LONGUE 8AU CUEZ LUI
li Ihs travaux ijut restent à i^xéculer, bgtirc une jwrc^-c qui exigera la démolition de certains quartiers di^jà constniits. Les Bostoniens n'en sont jias moins convaincus qu'ils (ont une excellente affaire, et quel homme de bonne foi oserait dire le contraire ? II n'est peut-être pas superflu de dire que Boston n'est pas très grand, La ville comptait 560,000 âmes en chiffres ronds, quand elle commença cette danse des millions avec fa conviction qu'elle les retrouverait, •
Il va sans dire que Chicago, New- York et bien d'autres grandes villes des Etats-Unis ont suivi l'exemple de Boston et ont fait danser les millions avec non moins d'ardeur et de confiance en l'avenir, uniquement pour faire entrer l'air à profusion dans leurs jiounions. Et, en agissant ainsi les Yankees ne croient point se lancer dans des opérations ]>lus ou moins aléatoires ; ils ont, au contraire la conviction de faire des placements de père de famille et c'est bien, littéralement, le mot qu'il faut employer ici.
Tout bon Yanicee suppose, en effet, qu'un jeune garçon, sain, vigoureux, suffisamment intelligent et suffisamment imbu des idées de la race anglo-saxonne, représente une valeur capitalisée de 50.000 francs en moyenne ; mille enfants représentent donc un capital de 50.000.000 de francs. Et ce capital vaut la peine d'être conservé et on ne doit rien négliger quand il s'agit de l'Mucation morale et de l'éducation physique de lu jeunesse, assures qu'Us sont de trouver plus tard leurs capitaux avec Ii,'s iiitért'ts.
LES TARES
EN Europe, en 1906, on a beaucoup parlé du « Graft »• Il est à rheure actuelle, ce mot anglais, un des mots les plus connus, les plus usités aux Etats-Unis. « grafter » et <s graft » sont des expressions que prononcent toutes les lèvres, aussi bien à New- York qu'à San-Francisco, aussi bien au Montana que dans la Louisiane, aussi bien dans la Californie que dans la Nouvelle-Angleterre. Cest un mot populaire, un nu^ typique qui caractérise Wen une chose.
Si Ton interrogeait, écrivait dernièrement un de nos confrères de New- York dans une de ses correspondaîKres, si Ton interrogeait sur le sens de ce mot les professeurs d'anglais de nos lycées et collèges, ou même ceux de nos universités, il est probable que pas un souvent ne pourrait en donner une traduction ou même une explication satisfaisante. Ce mot anglais a, en effet, un sens américain très particulier. Et ce sens est si nouveau que vous ne le trouverez ni dans les dictionnaires anglais les plus récents, ni dans les dictionnaires américains les plus complets. Le Standard dictionary l'ignore ; le Century dictionary n'y fait pas allusion. Il ne figure pas même dans la liste des américanismes du petit Guide aux Etats-Unis publié en 1905.
Qu'est-ce que c'est donc que le « graft »? On peut sinon le définir, du moins l'expliquer en disant qu'il désigne tout acte par lequel un honmie se sert de sa fonction pour obtenir des profits pécuniaires illégitimes, sinon toujours illicites. Un « grafter » n'est pas forcément un homme corrompu, un concussionnaire. Mais c'est presque toujours un homme qui accepte de sa position, de son influence
OU de ses relations des avantages que repousserait un homme désintéressé, scrupuleux ou simplement délicat.
L'origine du « graft » n'est pas três difficile à comprendre.
Les Américains, que nous aurions à accuser d'hypocrisie en morale, ont sûrement par ailleurs une franchise que nous pouvons leur envier. Ils n'affectent nullement des airs indifférents ou supérieurs en matière d'argent, ils reconnaissent carrément que l'argent a quelque valeur, qu'ils veulent en avoir le plus possible, non pas tant pour la gloriole que pour l'usage qu'ils comptent en faire. L'argot courant a une expression bien caractéristique et qui revient très souvent : « Je ne suis pas dans cette affaire pour ma santé. » Traduisez ! « Les affaires sont les affaires ; et si je me mêle de faire tel travail, si je m'intéresse à telle entreprise, c'est qu'il y a là un profit matériel pour moi. et sans ce profit que j'escompte, je ne m'en mêlerais niême pas ».
Cet esprit pratique et ce bon sens un peu brutal ont amené dans ce pays un certain matérialisme économique, dont les effets se sont fait sentir il y a longtemps dans la politique. Ce n'est pas d'hier que la corruption des politiciens est devenue un des lieux communs des livres d'impressions sur l'Amérique. M. James Bryce dans un bien beau livre, remarque justement que cette corruption à même souvent été grossie à souhait par des voyageurs hostiles à la démocratie, qui ont pris plaisir à ses faiblesses et ses tares.
D'autre part, il est arrivé aussi, depuis Tocqueville, que l'indifférence des hommes les plus distingués ou les mieux qualifiés, a laissé tomber l'administration des petites municipalités et le gouvernement intérieur des Etats, aux mains de personnages dont le rang social n'est pas très élevé, et dont la culture est très souvent médiocre. Je connais, pour ma part, un excellent homme qui est sénateur de l'Etat de New- York, et qui est obligé de compter pour
^ ii6 «s
LES TARES
l'orthographe de ses lettres sur son secrétaire dactylographe, comme M. Caboussat de La grammaire se reposait sur sa fille pour T accord de ses participes. En janvier 1906, un député, élu à la Législature d'Ohio, décida, avant d'aborder ses redoutables fonctions de suivre un cours d'une année dans une petite université.
Cet homme d'Etat de trente-neuf ans déclara : « Je veux au moins être capable de construire correctement une phrase anglaise. » Et il ajouta : « C'est plus qu'on ne peut dire de quelques législateurs. »
Une des premières conséquences de tout cela, c'est que le personnel politique se trouve très déprécié et ne possède guère de prestige, ni intellectuel, ni social.
Grâce au « graft » et d'après les journaux américains, la politique, les tribunaux et la vie privée d'un grand nombre de citoyens sont compromis. Le capital en Amérique depuis longtemps ne se borne plus à l'industrie pure et simple, car les Trusts contrôlent également les législatures, les municipalités, les journaux et les tribunaux. Et c'est cela qui a causé l'explosion des sentiments remplis de tant d'amertume à travers tout le pays.
