‹ L'oncle Scipion (volume 2)Chapitre 7 sur 10 · SOCIÉTÉ ANONYME DES GALIONS DE CASTRO · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ ANONYME DES GALIONS DE CASTRO

Capital social : 20 millions.

Sous la voûte, à l'entrée d'une sombre cour intérieure, bâille une loge de concierge qui a l'aspect d'une cave. Je m'informe, et j'apprends que M. Scipion Mouginot demeure au premier. Je gravis un monumental escalier de pierre à rampe de fer forgé. Me voici sur le palier, en face d'une double porte matelassée de moleskine verte, audessus de laquelle une plaque de marbre reproduit, en lettres d'or, l'inscripdon des affiches : « Société des galions de Castro. — cddiriinistration. » J'entr'ouvre l'un des ventaux de cette solennelle porte battante et Je pénètre dans une vaste antichambre dallée, garnie de banquettes de velours vert, sur laquelle débouchent d'autres portes, également matelassées, également surmontées d'indications en lettres noires : a Caisse. — Salle du Conseil. — Contrôle des titres. — Cabinet du Directeur. » Dans une encoignure, devant une petite table chargée de paperasses, un garçon de bureau, en habit bleu à boutons de métal, est occupé à lire le Tetit Journal. Je me dirige vers lui et demande M. Scipion Mouginot. L'homme aux boutons blancs daigne à peine se distraire de sa lecture et me répond, sans lever les yeux :

— M. le directeur est en conseil avec MM. les administrateurs. Si vous voulez l'attendre, asseyez* vous.

Je m'assieds sur l'une des banquettes, en face de la porte de la c salle du conseil, » derrière laquelle on entend un bruit de voix confuses, et j'essaye de mettre un peu d'ordre dans mes idées. Tout ce que je viens de voir intrigue et pique vivement ma curiosité. — L'oncle Scipion est donc devenu le directeur de cène mystérieuse Société des galions ?... Mais qu'est-ce que ça peut bien être qu'un a galion ? d Ce mot, nouveau pour moi, ne jette aucune lumière sur la posidon de l'oncle. Toutefois, il me paraît évident qu'il y a une étroite relation entre les galions et le filon si ardemment cherché par Scipion Mouginot. A en juger sur les apparences, ce filon doit être de belle et sérieuse qualité, car le vieil hôtel de la rue de Condé a tout à fait bon air; il ne ressemble en rien au pauvre entresol du faubourg, et le capital de vingt millions inscrit sur les affiches rouges annonce qu'il s'agit d'une affaire autrement importante et relevée que la vente des toiles des Vosges. Voilà enfin mon oncle sur le chemin de la fortune ! — Je m'en réjouis pour lui, pour moi, pour M*"* Clémence et la petite Alice. Je voudrais bien savoir si ces dames ont pu occuper un appartement dans l'hôtel. Si j'osais, j'interrogerais le garçon de bureau; mais

JT^«IW.-^. ^7'

cet Bomme s'esc renfoncé dans la lecture de ^on journal, ,et il paraît si peu communicacif que je n'ai pas le courage de le déranger de ses occupa-r tions.

Tandis que j'agite ces réflexions dans ma tête, une bonnfe demi-heure s'est écoulée, et, derrière la porte de la salle du conseil, les mêmes voix confuses bourdonnent toujours... Il va être midi; mon estomac, qui sonne le creux, me rend.nerrveux et inquiet. J'ai des fourmis dans les jambes, mes doigts tambourinent machinalement sur le velours de la banquette. Je compte les moulures des boiseries, les carreaux du dallage, j'étouflfe des bâillements dus à la fois à l'anxiété de mon esprit et aux tiraillements de mon estomac. Je commence à perdre patience, lorsque, enfin, la porte du conseil s'entre-bâille, les voix deviennent plus distinctes, et tout, à coup, pendant que le garçon de bureau . lâche, précipitamment son Journal et se lève, respectueux, je vois déboucher un groupe de cinq ou six messieurs confortablement vêtus, parmi lesquels je reconnais Scipion Mouginot, — mais un Scipion merveilleusement transformé par la prospérité, un Scipion rajeuni^ rasé dé frais, serré dans une élégante redingote noire et portant sous son bras une somptueuse serviette de cuir de Russie, qui ressemble à un portefeuille de ministre. — Je suis tellement ébaubi que je ne trouve pas assez de voix pour

ï; mais l'œil investigateur reconnu. IL ébauche de la teur, et continue sa conles messieurs décorés de ;ui sortent du conseil. Le e à deux battants la porte change force poignées de jtrateurs disparaissent sur icle se retourne vers moi, épaule, et, de sa voix clai-

î! s'écrie-t-il. J'allais précis dans mon cabinet, nous

le garçon de bureau, et,

suis plus pour personne...

ter un couvert; mon neveu

m'introduit dans son cabide plafond, tendue d'un ïublée d'un bureau en bois je et de confortables fâu- ;ille tapisserie. Sur le mur, [ffiche rouge que j'ai vue à is loin, une carte géograune côte zébrée de monune mer bleuâtre, décore A tablette de la cheminée.

la pendule- borne est flanquée de deux piédouches en velours, supportant de curieux débris de bronze vert-de-grisé et incrusté de coquillages.

— Eh bien ! s'écrie victorieusement mon oncle en jetant sur le bureau sa belle serviette de cuir de Russie, eh bien ! Jacques, je l'ai enfin trouvé, ce filon, et nous voilà riches... Ta destinée s'en ressentira, mon garçon, et je vais t'enlever aux études théoriques de l'institut pour te lancer dans la vie pratique.

— Cela tombe à propos, mon oncle, lui dis-je d'un ton contrit, car l'institut est fermé depuis ce madn, et on nous a renvoyés dans nos familles.

— Ahibah!

. Je lui raconte la débâcle de Cornevin et la lamentable scène de la saisie; mais il m'écoute à peine.

