‹ L'oncle Scipion (volume 2)Chapitre 8 sur 10 · AUX JARDINS D'ARMIDE · texte numérisé non relu

AUX JARDINS D'ARMIDE

Spécialité 4$ bouquets four h high-Ufe. -^ Exportatioti.

EfigUsh spûhm.

Et, en vérité, cette boutique aux parois de stuc, aux limpides vitrines, au plafond peint, à Tatmosphère embaumée, donne bien l'illusion d'un coin de jardin enchanté. Le pavé, au dallage blanc et noir, est finement saupoudré de sable. Sur les gradins des vitrines, les fleurs coupées s'étalent dans des podches de Vallauris; sur le marbre des comptoirs, des jonchées épanouies s'écroulent au milieu des feuillages verts, et un rayon de soleil, glissant parmi cette fraîcheur odorante, semble faire palpiter tous ces calices entr'ouverts, toutes ces corolles aux nuances attendries. -«* Les roses abricot détachent leurs touffes couleur de chair sur la dentelle tremblante des capillaires et des doradilles; les œillets enlèvent leurs rougeurs saignantes sur la virginale et laiteuse candeur des jacinthes; la pourpre brune des Violettes russes^ le mauve bleuté dés violettes de Parme s'harmo* nisent délicatement avec le jaune duveté des mimosas, le jaune citron des jonquilles, l'or vif des chrysanthèmes. C'est partout une symphonie de couleurs à côté d'une symphonie de parfums; la vanille de l'héliotrope se mêle au girofle des juliennes blanches, la fragrance suave des

résédas chance auprès des senteurs capiteuses des jasmins. — Encadrée par ces verdures frissonnantes et ces opulentes floraisons, au milieu de ces corolles évidées en forme de coupes ou pendant en grappes, au-dessus de ces blancheurs immaculées et de ces rougeurs éclatantes, émerge Fexquise figure d'Alice, assise au comptoir, — ûeuT parmi des fleurs, rose en bouton parmi les roses épanouies.

A quelques pas de notre magasin, le marché met chaque jour sa gaieté matinale. Jusque devant notre porte, les paysannes s'alignent avec leurs paniers pleins de denrées apportées des villages voisins, et, là encore, c'est une fête pour les yeiix. Les plantes aromatiques mêlées aux fleurs des jardins, les amoncellements de légumes, de citrons et d'oranges avec leurs feuilles vertes, les pyramides de figues violettes, donnent la suggestion d'un pays d'abondance tout débordant de la joie de vivre. A travers ces étalages, qui exhalent une saine odeur campagnarde, une foule gesticulante se croise et s'interpelle. Des éclats de rire tintent dans l'air ensoleillé et se marient à la musique sonore du patois provençal. — Nous sommes tous gagnés par cette allégresse expansive des populations du Midi, par le bleu sourire de la mer que nous apercevons à travers les porches cintrés des terrasses, et par cette magie de la lumière qui velouté d'un azur argenté les

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oliviers. Sctpion.Mouginoc le rcc sa faculté d'assimiUdon, il e Parisien pour se donser les il ne parle plus qu'avec l'accent repris du goût pour la vie; elle choses et les gens cette froide ne faisait souffrir; la terre l'a :ré jour je l'ai surprise en train ir italien qu'un orgue jouait aun t-François-de-Paule.

>nne humeur verveuse de mon jar la délicate beauté d'Alice,

bientôt dans le magasin des Les dames de la colonie angré la jolie fleuriste, qu'elles petite madone; s les jeunes ne se fleurissent que chez itique devient à la mode. Les es par Alice avec un goût nés lysionomie originale et; jcpmme mte; nous ne suffisons 'plus à andes, ec nous avons été $1^^ es auxiliaires. Mon oncle se déclare que notre fortune est ec la prospérité, son amour i bonne chère se réveille. Il ne

sadsfàctîon; notre table est nt garnie. Le dimanche, on ;t nous atlons tous déjeuner à

Beaulieu ou à Saint-Jean; parfois même, nous poussons jusqu'à Monaco et Menton. Nous revenons à la brune; le ciel est diamanté d'étoiles que la limpidité de Tair fait paraître deux fois plus grosses que celles de chez nous. Mis en train par la beauté de la nuit, les parfums de la route et aussi par un certain vin de Bellet dont il a arrosé sa bouillabaisse, Scipion Mouginot proclame Nice une ville bénie où les affaires foisonnent comme les citrons aux arbres, et, dans un bel accès d'enthousiasme, il jure que nous n'en repartirons que millionnaires.

