des spécialités d'art, siulout quand ils exploitent la gloire lucrative du théâtre, ont tout intérêt à passer pour seuls possesseurs de recettes, — plus mystérieuses que les règles d'Aristote, d'Horace, de Boileau, ou de d'Aubignac, — sans lesquelles, affirment-ils, nul intrus ne saurait soutenir leur concurrence. Par la collaboration de ceux-ci et de ceux-là, il se formait donc autour de l'œuvre nouvelle une atmosphère
1 Chefs-d'œuvre poétiques d'Adam Mickiewicz, traduits par luimême et ses fils. (Bibliothèque Charpentier.) — Les grands poètes romantiques de la Pologne, par G. Sarrazin. (Perrin, 1906.) — L'opéra de Zelenski sur Wallenrod, auquel j'ai fait allusion sans le connaître, m'a été signalé par M. A. de Radwan.
un peu chargée. Lysel ne s'en doutait guère : son inexpérience croyant encore que l'œuvre seule importe, il était plus inquiet des faiblesses de la sienne que des circonstances ou des intrigues qui en accompagnaient l'éclosion, Wladimir Pack, un jeune poète, Polonais comme lui et aussi ignorant des secrets du métier, avait découpé dans la légende obscure de Mickiewicz, — qu'on relise le beau commentaire qu'en a donné Gabriel Sarrazin ! — un livret sans action ni mouvement. Des excentricités juvéniles y compensaient fâcheusement d'heureuses trouvailles lyriques, en soulignant le romantisme démodé d'une trame où la trahison et l'héroïsme forment le plus byronien des amalgames. Quant à la partition de Lysel, elle était, — pensait-il, — l'expression des deux grands sentiments de sa vie : le rêve patriotique, pareil à celui du héros Uthuanien, qui avait hanté sa jeunesse aux récits des exploits paternels, et l'amour inachevé, douloureux, contenu, dont celui de Conrad et d'Aldona la recluse lui semblait une sorte de symbole. Comme tous les musiciens, il prêtait à sa musique un sens plus précis que cet art n'en peut avoir : l'admiration du jeune Pack, qui brodait sur elle des gloses subtiles ou l'illustrait d'images enténébrées, le soutenait dans cette illusion. Ce Pack était d'ailleurs un garçon indolent, flegmatique, fataliste, un véritable Slave qui s'en remettait, sur toutes choses, à la destinée. Aux répétitions, il demeurait plongé dans une béatitude
muette. Ses yeux bleus, inaltérables, contemplaient avec une candeur ravie les étoiles du chant et de la danse, parmi lesquelles il évoluait comme un astre voyageur tombé on ne sait d'où dans l'ordonnance du firmament. Avec sa jolie figure arrondie, blonde, vite effarée, et la mélancolie de ses longues moustaches rousses dont les pointes tombantes encerclaient sa bouche, il assistait sans sourciller au travail fiévreux de tout le personnel, en répétant toujours :
— C'est très bien ainsi, c'est parfait, c'est admirable !
Ce qui faisait dire à Lysel :
— Quand les Slaves se mêlent d'être optimistes, ils ne le sont pas à moitié !
Une « première », sur une grande scène, est en soi-même une pièce, — presque toujours une comédie, — dont le pittoresque compHqué a maintes fois tenté les peintres des mœurs parisiennes. Elle met en mouvement la plupart des élégances, des vanités, des compétitions de la ville du monde où il y en a peut-être le plus ; elle flatte, excite, irrite ou dérange nombre d'ambitions chatouilleuses, dont les moindres piqûres font du bruit ; elle bouscule beaucoup d'intérêts importants ou mesquins ; elle brouille des jeux savants, tenus par des mains expertes. Dans les coulisses, dans les couloirs, au foyer des artistes comme à celui des spectateurs, surgissent mille questions minuscules qui grossissent dans l'air
électrisé, s'irisant des couleurs les plus inattendues. Qui reconnaît-on dans les loges ? est-ce la salle des grands jours, dûment remplie par l'élite de cette société composite, — politiciens, affairistes, parvenus, courriéristes, gens du monde, diplomates, rastaquouères, — qui forme ce qu'on appelle le « Tout-Paris » ? Voit-on dans l'assistance ces femmes qui mènent le train, dont la présence promet des recettes, parce que beaucoup voudront se montrer où on les a vues ? Qu'est-ce que les arbitres de l'engouement vont penser, — ou dire, — de l'œuvre nouvelle ? Sa gaîté ou son émotion réussiront-elles à les dérider ? Rude tâche, quand on songe à ce qu'est leur vie ! Quelles sentences lit-on sur les visages blasés des critiques ? Et les confrères, — ceux qui attendent leur tour, ceux qui ne l'ont jamais eu, ceux qui ne l'auront jamais, ceux qui l'espèrent encore, ceux qui ne l'espèrent plus, — quelles rancunes ou quelles indulgences colportent-ils pendant les entr'actes ? — Ainsi, tant que dure la soirée, la vaste salle clinquante, avec ses velours, ses vernis, ses dorures, ses peintures, est pour ceux qui s'y coudoient le centre essentiel du monde ; aucun des problèmes ou des conflits qui s'agitent au dehors, d'où peuvent sortir la guerre, les ruines ou la révolution, ne revêt une importance égale à celle de ces questions : le ténor sera-t-il en voix ? l'orchestre suivra-t-il le bâton qui le dirige? le public va-t-il se plaire ou s'ennuyer ?