— En vérité, murmure-t-il distraitement, ce pauvre Cornevin !... Voilà la vie, Jacques..., une perpétuelle évolution de la roue de fortune, un combat acharné "où les faibles sont écrasés, où les forts prennent le dessus... Mais parlons de choses sérieuses. A pardr d'aujourd'hui, tu deviens mon secrétaire, aux appointements de cent cinquante francs par mois, plus la table et le logement.

Je suis un peu choqué de la philosophique indiflférence avec laquelle Scipion Mouginot

NCL£ SCIPION

ï de son bon ami Comevin, :nc de garder mes rëflexions : borne à demander en quoi nctions de secrétaire.iras ma correspondance, réras des lettres sous ma dictée...

le teinture des affaires, et tu 1 au mécanisme de la grande des galions de Castro, ie Scipion Mouginot de m'exles galions.

se récrie-t-il, tu n'as jamais fameux galions de Castro?...

Qun, du reste, avec la plupart , et c'est même à cette vulgaire lois le succès de mon idée...

est une histoire merveilleuse, une féeiiel... Sache d'abord ient des bâtiments frétés par , pour aller cueillir en Amé- Antilles les innombrables couverte du Nouveau-Monde La main des Espagnols. Les e de douze, en souvenir des ansportaient à Cadix et à du roi en lingots et espèces m de ces bâtiments débarïment dix ou douze millions 1707, dans la baie de Castro,

la flotte anglo-hollandaise rencontra la flotte espagnole, qui escortait un certain nombre de bâtiments chargés d'or et de pierres précieuses. Un combat sanglant eut lieu, à la suite duquel la flotte castillane fut coulée à fond. En un chn d'œil les galions avec leur cargaison de lingots, gemmes, doublons et piastres, sombrèrent dans la baie, qui a en cet endroit près de deux lieues de profondeur, et ils y sont restés depuis lors... Il y a. un mois environ, dans une heure de désœuvrement, le récit de cette tragique aventure me tomba sous les yeux... Admire, Jacques, la différence qui existe entre un esprit terre à terre et une intelligence géniale qui a l'intuition des grandes affaires!... Bien d'autres avant ^ moi avaient lu l'histoire du combat naval de Castro et n'en avaient pas été particulièrement émus. Mais ton oncle, a un flair financier qui ne le trompe pas... Une idée lumineuse flamba soudain dans mon esprit, et je m'écriai : EGpwa ! comme Archimède... J'avais, en effet, trouvé un merveilleux filon, une véritable mine d'or... Car, remarque bien une chose, mon garçon: si, au XVI 11^ siècle, la mécanique maritime était encore dans l'enfance et si de simples plongeurs ne pouvaient songer à descendre à deux lieues de profondeur pour arracher une fortune à l'océan, il en est autrement aujourd'hui; nos puissants scar phandres permettent à Thomme de se promener

mes sous-marins. — J'ai ; à de hardis capitalistes.

>tre Société s'est fondée...

ises 'tentatives nous ont les galions dorment tonie... Ils sont là! poursuit n'attirant, vers la carte et ou six croix rouges qui leue de la mappe... Des t descendus dans les proe Castro; ils ont vu les ont touchés!... Et ils ont iges irrécusables de leur

des lingots d'or I ne puisîcrier en écarquiUant les

reprend mon oncle, mais Je coquillages... Regarde il en saisissant un des dén des piédouches de la

a été arraché à la coque nergés dans la baie, et si 1 l'en tirer, d'autres mains nt ravir aux flots les rimt englouties depuis plus ées... Songe un peu à ce

matières précieuses!... Il ayant chacun douze mil-

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lions à bord ; cela fait, au bas mot, cent quarantequatre millions dont nous accroîtrons la fortune de nos actionnaires.

Tandis que l'oncle Scipion parle, ses prunelles prennent des tons d'or, ses doigts s'agitent et font le geste de remuer des brassées de piastres et de doublons. Moi-même subissant la fascina* tion de ce diable d'homme, il me semble entendre tinter à mes oreilles des ruissellements d'espèces monnayées. Je le regarde, ébloui, avec une sorte de vénération, pendant qu'il poursuit :

— Naturellement, les frais d'extraction seront considérables; mais, malgré cela, les béné^ fices peuvent être évalués à une centaine de millions. Voilà ce que nous expliquerons au public par la voie des journaux, et le public, qui est toujours intelligent quand il s'agit d'argent à gagner, le public comprendra... Avant peu, les capitaux afflueront, nos actions feront prime en Bourse, et nous partirons ensemble pour la baie de Castro, afin d'assister à l'exhumation de ces trésors soustraits depuis un siècle et demi à la circulation... En attendant, Jacques, allons déjeuner; il est midi, et Baptiste doit s'impatienten

Il se lève avec pétulance, et je le suis dans la salle à manger^ qui communique avec soit cabinet.

Au centre de cette salle, que décorent des cuivres et de vieilles faïences détachant leurç

>nd Goaabre d'un pa Flandre, deux coui ï table autour de laqt ayé de blanc, va et v ùsie, qui est un peu Hmousse délurée et iplètement étrangère ace de surprise en non oncle. Quant à i il me semble trouve ïsance. A un certain mestique est pietnen ant de la fenêtre, je rie en le regardant :

; camarade en m'off es id?... En voilà

? interrompt sévèren ;s sourcils.

ur aller quérir un pi temps, j'explique à valet de chambre i ciens condisciples d ;ur des galions de Ca ichanté de cette col

Qurc't-il, ne m'avait te; mais sa qualité

icriote ne l'autorise pas à te manquer de x en te. tutoyant. Souviens-toi que tu es ecrétaire et que tu ne' dois pas te fatniUavec les subalternes.

comme Guigne-à-gauche revient, apporin chateaubriand aux pommes soufflées, n Mouginot se tourne majestueusement li:

Baptiste, commande-t-il d'un ton sec, vous mon service et je. vous ai promis, si j'étais it de vous, de vous gratifier d'une action lions de Castro... J'apprends que vous avez , dans votre enfance, M. Jacques Mouici présent; mais ce n'est pas une raison vous départir de ta déférence que vous à mon neveu et à mon secrétaire... Retenez :eci: à la première iàraîliarité que vous sermettrez avec lui, je vous donnerai vos ours, et vous perdrez votre participation inéhces de la Société... Maintenant, versezi boire, ;

igne-à-gauche s'incline hypocritement et ir-le-champ à exécution les injonctions de oncle. Lorsqu'il change mon assiette ou e d'un plat, il ne parle plus qu'à la troipersonne; mais quand il dit : a Monsieur t-il encore une tranche de filet? » ou isieur prend-il du bordeaux, OAi, du bour- ? s il y a dans ses intonations une telle

nardise imperrinente que

lirecrion des galions : œufs errine de gibier, brochetre ï tout arrosé de bordeaux jne jouge. Le menu me exquis et abondant que je ndant huit jours, au régime I de la morue à la béchanot, qui a toujours été un que plat avec une mine de errompt que pour mevanirobolantes de sa nouvelle 'étonne, c'est qu'il ne m'a bouche de M""= Clémence au dessert, je profite de la uigne-à-gauche pour ame- : les dames Saintot:

■ M"" Clémence et Alice,

1, répond-il en pelant une

rès d'ici?

dans l'hôtel, au second, et Je vais leur envoyer Baplîner avec nous, ettez, j'irai moi-même leur

trouverais pas... Elles sont

2IO l'oNCLE SCIPION

soràes toutes deux pour vaquer à leurs occupations.

Je regarde mon oncle d'un air étonné. Ces dames sont donc obligées de travailler au dehors?... Comment Scipion Mouginot, qui profitait du commerce des toiles des Vosges, n'a-t-il pas fait pardciper ses anciennes associées à sa bonne fortune actueUe ? Il lit mon éconnemenc sur ma physionomie mobile et ajoute :

— M™® Saintot, Jacques, est un échantillon de l'obsûnadon et de la pusillanimité féminines. ' Dans les mauvais jours, tu Tas vue lutter avec une résignadon et un courage surhumains; eh bien, dès que la fortune nous a souri, elle a pris peur... Voilà les femmes, mon garçon : très fortes tant que leurs pieds touchent la terre, mais incapables de prendre l'essor et de planer... Il leur manque l'audace et le coup d'aile. Figure-toi que M°*® Clémence doute de l'avenir des galions ! Naturellement mon premier soin a été de reconnaître le vaillant appui qu'elle m'a prêté. Je lui ai donné dix acdons des galions, qui, émises à deux mille francs, tripleront de valeur, dès qu'elles seront cotées à la Bourse, ce qui constituera un joli capital de soixante mille francs. Malheureusement l'aveuglement de ma pauvre amie est tel qu'après avoir liquidé son magasin de toiles, elle a résisté à toutes mes prières. Elle a insisté pour prendre un emploi de caissière dans la maison

l'oncle SCIPION 21t

de modes où elle a mis sa fille en apprentissage. Tout ce que j'ai pu obtenir de M™* Clémence, c'est qu'elle loge dans notre hôtel. Son magasin ferme à sept heures, et ces dames seront ici à huit.». Cela retardera un peu notre diner, mais nous pouvons bien faire cela pour elles...

A huit heures, en eifet, ces dames arrivent et sont reçues dans le cabinet directorial par Scipion, qui leur prodigue ses plus chaudes démonstrations amicales. M™* Clémence a conservé sa figure grave et douce, qu'éclaire de temps à autre le même sourire attristé. Quant à Alice, bien qu'elle touche à peine à sa quinzième année, elle est devenue tout à fait une petite femme. Elle a beaucoup grandi ; elle porte maintenant des robes longues, qui donnent à sa taille fi'éle quelque chose de plus élancé. Avec son blanc et délicat visage de vierge, elle ressemble à un lis à la tige mince et fine. Ses cheveux ne flottent plus siir ses épaules ; elle les roule en un modeste chignon tombant sur la nuque et les plaque en bandeaux lissés sur les tempes, ce qui ajoute à la fierté expressive de ses traits une pureté presque mystique. Je ne crois pas que le régime de l'atelier où elle s'enferme tout le jour lui réussisse beaucoup; elle a certainement maigri, ses grands yeux bruns ont un éclat étrange qui les agrandit encore, mais ses paupières inférieures sont cernées d'un cercle bleuâtre et sa voix de contralto a le son un peu rauque, comme si

dans la gorge de la jeune fille un enrouement persistant ôtait leur souplesse aux cordes vocales.

M"'" Clémence m'accueille avec sa bienveillance accoutumée; Alice me parait plus froide. Il y a dans son attitude un excès de réserve, un air détaché, presque indifférent, que je ne lui avais pas encore vu. Elle se dent dans une sorte de pudique isolement, comme pour repousser toute familiarité et dire à ceux qui l'approchent : « Ne me touchez pas. » U semble qu'elle s'efforce de murer sa pensée et d'éviter craintivement tout contact avec la pensée des autres. Je lui parle, elle m'écoute, mais elle a l'air d'être à cent lieues de moi. Certes, depuis l'insuccès de ma déclaration en vers, je ne m'illusionne pas sur le peu d'espoir qui me reste de toucher le cœur d'Alice; néanmoins, je l'aime toujours, et devant sa froideur je me sens piqué par une épine de jalousie : je m'imagine que si elle ne pense pas à moi, c'est qu'elle pense peut-être trop à un autre. ,

Cette imagination jalouse gâte la joie que me causait la réussite inespérée des affaires de mon oncle: Je donnerais tous les doublons et toutes les piastres des galions pour retrouver la petite Alice des anciens jours. Cela ne m'empêche' pas toutefois de me dévouer de tout cœur à mes foncdons nouvelles. Elles ne sont, du reste, ni très pénibles' ni très absorbantes. Après le dépouillement de la correspondance de mon ortcle'.