Nous avons demandé à l'un de nos amis, un Américain, qui connaît à fond le monde politique, M. T. de Wolfe ce qu'il pensait du « graft » et voici ce qu'il a bien voulu nous dire à ce sujet :
« La corruption dans la politique {graft — la greffe, nouveau terme d'argot américain qui signifie pot-de-vin), et dans la vie privée n'est probablement pas plus répandue aux Etats-Unis que dans la plupart des pays Européens. Mais à l'heure qu'il est, on s'en occupe davantage en Amérique. Lorsqu'un problème quelconque intéresse ou émeut
LONCl-E SAM CHEZ LUI
i peuple américain, il l'agite tant qu'il ne l'a pas am^F à «ne solution,
« En ce momtnt, on le vuit profondément inquiet de la question de la corruption publique et avant qu'i ne soit prêt à l'oublier pour en passer à une autre, une nouvelle ère iJOlitique aura commencé sans doute.
t Pour la majorité des hommes.
l'instinct qui prime tous les autres est la soif d'argent afin d'avoir ce que celui-ci nous procure des biens de l'existence tels que plaisirs, puissance, réputation, positions, etc.
1 Partout où il y a des hom.mes nous les voyons se disputer ce que la vie offre de plus précieux. Ce!a est et a été de tous les pays, de tous les temps et de toutes les conditions. Si nous ajoutons encore que peu d'entre nous travaillent uniquement par amour du travail, que nous cherchons la fortune là où nous rencontrons le moins de résistance et nous aurons défini la cause.
* Il y a certes, peu d'hommes malhonnêtes par goût, presque tous sont disix>sés au bien plutôt qu'au mal. Nous sommes doués d'un instinct moral, nourri par la famille et la religion. Cependant il nous faut le succès, car c'est le succès qui seul donne la mesure de l'homme" en Amérique, et trop souvent, hélas ! cette mesure se traduit en argent. Tout Américain apprend dès le berceau qu'il porte en lui l'embryon d'un président, d'un homme d'état, d'un roi du pétrole ou d'un prince de la finance. Le succès est non seulement encouragé mais encore exigé et cela est vrai dans le commerce et les professions autant que dansJ politique.
<* lia •>
. di' Mui/c.
" LES TARES
« Or, jadis un politicien avait du succès s'il réussissait à obtenir un poste et à s'y maintenir, durant toute sa vie, et c'est à cette faculté seule qu'on évaluait l'homme, sans s'occuper de ses méthodes ou de ses aptitudes.
« Mais, quel est le mobile de ce désir de la vie publique ? Dans peu de cas il aura été l'honneur seul delà position, dans très peu d'autres peut-être le dévouement à la Patrie ; mais, le plus souvent il faut chercher ce mobile dans la cupidité. Or, en Amérique, les émoluments de peu de charges publiques suffiraient à payer les frais d'une campagne électorale et d'une élection, et pour que ces charges deviennent rémunératrices il faudra donc en enfler les émoluments^ les appointements par le casuel, les tours de bâtons (Graft), etc. Comment peut-on devenir millionnaire, tout en consacrant tout son temps et toutes ses énergies à un emploi qui rapporte quelques centaines ou tout au plus quelques milliers de dollars ?
« Répondre à cette question, ce serait résoudre le problème de la corruption en Amérique. Nous avons ici trop de politique et elle est trop compliquée. Peu d'entre nous sont capables de retenir la multitude de fonctionnaires à élire depuis le garde-champêtre jusqu'au Président de la Nation. Ensuite, les restrictions dont sont entourés les droits civiques sont si nombreuses et si variées dans les différents Etats, qu'ils sont à peu près incompréhensibles pour l'ordinaire des mortels. En conséquence, de grands partis politiques naquirent, des systèmes compliqués furent créés et la poHtique devint un métier auquel s'il veut arriver, le politicien doit consacrer tout son temps, de même que le fonctionnaire honnête donne le sien aux devoirs de sa charge et qui en fera les frais.
« Le système des partis en Amérique est devenu tellement gigantesque et embrouillé que le moindre district électoral ne comptant parfois pas plus de cinquante électeurs, est obligé d'avoir ses chefs et ses meneurs, qui, en
LOtJCi.E SAM CriEZ LPl
outre du système, sont responsables aux chefs du comîî ceux-ci. à leur tour, rendent compte aux leaders du parti de l'Etat lesquels finalement, font leur rapport aux chefs du bureau national. La plupart de ces agents, depuis le président du bureau national jusqu'au plus obscur des racoleurs de quartier, demandent à être payés, sinon en argent, du moins en faveurs, position ou influence. On dépense des millions annueUement sur l'entretien des rouages de cette • machine » énorme, et ces millions comme bien l'on pjense, sont extraits, d'une manière ou d'une autre, du gousset du peuple.
« C'est là le * graft » dans le sens le plus vaste et le plus dangereux. Pour dépouiller le peuple et dévaliser le trésor public, on a recours à une série de stratagèmes que seul un politicien habile de la vieille école aurait pu inventer et qui seraient trop nombreux (et compliqué) à énumérer.