Tandis que la salle applaudit ou bâille, sommeille ou s'émeut, il s'y joue des drames parfois plus serrés, plus profonds, plus intenses que celui où s'est consumé l'art du poète, du musicien, du décorateur, du metteur en scène et des interprètes ; et si la foule reste suspendue au spectacle où l'attache la puissance de la fiction, certaines de ses unités s'en écartent pour écouter des voix intérieures, dont la musique n'est plus alors que l'accompagnement vague et léger. Ainsi, le soir de Conrad Wallenrod, un acte discret du drame où l'auteur était engagé, se développait autour de la pièce.
Avant le lever du rideau, dans les couloirs, on eût entendu les propos habituels s'échanger entre des messieurs en habit et des dames en décolleté :
— On dit que la répétition n'a pas marché ?
— Qu'en sait-on ? Elle n'était pas publique.
— Lysel risque une grosse partie...
— Il la gagnera : il a de la chance.
— S'il la perdait, pourtant ?
— Il aurait toujours son violon...
En vérité, Lysel courait un autre danger, plus direct, dont la conscience l'empêcha d'abord de penser au sort de son œuvre : ni M. Jaffé ni Anne-Marie n'accompagnaient Irène. Dès qu'il remarqua leur absence, il comprit qu'elle avait une signification ; et ce fut son grand souci.
Irène, seule avec sa mère, occupait une baignoire à droite de la scène, à côté de celle de
Hugo Meyer. Mal rétabli, la langue alourdie, l'intelligence atteinte, le vieux maître avait voulu venir quand même : sa tête embroussaillée se tendait vers le public dans un mouvement d'ardeur juvénile, comme si l'approche du combat lui rendait sa vigueur ancienne ; tandis que Louise, en retrait derrière lui, son bon gros visage écrasé par un chapeau trop empanaché, guettait anxieusement la trace des émotions sur cette figure si changée. Séparée d'eux par une cloison, M"^^ Jaffé portait une robe en satin gris clair, à peine ouverte, sans bijoux, garnie de dentelles en point d'Angleterre, qui en amortissaient l'éclat. La nuance s'en accordait avec celle de ses cheveux, qu'elle avait égaUsée en les poudrant, et mieux encore, peutêtre, avec l'expression de son doux visage tendre et pensif. La sévère élégance de cette toilette contrastait avec les cheveux teints, la robe couleur Champagne, le décolletage et les diamants de M.^^ Storm. Un curieux, dont les regards seraient tombés sur cette baignoire, se fût demandé sans doute quel singuher hasard y réunissait en tête à tête deux êtres aussi désassortis.
M™^ Storm, armée de son face-à-main à manche en écaille, parfaitement inattentive, lorgnait la salle et, de temps en temps, se penchait vers sa fille pour lui nommer des personnes qu'elle reconnaissait :
— Voici l'ambassadeur d'Autriche !
Ou bien :
— Tiens, le prince X... ! Il est donc à Paris ! Comme il a vieilli ! La dernière fois que nous nous sommes rencontrés...
Et elle égrenait le chapelet de ses souvenirs.