e, à la rédaction des rems aux journaux, et des ssons aux notables Parinous sont révélés par de ans le Botrin. — Scipion 'oublier les gens de Vili ville natale soit initiée tes promesses du filon, tarde de prospectus les

Mouginot-Tupin, mais 3usin Delorme. En metcirculaire destinée à la mpécher de penser corners mes amis de Jean:

pas écrit depuis un an, jupir plein de remords i destiné aux Delormç.

toute une journée, mais

de Condé, et de nou- 'à elle. Je passe presque compagnie des dames inde court à des rendezr ; que, je fréquente assilence, je découvre que ! et que je n'ai d'autre ;œur d'Alice. Ma petite e temps, devenue très le théâtre, et refuse netîion Mouginot met par-

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fois à notre disposition; elle n'ouvre plus un roman, et fait sa lecture habituelle de la Vie des saints et de limitation. Dans ses accès de ferveur religieuse, ses yeux ne semblent plus voir les choses de ce monde ; on dirait qu'elle ne touche déjà plus la terre et qu'elle va s'envoler vers les Séraphins et les Dominations. C'est cette intensité de dévotion qui la rend détachée et indifférente; c'est elle qui lui donne cette blanche beauté de fleur mystique qui redouble mon admiration, tout en me pénétrant de tristesse.

Six mois s'écoulent sans changements notables dans notre situation. De temps en temps, mon oncle récolte lés signatures de quelques souscripteurs ; néanmoins, on ne s'écrase pas encore au guichet du <k contrôle des dtres » pour se disputer nos actions. Les travaux préliminaires se poursuivent dans la baie de Castro; les plongeurs ont de nouveau fouillé le fond de l'Adantique et, cette fois, ils ont contemplé face à face lès trésors des galions; il rie reste plus qu'à construire des machines assez puissantes pour vider la cale des navires submergés et amener à terre les richesses ensevelies dans les gouffres sousinarins. — C'est du moins ce que nous répétons dans les articles que les journaux insèrent à beaux deniers comptants. Mon oncle rédige ces réclames dans le style pittoresque et persu'asif où il excelle, et — chose singulière — quand il relit

s-.rr^

l'oncle SCIPION 2If

sa prose imprimée, il y est pris tout le premier et finit par s'imaginer que tout cela est arrivé.

— Tu le vois, Jacques, me dit-il après avoir déclamé pompeusement l'article du journal, la vérité commence à percer, on rend justice à mes efforts et la presse ne s'occupe que des galions,.. Ça marche! ça marche!...

Nous passons notre temps à étudier et à commenter les feuilles publiques. Ganivet, lé garçon de bureau, est plus que jamais absorbé par le Terit Journal. Guigne-à-gauche, dit Baptiste, ne quitte plus des yeux le cours de la Bourse; il l'emporte partout et le consulte au lieu d'épousseter les meubles. Seulement, comme il est très pratique et ne se paye pas de mots, il hoche la tête, s'impatiente, et quand il me retrouve seul dans le cabinet directorial, il ne se gêne pas pour m'interpeller sans aucune retenue :

— Ah çà! Jacques, bougonne-t-il, elles ne sont pas encore cotées, ces fameuses actions?... Ton oncle m'a promis une part d'intérêt pour mes gages, mais faudrait pas qu'il me lanterne trop longtemps, parce que je le balancerais, moi!... Je n'aime pas qu'on me blague!...

Tout d'un coup, on entend la voix de Scipion Mouginot dans l'atmchambre; alors Guigiie-àgauche, reprenant son air sournois et bon apôtre:

— M. Jacques m'a sonné? demande-t-il de sa voix à la fois papelarde et narquoise.

2i6 l'oncle scipion

Pour un rien, je lui allongerais ma botte au bas du dos.

Enfin, un soir, tandis qu'au second étage de Thôtel, M™* Clémence, Alice et moi, nous sommes en train de boire une tasse de thé, la porte s'ouvre en coup de vent et nous voyons apparaître Scipion Mouginot, tête nue, cheveux ébouriffés, les yeux étincelants et la bouche triomphante :

— Mes amis, s'exclame-t-il en agitant un journal, mes enfants, victoire!... Elles sont cotées!

D'un geste superbe, il nous tend le bullerin officiel de la Bourse et nous montre à la colonne des actions au comptant une ligne imprimée qu'il Ut comme une proclamation :

— a Galions de Castro — 2,001 francs. » Elles sont cotées et nous avons déjà une hausse d'un franc!... Embrassons-nous!... Baptiste, monte du Champagne !

Nous nous embrassons tous. Alice elle-même, malgré ses pieuses préoccupations, prend part à nos réjouissances profanes. Scipion, son journal à la main, danse comme un enfant; M*"* Clémence pleure de joie; je profite de l'occasion pour sauter derechef au cou de ma petite amie, et, pendant quelques minutes trop brèves, une parfaite allégresse règne â£tïs le vieil hôtel de la ruede Condé. ' '

nots que les actions LOtre enthousiasme a uche réfrigérante. La ion Mouginot s'enorlaintenue; le cours a Igringolé de 2,000 à luîc jours. Seules, les }nc pas baissé, ue dans le silence du in, lui et moi, de ré-

à réchauffer le bon , Ganivet ouvre disïente à Scipion une

sur un plateau de riëtaire de cette carte peut le recevoir.

2i8 l'oncle scipion

— Certainement, répond mon onde; faites entrer.

Ganivet se redre et introduit, l'instant d'après, deux visiteurs dans lesquels je reconnais M. Delorme et Zélie. Je pousse une exclamadon de joyeuse surprise, je saute au cou du cousin, j'embrasse Zéliç, et, de son côté, Scipion Mouginot prend son air le plus aimable pour accueillir les nouveaux venus, auxquels il tend les mains :

— Enchanté de vous voir, mes chers compatriotes! s'écrie-t-il en avançant deux fauteuils, heureux de pouvoir vous remercier des gracieusetés que vous avez eues jadis pour mon neveu Jacques !... Quel bon vent vous amène ?

