XV
ADAME Clémence est arrivée trop tard.
Elle n'a plus embrassé que le frêle corps inanimé de sa fille. Le désespoir de la pauvre femme me meurtrissait le cœur.
Elle ne voulait plus se séparer de cette enfant adorée dont la mort n'avait presque pas altéré le charmant visage, et qu'elle étreignait avec une douloureuse tendresse. Il a fallu ruser pour l'entraîner hors de la chambre, tandis qu'on enfermait la jeune morte dans un cercueil plein jusqu'aux bords de muguets, de roses et de lilas blancs. Nous avons emmené la dépouille d'Alice à travers la vieille ville, jusqu'à ce cimetière du Château d'où on voit les montagnes et la mer. M™*^ Clé; mence, soutenue par l'oncle Scipion et par moi, a courageusement suivi le convoi jusqu'à la
CLi iciPioN aî7
[ait creusée. Mais les derniers irancs; la malheureuse mère le cercueil s'est enfoncé dans is dû la ramener en voiture.
e a voulu repartir. J'ai com- 1 des Jardins d'oArmide lui 'accusait d'avoir accéléré la ispect des comptoirs chargés encore son chagrin. Nous u'à la diligence. Au moment violemment serré le bras et,
vous, a-t-elle murmuré; pro-\ cre une pierre sur sa fbsse sser seule dans ce cimetière visiter de temps en temps, :z quand elle était avec nioil : la diligence pesante a roulé je de France, emportant vers is enfant que rien ne devait
ré seul avec Scipion Mougiî rentrés au logis sans noiis Ion oncle est devenu siiigu^ On dirait qu'il roule dans quel funèbre projet. Quant : dédoublé ; mon corps s'ac* it des besognes journalières, là-bas, sur la coUine, autour
^fS l'oncle SCIPÏON
de la fosse où l'on a descendu Alice. Ma seule satisfaction est de m'occuper d'elle. Avec l'argent de mes gains je lui ai acheté une concession, et j'ai commandé pour elle une tombe, une simple dalle de marbre blanc sur laquelle on inscrira: a: Alice Saintot, morte à seize ans. » Je tiens scrupuleusement ma promesse, et chaque jour, en sortant de chez mon Russe, je porte des fleurs au cimetière du château.
Je reste là. jusqu'à la fermeture des portes, arpentant la terrasse dont le sol est couvert d'une herbe nouvelle où fleurissent des soucis. Je converse en pensée avec la chère défunte, j'évoque tous les souvenirs qui me parlent d'elle — depuis notre première entrevue à l'hôtel du Cygne jusqu'à notre dernier entretien dans la petite chambre où je lui ai apporté la branche de pêcher. — Un soir, quinze jours environ après l'enterrement, je suis Venu au cimetière accomplir mon pèlerinage quotidien. Nous entrons en avril; il est tombé quelques giboulées dans la matinée, et de gros nuages blancs bordés de noir s'assemblent epcore à la cime des montagnes les plus élevées; le reste du ciel est d'un bleu très pur. A travers les nuées accumulées au-dessus de l'Estérel, le soleil couchant filtre une lumièi'e assourdie qui argenté les collines d'oliviers où, çà et là, des villas éparses , mettent des taches blanches et roses dans le vert. L'air est tiède^ un peu humide. Parmi les carour
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rhâteau, les merles sifflent ez nous et me font repent. Au fond de la vallée, de nt d'une gaze flottante la ne m'est révélée que par ■chappant des campaniles que le cirque des collines escarpements plus foncés ner d'un bleu laiteux. — profondeur où se creuse ;ntends un sifflet de ma- I quart d'heure après, je quebot de Marseille qui de la mer et gagne le ; lui un noir panache de
)n me secoue. La fuite de umes de l'horizon me fait iment que je suis en pays in de mon terroir natal, mcolie change le cours de icline vers des préoccupaatériel. Je songe à la diffitre situation. La mort de i le dernier coup aux Jar- : vendons presque plus de le imminente catastrophe.
Lorsque nous aurons épuisé ;s? Comment mon oncle
26a l'oncle scipion
supportera-t-il ce nouveau désastre? Il est chaque jour plus soucieux. Lui dont la sérénité et les vivaces espérances ne sont pas facilement entamées, me semble céder à un complet découragement. Son visage n'a plus de lueurs et sa verve éloquente est tarie. C'est un homme tout de première impression et, sous le coup d'un chagrin violent, il est capable de se porter à quelque résolution extrême. Ce matin, il est sorti avant moi; il n'est pas rentré pour le déjeuner de midi... Et voilà que soudain une idée funèbre me monte au cerveau... Las de lutter, acculé à une situation sans issue, Scipion Mouginot aurait-il eu la pensée d'en finir avec la vie ? Mon imagination de dix-huit ans travaille làdessus; plus j'y réfléchis, plus l'hypothèse d'un suicide me paraît possible. Une inexprimable terreur m'empoigne... Je me peins déjà mon oncle tout sanglant, la tête trouée par une balle...; et, dégringolant quatre à quatre les escaliers des terrasses, je cours effrayé jusqu'à la rue Saint- François-de-Paule. Je franchis en frissonnant le seuil des Jardins d'oirmide, où notre unique garçon de magasin sommeille, désœuvré, dans une encoignure. Un silence mortel règne dans l'appartement. Je grimpe à l'entresol, je gagne la chambre de mon oncle et, la première chose qui me frappe dans cette pièce vide et en désordre, c'est une lettre posée ostensiblement sur la basane
; travail. Je m'approche ei I Pour remettre à mon nei D Plus de doute; mes pt ompsientpaset monmalh :é à ses jours!... D'une m sauterie cachet; je déchii aractères qui dansent dev ecture achevée, je m'assii pëes par un amer sourire. .