Irène l'écoutait mal. Cachée derrière un écran, elle éprouvait cette forte émotion qui vous étreint dans une foule dont les mouvements vont déterminer votre destinée. De tout son amour, de toute sa foi, elle croyait à l'œuvre dont eUe avait suivi la lente éclosion : voici que le doute et la peur l'assaillaient. En même temps, d'autres pensées l'emportaient loin de cette musique dont elle connaissait tous les accords. Wallenrod, Aldona, Halban, le Waydelote ? Elle songeait à Lysel, à sa fiUe, à son mari, à elle-même. Après tant d'années de rêve, la réalité reprenait ses droits. Pourquoi maintenant, autour de l'œuvre qui marquerait un si redoutable tournant dans leur vie ? Pendant la période où les événements mêmes se moulaient à la forme de son cœur, tant d'éléments hostiles s'étaient comme fondus à sa flamme intérieure : pourquoi leur conflit se rouvrait-il ? Pourquoi fallait-il choisir entre les forces qui luttaient dans son âme ? Et pourquoi ce choix n'était-il plus libre ? Jadis, il se fût porté sur l'amour : la jeunesse ne doute guère de ses droits, doute peu de ses moyens. Mais éloignés, par le vol des années, de l'âge du roman, ils entraient dans celui où la raison discute, écoute dans l'avenir la répercussion des actes ordonnés par la passion, — blâme
et condamne : que restait-il donc de leur liberté ? N'ayant pas fait à l'heure opportune le geste de la révolte, ils subissaient celui de la résignation. La patience des choses prenait ainsi sa revanche. Qui sait si Jaffé, plus clairvoyant qu'eux, ne l'avait pas lentement calculée ? Qui sait s'il n'avait pas accepté son rôle sacrifié dans la certitude de sa victoire finale, — pareil à ces spéculateurs qu'un coup de fortune récompense à la fin de persévérants sacrifices ?...
Un bruit d'applaudissements la tira de ses réflexions : ils saluaient le beau chœur de la Wilna et du Niémen.
— Charmant ! approuva M™® Storm, en frappant négUgemment de son éventail la paume de sa main gauche.
Une interminable scène de discussions dans le Conseil de l'Ordre teutonique abattit le naissant enthousiasme : la petite toux nerveuse de l'ennui courut de rang en rang dans le parterre, monta aux balcons, résonna dans les loges, sèche, répétée, irrévérente, moqueuse. C'est à ce moment que Lysel, retenu jusqu'alors dans les couUsses, entra dans la baignoire. Irène lui donna la main, en souriant. Il la garda un peu. Malgré la présence de M™® Storm, ce fut un instant très doux, très tendre, un de ceux dont l'impression se grave à jamais dans la mémoire afin de la tourmenter plus tard, aux heures où l'on recueille ses souvenirs pour irriter sa douleur...
Un peu inquiet, il demanda :
— Eh bien?...
Ce fut M™^ Storm qui répondit :
— On a beaucoup applaudi, tout à l'heure... Ce chœur était bien joli, Lysel !... Tout à fait charmant !...
Irène corrigea :
— Il y a dans ce premier acte des phrases que j'aime tant !
Lysel regardait d'un air soucieux les fauteuils vides de la baignoire.
— M. Jaffé ne viendra-t-il pas ? demanda-t-il à Irène, en baissant la voix.
— Il m'a dit qu'il viendrait un moment.
— Et Anne-Marie ?
— Elle a la migraine.
Lysel s'assombrit davantage, puis n'osant rien demander de plus, se rapprocha de M™® Storm.
— L'orchestre a mieux joué à la répétition, fit-il.
— Comment donc ! il joue à ravir, répondit la vieille dame, de sa voix indifférente et complimenteuse.
Des applaudissements de complaisance saluèrent la chute du rideau : le public faisait crédit du premier acte. Lysel dut retourner à son poste de combat. M™^ Storm se remit à nommer des diplomates et des étrangers, en racontant des bribes de leurs histoires. Beaucoup moins répandue que sa mère, Irène n'avait pas d'attaches avec ce
public bigarré. Seuls, ou presque, dans la salle, les Hugo Meyer la connaissaient, savaient sa présence ; mais, retenus par des visiteurs qui félicitaient le vieux maître de son rétablissement, ils ne se montrèrent pas. Le convalescent recevait les compliments en souriant de la seule moitié mobile de sa bouche ; tandis qu'on s'extasiait de le trouver si bien, il répondait en accentuant sa grimace, avec ce gros accent alsacien dont cinquante ans de Paris ne l'avaient pas guéri :
— Oui, oui, c'est un bail à volonté, maintenant ; le propriétaire me donnera congé quand il lui plaira, sans autre avertissement préalable. Il n'a qu'à faire un signe...
Cette phrase, et le geste qui l'accompagnait, amenaient des larmes aux yeux de Louise ; posant la main sur le bras de son « poulot », comme pour le défendre, elle protestait :
— Qu'est-ce que tu dis là, Hugo?... Qu'est-ce que tu peux dire?...
Il étendait le doigt vers le rideau baissé, en prenant un accent plus grave :
— On sait bien qu'il faut partir une fois... Allez ! on s'en va gaîment, quand on laisse après soi des vaillants, pour continuer...
Et il louait l'œuvre de Lysel :
— Une de celles qu'il faut admirer, si l'on n'est pas en bois !
Les visiteurs, l'ayant écouté avec respect, répondaient sans entrain :
— Oui, oui, c'est très bien, c'est très fort ! Ensuite, dans les couloirs, ils disaient :
— Le vieux Meyer a du plomb dans l'aile : voilà qu'il tourne au bénisseur !