« On entend dire qu'û n'y a pas de classe privilégiée en Amérique. Or, il en est une c'est la classe que le vol des droits du peuple a enrichie, gavée et rendue arrogante. Peu d'entre nos grands * trusts * qui, pour l'Européen, caractérisent l'Amérique, auraient pu naître sans ces privilèges politiques. Alors que, actuellement, l'influence des « trusts » se fait sentir par tout le pays, leurs systèmes sont d'une puissante étendue et étroitement enlacés aux organisations des grands partis politiques. Ils ont fait de la politique un commerce, un commerce qui rapporte au parti, aux fonctionnaires, aux chefs de parti et à eux-mêmes. Du moins, les choses ont été telles dans le passé, mais nous nous trouvons en présence d'une nouvelle ère. Mais revenons à nos premiers principes politiques, de même que nous avons été obligés de faire en bien d'autres choses, en Amérique, Le fardeau de la corruption poUtique est devenu trop onéreux pour que nous le supportions plus longtemps. Les effets et son influence sont une menace à notre système républicain que nous ne pouvons tolérer,
LES TARES
« De la politique vicieuse découle le vice dans le gouvernement, et celui-ci entraîne le socialisme et l'anarchie à sa suite. Or nous n'avons que faire ni de l'un, ni de l'autre aujourd'hui en Amérique et nous retournons à notre idéal d'autre fois selon lequel les hommes convoitaient les charges publiques en tant que maiiques d'honneur et preuves de la confiance du peuple. Des citoyens de franc aloi commencent à s'intéresser aux affaires de la politique. Des hommes d'une haute intelligence et d'une grande habileté acceptent des charges publiques. Déjà, nous les voyons à l'œuvre et leur activité se faire sentir partout, brisant les instruments de « graft » et veillant à l'inviolabilité des droits du peuple. C'est l'aurore d'un nouveau jour politique pour le peuple américain. j>
S'il y a un maire, comme celui de New- York, M. Mac- CleUan, par exemple, qui est un véritable honrnie du monde, d'une grande culture intellectuelle, qui est affable, il y en a des centaines qui n'ont auctme distinction, tout en restant de braves gens pour le plus grand nombre. Ces hommes sont moins appréciés, moins considérés qu'un avocat, un industriel en renon, un riche manufacturier. On recherchera l'un de ces derniers dans une société choisie. Et cependant ces hommes, qui ont généralement une fortune médiocre, ou un grand pouvoir, sont quelqu'un en politique, ils contrôlent des budgets fort grands, budgets représentant des millions et ils nomment nombre de leurs concitoyens à des emplois publics et bien rétribués.
« Il n'est donc pas surprenant, écrit à ce sujet un de nos confrères, que ces parvenus de la politique, hommes sans autorité personnelle, sans caractère, sans indépendance, simples créatures souvent de la « machine » du parti, soient circonvenus par les puissances d'argent, les grands « trusts », les intérêts, par tous ceux enfin qui, pour la réussite de
leurs entreprises ou le succès de leurs spéculations, ont besoin de la faveur ou de la complicité des pouvoirs publics.
« C'est ici qu'apparaissent les « grafters ». Dans une grande ville, les « grafters », ce seront à la fois : le conseil municipal qui abandonnera à un prix dérisoire une importante concession, le maire qui contresignera l'abandon, les agents qui seront les intermédiaires de l'opération ; et tous ceux qui, de près ou de loin, en tirent quelque profit. »
Le « graft » s'introduit partout, sournoisement ou brutalement selon les cas et selon l'intérêt qu'il a. Il existe bien entendu dans la vieille Europe, et peut se traduire dans bien des langues du Vieiix Continent, mais c'est aux Etats-Unis, et on peut le dire sans crainte d'être démenti, qu'il a reçu une importance tout exceptionnelle, c'est là qu'il s'est perfectionné, qu'il a su s'adapter aux circonstances, s'introduire dans les rouages compliqués de la civilisation moderne.
Il faut le voir opérer à New- York, à Pittsburg, à Saint- Louis, à Philadelphie et dans d'autres centres où il a fini par acquérir des proportions gigantesques. Il s'est introduit même, ce « graft » sans pudeur, que rien n'arrête, qu'aucune considération n'émeut, jusque dans l'administration fédérale. N'a-t-on pas vu, à Washington en 1904, de hauts fonctionnaires du ministère des Postes condamnés à faire de la prison pour avoir mis leur influence au service de maisons faisant des fournitures à l'administration. Il s'est même trouvé des « grafters » dans le Sénat, dans ce Sénat, dans ce corps qui étais jadis l'orgueil de la grande République Américaine. Oui, il s'est trouvé deux sénateurs, deux brebis galeuses qui condamnés l'un à deux ans et l'autre à six mois de prison pour avoir reçu des commissions (eux disent des compensations) en argent en échange de bons petits procédés (lisez services rendus) dans l'exercice de leurs fonctions. On n'en revenait pas aux Etats-Unis : Songez donc deux sénateurs !
Lr.
r LES TARES
A la même époque, à Saint-Louis, le conseil municipal avait fait allUmce avec quelques grandes compagnies (compagnies d'éclairage, de traction, d'eaux, etc.) pour se partager gentiment des adjucations publiques et de bons petits bénéfices !
Il y a « graft » et « grafters » partout ; à Pittsburg, les maisons que la police tolère, mais que la morale réprouve (comme ici d'ailleurs), payaient un impôt considérable à la police. Le chef de police d'Allegheny reconnu coupable de recevoir de l'argent des femmes fut condamné à deux mois de prison.
Quelque conseillers municipaux de Pittsburg avaient acheté quelques maisons du « quartier du plaisir et du vice » les louaient cinq fois leur valeur et promettaient leur protection.
Les compagnies du gaz, d'électricité payaient aussi à des maires, à des conseillers municipaux de fortes sommes pour obtenir un vote favorable. Les compagnies de chemin de fer faisaient de même. Quant aux compagnies d'assurances elles fondèrent des banques avec l'argent de leurs compagnies, mais l'intérêt leur était payé à elles personnellement.
« Grafters » aussi, les directeurs des certaines compagnies américaines qui recevaient des salaires exagérés pris sur les dividendes qui auraient dû être versés aux porteurs de polices.
A Albany, le cercle « House of Mirth » dirigé par Andrew Hamilton était spécialement à la disposition des législateurs. Ils y trouvaient du Champagne et autres choses
Les compagnies d'assurances y trouvaient des lois qui leur étaient utiles. Tous ceux qui pouvaient acheter, pouvaient y trouver tous ceux qui pouvaient vendre.
A Philadelphie, depuis une dizaine d'années, « l'argent de la ville était partagé entre des poUticiens sans vergogne et des financiers sans scrupules j> En 1906, plus de 20 mil-
lions de francs, 4 millions de dollars furerft gaspillés bêtement en contrats ruineux, le conseil municipal ayant voté une convention par laquelle la ville concédait à la compagnie du gaz un monopole de près de 80 ans pour une somme vraiment dérisoire.
