‹ L'ombrelle--le gant--le manchon;Chapitre 18 sur 28 · S FA · texte numérisé non relu

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Stendhal — et tous les vrais sensitifs, — le premier serrement de main de la femme qu’on aime?

Nos aïeux juraient par la main et lisaient dans la main les mystères de l'avenir. Le jour du couronnement, la main de justice était portée devant les rois; c’est avec la main que l’onsalue; on demande la main de la dame qu’on veut épouser en légitime mariage; on se laveles mains comme Ponce Pilate des fautes qu'on n’a pu empêcher de commettre, et, si je devais vous faire le panégyrique de cet organe, je devrais, comme Schéhérazade, remettrechaque jour au lendemain la fin demondiscours. — Un Anglais, sir Charles Bell, aécritsurla maïn leslignessuivantes, quisont la synthèse de tout ce que je pourrais ajouter : « La main humaine est si admirablement formée, elle possède une sensibilité si exquise, cette sensibilité gouverne avec tant de précision tous ses mouvements, elle répond si instantanément aux impulsions de la volonté, qu’on serait tenté de croire qu'elle en est elle-même le siège.

Toutes ses actions sont si énergiques, si libres, et pourtant si délicates, qu’elle paraît avoir son instinct à part, et qu’on nesonge ni à sa complication comme instrument ni aux relations qui l’assujettissent à l'esprit. Nous nous servons de la main comme nous faisons l’acte de respirer, sans y songer; et nous avons perdu tout souvenir de ses faibles et premiers efforts comme du lent exercice qui l’a perfectionnée. »

Ce

La main, en un mot, est l'instrument le plus parfait que Dieu ait donné à l'homme, mais je ne dois pas oublier, ma belle Amie, que les poètes se gantent rarement et les philosophes jamais, et que, philosophant ainsi que je le fais, je demeure en dehors du Gant et parais surtout oublier cet axiome de Fontenelle : Eussions-nous la main pleine de faits probants ou de vérités, il ne faut jamais que faiblement l'entr'ouvrir.

Le Gant serait digne d'entrer à jamaïs dans la légende d’un conte de fée, comme la mule est entrée dans la poésie même de la fable avec le thème de Cendrillon. — Un ancien roi de France fut en effet amoureux toute sa

vie d’une femme inconnue, pour avoir seulement aperçu son Gant au milieu d’un bal masqué donné à sa cour. Cela ne peut-il pas aisément se concevoir, . d’après cet aphorisme par à peu près : « Montrez-moi votre: Gant, je vous dirai qui vous «êtes. » — Au bal de l'Opéra, dans la houle des masques et des dominos, au milieu des sallées et venues de ce grand escalier si vante, ‘il suffit d'un Gant qui emprisonne une main IS mignonne pour amorcer aussitôt la passion d'un délicat, — un long gant blanc, amoureusement collé surune main diinement petite sur la finesse des atta-; es et les rondeurs exquises de ‘à®

l’avant-bras. — ILy a là e quoi damner un fanatique de la femme.

Le Gant n'apparaît pas seulement à toutes les fêtes où président la grâce et la, beauté : on le retrouve, dans toute la rudesse et la grossièreté de son origine, vers les régions polaires, chez les Norvégiens, les Lapons et les Finnois, qui portent des gros Gants de laine en été et des épais Gants de peau de renne avec poils apparents en hiver.

C'est munis de ces Gants qu'ils peuvent parfois courageusement sortir de leur hutte, en dépit des frimats qui sévissent, pour tuer l'ours

blanc et le phoque, ainsi que nous les repré sentent les dramatiques gravures qui illustrent nos récits de voyages au pôle Nord.

Mais il me semble que votre œil m'interroge avec inquiétude sur deux petits livres reliés que je tiens à ma portée. — Rassurez-vous ; ce ne sont point des récits de touristes qui nous vont peindre les mœurs des habitants de Karasjok ou des îles Loffoten ; je vous lirai de suite, sans vous faire languir davantage, les titres. Sur l’un de ces ouvrages, voyez vous-même : Recueil des plus beaux énigmes de ce temps, composés sur divers sujets sérieux et enjoués par Colletet; sur l’autre : Recueil des énigmes de ce temps, par l'abbé Cotin. — Vous avez deviné que, sans vous prendre en traître, je compte vous lire d’anciennes charades rimées sur les Gants :

Le premier énigme — (puisque énigme était masculin au xvir siècle, en dépit de sa profonde fémininité), — ce premier énigme, en termes obscurs et ambigus, indique

que le Gant, après avoir été la couverture naturelle d’un animal rustique, sert aujourd’hui de couverture artificielle à un animal plus affiné : l’homme!

Nous sommes deux et dix partis également,

Qui jadis enfermoient une chose vivante ;

Comme elle, nous vivions, mais morts présentement,

Nous en enveloppons une plus excellente.

