LA DERNIÈRE PROMENADE
La veille du départ, Irène et Lysel firent ensemble une dernière promenade.
Lysel apportait à leur rendez-vous la tristesse anticipée de cette séparation qu'il se reprochait d'avoir voulue, celle de l'état désespéré de son vieil ami dont la fin semblait prochaine, d'obscurs pressentiments qu'il s'efforçait en vain de repousser ; Irène y venait dans l'angoisse de son cœur ballotté au gré de résolutions contraires, accompagnée par la sourde voix menaçante qui depuis si longtemps sonnait à son oreille le glas de son amour. Par cette humide journée d'automne, par cette fin d'après-midi déjà froide, ils trouvèrent solitaire à souhait le parc de Saint- Cloud, où ils entrèrent par la porte de Sèvres. Quelques silhouettes de promeneurs gUssaient dans la grande allée ; pour les éviter, ils obhquèrent à gauche aussitôt après les grilles, traversèrent les pelouses desséchées, gravirent la pente où des hêtres, des acacias, quelques bouleaux mariaient leurs feuillages nuancés aux lourdes feuilles des
marronniers. Leurs pas bruissaient sur une couche, épaisse déjà, de feuilles mortes ; une humidité fraîche, odorante, montait du sol, des herbes, des branches, emperlait comme d'une rosée la voilette d'Irène, les imprégnait tous deux de sa frissonnante mélancolie ; les tons rouilles des arbres, qu'un rayon de soleil eût animés, s'éteignaient sous le ciel bas, où pendaient de gros nuages.
— Que cette heure est donc triste ! murmura Lysel.
— C'est beau, pourtant, répondit Irène.
— C'est désolé.
Une idée musicale, éveillée par l'harmonie des couleurs, de l'atmosphère et de ses pensées, dut lui traverser l'esprit ; car il ajouta :
— Quel accompagnement !
Que ce soit le soleil du matin ou l'ombre du soir qui les baigne, qu'elle s'éveille dans la gaîté du printemps ou s'assoupisse aux approches de l'hiver, la nature nous ofïre toujours l'abri de ses espaces, de ses ciels, de ses arbres et de ses eaux. Ses murmures étemels bercent comme un chant la discordance de nos passions passagères ; en les écoutant, nous rentrons dans son règne comme des atomes oubliés ou des sons perdus, et les vaines plaintes de nos cœurs se fondent dans son concert. Ainsi, la beauté de ce novembre en deuil nuançait d'une secrète douceur la tristesse de l'adieu tout proche...
Une autre avenue coupait les collines, de son
large ruban droit, entre les marronniers. D'autres silhouettes y passaient. Les deux promeneurs pressèrent le pas pour la traverser, puis reprirent leur lente ascension, si oppressés qu'ils entendaient leurs souffles plus rapides.
— Il me semble que nous sommes des ombres errant sous ces arbres, dit Lysel. Ne sentez-vous pas qu'il y a déjà de l'espace entre nous ?
Irène inclina la tête dans un geste d'acquiescement, f
— Il y a déjà de l'espace entre nous, répéta Lysel. Pourtant nous sommes ensemble : je vous vois, je vous sens, vous pouvez mettre votre main dans les miennes. Que sera-ce demain ?
Irène murmura faiblement :
— Après, il y aura le retour...
Mais elle ne croyait pas à ses propres paroles, et Lysel le sentit :
— Ce sera si long ! s'écria-t-il. Que de choses changeront peut-être !... Le pauvre Hugo ne sera plus là : je lui ai dit adieu tout à l'heure, il ne m'a pas reconnu... Oh ! la douleur d'un adieu qu'on sait étemel !... Vous, du moins, je vous retrouverai...
Il crut voir un éclair de doute traverser le regard d'Irène.
— Oui, je vous retrouverai..., répéta-t-il avec plus de îorce. Serez- vous la même ?...
Elle lui pressa doucement le bras, sans répondre : le savait-elle ? Elle pensa que la vie joue
avec nos cœurs comme le vent avec les feuilles, et ne voulut pas dire cela. Ils traversaient un pont rustique, jeté sur une gorge artificielle où des plantes agrestes s'accrochaient aux rocailles. Ils s'arrêtèrent, les yeux errants sur cette fantaisie alpestre ; des souvenirs de belles heures sur les hauteurs, dans des étés enfuis, les effleurèrent :
— Il y a des moments où l'on voudrait arrêter le temps, dit Lysel en pensant à ces heures envolées. Quand on a l'amour, on voudrait le garder toujours le même, toujours !... N'avez- vous jamais eu ce désir, Irène, de rester comme nous sommes là, sans entendre aucune voix du dehors, sans rien savoir de ce qui n'est pas nous, pour une minute dont les secondes seraient des siècles et qui ne finirait jamais ?