Ce fut un fait public, bien connu à New- York, pendant assez longtemps d'ailleurs, que la police était « de mèche avec des maisons de prostitution ou de jeu qui « existaient contrairement aux lois, et que les adjudications publiques favorisaient uniquement les fidèles de Tammany-Hall, qui en quelques années amassaient de grosses fortunes.» A New- York, également, la « machine » démocrate, et à Cincinnati la « machine » républicaine « étaient dirigées dit un de nos confrères de New- York, par des « boss » qui après avoir débuté dans la carrière comme simples cabaretiers, sont maintenant des miUionnaires, avec résidence princière, équipages et automobiles. Durant la dernière campagne, le refrain du candidat au poste de procureur général; M. Jérôme, fut de poser au « boss » Murphy la question : « D'où vient l'argent ? »
Et, n'y a-t-il personne du « graft » et de nombreux « grafters » dans les compagnies d'assurances, dont on peut se rappeler les récents et grands scandales. L'enquête se poursuit encore à l'heure où nous écrivons ces lignes (nous y reviendrons d'ailleurs en détail dans notre prochain livre : Potins et Scandales), « Il va de soi, disait un de nos confrères américains, qu'il n'a jamais été question de mettre en doute la solvabilité et l'inébranlable solidité de ces géants financiers, qui jouent aux Etats-Unis un rôle dont les petits fonctionnaires français, avec leur retenue mensuelle, n'ont aucune idée. Ici, presque personne n'a droit à une pension de retraite, et les compagnies d'assurances remplacent l'Etat dans sa fonction de prévoyance obligatoire et imposée. Cette enquête sur les assurances, qu'un comité nommé par la législature de l'Etat de New-
LES TARES
York poursuit, a révélé qu'il y avait certainement du « coulage » dans r administration de ces grandes compagnies. »
L'un de nous, à Tépoque des scandales de l'affaire Wilson. Caffarelli, La Limousin, etc. s'indignait devant un Américain qui a un renom et du prestige ; ce dernier devant notre indignation parut étonné et nous dit :
« Mais chez nous, quand nous sommes qt^lqu'un, nous sommes cotés, nous valons tant ! »
Rappelons, enfin, qu'on a pu voir il y a peu de temps, un financier bien connu, M. Thomas W. Lawson publier dans une revue, un magazine populaire toute une série de curieux et sensationnels articles sur les méthodes employées par la haute fi!nance à laquelle il a appartenu et participé avant d'en être la victime ; et d'après ce qu'à écrit M. Thomas W. Lawson il semble que ces méthodes ne sont guère de la spéculation légitime et ressemblent bien plus à du brigandage.
Quel étonnement après cela que le Président Roo^evelt ait consacré de longues périodes de son grand message à paraphraser le décalogue; quel étonnement peut-on avoir en entendant partout prononcer ce mot de « graft » lorsiqu'on songe aux scandales de New- York, de Pittsburg, de Minneapolis, de Philadelphie, de Saint-Louis ; à ces financiers « frénétiques », à ces sénateurs « concussionnaires » à ces fonctionnaires « félons » ?
Ceprndant, en regard de ce tableau il faut montrer jque le peuple a été vigilant et ne s'est pas endormi, preuve que les démocraties ont quelques avantages malgré leurs lacunes et leurs défauts. On a fait ce qu'on a pu pour corriger les abus signalés, porter remède aux excès et châtier les crimes commis. M. Folk, un avocat, par exemple, par son énergie a fini par mettre en fuite les « corsaires » de Saint- Louis. Son nom est devenu populaire et il est actuellement gouverneur élu de l'Etat de Missouri.
A New- York, on s'est aussi « remué » ; l'avocat général
Jérôme a fait une brillante campagne contre les « machines » démocrate, républicaine et démagogique. A Phidadelphie, M. Weaver, maire — un très honnête homme — a refusé de contresigner les contrats de la municipalité corrompue et il a été soutenu aux élections de novembre 1905 par les « honnêtes gens » enfin réveillés de leur apathie. L'exemple semble vouloir, heureusement, être suivi ailleurs.
Après toutes les histoires de « graft » « grafters » etc. les comités des divers partis décidèrent de demander à chacun de leurs membres un dollar — seulement — , ainsi les grands trusts et les grandes industries ne seront plus accusées d'acheter les partis.
Le Président Roosevelt a envoyé son dollar au Républicain National Congressional Committee pour la campagne des prochaines élections présidentielles.
On voulut un beau jour protester contre les grafts dans une grande ville industrielle de Pensylvanie. La politique municipale y était devenue si corrompue, si pourrie, on peut le dire, que les électeurs pensèrent à éUre un maire dont le passé serait irréprochable et qui, n'ayant point trempé dans aucun graft, pourrait mettre de Tordre à l'Hôtel de Ville et chasser tous les rongeurs du budget municipal.
Des comités de « lavage » furent organisés ; les clubs de femmes s'en mêlèrent ; certaines présidentes même envoyèrent aux électeurs des cartes postales la veille du scrutin, les adjurant, leur conseillant de les aider dans cette œuvre de réforme ; les congrégations, pasteurs en tête, travaillèrent dur et ferme, si bien que le maire tant désiré fut élu à une énorme majorité.
Mais, la profession de maire n'est pas facile ; comment arriver à donner satisfaction à tout le monde ? Il fallait frapper un grand coup ! Et, le maire en question, s'attaqua aux maisons de vices, des maisons qu'ici on appelle maisons closes et « que la police tolère mais que la morale ré-
LES TARES
prouve». Des ordres secrets furent donnés et à la tombée de la nuit, des forces de police formèrent un cordon autour des maisons suspectes ; on entra : Dans chaque maison où il fut trouvé des boissons bière ou whiskey, on dressa procès- verbal ; on arrêta les visiteurs, les tenanciers, les femmes ; tout ce monde (700 personnes !) fut conduit en panier à salade, en cellule et le lendemain, plus de 500 individus furent condamnés à payer de i à 10 dollars, les tenanciers de 25 à 100 dollars et les femmes de 5 à 25 dollars. 47 maisons furent fermées et les femmes durent quitter la ville. Il va sans dire que certaines maisons prévenues à temps s'étaient mises en règle avec la loi pour ce soir là et purent rester ouvertes. D'autres maisons clandestines, sous Tœil protecteur de la police restèrent ouvertes jusqu'au moment où un grand politicien y reçut des coups de couteau. Mais, sait-on quand on opéra cette rafle? un samedi, jour de paie alors que les ouvriers viennent à la ville y trouver des plaisirs faciles contre argent comptant. Un autre jour de la semaine, par exemple entre 11 heures du soir et une heure du matin, on aurait cueilli trop d'individus connus, peut-être même mariés. Mais le maire sut sauver sa propre position ; la ville recueillit ainsi 8000 dollars et le maire devint extraordinairement populaire !