ondent la lettre de Scip
enfant,
s cette justice que j'ai li lergie contre le guignon ■ ps s'attache à mes entrepris
suis cru à la veille de gag:
i fatalité ne l'a point voi ïnce ici a été nécessaire ;
déserté mon poste. Aujo lice est au ciel, M""= Clémei M-même, grâce à ton seigni se de te créer un honora edent donc plus dans ce vi< ne et du préjugé, et je p ; le penchant qui m'entra lus jeune et plus riche. — <{oirmiJe est vendu, et m demain en possession. Qui
à moî, j'ai résolu de changer mon fusil d'épaule et, secouant la poussière de mes pieds, je vais cingler vers l'Amérique, vers la terre de la liberté et de la grande industrie. Quand tu liras cette lettre, le paquebot de Marseille m'emportera vers un navire en partance pour New- York. Là, j'en ai la conviction, je réédifierai ma fortune, et plus tard je reviendrai les poches pleines, le front triomphant. En attendant les ivresses du retour, travaille, mon ami; tu es jeune..., à toi k les longs espoirs et les vastes pensées ! » Souviens*toi de ma vieille devise : Laboremus ! et dis-toi, mon cher Jacques, que, de loin comme de près, t'accompagneront les vœux et l'affection de ton oncle fidèlement dévoué.
ce SciPION MOUGINOT. »
Je suis à la fois abasourdi et révolté par cette lecture. — Ainsi, pendant que je m'attendrissais sur le sort de mon oncle, tandis que je me le peignais désespéré -et méditant des projets de suicide, tandis que je m'enfiévrais, lui prenait prosaïquement et vulgairement la poudre d'escampette, sans souci de laisser un neveu de dixhuit ans abandonné à lui-même dans une ville étrangère! J'étais déjà, depuis un an, revenu de bien des illusions sur le compte de Scipion Mouginot, mais ce dernier coup m'achève. Les écailles me tombent toutes à la fois des yeux, à la pensée
:e insouciance. Je me sou e la bonne maman Pécho îées. Oui, la brave femme ! que commet Scipion sont lutrui qu'à lui-même, et il iir s'en tirer les chausses nei : en faisant un brusque n jand je récriminerai jusqu' ngerai pas l'état des cho le voilà livré à mes propre; e je prenne un parti. Preir éménager d'ici, puisque u et qu'un nouveau posse l'appartement, secoue le garçon ensomm il me confirme la cessior à un industriel de Marseilli :r un commerce d'huile t
diatement Jouer une très is un hôtel de la rue des rocède au déménagemeni mobiliers qu m'appardeni rdes et mes livres dans ;mier adieu à la chambrett j'emporte comme souveni dont elle se servait et c r encore un reflet de son int ma valise sur mon ép^
j'arrive à la nuit tombante dans rtion nouveau domicile.
Cette pièce basse, donnant sur le quai, a le misérable et inhospitalier aspect des chambres ^'hôtel garni. J^entends, de l'autre côté de la chaussée, la mer qui déferle sur la grève déserte. Cette rumeur berceuse de la yàgue, qui s'épand sur les galets avec une plainte traînante, n'apaise point les angoisses de mon cœur gonflé. Je sens en moi, comme dirait Oscar Feucherot, un frisson nostalgique. Je voudrais m'en aller loin de cette ville de plaisir où je suis dépaysé et où je n'ai plus de « chez moi. » Mais où me réfugier ? Où retrouver ce . foyer domestique qui me manque, cette consolante intimité dont j'aurais tant besoin? Paris, où je n'ai connu que des bohèmes comme les Cornevin, dés égoïstes comme Scipion ou des victimes comme M°^^ Clémence.
Paris ne m'attire plus; il m'inspire, au contraire, une sorte de répugnance... Alors je repense, avec un regret au cœur, à mon petit pays de Villotte, où tout m'était si amicalemient , connu. Dans l'obscurité profonde, le bercement de la mer soulève doucement mon âme et l'emporte comme dans un rêve vers les humbles vallées de Barrois — où les vignobles tapissent le revers des coteaux, où les bois du Perit-Juré verdoient, où la papeterie de Jeand'heufs repose sous les grands arbres du parc. Je me senô empoigné d'un
¥éhément désir de me retrouver dans le milieu natal, dans ce pays de brumes et de verdures mouillées, si différent de cette Provence enso* leillée, dont la joie lumineuse contraste trop maintenant avec l'endolorissement de tout mon être. Je ne me demande pas ce que je ferai, une fois làrbas, ni à quelle porte je frapperai, ni comment j'y serai reçu : je ne pense qu'à la délicieuse sadsfkcdon de me retremper aux sources d'autrefois, de contempler de nouveau les physionomies familières des choses et des gens; je cède à cet impérieux insdnct qui pousse le gibier traqué à revenir, mourir au gîte, et je décide dans ma tête que je retournerai le plus tôt possible à Villotte.