Cependant je ne m'y fie pas. Instruit par le souvenir du passé, je sais trop maintenant avec quelle rapidité mon oncle s'emballe, et avec quelle insouciance il tue les poules aux œufs d'or qu'il a élevées avec le plus d'amour. J'ai comme une vague idée que nous dépensons tout ce que nous gagnons, et je songe avec angoisse à ce que nous deviendrions si les jardins d'c4rmide avaient un jour le sort des Galions de Castro. Je me préoccupe plus de la santé d'Alice que des chimériques espoirs de Scipion, et je cherche sérieusement à trouver une occupation qui me permettrait de gagner le pain quoddien, au cas où notre industrie viendrait à péricliter. — A Nice, dans cette ville cosmopolite où de nombreux étrangers aiment à hiverner, je rêve de rencontrer quelque grand seigneur très riche, qui consentirait à

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m'emi^oyer comme secrétaire. Je n'entends rien au commerce des fleurs ni à la tenue des livres, et j'ai honte de mon inutilité. Je me mets secrètement en quête, je m'adresse aux agences et aux propriétaires des principaux hôtels; mais mes tentadves restent infructueuses, et pendant un mois je bats en vain le pavé, à la recherche d'une posirion sociale.

Les choses qu'on souhaite arrivent généralement à l'heure, où, de guerre lasse, on est sur le point de jeter le manche après la cognée.

Un dimanche que Scipion Mouginot nous a emmenés à Monaco, tandis que mon oncle et Alice visitent les jardins, la curiosité me pousse dans l'établissement des jeux. — En ce temps-là, Monte-Carlo n'était encore qu'un rocher planté de pins et brûlé de soleil; les jeux se tenaient au bas de Monaco, dans une maison qui n'avait rien de commun avec le fastueux palais d'aujourd'hui.

J'encre dans la salle de la roulette, et je rôde autour de la table enguirlandée de joueurs affairésj non dans l'intention d'y tenter la chance -^ ma bourse est trop peu garnie — mais afin d'y contempler un spectacle tout nouveau pour moi. A peine ai-je fait deux ou trois tours que je remarque, parmi lesponres penchés sur le tapis vert, une longue et maigre silhouette dont l'excentrique tournure ne me semble pas inconnue. Le

personnage qui m'a frappé porte de longs cheveux noirs rejetés en arrière; il est vêtu d'un veston de velours noir râpé et pique avec acharnement un carton zébré de chiffres. Je vais me placer de l'autre côté de la table pour le voir en face... Plus de doute : ces joues creuses, ce menton rasé, ces yieux extatiques doivent appartenir à mon ancien professeur de l'institut Cornevin, à mon maître en poésie, Oscar Feucherot. Enchanté de retrouver en ce pays lointain un ami d'autrefois, je reviens vers le joueur en veston de velours, je lui tape sur l'épaule : il se retourne avec humeur, comme un fumeur d'opium qu'on dérange de son extase, et ses yeux pleins de rêve me dévisagent solennellement :

— Mon ami, me dit-il de son ton d'excessive urbanité, ne vous appelez-vous pas Jacques Mouginot?

— Eh\ oui, c'est moi, monsieur Feucherot, c'est moi..., heureux de vous revoir et de- vous serrer les mains!...

— Très étrange et fatidique rencontre! déclame- t-il en mettant son carton en poche et en m'entraînant vers une banquette. Que faites-vous ici, Mouginot?

Je lui explique les motifs de notre voyage à Nice et la nouvelle industrie de mon oncle; puis, à mon tour, je l'interroge sur ses propres aventures et sur les hasards qui l'ont conduit à Monaco.

lé en ce pays de croupiers, reprend-il; hélas! cher ami, )nime mon confrère le poète litre des arts, le dispensateur lac I... B Au sortir de la boîte te, je me voyais réduit à la ; de crever de faim. J'avais tnéûers peu lucratifs, comme aires de la banlieue une mé- ' TOUS les calculs à la minute, réclames rimées pour célé- ... Tout cela nourrissait maielle. Alors un ancien copain, slicité dans des journaux de i afin de renseigner sa clien- ; des joueurs à la roulette ou i. Tous les huit jours, je lui ndance nù je viinte aux gens ces de Monaco et les séducde jeu. Ce fastidieux travail ayé, mais les croupiers sont Dur moi, et je me rattrape en autre un écu sur la rouge ou

chanceux que vous, dis-je à cien maître; je voudrais gac, et je cherche vainement à . Ne connaîtriez-vouspas id mt besoin d'un secrétaire?