Cependant Irène, dont les yeux erraient dans la salle, venait de distinguer, dans une loge de face, deux figures de connaissance, qu'à son tour elle nomma à sa mère :
— Les Teissier, maman !...
— Oui, je les vois... M°^® Teissier ne rajeunit pas...
Leur chronique avait jadis défrayé pendant quelques semaines les potins de Paris ^ Épris d'une jeune fille dont il était le tuteur, Michel Teissier, alors député et l'un des leaders de la droite, avait divorcé pour épouser celle qu'il aimait ; puis, poussé à mettre ses idées d'accord avec ses actes, il était devenu l'un des plus hardis champions de la décomposition sociale : d'abord à la Chambre, où il représenta pendant deux législatures ses anciens adversaires, puis, après un échec électoral, dans les journaux. A cette heure, il braquait sa jumelle sur une loge de face, qu'occupait un ministre mélomane ; sa femme, accoudée au balcon, le menton dans la main, regardait devant elle, sans rien voir. Irène savait qu'ils n'avaient pas d'enfant, qu'une des filles de Michel était morte, que l'autre, mariée en province, ne
1 Voyez la Vie privée et la Seconde vie de Michel Teissier.
voyait plus son père ; elle ne connaissait d'ailleurs jyjme Xeissier que pour avoir échangé avec elle quelques rares visites. « Sont-ils heureux ? l'ont-ils été ? » se demanda-t-elle. Et elle s'étonna de ne s'être jamais posé cette question. Elle essaya d'y répondre : leur geste de révolte avait causé bien des désastres... «Du moins, se dit-elle encore, ils ont eu le courage de leur amour : il ne finira pas comme le nôtre ! » Elle poursuivit un instant cette comparaison dans le champ des hypothèses, tout en répondant par quelques monosyllabes au bavardage de M™® Storm. Ramenée ainsi à sa préoccupation dominante, elle se plongea si complètement dans ses pensées, qu'elle s'aperçut à peine que le rideau se relevait :
« Oui, songeait-elle, le moment est propice pour annoncer à mon Frantz que notre amour est fini. Son triomphe, qui va éclater, que je vais aider de mes bravos, le consolera. Ensuite, le voyage achèvera de me faire oublier. Avec toute sa tendresse, il a peut-être l'âme plus mobile qu'il ne le croit lui-même : il est artiste, il est Slave... D'ailleurs, les hommes ont tant de choses pour les distraire de l'amour : le travail, le succès, la gloire.. Teissier n'a-t-il jamais regretté d'avoir préféré l'amour?... Frantz, lui, touche à l'âge où, dans la plupart des destinées, l'amour, si même on lui a beaucoup sacrifié, passe à l' arrière-plan. C'est l'ambition qui prend le pas, ou le désir du foyer tranquille, des enfants qui sont une part de durée
de la vieillesse entourée de chaudes affections. Je ne lui donne rien de tout cela : qu'est-ce donc qui l'a retenu si longtemps près de moi ?... Oui, oui, le moment est propice !... J'avais rêvé de remplir toute sa vie : je n'en aiirai rempli qu'un chapitre. De combien d'amours n'est-ce pas l'histoire? Demain, il tournera la page avec un cri de colère ou un soupir de regret ; puis il entamera le chapitre suivant... Un chapitre d'action, celui-là, qui ne lui laissera pas le temps de rêver, par bonheur !... Là-bas, en achevant de m'oublier, il se dira que j'ai eu raison, et son pas sera plus léger... Que puisje attendre de mieux pour moi-même ? C'est une fin raisonnable de ce qui doit finir : quelque chose comme la mort douce qu'on souhaite à ceux qu'on aime... »
Plus elle fixait son esprit sur ce dessein, plus elle en sentait l'inéluctable nécessité. Si elle s'en affligeait encore, c'était avec une résignation attendrie, bien éloignée des désespoirs où la plongeait jadis la seule idée de la séparation. Déjà même elle songeait aux moyens de le réaUser, cherchait les paroles qu'il faudrait dire : et leur choix lui semblait difficile, car elle voulait une coupure franche, sans une goutte de venin...
Tandis qu'Irène dénouait ainsi, en pensée, l'écheveau de sa destinée, le public commençait à s'agiter. A vrai dire, le mécontentement ne se trahissait encore que par de légers murmures, des toux trop fréquentes. Mais on l'entendait grossir.
M™« Storm toucha de son éventail le bras de sa fille, en disant :
— Ça se gâte !
