I. — Sur le souverain moderne
•~1 L'expérience est faite et elle est décisive. La Belgique, la Hollande, la Suède, le Danemarck, l'Angleterre jouissent d'une prospérité matérielle, d'une liberté politique et d'une paix sociale que toutes les Républiques du Nouveau Monde et même de l'Europe, à l'exception de la Suisse, ont le droit de leur envier. Il serait donc contraire à l'évidence de soutenir que la monarchie est à la veille de disparaître des pays où elle existe encore parce qu'elle serait incompatible avec l'ensemble des principes et des progrès de la civilisation moderne. Elle peut vivre et elle peut rendre d'immenses services, mais à une condition, c'est de savoir se plier aux idées et aux aspirations légitimes des. peuples qu'elle est appelée à gouverner.
Le dix-neuvième siècle avait créé deux types de souverains. Le Hokenzollern, soldat jusqu'à la moelle des os et le Cobourg', studieux, instruit, modeste et dont le principal souci était de se faire pardonner son rang. Ces deux modèles; sont, aujourd'hui, aussi arriérés l'un que l'autre. Il serait maintenant aussi chimérique de la part d'un jeune souverain qui vien-
GUILLAUME ET ÉDOUAKD
i„ — Je ne peux plus supporter la vue d'une cravate mal nouée.
2. — Je fais venir de Rambouillet et garder par des gouverneurs incorruptibles lés moutons qui me fournissent l'os pour cirer mes bottines. Nos moutons anglais ne sont guère bons que pour des gigots. .
5- — J'ai emportj de Paris et j'ai implanté à Londres, la mode de tenir la canne par le petit bout. " '
I- — J'ai conseill: aux pairesses d'aller apprendre de vint la façon dont une femme vraiment chic entre au restaurant quand clic a sur elle une robe de Bcch< IT David.
v. — quand j'étais prince de galles.
Chapitre de mémoires inédits, recueilli par Caran d'Ache. (Le Journal, 1903).
drait de monter sur le trône de vouloir être un roi en uniforme, à la façon du vieux Guillaume, que d'essayer d'imiter de tous points la stricte réserve et la correction parlementaire, impeccable, de Léopold I. Un Hohenzollern, soldat, avait sa raison d'être lorsque le roi de Prusse était le chef d'une aristocratie militaire de hobereaux, officiers de père en fils. De même un Cobourg était obligé de se contenter du rôle d'arbitre impartial et dépourvu de toute initiative personnelle, à l'époque où la Belgique était gouvernée par une oligarchie censitaire divisée en deux camps, également jaloux, l'un et l'autre, de défendre les prérogatives des Chambres contre les empiétements éventuels du souverain.
Sous l'influence du Prince Albert, qui fut peut-être l'homme le plus remarquable qu'ait produit la maison de Cobourg, la reine Victoria devint le modèle des monarques constitutionnels tels que l'Europe les comprenait vers le milieu du dix-neuvième siècle. La personne de la souveraine disparut derrière la fiction appelée la Couronne, sorte de mythe constitutionnel, investi de pouvoirs très étendus qui n'étaient pas exercés par a Reine mais par les ministres et le Parlement.
L'extension du droit de suffrage a rendu à la monarchie moderne la plus large part de son ancienne autorité.
Les oligarchies aristocratiques ou censitaires ayant perdu leur pouvoir et leur influence, le souverain seul, dans les états parlementaires, a représenté la tradition. Il n'a pas joué seulement le rôle d'un arbitre indépendant et impartial entre les partis, il a protégé contre les brusques et violentes oscillations de la fortune électorale la politique étrangère du pays. Dans une oligarchie divisée en deux fractions; à peu près égales, la direction des affaires extérieures ne subit aucune modification sensible à chaque changement de ministère, tandis que, dans une démocratie profondément divisée, chaque parti est fatalement amené à s'inspirer bien moins des intérêts nationaux que de ses principes particuliers et de ses affinités naturelles, dans le choix de ses alliés du dehors. Défenseur héréditaire de l'intérêt du pays qui se confond avec l'intérêt de la dynastie, habitué depuis son enfance à vivre en contact avec les souverains, les chefs d'Etat et les agents diplomatiques des autres nations, le monarque constitutionnel, sous peine d'exposer sa patrie et sa couronne, à des catastrophes que les peuples ne pardonnent plus, est obligé de faire de la politique extérieure la principale étude et la grande préoccupation de sa vie. Très peu de souverains du dix-neuvième et du vingtième siècle ont manqué à ce devoir. Tout en abandonnant à leurs ministres le gouvernement intérieur du pays, Victor-Emmanuel II, le roi Humbert, Victor-Emmanuel III Alphonse XII, Léopold Ier, Léopold II, Georges Ier ne se sont jamais désintéressés "de la politique extérieure de leur pays. Dans presque toutes les
GUILLAUME ET EDOUARD
monarchies constitutionnelles de l'Europe moderne, le véritable ministre des affaires étrangères c'est le Roi.
A l'intérieur, l'influence personnelle du souverain s'exerce d'une façon plus discrète mais presque aussi puissante. Un chef électif n'a jamais les mains libres ; malgré son bon vouloir il est condamné par la fatalité de sa situation à n'être que le délégué des vainqueurs, chargé de présider à la distribution des dépouilles des vaincus. Un arbitre indépendant et héréditaire a une autorité morale qui fait défaut à un homme de parti. Une longue expérience de la politique et des relations personnelles avec les chefs des groupes parlementaires lui fournissent les moyens de prêcher la modération à ceux qui ont gagné la bataille électorale et la résignation à ceux qui l'ont perdue. Une menace de dissolution, discrètement annoncée au moment opportun, pourra parfois suffire pour réfréner les excès d'une majorité qui abuse de sa force et si le souverain n'a pas une autorité suffisante pour faire prévaloir ses vues personnelles contre la volonté du pays et des chambres il peut, tout au moins, jouer le rôle de modérateur et de conciliateur, et empêcher un entraînement passager du suffrage populaire de dégénérer en révolution.