Oscar Feucherot se gratte un moment le front, puis renversant en arrière son front d'illuminé :

— Attendez donc, s'écrie-t-il, j*ai votre affaire ! . . . J'ai rencontré au trente-et-quarante un seigneur russe qui est toqué de musique... Il compose une espèce d'oratorio et cherche un homme de bonne volonté qui lui écrirait un scénario en vers français... Naturellement, il s'est adressé à moi; mais j'ai juré de ne jamais m'asservir aux caprices bêtes des musiciens, et j'ai décliné ses offres. L'emploi est encore vacant, et si vous n'avez pas les mêmes scrupules...

— Je n'ai aucun scrupule, mon cher maître, et je rimerai tout ce qu'on voudra.

— Parfait, alors!... Mon Russe se nomme Nogaroff et demeure précisément à Nice. Dès demain je vous présenterai.

Nous prenons rendez-vous, je remercie chaleureusement le providentiel Feucherot, et je le quitte pour aller retrouver mon oncle.

Le lendemain, à dix heures. Oscar, qui a fait un brin de toilette, me conduit à la villa de M. Nogaroff.

Nous entrons dans un petit salon encombré de livres et de papiers de musique, et nous trouvons notre homme assis devant un piano à queue.

C'est une espèce de géant à barbe de fleuve, à figure de Kalmouck : nez camard, pommettes

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ux bleus caressants et obliques.

avec une politesse affectée, et bnt fortement du nez ce qu'il collaborateur.

e composer une symphonie lyott de Lermontof; seulement, t exécuterson œuvre en France, fabrique d'après ses indications s français où les récitatifs altermorceaux lyriques et qui serait

poème russe. Ce scénario de rs serait payé cinq cents francs, es pour cinq à six cents vers!...

)ur un pauvre diable de dëbu- 'accepte avec transport sa promet une traduction du "Démon, is que dans deux jours je lui .ntillon de mon savoir-faire, ae, je dévore le poème de Lerlètre des infortunes de Samara,

besogne avec tant d'acharnete le surlendemain à M. Nogaers de l'introduction. Il paraît se les trois quarts de mes nuits à is bientôt, cependant, que tout s le métier de librettiste. Si ce asme facile, il a aussi de brusleur; il est bizarre, quinteux, d'une fois, à la suite d'une dé-

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5agréable discussion, je suis obligé de remanier rticé vers au gré de son caprice. Je récris un duo EL QÙ it y avait lin monologue, un récitadf là où j'avais d'abord rimé des stances. Quelquefois rimpadenc^ me prend, et je suis tenté d'envoyer promener ce Moscovite dont lè$ critiques nasillardes me portent sur les nerfs; ç^ais je vois les cinq cents francs promis reluire au loin comme les feux d'un phare au-dessus d'une mer orageuse^ et cette perspective me redonne du courage. — Enfin le scénario vingt fois retaillé et transformé se dent cabin-caha sur ses pieds et, après une dernière lecture, M. NogaroiF se déclare satisfait. Il va à son secrétaire, en tire vingt<inq louis et me les déposant dans la main :

— Mille grâces, monsieur Mouginbt, nasillet-il; je suis content de votre coilaboradon... J'espère donc que vous ne me réfuserez pas la condnuadon de vos services au cas où j'en aurais besoin... Revenez me voir, nous causerons d'un autre projet... >

Je le remercie, enchanté d'être débarrassé de Samara, plus enchanté encore d'entendre dnter dans ma poche les vingt-cinq pièces d'or acquises par mon travail et qui me seront une précieuse réserve, si par la suite un vent de maiechance venait à souffler sur les Jardins d'G4rmide.

Hélas ! cette bise de malheur ne tarde pas à se faire sentir. Au commencement de février, le

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temps,qui jusqu'alors avait été tout princanier, décrient subitement froid et pluvieux. Des bourrasques passant par-dessus les montagnes neigeuses nous apportent leur souffle glacé et leurs giboulées morfondantes. Les vieilles maisons de Nice sont mal protégées contre ces capricieuses crises hivernales. La nôtre surtout, avec son magasin aux portes constamment battantes, est pleine de courants d'air. Alice y a attrapé un gros rhume; elle tousse d'une façon alarmante. Pendant un mois, elle est forcée de garder la chambre, et le médecin qui la soigne secoue la tête comme son confrère de Paris. Tout en enveloppant ses paroles de prudentes rédcences et de banales formules d'espoir, il ne nous dissimule pas que l'état de la malade est grave. . '