— Oh ! oui, fit-elle. Ensemble !...
— Mais tout change, je sais !... Tout change autour de moi !... Pourquoi ne puis- je changer aussi?... J'ai l'âge où je vous ai connue, Irène... Il me semble que j'aurai toujours cet âge-là... Ma vie n'ira pas plus loin : l'instant où je vous ai rencontrée l'a fixée pour jamais... Des années ont coulé, n'est-ce pas ?... Je suis le même : je le resterai tant que j'aurai un souffle dans la poitrine !...
— Vous êtes fidèle et bon, mon ami... Pourtant, vous changez, vous aussi, sans le voir... La vie joue avec nous comme le vent avec ces nuages.
et nous force à changer comme eux... C'est la loi commune : il faut l'accepter !,..
— Comment pouvez- vous dire cela?... Je n'accepte rien : je me révolte !... L'amour, notre amour est plus fort que les nuages... Au retour, nous arrêterons le temps comme l'aiguille d'un cadran !...
— On arrête l'aiguille ; le temps poursuit sa marche. Tout ce qui doit passer, passe ; tout ce qui doit changer, change... Notre volonté n'y peut rien...
Ils s'étaient remis à marcher. Une clairière s'ouvrit devant eux : une longue bande de gazon jauni par l'automne, bordé par la forêt. Quelques vaches tondaient sans bruit les derniers brins d'herbe. Les mêmes souvenirs revinrent, plus précis, plus nombreux, plus pressants : leurs meilleures journées, leurs plus belles heures; ils les avaient eues là-haut, au cours des étés tranquilles, dans la solitude des pâturages, aux flancs des vallées en fleurs ; quel hasard fatidique leur en renvoyait donc, en ces tristes instants, l'image ternie, l'écho assourdi ? Irène s'arrêta, en regardant son ami :
— Vous rappelez-vous nos promenades, là-bas, autour d'Interlaken ?... Et les autres années, à Zennatt, à Saas-Fée, à Salvan ?...
La vision de ces heures emportées au courant du passé, celle des paysages immobiles qui se mireraient en d'autres regards et prêteraient à
d'autres voyageurs leur décor passif et magnifique, traversa leur pensée ; leurs yeux se fermèrent ensemble comme pour la retenir. La même angoisse affreuse les oppressait tous deux, au même endroit du cœur : ces heures ne reviendraient jamais; le cours infini du temps n'en ramènerait plus de pareilles, pas plus que le fleuve qui fuit sans cesse ne ramène deux fois la même goutte d'eau ; le glissement des années les affaiblirait dans leur mémoire, jusqu'à ce que la mort achevât de les effacer... La douleur fut si aiguë, que des larmes mouillèrent leurs cils. Ils les essuyèrent d'un geste furtif, en se détournant, puis se regardèrent en tâchant de sourire, chacun cherchant du courage dans son désir d'en inspirer. Et de nouveau, ils se réfugièrent dans le silence amical où tout se cache, où tout s'exprime, dans ce vibrant silence où se rejoignent, à l'abri des obstacles et des regrets, les cœurs que sépare la vie, qu'unit l'amour. Ils se turent délicieusement, dans une entente qu'aucune parole ne saurait exprimer. Ils se turent comme on se tait ensemble quand on s'aime, sûrs que les ondes de leurs pensées se confondaient dans un accord plus parfait que ceux des sons les plus harmonieux. Des minutes divines, dont un seul d'entre eux devait un jour mesurer le prix, s'envolèrent dans le vent frais, dans le vent insensible qui cueiUait autour d'eux les feuilles mourantes et les déposait sur le sol avec un frôlement plaintif.
— Ah ! chérie ! appela enfin Lysel, dans un immense élan de tendresse.
Elle se serra contre lui, tremblante d'émotion, de crainte, d'amour. Le ciel, déjà si bas, s'alourdissait encore : sa noirceur menaçante chassait du parc les derniers promeneurs, et peut-être alourdissait leurs pressentiments.
— Nous avions les mêmes appréhensions làbas, le soir d'Umspunnen, dit Lysel pour répondre à leurs pensées. Vous souvenez-vous?... Moi, je craignais quelque chose... quelque chose de plus cruel encore que le départ...
