I. LE GÉNÉRAL DE GALLIFFET
A mon enquête, le général de Galliffet qui restera une des personnalités les plus curieuses, un des esprits les plus complexes duxix siècle, répondit par la carte suivante:
Monsieur,
« Veuillez m'excuser. Je ne connais le Roi Edouard VII que pour avoir eu l'honneur de déjeuner, dîner ou souper avec Lui, en France ou en Angleterre.
Je ne connais pas le Kaiser, je ne suis pas connu de Lui. J'ignore tout de la politique. Je ne suis qu un vieux soldat, très Français, qui regrette de n'être pas mort le jour où une Loi, très sage, lui a imposé la retraite • . .'
Salutations de votre serviteur galliffet »
Or, le vieux soldat très français qu'il me sera bien permis de qualifier le brave d'entve les braves, est loin de tout ignorer de la politique, comme il le dit. J'ai donc pensé qu'il était intéressant de joindre à ces quelques lignes la lettre qu'il adressait, au sujet du roi Edouard, à l'un de nos plus distingués confrères. M. de Nalèche, et qui fut publiée dans le Journal des Débats, du 29 juin 1902.
Paris, le 27 juin 1902.
Mon cher Monsieur de Nalèche,
« A l'occasion de la maladie qui plonge dans l'inquiétude toute l'Angleterre, vous me demandez quelques souvenirs. Soit ! mais je ne parlerai que de celui qui fut le prince de Galles. Du roi je me borne à souhaiter la prompte guérison.
« C'est eu 1S62, je crois, que j'eus, étant à Londres pour l'Exposition universelle, l'honneur d'être présenté au prince de Galles ; je l'ai revu très souvent, depuis, à Paris, à Londres ou à Sandringham.
« Sa très vive intelligence, sa curiosité de tout connaître, hommes et choses, sa courtoisie et son extrême bienveillance rendaient, avec lui, les rapports aussi faciles qu'agréables. De la France, il aimait surtout, la « so-
ciètê.»- Il avait gardé de ses relations avec l'Empereur Napoléon III et l'Impératrice Eugénie, les meilleurs souvenirs. Après la chute de l'Empire, le princè de Galles prodigua au souverain malheureux ainsi qu'au prince impérial les soins les plus touchants. Il ne parlait d'eux que dans les termes de la plus profonde sympathie...
« Etant, plus que l'on ne paraît le savoir en France, condamné par la Constitution de son pays, à l'inactivité politique la plus nettement définie, le prince de Galles n'a pu intervenir dans la politique que l'Angleterre jugeait à propos d'adopter à l'égard de la France. Mais il ne faut pas oublier qu'il a été de tous temps, le plus « Anglo-Saxon » de ses futurs sujets : qui donc l'en blâmerait ?
« En outre, sa naissance, son éducation, la très grande admiration que ses parents éprouvaient pour l'Allemagne,, et pour le roi de Prusse, en particulier, ne pouvaient laisser le prince de Galles insensible. Il n'aura pas été, je présume, indifférent aux succès éclatants remportés par les Allemands en 1870-71. Il ne pouvait, avec raison, qu'être heureux de l'abaissement d'une puissance qui avait, plus que les Anglais, triomphé sous les murs de Sébastopol, et conquis en Europe, une situation que l'Angle^ terre devait, quelquefois, trouver gênante. Il m'est, peut-être aussi, permis de supposer que, depuis, le prince de. Galles aura^on sans regret, constaté qu'à son tour, et à tous les points de vue, l'Allemagne était devenue beaucoup plus forte que ne le souhaitait l'Angleterre en 1870-71.
« J'ai tout lieu de croire que le prince de Galles, appelé à régner un jour, ayant pour la Constitution de son pays, une admiration aussi sincère que justifiée, nous aura plaints tout bas de vivre dans une République telle que nous la comprenons.
« Comme penseur, il aura estimé que, comprise de cette façon, la République n'était pas pour un grand pays la forme de gouvernement la plus, fertile. Comme futur roi d'Angleterre, il s'en sera, peut-être très facilement consolé;
« En tous cas, nous ne pouvons oublier ce que le prince de Galles fit en 1870 et 1871 pour venir en aid'e à nos blessés et à nos malades. A lui, comme à son auguste mère, nous devons rester reconnaissants », etc..