Depuis qu'Alice est souffrante, depuis que sâ blanche beauté n'éclaire plus les fleurs amoncelées, dans le magasin, la fortune aussi a cessé de nous sourire. Nos bouquets, auxquels les doigts de fée de mon amie donnaient une grâce vivante, prennent une physionomie terne et vulgaire. Les clients semblent s'apercevoir de la disparidon de «c la pedte madone; » ils fréquentent moins assidûment la maison, les commandes deviennent moins nombreuses et les recettes quotidiennes diminuent. Je ne sais si Alice l'a deviné ou si quelques plaintes inconsidérées de l'oncle Scipion lui ont appris que nos affaires périclitent, mais k

peine est-elle remise de son rhume qu'elle insiste pour descendre au magasin. Elle reprend active* ment son mener de bouquedère. Malheureusement» les clients ont déjà oublié le chemin de notre boutique ; la vogue dont nous jouissions est allée Êivoriser des concurrents plus chanceux. Notre pedte fée a beau composer des corbeilles qui sont une fête pour les yeux, assembler ses gerbes les mieux nuancées et les plus poédques, lés belles dames ne re^ennent plus chez nous et les jeunes gentlemen vont faire fleurir ailleurs la boutonnière de leur habit, Alice, néanimoinsy ne se décourage pas ; elle s'obsdne à travailler, reprise d'une sorte de passion pour ces fleurs qu'on nous apporte par brassées et qu'elle ne veut plus quitter.

Cette existence confinée dans une pièce close, saturée d'odeurs capiteuses, ne contribue pas à améliorer sa santé. Les parfums, trop forts pour une organisadon débilitée, énervent la malade et l'alanguissent. Chaque jour elle devient plus pâle, plus maigre et plus frêle. Ses yeux seuls, ses magnifiques yeux noirs, brillent d'un feu plus ardent au-dessus de ses joues creuses. Elle mange à peine et perd ses forces. C'est niaintehant pour elle tout un travail, que de descendre et remonter l'escalier qui conduit à l'entresol. Malgré tout, elle ne veut pas s'aliter; elle s'entête à rester assise à son comptoir, à manier ces plantes qui

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semblent trop lourdes pour ses pauvres mains amaigries.Lentement, avec une tendresse anxieuse, elle assemble les tiges épanouies ; elle éprouve une joie maladive à porter à ses lèvres les touffes de violettes, les grappes rosées des jacinthes... Tout à coup la tête lui tourne» ses yeux se voilent, une pâleur de cierge s'étend sur son visage et, prête à se trouver mal, elle est obligée de rejeter sur le marbre le bouquet inachevé dont les émanadons grisantes la suffoquent...

La petite Alice se meurt au milieu des fleurs. Elle jette de navrants regards, chargés d'une admiration jalouse, sur ces plantes si fraîches, si colorées, si gonflées de sève, dont les vivaces corolles semblent s'ouvrir pour épuiser son dernier souflle de vie. Quand, à midi, je m'en vais chez M. Nogaroff", dont je suis devenu le secrétaire, j'aperçois mon amie déjà installée dans une encoignure, abritant ses épaules amaigries sous un châle épais, et nouant, d'un geste ralenti, de pents bouquets de violettes que notre garçon de magasin va vendre sur la promenade des Anglais — car on ne vient plus guère les chercher chez nous. — Lorsque je rentre, après trois heures de copie ou de lecture à haute voix, je la retrouve devant ses brassées de roses et d'oeillets, — mais épuisée, la tête renversée, le souflle court, la poitrine secouée par une toux profonde. — J'ai beau la supplier de se reposer; elle n'écoute rien, elle

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veut rester près de ces fleurs qui la tuent, mais qui lui donnent encore l'illusion des sourires, des luxes et des délices de la vie.

Car — p chose singulière chez cette enfant jadis si détachée des joies terrestres — plus s'approche l'heure où. la mort la touchera de son aile, plus elle est reprise de la passion de vivre et de jouir d'une jeunesse qui va s'évaooùir. Jamais elle n'a été si préoccupée de ce qui se passe au dehors, si curieuse de spectacles, si éprise de lumière, de parfums et dé couleurs.

Un matin, dans la plaine du Var où j'étais allé chercher nôtre provision de violettes, j'ai coupé une branche de pêcher en fleurs et je la lui ai apportée. Ce màtin-là, Ènalgré tous /ses efforts, elle n'a pu descendre au magasin, et, frileusement enveloppée d'un peignoir qui flotte sur son corps émacié, elle est restée étendue dans un fauteuil, près de la fenêtre basse et cintrée. A la'vue de la branché couverte de fleurs roses, un sourire court sur ses lèvres amincies, elle tend les mains, saisit avidement la tige épanouie et la porte à son visage :

— Comme c'est beau! sou pire- t-elle; comme ces fleurs sont vivantes!... J'aurais tant dé plaisir à courir dans la campagne!... Tous les pêchers doivent être maintenant en boutons, mais je ne les verrai pas is'ouvrir...