Le charlatanisme fleurit aussi en Amérique ; il sufiit de lire les annonces des journaux (i)pour s'en rendre compte
(i) Les annonces rendent quelquefois esclaves les journaux. — C'est ainsi que, dans un grand magasin, — genre Louvre ou Bon Marché — une jeune fille fut tuée en tombant dans le trou immense (13 étages !) de l'ascenseur.
C'était, paraît-il, le deuxième accident de ce genre. Pas un journal ne souffla mot et pour cause ; un seul, quelques jours plus tard, causa de l'affaire d'un air détaché, mais il eut soin d'oublier le nom du grand magasin !
On trouve à chaque instant : — Docteurs qui promettent des guérisons miraculeuses — des diseuses de bonne aventure — des tireuses de cartes — des affaires d'hypnotisme, de magnétisme, etc — La réclame et les annonces bizares se retrouvent partout.
Ceux qui lisent les annonces médicales dans les journaux pourraient avoir une piètre idée de la médecine en Amérique. Heureusement que d'éminents docteurs, de grands savants ont sauvé et sauvent la réputation des véritables médecins.
Mais, il faut lire les annonces pour se faire une idée assez exacte de T audace des praticiens qui sont de purs charlatans, puffistes, réclamistes sans scrupules qui finissent par enlever à la médecine le caractère respectable qu'elle a eu jusqu'à maintenant.
Comme dans un véritable cours d'anatomie, chaque chose y est appelée par son nom, surtout quand il s'agit de maladies intimes — l'un de ces réclamistes à côté de son portrait avait mis : « 5 minutes chez Vénus, 2 ans chez Mercure. » — Il est juste d'ajouter, que certains journaux et magazines (revues) ont banni de leurs colonnes les annonces attrape-nigauds qui pourtant coûtaient très chères.
Ce fut vraiment un directeur intelligent que celui de la The Thomas Ryan Consumers Brewery (Brasserie) de la ville de Syracuse (Etat de New- York) ; ayant fait une bière nouvelle il envoya des milliers d'invitations demandant aux invités de visiter les chais un certain jeudi et d'amener avec eux leurs amis (i).
Les invités arrivèrent à midi ; à une heure il y avait déjà cent personnes. Un lunch fut servi ; quand les premiers invités eurent fini, d'autres prirent leurs places, jusqu'à
( I ) Pour avoir le droit de tenir, un café, il faut être citoyen américain.
LES TARES
5 heures, 5000 personnes visitèrent la brasserie. Quand tous les barils furent vides, 1000 invités — plus ou moins ivres — se mirent en ligne et organisèrent une ballade à travers la viUe; 200 barils furent bus au cours de l'aprèsmidi. Un journal de New- York qui raconta la chose l'intitula : Parade de 1000 ivrognes.
L'Amérique semble devenir rapidement une nation buveuse de bière ; durant Tannée dernière, on y a consommé 54.651.336 barils de bière soit 16.000.000 de gallons de plus que dans n'importe quelle autre année de son histoire ; c'est une augmentation de 2 gallons par individu des Etats-Unis.
Les Etats-Unis ont eu aussi plus que maintenant une réputation méritée pour la consommation du whiskey. On y a bu en 1906, 7.000.000 de gallons de plus que Tannée précédente.
Il y a eu aussi un accroissement à noter dans la consommation des cigares, cigarettes, tabac à mâcher. Le gouvernement a reçu Tannée dernière (1906) 3.000.000 de dollars de plus :
Chaque baril de bière paie i dollar de taxe et chaque baril contient 31 gallons 34- On a consommé 512.096 barils de plus.
Il est cependant bien entendu que les yméricains ne boivent pas ; on peut en être surpris à la vue des nombreux bars échelonnés le long des rues et faisant de brillantes
affaires, mais ils le disent et il faut bien les croire :
t Un Français s'alcoolise avec l'absinthe, un Allemand avec la bière, un Anglais avec le gin, pas l'Américain ! » — Et le whiskey ? dites-vous ? — « Le whiskey, vous répond-on, est une boisson hygiénique qui, prise à petites doses, devient un véritable stimulant ; c'est la force et la santé ! > Puis, suit une kjnrielle de bonnes raisons prétentieuses, voire même comiques, mais l'Américain n'a jamais tort!
Avez-vous la migraine ? On vous recommandera une
grande dose de whiskey avec... ^quelques pillules de quinine ; U whiskey f c'est la panacée qui guérit tout et le plus sûr chemin conduisant au cimetière ou à Tasile d'aliénés ! Il pèse 123 degrés anglais ; excusez du peu ! On l'absorbe d'un seul coup dans un verre trois fois grand comme les verres à cognac usités en France ; il ne peut être pris à sec ; il brûle, il dessèche la gorge ; vite après l'avoir absorbé, on s'empresse d'avaler un demi-verre d'eau pour enlever le feu qui dévore l'estomac ! (i)
On ne s'assied pas au bar ; on y accède par une petite porte (tout établissement bien tenu à une entrée très discrète...) ; on commande au comptoir démesurément long ; on paie, on avale d'un trait ; on grignote vite après quelques grains de café, des clous de girofle ou des pastilles de menthe pour rectifier l'haleine ; on pousse dans la bouche une grosse pincée de tabac ; on part et on recommence cela de 6 à 10 fois par jour, sans doute pour appliquer le proverbe du Kentucky : « There are many différent brands of whiskey, but there is some good in cach of them. » —
(i) € Les lois qui interdisent absolument la^consommation des boissons alcooliques, désignées en général sous le nom de Maine Liquor Law, d'après TEtat qui, le premier, eut recours à cette législation, paraissant n'avoir eu aucun effet sérieux dans les villes populeuses, où précisément l'ivrognerie est la plus fréquente. Mais les choses se passent autrement dans les villes et Townships auxquels l'Etat a laissé la liberté d'empêcher l'introduction des liqueurs enivrantes dans la plupart de ces circonscriptions, qualifiées du nom de € sèches », par contraste avec les districts € humides » qui les avoisinent, il est rare qu'un étranger réussisse à violer la loi. Dans le Massachusetts, la € république » dirigeante, plus des quatre cinquièmes des villes interdisent tout débit de liqueurs fortes. Les mesures prises contre l'usage des spiritueux, y compris la bière, ont contribué pour une bonne part à détourner le courant de l'émigration germanique vers les Etats et les comtés € humides ». H^Elisée Reclus. — Nouvelle géographie Universelle. T. XVI
Les Etats-Unis,
LES TARES
(Il y a b(=raucoup de différentes marques de whiskey, mais il y a du bon dans chacune d'elles) (i).