Le duo prolongé d'Aldona dans la tour et de Wallenrod sur la scène lassait la patience des auditeurs. Lysel s'était figuré que l'invisibilité de la bien-aimée prêterait un accent profond et mystérieux à ce long morceau, fugué avec beaucoup de science. Mais le chant des deux protagonistes se perdait dans le vide du décor, comme leur amour ; le drame se noyait dans une musique sans objet ; comme aucune émotion ne gagnait les spectateurs, ils réagissaient d'instinct contre un romantisme nuageux, dont la déclamation musicale ne voilait pas assez la grandiloquence désuète, insuffisamment rajeunie par les vers libres de Pack. Ce chevalier barbu, grisonnant, bardé de fer, qui roucoulait tout seul, les yeux levés vers une tour d'où lui répondait une voix qu'on entendait mal, paraissait un peu ridicule : des mots drôles devaient courir là-haut, au pigeonnier, d'où descendaient de vagues éclats de rire. M°^^ Storm résuma l'impression générale en disant :
— Un duo d'amour où l'on est seul... c'est drôle !
Irène répondit nerveusement :
— La musique est superbe !
Ces bruits d'orage, ces menaces arrêtaient brusquement le vol de ses pensées, qui tout de
suite furent auprès de Lysel, derrière la scène. Elle partagea son angoisse. Elle brûla de lui prendre la main, comme tout à l'heure, de lui dire : « Ne suis- je pas là, moi, toujours, pour vous acclamer, vous consoler, croire en vous ! » En un clin d'œil, l'imminence de ce danger imprévu chassa les autres soucis : il n'y avait plus au monde que cette foule inquiétante et perfide, cette œuvre ballottée comme dans un naufrage, cet homme qui souffrait et qu'elle appela de tout son cœur. Quand le rideau tomba, au miUeu des murmures, elle applaudit avec frénésie, debout, à déchirer ses gants. M.^^ Storm applaudit aussi, pour lui faire plaisir, du bout des doigts :
— Peut-être est-ce trop fort pour le public ! fit-elle avec cette rancune dédaigneuse que les âmes vulgaires vouent aux artistes vaincus.
En ce moment, Hugo Meyer, suivi de Louise, fit irruption dans la loge. Il était furieux : sa crinière couleur d'étoupes se hérissait sur son front écarlate, dont les veines se gonflaient à éclater ; il brûlait de haranguer la foule, comme aux temps héroïques où, mettant sous son bras son bâton de chef d'orchestre, il adressait aux siffleurs ces fougueuses apostrophes qui l'avaient rendu populaire.
— Les imbéciles ! les sourds ! criait-il en gesticulant dans le fond de la loge. Ils n'ont pas d'oreilles ! Ils n'ont pas compris ! Ils ne comprennent jamais!... Ah! s'ils comprenaient!...
S'ils comprenaient, ils trépigneraient d'enthousiasme !... Mais il faut leur expliquer !... Et moi, je... je ne peux plus !...
Sa langue s'empâtait, ses mains tremblaient, ses gros yeux en boule sortaient de leurs orbites, tandis que Louise, en joignant les mains, suppliait Irène, à voix basse :
— Calmez-le, madame, je vous en supplie !... Il va se faire du mal !... Il va se tuer !... Pensez que le médecin lui défend les émotions !...
Irène ne l' écoutait pas. Au contraire, grisée aussi par cette odeur de bataille, elle excitait le vieux lutteur :
— Faites ce que vous pouvez, monsieur !... Allez au foyer, parlez aux gens, aux confrères, aux critiques !... Dites-leur que c'est beau : il faudra bien qu'ils vous croient !
— Mais non, madame, il ne peut pas..., gémit Louise. Puisque les émotions lui sont interdites !... Hugo, je t'en conjure, viens !... Viens, viens, allons-nous-en !... Rentrons à la maison !...
Il la repoussa, bondit hors de la loge, se jeta sur un groupe d'habitués qui entouraient justement un critique connu pour sa sévérité. Ce fut à peine si on l'écouta : on parlait d'un scandale politico- judiciaire, qui battait son plein. Comme il se détournait de ces indifférents, il entendit, dans un autre groupe, ces deux répliques :
— Ce pauvre Lysel, s 'est -il assez trompé !
— Les gens de talent ne se trompent pas à demi.
Il clama :
— C'est vous qui vous trompez, entendezvous ?... Vous vous trompez tous !
Et, comme les autres se retournaient en ricanant :
— C'est moi qui vous le dis, messieurs, moi, moi, Hugo Meyer !,.. Un vieux de la vieille, qui a toujours vu clair !...
De son côté, Lysel subissait les rebuffades du directeur, les nerfs de ses interprètes, les regards narquois du personnel. Comme il errait parmi les praticables, son librettiste s'approcha de lui. Sérénité d'âme, indifférence ou affection d'olympisme, le jeune Pack restait aussi calme que s'il eût été étranger à l'affaire ; tout en consolant avec une pointe d'ironie son grand collaborateur, il tira, non sans adresse, son épingle du jeu :
— Que voulez-vous, mon cher maître, tout n'est qu'heur et malheur ! Vous avez eu tant de triomphes : il ne vous manquait qu'un échec. Tous les grands artistes n'en ont -ils pas eu ? Ma part ici est bien modeste ; je n'en suis pas moins fier de penser que vous me devrez un peu du vôtre !