Cet énigme-quatrain est de François Colletet, le poète crotté jusqu’à l’échine. Ecoutons maintenant le précieux Cotin-Trissotin dans ce singulier sixain :

De la chair des mortels nos cinq bouches sont pleines, Et nous en jouyssons en hyver à souhait;

Si nous perdons un frère, alors chacun nous haït

Et nous jette en un coin au rang des choses vaines; Sans cela, nous faisons par l’ordre des humains Presque tout ce qu’ils font avec leurs propres mains.

Médiocre, n'est-il pas vrai, tourmenté, ampoulé et grossier à la fois? Il n’y a pas là de quoi nous faire tomber en extase et répéter jusqu’à satiété, ainsi que faisaient les courtisans du dernier bon ton : « Ah! qu’en termes congrus ces choses-là sont dites! »

J’abandonnerai de suite les énigmes. Ces deux spécimens nous suffisent. — Autre point :

Plusieurs physiologistes affirment que les grands hommes de guerre se sont fait remarquer par une jolie main, qu’ils aimaient peut-être à ganter délicatement. Ils citent Cyrus, Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon.

D'après un historien du premier empire, des généraux, attendant un jour Bonaparte dans sa chambre, trouvèrent ses gros ganis d’officier et son petit chapeau sur une console. Une curiosité les prit : chacun d’eux essaya à son tour le gant et le chapeau; mais il n'y eut pas une seule main, paraît-il, qui pût entrer dans ces gros gants, et, sur ces épaules de géants, pas une seule tête qui pût remplir le petit chapeau.

Napoléon était, c'est connu, non moins fier de sa main que Byron, lequel — raconte son biographe — avait la main si petite, qu’elle cessait d'être en proportion avec son visage. Byron pensait et écrivait que rien ne caractérisait mieux la naissance que la main; c'était presque, selon lui, l'unique indice de l'aristocratie du sang.

Depuis le xve siècle, on peut suivre, dans les musées de France, de Hollande, d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne, l'intérêt que les peintres de toutes les écoles ont apporté dans l'étude de la main et même du Gant. Van Dyck et Rubens étaient passés maîtres en cet art, et Titien a laissé un chef-d'œuvre admirable dans son Jeune homme au gant. Velasquez fait presque toujours tenir à ses puissants modèles des Gants noblement plissés dans la dextre. Dans la peinture vénitienne, on voit le Gant aux mains du doge, de la dogaresse, des ambassadeurs, des sénateurs, des résidents et même des marchands. L'étude seule de ces Gants d’après ces portraits

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chure, car il faudrait considérer le Gant dans

toutes les classes sociales et à toutes les époques,

LE epuis les Gants brodés des doges jusqu'aux Gants spéciaux des marchands, des recteurs de l’université de Padoue et même des moines de la confrérie de la Croix,

De violets sur robe blanche, etc.

* Maïs ce serait folie que de ne vouloir rien omettre dans la tentative aussi prime-sautière et si peu

prétentieuse de cette monographie du Gant.

N’avons-nous pas encore à considérer le

er met si volontiers le dimanche, au sortir de sa caserne, avec un geste conquérant? — N'y a-t-il pas encore le Gant du cuirassier à large crispin de buffle que ce dernier homme de fer campe si gaillardement sur sa hanche quand il est en service d’estafette? L'histoire des Gantelets et Gants militaires depuis le moyen âge ferait un gros volume, aussi bien que le Gant féminin et le moufle de l’ouvrier. Le Gant liturgique, plus important encore, est de trois sortes :

lé Gant pontifical que prenaient les évéques et Les abbés; le Gant que les simples prêtres avaient adopté pour ; des circonstances déterminées, et enfin le Gant prélatrice : — sur les seuls Gants pontificaux, Mon- | seigneur X. Barbier de Montaultatrhuve iioyen ’écrire, dans le Bulletin monumental 1876-1877, près de deux cents pages de texte serré, in-8°: Ab uno, disce..

mable, en quel inextricable la-

\ ns byrinthe archéologique j'aurais pu vous Se : égarer, à propos de tous ces Gants mignons TR dont je vous avais promis l'historique, et sur \ lesquelsjene vous fais, il me semble, qu’une )| vive causette à Gant fouetté. — Je n’aurais dû 7 mettre sur table que ce qu'y met la grâce 7 d'une femme : des Gants dans une flûte de cham- (0, pagneou dans un chapeau de bergère, des roses et une lettre d'amour entr'ouverte; cette simple nature morte eût assurément mieux inspiré ma Muse lique tous les documents réunis et empilés, bien faits pour “‘Seffrayer un esprit qui ne se complaît guère dans ces ‘barricades de notes et de notules.— Ah! ma chère Belle, {combien Balzac eut raison dans son brillant et profond ! Traité de la vie élégante, lorsqu'il écrivit les lignes suivantes, que je n'avais pas suffisamment méditées

avant d'engager ma parole vis-à-vis de vous!