" — Mon Dieu, c'est bien simple, réplique le cousin Delorme; j'avais toujours promis à Zélie que, lorsqu'elle aurait ses quinze ans, je lui ferais voir Paris; j'ai profité de ce que les affaires de la papeterie m'appelaient dans la capitale, et j'ai amené la fillette avec moi.

Ils se sont assis tous deux, et mes yeux se reposent complaisamment sur ces braves cousins de Jeand'heurs, qui semblent avoir apporté un peu de l'air et de la saveur du terroir natal. Tout en eux exhale un honnête parfum campagnard :

leurs physionomies ouvertes, leur teint hâlé, leurs façons un peu gauches et jusqu'à leur toilette cossue, endimanchée et franchement provinciale. Zélie a grandi; c'est maintenant une fille tout à

ille on donnerait pfus que pas dire qu'elle soit jolie — >nt trop accentues, le teint , les cheveux châtains sont , en dépit de sa robe taillée ; village, elle est très bien int une pureté de fleur, ses éblouissantes. L'ensemble a , de robuste et d'intelligent.

le, on a l'impression que beaux épîs dorés de soleil, bleu des bleuets, le rouge 'où monte une savoureuse

lison d'amener à Paris cetw irend mon oncle Scipion en n plus galant sourire; elle istractions, et j'espère bien lui en offrir quelques-unes.

)s des loges pour tes prindrai heureux de vous en faire

: pas de refiis, répond à U :ousin Delonne, car ici les c chères et l'argent ne fait ! l'a pas plutôt tiré de son st dépensé...

n dépense beaucoup; mais compensarion, on travaille

de façon à gagner beaucoup... C'est précisément^ ajoute mon oncle, qui ne manque jamais le coche, à quoi nous sommes occupés en ce moment, mon neveu et moi... Vous avez sans cloute entendu parler des galions de Castro ?

— J'ai lu le prospectus que vous avez eu l'obligeance de m'envoyer.

— Eh bien, vous qui êtes 'un homme compétent, qu'en pensez-vous?... Une affaire juteuse et une glorieuse entreprise, n'est-ce pas? Nos actions sont un placement sûr, des valeurs de tout repos, qui rapporteront de notables dividendes...

— C'est possible, remarque prudemment M. Delorme, si vous retrouvez au fond de l'eau les doublons espagnols et si vous parvenez à les en tirer; mais l'extraction coûtera cher et les dépenses seront énormes, tandis que, jusqu'à nouvel ordre, les gains resteront aléatoires.

— Vos objections, repart mon oncle, sont spécieuses, mais nous les avons déjà victorieusement réfutées... En moins d'une heure, je me charge de vous faire pénétrer au cœur de la question et de vous démontrer les avantages dç l'entreprise... Aujourd'hui, mon temps ne m'appartient pas. Venez dîner avec moi et avec Jacques, un de ces jours, et nous en reparlerons à loisir... Nous avons ici une amie dont la fille est du même âge que la vôtre et qui sera char-

c'est après-demain > donner votre soiune du pot et nous :cacte.

prend rendez>vous nduts mes amis de ,'escalier, et, tandis !, nous échangeons

ivoir revu, me ditfait un Parisien...

suis sûr qu'elle te

— ., (, — je bruit m'étourdit,

la tête me tourne dans les rues et j'ai déjà le mal du pays.

— Ça produit cet effet-là les premiers jours, mais tu changeras d'avis dimanche, quand nous serons au théâtre, et puis tu verras comme Alice est gentiUel...

— Alice?..; Ahl oui, ta pedte reine des bois de ViUotre,réplique-t-elIe; et ses yeux bleus me re^rdent mélancoliquement. Je suis sûre d'avance que je lui déplairai, mais je suis curieuse tout de lAéme de faire sa connaissance... A dimanche,

ïcquesl" — ' A dimanche, Zélie I Le cousin Delorme s'est arrêté sous le porche.

la grande affiche rouge. Sa figure, pène occupation, semble exprimer plus de ue d'enthousiasme. Quand il a 6ni, il icalement sa main sur mon épaule et

crois aussi aux gallons, toi ?

is certainement, cousin Delorme.

ons, tant mieux, mon garçon! s'ëcrie-t-il iccent de compatissante ironie ; il n'y a î qui sauve...

30US serrons les mains, et je suis le père encore quelque temps du regard, tandis loignent dans la direction du carrefour on.

s à leur promesse, ils reviennent rue de e dimanche après trndi. M. Delorme me jà las de la vie oisive et vagabonde qu'il est en proie au dépaysement et à l'énerque Paris ne manque pas de produire impagnards. Le va-et-vient incessant de empêche de dormir, la nourriture des its lui détraque l'estomac, le brouhaha es indifférentes le fatigue et l'attriste.

>même semble avoir perdu son habituel t sa bonne humeur. Elle est intimidée et ise; on dirait, qu'elle a conscience de la provinciale que lui donnent sa robe ée et son chapeau à fleurs multict^ores.

ibable qu'en examinant les étalages des

CLE SCIPJON

n étudiant les toilettes des ! a rencontrées, son insdnci qu'elle était fagotée, et son tuffre. — Il est de fait que ûntot descendent pour dîner usine près d'Alice, je ne puis r une comparaison qui n'est : Zélie. La simplicité, l'har-

l'ajustemenc de M"^ Saintot ir plus désagréablement la inélégante de la jeune camurs voyantes et heunées de stume. A côté de la pâleur dis-

délicats d'Alice, le hâle et la a iîgure de Zélie ont quelque e vulgaire. Cette diCtérence oque pendant tout le dîner.