Au risque de sembler fuir, Lysel n'eut pas le courage de rester dans les coulisses jusqu'à la fin de l'entr'acte. Il revint auprès d'Irène, et répondit au regard compatissant qui l'accueillit :
— Pas un ami n'est venu me voir. Est-ce assez éloquent ?
Il avait ses yeux tristes, — les yeux qui le faisaient aimer.
— Ne vous découragez donc pas, mon cher Lysel, dit M™® Storm qui avait entendu : les amis reviennent toujours avec le succès.
La sonnette de l'entr'acte renvoya les spectateurs à leurs places. Leurs sentiments s'étaient fortifiés dans les conversations des couloirs : un rien pouvait rendre agressive leur indifférence, blagueur leur ennui. Les rivaux, les ennemis, les envieux, les malveillants, trouvant le terrain favorable, avaient poussé leur pointe : pourquoi diable un violoniste se mêlait-il de faire un opéra ?... Dès le lever du rideau, les toux hostiles recommencèrent : quelques-unes, calculées, sonnaient plus fort. Retirés dans le fond de la baignoire, dont M™® Storm occupait seule le balcon, Irène et Lysel suivaient le spectacle dans la glace, où les décors et les personnages se réfiécliissaient fantomatiquement. On supporta mal la scène du banquet : sur un crescendo que marquaient de puissants accords de cuivre, les chevaliers de l'Ordre, trompés par Conrad, leur chef, décidèrent d'ouvrir la campagne où celui-ci les trahirait au profit de son ancienne patrie. On ne comprit rien à ces desseins ténébreux, non plus qu'à la musique compUquée de l'ensemble. La salle devenait houleuse autour de l'œuvre submergée.
— C'est un désastre 1 fit Lysel, qui ne tenait
pas en place. Il me faut retourner là-bas : j'aurais l'air de me cacher.
— Oui, allez !... On vous accompagne.
Et Irène, comme on marche à l'ennemi, retourna s'asseoir auprès de sa mère.
— Le pauvre garçon ! fit M™® Storm. Tant de peine pour un tel résultat !
La loge s'ouvrit, la grêle silhouette de M. Jaffé apparut. 11 avait tenu à faire acte de présence, sans se résoudre à rester là toute la soirée. Si peu accoutumé qu'il fût aux mouvements des « premières », ceux de la salle étaient assez clairs pour qu'il en comprît aussitôt le sens.
— Oh ! oh ! fit-il, avec un sourire équivoque.
Ce sourire n'exprimait pas l'exacte nuance de ses sentiments. Incapable de rancune comme de méchanceté, M. Jaffé n'aurait pu se réjouir du malheur de personne, fût-ce d'un ennemi, et malgré tout, son indépendance d'esprit l'empêchait de regarder Lysel comme tel Mais il souriait rarement ; et quand il lui arrivait de sourire, son visage prenait une expression sardonique, sans qu'il y mît aucune malice. Énervée par les émotions de la soirée, Irène s'offensa de ce malencontreux sourire, qui lui parut trahir des sarcasmes pourtant peu conformes à la douceur d'âme de ce sage.
— Cela ne va donc pas ? demanda-t-il en s'asseyant en retrait entre les deux femmes.
— Vous voyez bien, répondit- elle sèchement.
M°^® Storm regarda son gendre, puis leva les yeux, pinça les lèvres, haussa les épaules, dans une pantomime qui signifiait : « Tout est perdu ! »
M. Jaffé se mit alors à suivre le spectacle, de cet air d'attention concentrée qui lui était habituel et donnait à sa personne un aspect sévère, presque maussade. Ses lèvres s'amincissaient, son dos s'arrondissait, sa tête s'enfonçait entre ses épaules, comme celle d'un échassier. De temps en temps, il faisait « hum ! hum ! » L'index de sa main droite, posée sur ses genoux, battait machinalement la mesure. — Ce troisième acte, rempli par des scènes de conseils et de discussions, manquait complètement d'intérêt dramatique. Lysel y reconnaissait la partie la plus faible de son ouvrage. Il avait cru le sauver en y accumulant une grande richesse de thèmes développés avec toutes les ressources de son art. Le public ne remarqua pas ces beautés, d'un ordre peut-être trop purement musical pour un opéra : mais elles ne pouvaient échapper à une oreille aussi exercée que celle de M. Jaffé.
— Qu'est-ce qu'ils ont donc ? demanda-t-il en regardant sa femme. C'est très bien, tout cela !