En même temps qu'elle prononce ces paroles

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découragées, ses grands yeux noirs se fixent sur moi et son regard interroge anxieusement le mien, comme pour y mendier un démenti.

— Quelle idée ! lui dis-je en faisant un douloureux effort pour prendre une figure souriante. Si fait, vous les verrez !... Voici le beau temps qui revient, vous retrouverez vos forces et nous recommencerons nos promenades.

Elle me saisit les mains avec vivacité et les serre dans ses mains fiévreuses :

— N'est-ce pas? répond-elle, n'est-ce pas que je guérirai?... A mon âge, on ne s'en va pas comme cela pour un mauvais rhume!... Je n'ai que seize ans et je ne voudrais pas partir sans avoir goûté de la vie... Promettez-moi que bientôt, comme les autres, je pourrai me promener au bon soleil et grimper là^bas, dans ces collines où les jacinthes sauvages vont fleurir...

— Oui, oui, Alice!... A votre première sortie, nous vous emmènerons à Saint- Jean et nous y passerons une pleine journée...

-r- Oh ! je voudrais tant vivre !... Si vous saviez combien j'envie les filles robustes qui ont de la santé et des couleurs... Tenez, comme votre cousine Zélie... Déjà, à Paris, j'étais jalouse de son air bien portant... En voilà une qui est heureuse et qui peut profiter de sa jeunesse!... C'est cette chambre close qui ni'afraiblit... Donnez-moi votre bras, Jacques, je veux descendre^au magasin...

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Je lui donne le bras, elle se soulève, hasarde quelques pas, puis retombe défaillance dans son fauteuil. J'appelle notre demoiselle de boutique pour qu'elle m'aide à la porter sur son lit et, la gorge pleine de sanglots, je me sauve pour pouvoir pleurer. Mon oncle n'est pas à la maison, et cependant je voudrais l'entretenir de mes craintes. Depuis quelques semaines, depuis que nos affaires iie vont plus et que l'huissier remporte nos billets protestés, Scipion Mouginot a pris le logis en dégoût. Il est constamment dehors, occupé à rêvasser devant la mer ou aux entours du marché. Je sors à sa recherche, et je l'aperçois enfin à l'angle de la place Saint-Dominique. Il est planté sur ses jambes, en contemplation devant une maison ornée d'une large enseigne où on lit : Compagnie de navigation et d'émigration. Je lui frappe sur l'épaule et le tire à grand'peine de sa rêverie...

— Qu'y a-t-il, Jacques? demande-t-il. Tu m'effrayes avec ta figure bouleversée.

— Mon oncle, Alice n'est pas bien... Je crois qu'il faudrait écrire à M*"* Clémence.

— Voilà comme tu es ! s'écrie-t-il en haussant les épaules; tu exagères toujours... Que dit le docteur ?

— Je vais précisément le chercher; mais je vous en prie, mon oncle, écrivez!... Le temps presse, et M™* Clémence nous en voudrait trop

ù elle ne pouvait embrasser sa fille avant... avant la fin...

Mon oncle s'est exécuté. M°" Saïntot est prévenue; mais je ne sais si elle arrivera à temps, car le mal fait de terribles progrès. Afin de ne pas effrayer la malade, nous lui avons conté que sa mère, ayant obtenu dix jours de congé, avait résolu de les passer à Nice. Alice l'attend avec une fébrile impatience et forme de navrants projets de promenades pour le moment où M"' Clémence sera avec nous. Enfin un télégramme nous annonce l'arrivée de la pauvre mère. Le matin du jour oti la diligence de Toulon doit nous l'amener, Alice a voulu se lever. Elle prétend qu'elle se sent mieux et s'est feit apporter un panier de violettes. /

— Je veux, dit-elle, arranger un bouquet pour souhaiter la bienvenue à maman.

Tandis qu'en haletant elle rassemble les fleurs, elle prête l'oreille aux moindres bruits de la rue. Tout à coup, au roulement d'une voiture, elle se redresse à demi :

— La voici ! la voici I murmure-t-elte.

Puis sa tête retombe sur l'oreiller, les violettes roulent à terre éparpillées. Je pousse un cri de désolation... C'est fini, la mignonne fée des bois de ViUotte, la pente Alice est morte.

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