douce mes impressions sur : devient de plus en plus saui peine aux avances d'Alice attention aux éloquents dis- Mouginot adresse à M. De- /aincre des bénéfices excepc souscripteurs des actions de

part pour le théâtre. Mon tout à éblouir ses hôtes proiduits à l'Opéra, où l'on joue ' Clémence ayant refusé de

nous accompagner, nous sommes cinq dans une seconde loge : les deux jeunes filles sur le devant, et nous autres dans le fond. Dès le second acte, le cousin Delorme, qui a trop chaud et qui ne comprend rien au livret, s'est endormi sur sa chaise. Zélie elle-même, malgré les explications trop laconiques d'Alice, ne prend pas grand intérêt à la pièce; les lumières Téblouissent, l'orchestration bruyante Tétourdic; et puis on dirait que quelque chagrin intérieur l'absorbe trop pour qu'elle puisse compatir aux infortunes de Raoul et de Valenrine. Les décharges de mousqueterie du dernier acte et les cris des huguenots qu'on égorge réveillent M. Delorme en sursaut. Nous quittons le théâtre et, sur le boulevard, nous inettons en voiture Zélie et le cousin, auxquels je promets ma visite pour le lendemain.

En effet, dès le matin, je cours trouver les Delorme à leur hôtel de la rue Coquillière. En arrivant, je tombe sur le cousin occupé à conférer avec la gérante.

— Bonjour, Jacques, me dit-il, je règle ma note... J'en ai aèsez de Paris, et nous partons par le train de midi... Monte toujours au n° 4^; Zélie est là-haut... Je vous rejoindrai dans un petit quart d'heure.

Je monte, je découvre le n° 45' au fond d'un couloir, et c'est Zélie qui vient m'ouvrir. Elle a déjà repris sa robe de voyage et elle est en train

de ficeler la malle commune. En me voyant, ses yeux bleus s'éclairent d'une fugitive lueur que voile presque aussitôt une buée humide.

— Comme tu es matineuse, cousine I lui dis-je en lui serrant la main. Tu n'es pas fatiguée de ta soirée?... Je crains que Les Huguenots ne t'aient pas amusée.

— Franchement, je n'y ai pas compris grand'chose, répond-elle; c'est trop fort pour moi... Je suis décidément trop béce pour goûter la vie de Paris.

— Ainsi te voilà sur ton départ?

— Oui; je serais bien restée encore quelques jours, car j'ai à peine eu le temps de causer avec toi... Mais d'abord tu es très affairé, et puis je vois que papa en a assez et je ne veux pas le contrarier.

Elle détourne la téie et se penche de nouveau vers la malle. Nous demeurons un moment silencieux, puis je reprends :

— Eh bien, tu as vu Alice... Comment la trouves-tu ?

— Très jolie, réplique-t-elle brièvement; tu ne me l'avais pas trop vantée.

Elle pousse un soupir, s'agenouille devant la ■"allé et achève de la corder.

— N'est-ce pas qu'elle a une figure de ma-" one?

— Je ne sais pas comment sont les madones^

repart ma cousine d'un ton agacé, mais à coup sûr elle a quelque chose d'étrange... Après tout, cela dent sans doute à son état de santé.

Je me récrie :

— Son état de santé!... Est-ce que tu crois?...

— Je crois, poursuit-elle, qu'elle n'est pas très solide et qu'elle a quelque chose à la poitrine...

L'entrée du cousin Delorme nous interrompt; il froisse dans ses doigts la note de l'hôtel :

— Tes aubergistes de Paris, me crie-t-il, sont encore plus voleurs que ceux de chez nous! Six francs par jour pour une chambre et un cabinet où nous n'avons pu fermer l'œil... C'est honteux! Quand on m'y reprendra, il fera chaud... Enfin, ce soir, nous coucherons à Jeand'heurs et je n'en serai pas fâché... Ah çà! Jacques, voyons, tu n'es pas fatigué de cette vie-là et le cœur ne te dit pas de t'en revenir avec nous?... Tu sais qu'il y a toujours une place pour toi à la papeterie.*.

— Merci, cousin Delorme, mais vous oubliez que- je suis le secrétaire de mon oncle... Franchement, je ne puis abandonner une carrière qui s^annonce comme devant être brillante...

— Au fait, réplique-t-il ironiquement, j'oubliais que. les galions t'ont donné dans l'œil... Tu espères, toi aussi, gagner ton pedt million dans cette Société fondée sur les brouillards de la

CLt SCIPION 227

rçon, tout ce qui reluit n'est ices s'en iront en fumée.

> ne pouvez nier que la So>

un hôtel, des capitaux, un

ion...

.ucoup d'esbrouf et rien en

irgent des actionnaires sera

administration leur tirera sa

ncle sera dans de mauvais

is, les grandes entreprises de

Elles crèvent un beau matin de savon... Je n'ai fait que aux et il m'a semblé que ça

Enfin, quand tu auras perdu ns-toi de tes amis de Jeanbrassons-nous, car l'heure du

cousin de ses préventions

Galions, mais je l'embrasse je m'approche de ZéUe. Elle

et a de la peine à desserrer id ses joues sans dire un mot is assez tristement.

Condé, traînant au dedans contentement. Les dernières Duchant la mauvaise santé it et me font voir les choses e retrouve, le soir, auprès dé 'eiamine à k dérobée, et il

me semble maintenantque les craintes exprimées par ma cousine ne sont pas chimériques. Alice a maigri; elle est prise d'accès de toux qui m'in* quiètent. M™* Clémence, du reste, parait tourmentée de l'altération de la santé de sa fille. Elle ne lui en parle pas, de peur de l'effrayer, sans doute; mais elle redouble de précautions, elle oblige Alice à se vêtir plus chaudement, elle invente des prétextes pour lui faire boire des tisanes toniques. La jeune fille se laisse soigner avec la même indifférence détachée qu'elle montre maintenant pour toutes choses. Sa ferveur pieuse s'exagère encore, et elle semble de moins en moins tenir à la terre.