Puisque nous venons de parler du whiskey, c'est bien le moment de reproduire Tamusante anecdote suivante : le whiskey à la prison contée par le Courrier des Etats- Unis,
« Un charpentier de Canaan-Valley (Connecticut) a été arrêté le mardi et enfermé au violon pour avoir causé du désordre dans une vente à Tencan. Il était tellement ivre que le juge de paix devant lequel il a comparu quelques heures après son arrestation a renvoyé l'affaire au lendemain pour donner au charpentier le temps de se dégriser. Mercredi matin, notre homme était plus ivre que jamais ; jeudi, même situation, et l'affaire a été remise au vendredi. Mais le juge a résolu de découvrir comment le charpentier se procurait du whiskey pour se maintenir en pareil état. Il a fait monter la garde, la nuit, par des constables qui ont surveillé de près le bâtiment servant de prison. Ils ont été récompensés de leur nuit passée à la belle étoile. Vers minuit, ils ont vu arriver une bande d'amis du charpentier se dirigeant vers une fenêtre donnant dans la cellule du captif. Ils portaient avec eux une cruche contenant deux gallons de whiskey et un long tuyau en caoutchouc. Les constables n'ont pas tardé à découvrir Tusage de ces étranges appareils. Les hommes ont fait la courte échelle ; celui qui a atteint la fenêtre de la cellule a frappé deux coups d'appel et a fait pas^r au charpentier le tuyau en caoutchouc dont une extrémité plongeait dans la cruche. Le prisonnier s'est mis à pomper avec ardeur, lorsque les constables ont fait brusquement leur apparition. Les amis du charpentier, frappés de terreur, ont dégringolé,
(i) Nous devons dire ici, que nous n'avons jamais vu, dans la rue, en Amérique, une femme ivre.
lâchant caoutchouc et cruche ; celle-ci s'est brisée en tombant sur le sol et c'est ainsi que le pot au... whiskey fut découvert. Le lendemain matin, le charpentier était sobre quand il a comparu devant le juge. Il a été écroué faute de pouvoir fournir 300 dollars de caution en attendant son jugement... »
Une loi récente ne permet plus à Chicago d'ouvrir de nouveaux bars, jusqu'à ce que la population n'excède plus 500 personnes pour chaque café. Il y a 7.353 débits de boissons à Chicago et ce nombre restera Umité jusqu'à ce que la population atteigne 4.000.000 d'habitants.
Si un café venait à fermer par suite de faiUite ou par toute autre cause, il ne serait pas remplacé en attendant l'augmentation de la population.
Puisque nous venons de causer de cette question palpitante de l'alcoolisme, rappelons que le docteur Daramberg a publié il n'y a pas longtemps une étude à ce sujet et en voici quelques extraits des plus intéressants :
« Les pays, dit-il qui ont eu l'énergie de fermer la plupart des débits de boissons alcooliques, ont vu l'alcoolisme diminuer rapidement ; mais il faut arriver à la destruction presque complète, sinon le résultat obtenu n'est pas appréciable. Ainsi, en Suède, en 1829, il y avait un cabaret pour 100 habitants et on consommait 23 litres 35 d'alcool pur par habitant. En 1900, dans cette même Suède, on ne compte plus qu'un cabaret par 5.000 habitants et on ne consomme plus que 4 Utres 97 d'alcool par habitant.
« En Finlande, en 1850, on comptait un cabaret par 100 habitants et on consommait 20 litres d'alcool par habitant; en 1900 on n'y compte plus qu'un cabaret par 9.000 habitants et on n'y consomme plus que 2 litres d'alcool par habitant. Pour marcher sur les traces de la Suède et de la Finlande, il faudrait supprimer, non pas la moitié, mais les neuf dixièmes des cabarets existant en France, Notre pays possède 464,556 débits de boissons pour
1/ES TARES
38.666.356 habitants, soit un cabaret ou café pour 83 habitants. Et le nombre de ces débits augmente chaque année.
« Pendant la période décennale de 1889-1899, ils avaient augmenté de 25,559. De 1899 à 1902, en^ trois ans, ils ont augmenté de 28,928, soit 3,370 de plus qu'en dix ans. Cette, proportion est effrayante. En Angleterre, les villes ont le pouvoir de limiter considérablement le nombre des cabarets. Liverpool commence à entrer dans cette voie. En dix ans, elle a supprimé le tiers de ses cabarets, et elle a pu diminuer tellement le nombre de ses agents de police qu'elle économise 200.000 fr. par an. »
Chose digne de remarque : entre tous les pays qui luttent contre l'alcoolisme, celui qui se distingue le plus par ses efforts, c'est l'Amérique.
« Le gouvernement des Etats-Unis a établi en 1880 une division spéciale de tempérance au ministère de l'instruction publique : le National Department of Scientific Tempérance, qui donne un enseignement anti-alcoolique à 21 millions d'élèves. Cet enseignement comprend quatre leçons par semaine pendant dix semaines de l'année scolaire. Il est complété par des examens réguliers et obligatoires. Le rapport de 1901 qui a été lu et commenté dans toutes les écoles, dit : « Un des facteurs de la suprématie des Etats-Unis, c'est l'abstinence, beaucoup plus généralement répandue qu'en Europe. Cette vertu américaine nous donne des ouvriers alertes, avisés, adroits, laborieux, qu'il nous est possible de rétribuer beaucoup mieux que ceux de nos concurrents européens. » (i).