— Pourquoi rappelez-vous cela? interrompitelle.
— Ne croyez pas que ce soit pour vous faire un reproche !... Non, non !... Au contraire, c'est pour vous dire que nous nous sommes retrouvés quand même... Je vous ai sentie si près de moi, l'autre soir, dans mon malheur... Si près, et si tendrement consolante !... Plus près que jamais, chérie '.... comme si je vous avais reconquise !... Quand je suis rentré en pensant à vous, je savais qu'aucun triomphe ne m'aurait donné un bonheur égal !... Maintenant, voyez, nous sommes ensemble encore une fois !...
Elle murmura :
— Pour si peu de temps !...
Ses regards étaient chargés d'amour et de désespoir. Lysel n'en retint, n'en voulut retenir que l'amour.
— Pour peu de temps, c'est vrai, dit-il, à cause de ce maudit voyage. Mais après?... Quand je vous aurai retrouvée, je ne partirai plus jamais !...
Elle sourit tristement, sans relever ces paroles : le courant de ses intimes pensées l'empêchait de suivre son ami vers l'avenir incertain ; au contraire, il la ramenait obstinément au passé, comme une eau qui reviendrait à la source prête à tarir. Peut-être songeait-elle au couchant d'Interlaken, peut-être à d'autres soirées ; elle dit :
— Cette fois, le soleil tombe sans éclat, la nuit triomphe dans tout l'espace ; il n'y a pas devant nous de cime blanche qui retienne un dernier rayon de lumière, la saison meurt comme le jour, c'est le froid, c'est l'obscurité, c'est l'hiver... Nous en sommes entourés...
— Taisez- vous ! supplia Lysel : ne doutons pas de l'avenir !
— Vous dites cela, et vous partez demain, et nous sommes ici pour nous dire adieu !...
— Pas adieu, corrigea-t-il : au revoir !
— Je sais, vous n'aimez pas les mots qui déchirent. Ils sont les plus vrais, cependant. Adieu, quand on va se quitter, n'est-ce pas le seul qui convienne ? Il veut dire : Je vous remets au destin, au hasard, à la fatahté...
— A Dieu ! dit gravement Lysel.
— Peut-être !...
En ce moment, deux gamins dévalèrent des pentes, en se poursuivant, avec des cris. Le plus
petit tomba, pleura, boita. L'autre lui frotta la jambe et l'emmena en répétant :
— Dépêche-toi quand même, il va pleuvoir !... Ils disparurent : leur bruit s'étouffa au bas de
la colline. La courte diversion permit à Irène de se ressaisir.
— Vous avez raison, reprit-elle quand le silence se fut rétabli. L'avenir nous est caché : mieux vaut donc espérer !
— Oui, affirma Lysel dans un élan de confiance, il faut espérer !
Ce fut comme un rayon de soleil dans un ciel noir.
— Nous perdons nos derniers instants à nous désoler, reprit-il ; nous aurions tant de choses à nous dire !...
Il avisa un tronc d'arbre allongé à la lisière du bois.
— Si nous nous asseyions là, pour causer ? proposa-t-il.
Mais quand ils furent assis à côté l'un de l'autre, dans le mystère du crépuscule, les paroles manquèrent encore à leurs cœurs gonflés. Ce fut Irène qui rompit le silence :
— Eh bien ?... demanda-t-elle en tâchant de sourire.
— D'abord... vous ne douterez jamais de moi ?
— Je n'ai jamais douté de vous, mon ami.
— Et vous m'écrirez ?
— Oui, je vous écrirai.
— Régulièrement, comme les autres fois ?
— Je tâcherai... Mais les lettres !...
— Je sais : on ne peut pas tout se dire.
— T On a peur de tout se dire !... Ces petits morceaux de papier qui traverseront la mer, on n'ose pas s'y fier tout à fait... Et puis, on cause si mal, la plume à la main !... Vous savez, je ne suis pas une Sévigné, moi !...
— Ces petits morceaux de papier, comme vous dites, m'aideront pourtant à supporter l'absence... Je les attendrai... Ils me diront où vous êtes, qui vous voyez, ce que vous faites... Vous me raconterez tout ce qui vous arrive... C'est un grand effort, que je vous demande là... Vous parlez si peu de vous!,.. Tenez! vous ne m'avez plus rien dit de vos projets de voyage, pour cet hiver...