Des mois se passent au milieu de ces préoccupations. Les affaires de la Société sont languissantes, et nous ne voyons pas venir de nouveaux souscripteurs. Le caissier est plus occupé à payer des mémoires qu'à encaisser des recettes. La cote de la Bourse nous apporte tous les jours des désillusions. Les acdons des galions sont tombées à cinq cents francs, et mon oncle, devenu morose, ne parle plus du tout des travaux exécutés dans la baie de Castro. L'emploi de Ganivet, notre garçon de bureau, est maintenant presque une sinécure. Il a tout le temps de lire, non seulement le Tetit Journal, mais un tas de feuilletons graisseux dont il encombre sa table.

Quant à Baptiste Guigne-à-gauche, il ne déco-

jne course, j'entends une es dans Le cabinet direc- :rçois mon oncle qui sejmnie un prunier. Scipion d'indignation; ses yeux rantes, et chacune de ses 1 coup de clairon :

rie-t-il à Baptiste ahuri,

Tioi qu'il se venge de ses

fois qu'il peut se trouver

oin de ta portée de mon

rencieusement au mur, et

irritée :

1, est-ce que ton oncle se

ons baissent, que c'en est

s encore reçu un sou de

isi que ça se joue, je ferai

i, et ce ne sera pas longl

idre que je suis logé à la

nés appointements de se-

î été réglés, mais je com-

eu ne l'apaiserait pas, au

; de l'amadouer, en lui rAf

lir la mémoire de mon '

;itant son plumeau d'une

tmarade tient à l'argent;

I chat qui étrangle,- et je

1 beau matin comme une

ingrat serpent que j'ai réchauffé dans mon sein, sors de chez moi, je te chasse!

Guigne-à-gauche se hâte d'obéir, mais en sortant il mène grand tapage, ameute les gens dans l'escalier et s'éloigne en hurlant qu'il va porter plainte à la police.

Cet esclandre semble marquer le commencement de nos revers. Les affaires vont décidément mal aux galions de Castro. Les administrateurs décorés ne se montrent plus dans la salle du conseil, les bureaux sont déserts, et quand le courrier arrive je n'y trouve que des mémoires de fournisseurs et des papiers timbrés, que je remets fidèlement à Scipion Mouginot.

Il les parcourt d'un coup d'œil rapide et les jette négligemment dans une grande potiche du Japon qui orne l'une des encoignures de son cabinet. Mais il ne peut pas toujours traiter les fournisseurs comme il traite les papiers timbrés. Assez souvent, maintenant, j'entends dans l'antichambre d'orageux colloques qui mè rappellent les derniers temps de mon séjour à ï'insdtut Cornevin. Parfois même, malgré les résistances du fidèle Ganivet, qui se tient inébranlable comme un roc, un créancier plus entêté ou plus robuste force la consigne et pénètre comme un obus dans lé cabinet du directeur. C'est alors seulement qu'il m'est donné d'admirer pleine^ ment les ressources du génie de Scipion et sa

uasive. Non seulement il réussit à ère du fournisseur impayé, mats rvient à l'endoctriner en faisant :ux tout l'or des galions, et il finit r une souscription, tout cela jette un vilain son de sommes gênés, cela se voit à des tains. Le magnifique chronomètre le tirait avec ostentation de son u brusquement; d'autres bibelots décoraient le cabinet et la salle à jivi la destinée de la montre. C'est it chargé de les emporter discrètes si le prévoyant Scipion, en louant re de Condé, a été guidé dans son lisinage d'une succursale du Mont" dans tous les cas cette proximité :11e, et le garçon de bureau fait de ges à cet établissement, situé dans ue. Je crois même remarquer qu'il ;s aux bibelots qui sont la propriété mon oncle, et qu'il est chargé par ! de remplir une semblable mission objets mobiliers lui appartenant >iis ces symptômes d'une déconfi- ; ne laissent pas de m'inquiéter.

lenteraient encore davantage si proie à des préoccupations plus

Alice ne va pas bien< Elle a dû plusieurs fois suspendre son travail à l'atelier pour garder la chambre. Elle n'a plus d'appétit, elle tousse constamment, et un médecin, . amené par moi sur la prière de M™® Clémence, a secoué la tête après avoir ausculté ma petite amie. Il a parlé d'une laryngite opiniâtre et a conseillé le séjour du Midi pendant la mauvaise saison.

Le Midi ! Assurément l'air pur et le soleil seraient de puissants remèdes pour cette enfant, qui ne respire que l'atmosphère viciée de l'atelier; mais comment songer à un pareil voyage dans la situation critique où nous sommes? M"*® Saintôt ne peut quitter son emploi de caissière, qui est maintenant son unique gagne-pain ; quant à Scipion Mouginot, il est trop abattu par l'insuccès des galions pour qu'on puisse compter efficacement sur son aide. D'ailleurs, il ne paraît pas même se douter de la mauvaise santé d'Alice; depuis un mois, il est monté à peine deux, ou trois fois au second. — Ah ! dans ces tristes conjonctures, comme je voudrais pouvoir moi-même venir au secours de la chère enfant!... Si seulement j'avais un métier, si j'étais propre à gagner Targeiit du voyage!... Mais je ne suis bon qu'à me lamenter inutilement. M*"® Clémence, par un sentiment de délicatesse héroïque, m'a défendu de parler de tout cela à l'oncle Scipion :

— Il a, dit-elle, assez de ses propres tracas,

sans qu'on le tourmente avec les ennuis des autres.

Mais je ne partage pas la discrétion exagérée de la veuve, et j*ai le projet de faire une tentative près de mon oncle. Il a le cœur bon et l'imagination fertile, peut-être trouvera-t-il un moyen de sauver Alice? Par une pluvieuse après-midi d'octobre, qui nous a tous deux confinés au logis, je me décide à lui confier mes préoccupations.