Irène crut lui trouver un ton de condescendance qui changea pour elle le sens de l'éloge ; elle ne répondit que par un regard fâché, qui le froissa.
— Ah ! mon cher, expliqua M"® Storm, quand le public est mal disposé, voilà ce qui se passe I
— Le public est bizarre ! conclut M. Jaffé.
Et il se replia sur lui-même, sans plus rien dire. Sa figure s'assombrit davantage, sa tête disparut presque entre ses épaules, ses « hum ! hum ! t> se multiplièrent. A la fin de l'acte, des bruits hostiles étouffèrent de grêles applaudissements, auxquels il mêla les siens. Il regarda sa femme, qui regarda d'un autre côté ; après quelques secondes d'hésitation, il dit d'un ton perplexe :
— A présent, je crois que je vais partir.
Irène ne répondit rien. M°^® Storm, que ce désastre ennuyait à périr, saisit la baUe au bond :
— Voulez-vous m'emmener?... Je suis un peu fatiguée : à mon âge...
M. Jaffé la regarda avec stupéfaction : c'était la première fois qu'il entendait sa belle- mère invoquer son âge. Il ne l'en aida pas moins à s'envelopper dans des manteaux et des écharpes, endossa son pardessus, noua un foulard autour de son cou, lent et précautionneux comme toujours.
— Au revoir, ma chère amie !
M™^ Storm, dont la figure peinte disparaissait dans la dentelle, ajouta :
— Ne prends pas cela trop au tragique, Irène : c'est la vie !...
« Moi qui allais leur faire un tel sacrifice ! o se dit Irène, en réunissant ainsi dans sa rancune sa mère et son mari, comme s'ils se fussent ligués contre elle. — En un instant, Lysel la recon-
quérait encore par son malheur : n'était-ce pas déjà le malheur qui l'avait conquise une première fois ? Tant de nobles femmes se perdent pour consoler ! Et leur cœur délicat saigne plus que le nôtre des blessures qui nous frappent dans la lutte, que la lutte guérit...
Seule, maintenant, dans la baignoire, comme un naufragé sur un radeau, eUe s'y trouvait moins seule que tout à l'heure, entre ces deux êtres si proches et si différents d'elle. Lysel allait revenir ; ils seraient deux contre la foule, deux à la braver, si profondément unis que rien ne les séparerait plus désormais. Ils s'enfermeraient dans leur amour comme dans une tour imprenable. Ils repousseraient toutes les attaques du dehors. Leur volonté d'être heureux imposerait silence aux voix intérieures qui leur faisaient tant de mal...
Cependant, la voix furieuse de Hugo Meyer éclata dans la loge voisine : il devait tenir quelque critique ou quelque confrère, car il employait des termes techniques, analysant la trame orchestrale et les thèmes mélodiques en spécialiste parlant à un spécialiste. Comme il ne réussissait sans doute pas à convaincre son interlocuteur, il finit par lancer une de ces bordées de jurons dont il était coutumier. Des jeunes gens, debout dans l'orchestre, l'ayant entendu, le lorgnèrent en ricanant. Le brave homme avait le verbe haut : on sait qu'à l'un de ses concerts, où les siffleurs de Wagner refusaient d'écouter sa harangue, il avait déchaîné
un terrible scandale en leur lançant un mot qui n'est héroïque que dans l'histoire. En ce moment, sa sonore colère soulageait Irène : « Celui-là nous reste, songeait-elle, et celui-là ne s'est jamais trompé ! »
L'entr'acte se prolongeant, l'humeur de la foule s'aigrit dans l'attente. L'indifférence devenait gouailleuse. On s'excitait d'un groupe à l'autre. Des pieds impatients esquissèrent le rythme des Lampions. Au moment où l'on frappait enfin les trois coups au milieu de « ah ! » prolongés, Lysel reparut dans la baignoire. Il était pâle, comme un blessé. Il tremblait d'énervement. Une crise de nerfs d'Aldona l'avait retenu pendant l'entr'acte. Gâtée par ses succès d'artiste et de jolie femme, la chanteuse lui avait, entre ses larmes, reproché son humiliation : .
— Sifflée, moi, moi !... sifïlée !... Pour la première fois de ma vie !... Et par votre faute, monsieur !...
Il raconta cette scène, frémissant. Irène lui prit les deux mains, les serra, le plaignit de toute sa tendresse :
— Ah ! comme on vous aime !... comme on vous aime quand vous êtes malheureux !...
— Oh ! oui, je vous en supplie, aimez-moi toujours !...
Il était comme un enfant qui se réfugie dans des bras compatissants, le cœur gonflé par un chagrin trop gros pour ses forces. Elle ne pen-
sait plus qu'à le bercer, qu'à le chérir, qu'à le défendre au prix de toutes ses autres affections, de ses scrupules, de ses devoirs, de sa vie...