L'un de nous (2), a pu étudier d'ailleurs, le caractère de l'ouvrier américain tout à son aise ; il a vécu de sa vie,
(i) Un ouvrier qui apporterait du vin ou une boisson alcoolique dans un atelier américain, serait renvoyé sur-le-champ sans autre forme de procès. Ajoutons même qu'en dehors de l'atelier, beaucoup d'ouvriers ne boivent pas.
(2) M. Raymond Gros.
partagé son labeur durant une longue année et cela dans les travaux les plus durs.
Alerte, éveillé, il possède l'art de travailler vite sans parédtre se presser ; il parle peu, avance en besogne, rit rarement ; il se préoccupe peu de l'intérêt du patron, mais il est orgueilleux de son travail et fier de l'argent qu'il gagne.
Dans un atelier employant des étrangers, il est facile de reconnaître un ouvrier américain ; il reste propre même dans les travaux les plus sales.
Les conditions du travail sont telles qu'il peut se constituer un foyer analogue à celui du bourgeois français ; son « home » est confortable, sa table bien fournie ; il n'est peut-être pas tout à fait l'ennemi du cabaret, mais il ne le fréquente pas du tout assidûment. On ne voit pas, comme en Europe, l'ouvrier américain à la fin de la journée entrer prendre V apéritif ; au contraire, il va directement chez lui, revêt ses habits du dimanche et s'efforce de paraître un gentleman.
Nous pensons cependant qu'il croit trop à l'influence de l'école ; il donne à ses enfants une instruction trop élevée au-dessus de la condition qu'il doit occuper dans la vie ; ceux-là alors trop instruits cherchent les places peu rétribuées mais tranquilles et laissent les étrangers prendre leurs places.
Les sociétés de tempérance se démènent partout. Dans les tramways, dans les magasins, dans les gares, même dans les cabarets ils placardent leurs affiches encadrées de citations de la Bible, espérant faire des adeptes ou par leurs conseils refréner la passion d^ la boisson. Dans un bar de New- York, on peut lire : « Si la boisson vous dérange de vos affaires, eh bien, quittez les affaires ! »
D'autre part, lesdites sociétés de tempérance ont fait supprimer les cantines dans l'armée ; mais le résultat en est déplorable et on parle sérieusement de les rétablir.
LEè TARES
En effet, autour des casernes s'est agglomérée une basse population qui vend d'affreuses drogues aux soldats, leur procure le vice dans tout ce qu'il a de plus hideux. Il y a là certainement une grande et utile réforme à faire.
Le jeu existe si bien aux Etats-Unis que le poker est presque une institution nationale. Dans tous les dubs on joue. La police ferme chaque jour des établissements de jeux qui s'installent partout daûis les coins les plus cachés même. Ajoutons que la police est trop souvent payée aussi pour fermer les yeux.
Quant au « Mount Deust » dont il est parlé ci-après, c'est une fortune assurée pour les « entrepreneurs ». On élude la police, mais les riches seulement pourront en profiter.
Voici une étude très vraie, si vraie que nous n'hésitons pas à la reproduire en entier, elle est de notre confrère et ami Félicien Pascal, et elle a paru sous le titre Le « Mount Deust », La voici :
« On n'aura pas été peu surpris, en France, d'apprendre que des tenanciers de maisons de jeu, à New- York, s'étaient S3mdiqués, s'étaient trustés^ comme ils disent de l'autre côté de l'eau, pour transporter en mer et centraliser, sur un seul navire, le Mount Deust^ leurs établissements de jeux clandestins.
Nul n'ignore que la moralité la plus austère règne sur le cœur, règle les actes de tous les citoyens américains. Les lois ignorent les concessions aux faiblesses humaines. Elles ignorent la débauche, l'ivrognerie, le jeu.
Du moment que les lois des Etats-Unis ignorent les vices, ces vices sont comme s'ils n'y existaient pas. Il y a une sorte de convention tacite d'après laquelle le citoyen américain ne doit pas, ne peut pas s'y adonner (i).
( I ) La passion dominante des Américains est le jeu sous toutes ses formes (principalement le poker), paris, etc.
L'Américaine s'adonne au bridge non seulement dans les réunions
On froisserait dans son amour propre-national, on contristerait gravement n'importe quel citoyen respectable des Etats-Unis, si on se permettait de sourire de cette prétention un peu hasardeuse à une moralité si générale. L'objection qui pourrait se tirer du Mount-Deust ne serait pas pour troubler le respectable citoyen des Etats-Unis, dans la sérénité de sa croyance à la moralité de sa race. Il en tirerait plutôt une preuve de la légitimité de sa conviction.
« Le jeu existe si peu, aux Etats-Unis, que, pour s'y adonner, il faut sortir du territoire de l'Union, répliquerait sans doute, ce citoyen respectable. Que le jeu fleurisse, cependant, sur une zone extérieure à notre contrôle légal, c'est une autre question. Elle n'intéresse pas notre responsabilité. »
Et, la conscience à l'aise par ce raisonnement spécieux, notre homme ne verrait aucun inconvénient à prendre des actions du Mount Deust, s'il lui était démontré qu'il y pourrait faire travailler son argent utilement. L'indifférence absolue sur les moyens de s'enrichir les moins avouables n'est pas le trait le moins original de ce pays de la moralité.
La police, aux Etats-Unis, est souveraine maîtresse des maisons de jeu. Elle peut à son gré leur appliquer la loi ou en laisser l'action en suspens. Que des tenanciers aient affaire à des fonctionnaires de police accueillants à une honnête rétribution de leur inadvertance volontaire, et il leur est loisible de se livrer à leur industrie, en toute sécurité. Il s'agit seulement, en ce cas, de ne pas lésiner sur le bouche-l'œil.
familiales, mais encore dans les réceptions où il n'y a que des femmes invitées pour jouer. Il y a même des professeurs de cartes qui font beaucoup plus d'affaires que les professeurs de langues. Un facétieux a dit : < L'Américain est né avec un jeu de cartes dans la main. »
LES TARES
Il arrive, pourtant, que la complaisance de la police coûte fort cher, (i) Peut-être les tenanciers de New- York ont-ils calculé que le transfert de leurs établissements, sur un seul navire, en haute mer, si onéreux qu'il puisse être, leur serait une charge moindre que la rémunération de la police. Et cette innovation si américaine du bateau de jeu n'a pas, sans doute, d'autre origine.