J'entre timidement dans le cabinet directorial et je trouve Scipion Mouginot affalé dans son fauteuil, les poings dans les yeux, la figure consternée :

— C'est toi, Jacques? murmure-t-il en relevant sa tête dolente. Triste journée, mon garçon, triste journée, au dehors comme au dedans I... Nos affaires vont comme le temps..., très mal. Cette admirable entreprise des galons s'effondre jsous le poids du mauvais vouloir des uns et de la sottise des autres... J'ai dû me résigner à subir la dissolution de la Société... On a nommé un liquidateur, et à partir de demain je ne serai plus rien ici... J'en sortirai comme j'y suis entré..., pauvre, mais sans reproche !

Le moment est on ne peut plus mal choisi pour entretenir l'infortuné directeur de la mauvaise santé d'Alice. Pourtant je prends mon grand courage, et, après avoir exprimé à mon oncle

■ '■« "jyi

combien je suis désolé du malheur qui lui arrive» j'ajoute:

-— Que vont devenir M"** Saintot... et Alice?

— Oh ! M°*® Clémence est une vaillante femme, rien ne l'abat... D'ailleurs, elle a son emploi de caissière.

— C'est bien peu de chose, surtout dans l'état de santé où est sa fille.

— Sa fille!... Que me contes-tu là?... Alice est souffrante ?

— N'avez-vous pas remarqué combien elle est changée?... Elle tousse, elle perd ses forces... Nous avons consulté un médecin... Il m'a avoué que la poitrine était attaquée, et il a conseillé un séjour à Menton ou à Nice.

Mon oncle a l'air de tomber de son haut; il secoue la tête :

— Voilà la première fois que j'entends parler de tout cela... Alice poitrinaire!... Pauvre enfant!... Et on ordonne un séjour sur le littoral?... Au pays du soleil et des fleurs?... Moi aussi, j'ai toujours rêvé de connaître la contrée bénie où lés orangers fleurissent!... Mais quoi, les affaires m'ont rivé à mon rocher de Sisyphe... Nice la belle, la Méditerranée éternellement bleue, quel mirage I

La figure de Scipion Mouginot a perdu son expression dolente, ses yeux ont repris leur éclat souriant. Il semble que par induction le soleil du

L ONCLE SCIPION l^f

Midi Ta subicemenc ragaillardi et guéri de ses angoisses :

— Nice, répète^t-il, je me rappelle que j'ai làbas un débiteur...» un pépiniériste qui nous a acheté un solde de toiles des Vosges et dont nous n'avons encore pu tirer un sou... Ces Méridionaux ne doutent de rien! Figure-toi, Jacques, qu'il offrait de me payer en nature, avec des fleurs et des oranges!...

Mon oncle s'est levé. Il se promène vivement à travers son cabinet; tout à coup il se frappe le front, lève les bras en l'air et s'écrie :

— Oh ! mais je tiens une idée !... une idée féconde!...

Il revient vers moi, triomphant :

— Mon garçon, poursuit-il, quand la veine est mauvaise, bien sot eàt qui s'entête à Texploiter... Les hommes d'action doivent imiter le soldat en marche... Lorsque son fusil devient trop lourd, il le change d'épaule, c'est ce que je vais faire sans tarder... Les galions sont morts, vivent Içs fleurs et les fruits de la Corniche!... Cet hordculteur qui me doit de l'argent m'a offert de me payer avec ses produits. Il faut saisir la balle au bond. Grâce à lui, nous pouvons monter une affaire grandiose... Le commerce des fleurs tend à prendre tous les jours une plus large extension... Nous fonderons une grande société florale; nous inonderons Paris de roses et de violettes... Ha!

ha ! Jacques, l'idée a germé, elle s'épanouit, elle portera des fruits d'or, comme ceux du littoral. «. Cours chez notre chère enfant et dis-lui de préparer ses paquets.,. Avant deux jours nous l'emmènerons à Nice!

role; Iui,Aiice

, istallës à Nice.

En quittant Paris, par un froid noir de la fin d'octobre, la chère enfant grelottait dans le wagon, et je craignais qu'elle ne supportât pas la fatigue de ce long voyage. Mais à peine avonsnous touché Marseille que le réchauffant soleil de Provence paraît rendre des forces à notre tnalade ; «quand, arrivés dans les montagnes de l'Estérel, à un tournant de route, nous avons contemplé les molles découpures de la côte, la Méditerranée bleue, les jardins d'orangers étages sur les col- Jies, les champs de roses et de mbéreuses, une ïugeur est montée aux joues d'Alice et un clair 3urire a ranimé ses lèvres pâlies. Pendant les

huit premiers jours de notre installation, une transformation soudaine s'est opérée; notre petite amie a retrouvé sa vive gaieté d'autrefois, et nous commençons à espérer qu'elle guérira. Aussi mon oncle prend-il des airs de sauveur. A l'entendre, c'est lui seul qui a fait ce miracle, en n'hésitant pas à s'expatrier pour arracher Alice au mauvais air de Paris. — Mais je suis moins naïf qu'autrefois, l'expérience m'a rendu sceptique, et je pénètre plus avant dans le tréfonds de Scipion Mouginot. Je soupçonne que s'il a mis tant de complaisance à emmener AÛçe dans le Midi, c'est moins par dévouement que par nécessité, et avec le désir de se soustraire aux importunités de ses créanciers*

Maintenant il est tout feu pour sa nouvelle entreprise. Avant de quitter Paris, il a eu l'adresse de dénicher des bailleurs de fonds, aux yeux desquels il a fait miroiter l'espoir de réaliser de gros bénéfices, et, au débotté, il est allé trouver son débiteur niçois. Cet horticulteur dans l'embarras a été enchanté de payer sa dette en écoulant à mon oncle les violettes et les oranges de son jardin. Scipion a loué rue Saint-François-de*Paule, à deux pas du Cours, un spacieux magasin et quatre pièces à l'entresol. Il a orné la devanture de magnifiques glaces d'une transparence de cristal et l'a surmontée d'une enseigne voyante,portant en lettres d'or :

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