— Incertains, comme tant de choses... M. Jaffé parle de partir très prochainement.
Elle ne dit pas qu'elle avait dû lutter pour retarder le départ.
— Je ne serai pas fâché de vous savoir en Italie, pendant mon absence : ici, il peut toujours survenir quelque chose... Par exemple, je compte bien que vous rentrerez en même temps que moi !... Sinon, ah ! sinon, je vous avertis que j'irai vous chercher !... Même, si notre revoir n'en était pas retardé, j'aimerais autant cela... Il y a toujours tant de dérangements imprévus, à Paris !,.. Et puis, quel beau cadre, pour se retrouver, au printemps, qu'une de ces chères villes de lumière et d'amour 1...
i6o L'OMBRE S'ÉTEND
Avec son habituelle mobilité d'impressions, il s'ouvrait à l'espoir. Ses yeux brillaient : le long espace de leur séparation était aboli. Il se mit à parler du retour comme d'une dette que la destinée leur payerait une fois encore. Il dit ce qu'il souhaitait de changer ou de conserver dans le plan de leur existence. Il disposa de l'avenir. Irène, en l'écoutant, regardait voltiger les feuilles autour d'eux ; elle songeait toujours aux forces insensibles qui nous traitent comme le vent traitait ces innombrables feuilles, qui nous arrachent, nous emportent, nous déposent où il leur plaît, selon des fins inconnues, sans que nos vœux les arrêtent, sans que nos désespoirs les fléchissent ; et peut-être en sentait-elle le souffle dans ses cheveux, tandis que Lysel allait toujours, emporté par sa fantaisie, comme un cavalier qui ne voit pas l'abîme.
— Nous n'êtes déjà presque plus triste, fitelle avec un bon sourire indulgent.
— C'est un répit : je le redeviendrai dès que je ne vous verrai plus... Quand vous êtes là, près de moi, il me semble que nous ne nous quitterons jamais ou que nous nous retrouverons demain...
— Demain ? répéta-t-elle.
Et, se reprenant encore :
— La confiance se gagne : vous en avez assez, à cette heure, pour m'en donner un peu !...
Une fine pluie d'automne commençait à tomber. Ils regardèrent le ciel, tout noir, tout bas, l'air
SUR LA MONTAGNE t6i
qui s'embrumait, les gouttelettes déjà serrées qui s'accrochaient aux brins d'herbe.
— Il faudrait rentrer, dit Irène en se levant.
— Nous causions si bien ! répondit Lysel. Pourquoi la pluie vient-elle nous gâter notre dernière promenade !...
Comme si ces mots ramenaient les sombres pressentiments dans l'esprit d'Irène, elle les répéta, à demi-voix, d'un accent profond qui en changeait le sens :
— Notre dernière promenade !...
Pour redescendre, ils passèrent au pied des rocaiUes, par la gorge étroite où s'épaississaient les ombres du crépuscule. Le silence était plus profond : les bruits éloignés de la route ne leur parvenaient plus. Ils n'entendaient que le crépitement de la pluie sur les feuilles sèches. Ils se sentaient bien seuls, dans cet enfoncement, aux approches de la nuit, gardés de loin par les arbres que l'automne dépouillait. Lysel s'arrêta, en appelant :
— Irène !...
Comme elle s'arrêtait aussi, il la serra contre sa poitrine et lui baisa les lèvres, en balbutiant :
— Au revoir !... Au revoir !...
Elle voulut lui renvoyer cette parole d'espérance : elle ne put. Une main ténébreuse lui fermait la bouche. Elle respirait une haleine de mort. Elle eut la sensation foudroyante d'un affreux déchirement ; raidissant ses forces pour repousser ce souffle d'agonie, elle ne parvint qu'à
i62 L'OMBRE SUR LA MONTAGNE
en , dissimuler l'horreur, et gémit, malgré elle, d'une voix d'enfant qui expire :
— Adieu !... Adieu !...
Lysel eut-il l'obscure intuition de l'appel terrible qu'elle entendait si clairement ? Il ne lui demanda pas de corriger ce mot fatal. Mais ils ne le répétèrent plus, en se quittant un peu plus tard au bord du fleuve qui les avait ramenés. Irène s'éloigna dans le soir et la pluie. Lysel, appuyé au parapet, suivit des yeux la silhouette que l'ombre effaçait. Quand il ne la vit plus, il lui sembla qu'il restait seul à jamais, perdu dans le vaste monde où il allait errer...