Cependant, on prenait fort mal l'héroïque trahison de Wallenrod, rien n'étant plus difficile à faire accepter du public que ces sentiments complexes, qui déroutent ses catégories. L'orage montait. Après s'être ennuyée, la salle s'indignait. On n'écoutait plus. On comprenait de travers. On se demandait : « Qu'est-ce que c'est que ces folies ? » Des mains nerveuses froissaient le livret. Les interprètes, affolés, lâchaient leurs parties. L'orchestre jouait à la débandade. Laissant Lysel au fond de la loge, Irène s'avança au balcon, debout, dans un irrésistible besoin de braver la tempête. Comme un sifflet strident déchirait le tumulte, elle y répondit en criant : « Bravo ! » La grosse voix de Hugo Meyer fit chorus : n'y tenant plus, il venait la rejoindre, suivi par Louise qui recommença ses objurgations :
— Mon cher Lysel !... Ma chère Madame !... Je vous en supplie, calmez-le !...
Le vieux maître l'écarta, comme un buffle furieux peut écarter une branche importune. Il secouait les mains de Lysel en roulant ses yeux injectés, en cherchant les mots qu'il ne trouvait plus ou qui s'empâtaient sur sa langue épaissie :
— C'est une œuvre..., une œuvre... Ah ! mon ami !... Vous aurez une... une... une revanche....
un jour !... Je vous le prédis !... Ils verront... que c'était une œuvre !...
Lysel restait accablé :
— On n'a jamais vu un four pareil à l'Opéra, répétait-il.
— Depuis Tannhceuser ! s'écria Irène.
Hugo Meyer approuva :
— Oui, oui... Et j'y étais aussi!... Et je... je leur criai... comme aujourd'hui...
— Dites-le-lui bien fort, monsieur, vous qu'il écoute, pour qu'il le croie, et méprise ces hurleurs !...
Irène tendait le bras vers la salle, où éclatait la tempête des sifflets, des huées, des « assez ! » La musique, maintenant, les exaspérait autant que le drame : ils la trouvaient obscure, incohérente, vide, criarde, elle leur faisait mal aux oreilles ! Et les quatre amis restaient debout dans leur loge, impuissants, désespérés, comme des abandonnés qui voient gronder autour d'eux l'incendie ou l'inondation.
Le rideau tomba : ce fut le signal d'un redoublement de tapage. La foule démontée se Hvrait aux déchaînements de cette fureur collective qui se nourrit d'elle-même. On eut mille peines à lui jeter le nom des deux auteurs : le nom inconnu de Wladimir Pack fut couvert de dérision ; devant le nom aimé de Lysel, les huées s'arrêtèrent un instant. Comme elles recommençaient de plus belle, sur l'initiative d'un groupe de siffleurs
massés dans un coin de l'orchestre, près de la baignoire de M™® Jaffé, Hugo Meyer, les poings en avant, leur cria, de sa voix formidable :
— Tas de brutes !
Chacun prenant sa part de l'injure, la clameur redoubla. Dans les rangs les plus proches, on reconnaissait le vieux maître, on le nommait, des questions et des réponses furieuses s'entrecroisaient :
— Qu'est-ce qui lui prend, à celui-là !
— C'est encore ce vieux fou !
— On le croyait mort.
— Se fîgure-t-il qu'il est ici chez lui ?
Ses grands bras gesticulaient dans l'encadrement de la loge, tandis que Louise s'efforçait de le tirer par la manche : et les mots ne sortaient plus de ses lèvres convulsées. Il parvint pourtant à lancer encore une fois son cri :
— Tas de brutes !
Puis ses yeux chavirèrent, sa tête cramoisie retomba sur sa poitrine, ses bras battirent l'air comme les ailes d'un grand oiseau blessé.
— Le vieux rageur ! dit quelqu'un, il ne pouvait pas finir autrement !
Des inconnus, envahissant la baignoire, s'empressaient autour de lui. Les ouvreuses amenèrent un médecin. Louise gémissait :
— Ah! pourquoi a-t-il voulu venir?... Pourquoi !... Pourquoi !..
La foule vidait lentement la salle, en fouillant
des yeux la baignoire où râlait le vieil artiste. On s'interrogeait. On se disait de l'un à l'autre tout ce qu'on savait, et tout ce qu'on ne savait pas :
— Il était donc avec Lysel ?
— Non. Dans la loge à côté. Lysel était avec une femme.
— Qui donc ? Est-ce qu'on la connaît ?
Il se trouva des gens renseignés pour répondre :
— M™^ Jaffé. La femme de l'écrivain. Vous savez bien !...