‹ "L'oncle de l'Europe" devant l'objectif caricaturalChapitre 116 sur 121 · III. — SUR GUILLAUME II · texte numérisé non relu

III. — SUR GUILLAUME II

Le neveu n'est pas de taille à se mesurer avec l'oncle. Grâce à l'inexplicable engouement d'une partie de la Presse française, de véritables légendes s'étaient répandues en Europe sur le caractère et les intentions de Guillaume II. L'opinion publique avait confondu l'agitation avec l'activité et l'abondance des projets successifs avec la faculté de les mettre à exécution.

Monarque de droit divin en Prusse, et empereur d'Allemagne, en vertu d'une constitution qui repose en même temps sur la volonté populaire et sur une délégation des Princes confédérés, Guillaume II n'a cessé d'affaiblir mutuellement, en les mettant aux prises, les principes contradictoires sur lesquels s'appuie son autorité. Dans le Hanovre il traite comme des rebelles les chefs du parti guelfe restés fidèles à leur roi légitime et, dans le sud de l'Allemagne, il combat à outrance le particularisme qui n'est pas autre chose qu'une des formes de l'attachement des populations à leurs dynasties nationales et au principe monarchique. Cette contradiction permanente entre les doctrines, les actes d'un souverain, féodal en Prusse et quasi révolutionnaire dans le reste de l'Allemagne, n'a pas peu contribué à favoriser les progrès du socialisme.

. A la vérité, il y a eu un moment où Guillaume II n'a pas paru effrayé des nouvelles doctrines. Mais le goût qu'il a manifesté pour les idées de Karl Marx n'a pas été de longue durée. L'empereur a fait du socialisme d'Etat, en amateur, comme il a fait de la poésie ou du dessin à la plume. Dans les réformes sociales, aussi bien que dans les autres manifestations de son infatigable activité intellectuelle, l'esprit de suite lui a manqué.

Tantôt il a souhaité un rapprochement avec la France, tantôt il a recherché l'alliance de l'Angleterre, tantôt il a ardemment désiré une réconciliation avec la Russie. Il a complètement échoué dans toutes ses tentatives, parce qu'il a oublié que la politique est l'art de savoir ce qu'on veut et de vouloir longtemps la même chose.

A cette absence d'esprit de suite est venue s'ajouter une autre cause de faiblesse, infiniment plus grave pour un homme d'Etat, nous voulons dire un tempérament impulsif qui ne se donne jamais la peine de mettre en harmonie les moyens à employer avec le but à atteindre. De très bonne foi, Guillaume II a pu croire qu'il lui suffirait d'accueillir avec la plus parfaite courtoisie quelques Français venus à Berlin et de leur prodiguer des paroles aimables pour opérer, du jour au lendemain, un rapprochement dont les suites auraient eu une importance décisive pour l'avenir de l'Europe. Quelques années plus tard, le même souverain qui s'était flatté de faire oublier à la France le traité de Francfort, en comblant de prévenan-

„ces M. Jules Simon et M. Burdeau menaçait notre pays d'une déclaration \de guerre immédiate, et cela pour obtenir la réunion d'une Conférence (internationale dont le résultat le plus clair a été de mettre en pleine lumière l'isolement de l'Allemagne.

Guillaume II n'a pas réussi à rompre l'alliance franco-russe, pas plus ^u'il ne put empêcher l'entente anglo-française. La cause de ces échecs persistants n'est pas difficile à découvrir. Ce n'étaient pas des paroles aimables, et encore moins des menaces, qui pouvaient suffire pour décider la (France à renoncer à des amitiés qui étaient pour elle une garantie de sa- Jut. Il eut fallu autre chose que de vagues formules de courtoisie ou de vaines tentatives d'intimidation pour faciliter une réconciliation que Guillaume II affectait de désirer dans ses propos, mais qu'il rendait chaque jour plus difficile par ses actes en sacrifiant de gaieté de cœur, en Egypte, les intérêts de l'Allemagne et de l'Europe pour le seul plaisir de nuire aux intérêts de la France.

Emile YtjnG, professeur à l'Université de Genève, auteur d'ouvrages scientifiques estimés.

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