Il arrive même, aux Etats-Unis, que les tenanciers des maisons de jeu n'ont pas à rechercher cette tutelle soudoyée de la police. Elle leur est imposée, quelquefois, par la police elle-même ou par la municipalité.
C'est ce qu'a fait, notamment, de 1900 à 1903, le docteur Ames, en sa qualité de chef de l'administration municipale de Minneapolis, capitale de l'Etat de Minnesota.
C'était un jeune honrnie qui n'avait pas dépassé la trentaine. Il avait hâte de tirer profit de ses fonctions, mais sans recourir à des malversations sur les finances de la viQe, qui auraient ébranlé la confiance de ses électeurs. Toute sa sollicitude se porta sur les joueurs et les maisons de jeu.
jftil rendit la liberté aux joueurs, croupiers et tenanciers qui étaient en prison. Il fit savoir à tout ce qui vivait du jeu, dans la vUle, qu'il réprouvait les tracas dont leur industrie les rendait victimes. Mais il leur fit comprendre que son administration ne pouvait se dispenser de surveiller leurs opérations et qu'il était juste, au moins, que les frais de cette surveillance fussent à lein* charge.
Il y a des euphémismes savoureux dont le puritanisme le plus ombrageux s'accommode le plus aisément du monde et que, aux Etats-Unis, chacun comprend à demi-mot. Les tenanciers des maisons de jeu de Minneapolis adhérèrent à la redevance qu'U plaisait au docteur Ames de leur imposer. Et, sous son patronage, le jeu prospéra rapidement.
(i) Ajoutons : toujours.
Il y eut bientôt jusqu'à deux cents tripots dans cette ville de deux cent mille habitants.
Afin de retenir à son seul profit les subsides prélevés sur les maisons de jeu, le docteur Ames révoqua le. chef de la police et le remplaça par son frère. Sur deux cent vingt-cinq agents, il en révoqua, en même temps, cent sept qui s'étaient signalés par leur zèle contre les joueurs.
Les tripots alors opérèrent en toute sécurité. Ils eurent des agents qui attendaient les voyageurs au passage des trains et d'autres qui les attendaient dans les hôtels pour les rabattre vers leurs salons.
Si quelque joueur, outré d'avoir été dépouillé, venait se plaindre, le commissaire de police lui faisait observer que son premier devoir était de le faire arrêter, puisqu'il avouait lui-même son délit contre la loi, tout en accusant autrui. Et, lui ayant démontré paternellement dans quel mauvais cas il s'était mis, il l'engageait à regagner son pays par le premier train.
Quand le malheureux s'obstinait jusqu'à invoquer l'intervention du docteur Ames contre l'inertie du commissaire de police, il était tellement berné par des remises d'audience renouvelées de jour en jour, qu'à bout de patience il se résignait à suivre le conseil paternel du commissaire de police et retournait à ses occupations
La débauche et le vol jouissaient, à Minneapolis, des mêmes encouragements que le jeu. Le docteur Ames et ses collaborateurs participaient également à leur profit. Mais le règne de Ames a eu une fin brusque. Il a dû quitter le Minnesota, Un autre Etat de l'Union lui aura fourni quelque occasion de faire travailler, plus honorablement, l'argent qu'il a acquis par son étrange contrôle du jeu, du vol et de la débauche, à la faveur de ses fonctions municipales.
Il n'importe. Vous ne ferez pas démordre pour cela le libre citoyen des Etats-Unis de cette idée imprimée en son cerveau, par ses ancêtres puritains, que sa race a le
LES TARES
privilège d'une moralité supérieure. Et la preuve, c'est que le jeu ne trouve pas d'asile sur le territoire de T Union, à moins de s'y cacher. Quand il veut s'étaler au grand jour, il lui faut fréter le MoutU-Deust. Il lui faut s'installer en haute mer.
D'après le « World » auquel nous laissons d'ailleurs toute la responsabilité, il se passerait des choses vraiment révoltantes à l'égard des travailleurs.
Ecoutez-le conmiencer sa campagne énergique contre le « Sugar trust » — Trust du sucre — qui use, dit-il, de procédés comparables à ceux du « Trust du bœuf ».
Le sucre passe sur des surfaces humectées par des chiques nombreuses et salies par des pieds boueux. On nettoie une fois par semaine et le sucre devenu noirâtre à ces divers contacts est clarifié et transformé en sucre blanc.
D'autre part, l'inhumanité dont il est fait preuve est révoltante. La plupart des ouvriers sont des Lithuaniens et des Polonais.
Quand ils s'évanouissent, ce qui arrive fréquemment à cause de la fatigue et de la chaleur, les contremsdtres prennent note du temps écoulé jusqu'à ce qu'ils reviennent à eux et le déduisent de leur salaire. A la moindre protestation, ces malheureux sont immédiatement congédiés.
En règle générale, l'ouvrier n'a pas de recours contre son patron dans les divers accidents du travail. Il est supposé s'assurer lui-même.
Quand l'ouvrier est sérieusement blessé au cours de son travail, et qu'il est conduit à l'hôpital, où les soins sont payés par le patron, il reçoit aussi son salaire.
Quand U est légèrement blessé et obligé seulement de rester quelques jours chez lui il ne reçoit rien du tout. Gela n'est guère juste, car l'ouvrier a des frais, des charges, et il est vraiment inhumain et indigne de gens civilisés et riches de se comporter de la sorte et d'user de pareille parcimonie.
A propos du scandale de Chicago :
— mime les cochons avaient honte lorsque le Président Roosevelt •leur révéla le sort dégoûtant gui les attendait dans les grands abattoirs américains.
Laca mpagne entreprise par le président de la République des Etats-Unis M. Roosevelt contre les grands fabricants de conserves de Chicago a été un des événementssensationnelsde l'année 1906.
Cette campagne a déterminé sur toute la surface des Etats- Unis un formidable mou vementd' opinion.
Elle a étédue en grande partie aux divulgations faites par un romancier, M. Upton Sinclair, l'auteur du