« L’érudit ou l’homme du monde élégant qui voudrait rechercher, à chaque époque, les costumes d’un peuple, en ferait ainsi l’histoire la plus pittoresque et la plus nationalement vraie... Demander l’origine des souliers, des aumônières, des chaperons, de la cocarde, des paniers, des vertugadins, des Gants, des masques, c'est entraîner un #odilogue dans l’effroyable dédale des lois somptuaires et sur tous les champs de bataille où la civilisation a triomphé des mœurs grossières importées en Europe par la barbarie du moyen âge.

« Les choses futiles en apparence, continue l’auteur de la Théorie de la démarche, représentent ou des idées ou des intérêts — soit le buste, soit le pied, soit la tête — il aurait pu dire surtout, soit la main — vous verrez

toujours un progrès social, un système rétrograde ou quelque lutte acharnée se formuler à l’aide d’une partie quelconque du vêtement. Tantôt la chaussure annonce un privilège, tantôt le chapeau signale une révolution; — à une broderie ou une écharpe ou quelque ornement de paille expriment un parti. Pourquoi la toilette serait-elle donc toujours le plus éloquent des styles, si elle n'était pas réellement tout l'homme, l'homme avec ses opinions politiques, l’homme avec le texte de son existence, l’homme hieroglyphe? Aujourd’hui la Vestignomie est devenue presque une branche de l’art créé par Gall et Lavater. »

Je suis accablé, 6 mon indulgente Amie! je sens que j'ai été très au-dessous de ma tâche et je ne crois pas même avoir eu cet art charmant de ne rien dire, qui dit souvent tant de choses. J'ai négligé de vous montrer le Gant dans les Inventaires princiers, dans les vieilles chroniques, et dans ces contes tant réjouissants de Boccace, de la reine de Navarre, de Straparole, de Bonaventure Desperriers et même dans Brantôme, qui a écrit une historiette si spirituellement gauloise sur un Gant trouvé dans le lit d’une honneste dame. J’aurais «eu belle » de vous faire sortir le Gant anecdotique de quantité de romans et mémoires depuis le Petit Jehan de Saintré jusqu’à Casanova le Vénitien, en passant par l'Histoire amoureuse des Gaules.

Mais le naturel prime-sautier est bien aussi une qualité française, dont on doit parfois avouer la grâce même en reconnaissant ses défauts. J'ai laissé l’histoire du Gant, je crois en 1840; et je ne pense pas vous avoir dépeint tous les petits crispins, les festons, les ruchés, les crénelures et les dentelures qui ornaient les attaches des Gants de ville de nos élégantes, niles longues mitaines noires qui accompagnaient les canezous de blonde dont on raffolait dans ces temps modestes. Il importe peu que je suive les modes de 1840 à nos jours : il faudrait ne pas être femme pour ignorer ces diverses variations d’une Mode dont tous les

Spécimens reviennent périodiquement reconquérir une seconde de célébrité. Gants à jour en soie de Chine, Gants d'Espagne, Gants de castor, de Suède, de chevreau glacé, Gants mousquetaires, Colombine, à crispins, — que sais-je? — les qua-

lificatifs sont innombrables; ils changent encore plus que la Mode, car l’épithète donne un renouveau et trompe le chaland, — à plus forte raison tromperait-elle le Gantuographe, si vous

me passez ce hideux néologisme.

Ce que je n’ai pu faire, ce que vous ne m’aviez pas demandé, ce qui, cependant vous eût intéressée bien davantage que cette somnolente causerie, c’est la Physiologie du Gant, avec cette épigraphe tirée d’un homme d’esprit— anonyme : « le style, c'est l’homme; le Gant, c’est la femme, le style trompe quelquefois, le Gant jamais. »

Me voyez-vous lancé dans des théories historiques, philosophiques, philologiques et surtout physionomiques, dans une étude toute à côté?

Convenez, ma douce Somnolente, que si vous m'’eussiez permis d'aborder ce rôle (qui étaitassurément mieux dans ma note légère), j'aurais été moins gauchement guindé, moins terne surtout, moins prétentieux encore, bien que je n’aMiche ici d’autre prétention que de vous plaire. — Vous m'avez jeté le Gant sur les confins de l'histoire, c’est la que je l'ai relevé avec plus de mollesse que de crânerie.

Il m’eût été agréable que la fantaisie dictât à l’histoire, mais ici c’est tout au plus si l’histoire est parvenue à réchauffer l'aimable fantaisie qui n'a pas pris de Gants pour vilainement nous bouder tous deux.

Pardonnez! — Indulgente interlocutricel!

— Excusez aussi, Aimables lectrices, vous qui lisez cette causerie figée, et qui avez surtout moins de raisons de m'être favorables, en ce sens qu'avec vous toutes, hélas! je ne puis pas dire, comme autrefois l’on disait dans le beau monde : l’Amitié passe le Gant.

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