Mais avant d'exécuter ce projet de rapatriement, il me faut gagner l'argent du voyage, car les frais de la sépulture d'Alice ont mis ma bourse à sec. Je me résous donc à condnuer mes fonctions de secrétaire chez M. Nogaroff jusqu'à ce que j'aie amassé un pécule suffisant. Six semaines se passent ainsi en stadons quotidiennes à la villa de mon gentilhomme russe. Pendant ce temps je ne dépense presque rien, car M. Nogaroff, afin de m'avoir plus complètement à sa discrétion, me donne le déjeuner et le dîner. Je ne m'accorde que le strict nécessaire, j'entasse comme un avare sou sur sou, et vers la fin de mai . je me trouve suffisamment lesté pour songer à
mes préparatifs de voyage. Aussi bien, il n'est que temps de prendre une détermination, car la saison est finie et les étrangers partent comme des volées d'hirondelles. Mon Russe, il est vrai, s'est engoué de moi et m'offre de m'emmener avec lui à Moscou ; mais je décline cette flatteuse proposition. Il règle mes appointemenès et nous nous quittons satisfaits l'un de l'autre. Toutes dépenses payées, il me reste en caisse trois cents francs. Je vais faire une dernière visite au ciàjetière, je m'arrange avec le jardinier pour l'entreden de là tombe d'Alice ; puis, après y aVbir déposé un bouquet de roses, je redescends mélancoliquement la rue du Château.
Le lendemain, je grimpe sur l'impérialede la diligence. Le conducteur rassemble ses guides, fouette ses quatre chevaux et, dans un nuage de poussière, me voilà roulant sur la route de France...
Le chemin est long de Nice à Villotte !,.. Je ne vous conterai pas les incidents du voyage, les nuits passées en chemin de fer ou en patache, les étapes forcées à Marseille, à Dijon et à Langres, ni mes calculs ingénieux pour voyager le plus économiquement possible. Pendant tout le trajet je songe, non sans un frisson d'inquiétude, à ce que je ferai lorsque j'arriverai dans ma petite ville. Me rendra i-je directement à Jeand'heurs, ou bien me présenterai- je avec ma courte honte
l'ONCll SCIFtON 367
irmacîe Mougînot-Péchoin ? La respiratante de la locomotive ou le sautillement 3ts des chevaux accompagnent de leur le refrain l'obsifdante quesdon qui danse llement dans mon cerveau : trai-je ou pas chez mon oncle Victor? La pcrspec- ;tie visite n'a rien de séduisant. Pourtant, je reviens au pays, il me semble aisez que je voie mon tuteur, quand ce ne e pour lui raconter la dernière fugue de
et lui apprendre que, désormais, il peut iser d'envoyer à Scipion les subsides desmon entretien. Je ne sais où buter, et I soir de juin, entre sept et huit heures, 3mnibus me dépose enlîn à la station de
je n'ai pris encore aucune résolution, le me semble déjà s'être considérableadifiée depuis que je l'ai quittée. A la ; terrains vagues qui entouraient la gare, ons neuves ont été construites et, parmi
hôtel pompeusement intitulé : Hâiel de . Je m'y rends tout droit au sortir de la le demande une chambre et, après avoir [ans l'eau ma figure noire de poussière, ends dans la rue. Le crépuscuLé tombe; , où l'on commence à allumer les becs 3nt plongés dans une demi-obscuriti. Je le nouveau pont qui relie la gare à la une fois arrivé au quai des Cravières, je
jf:
me dirige, , encore à moitié hésitant, vers la maison des Mou'ginôt-Péchoin. J'écoute comme une voix amie le lointain bouillonnement de la rivière sous les arches du pont Notre-Dame et la fraîche palpitation du feuillage des peupliers; je traverse le noir et nauséabond passage du Corpsde-FHuis. Me voici rue du Bourg. Presque tous les magasins sont fermés; le quartier- semble sommeiller dans la pénombre. Seule, l'officine de mon oncle Victor jette sur l'obscurité du trottoir le flamboiement de son gaz et la lumière colorée de ses bocaux bleus et jaunes.
Près de la porte, mes hésitations augmentent. — a Rien ne- presse, » me dis- je... Et, pour gagner du temps, je m'objecte à moi-même que les Mougiriot-Péchoin sont sans doute à table, et qu'il est plus convenable d'attendre qu'ils aient fini de manger. En tombant chez eux au milieu de leur souper, j'aurais trop l'air d'un me\irt-de-faim qui a précisément choisi l'heure du repas pour se montrer.: Je me décide donc à me promener devant la pharmacie, en me contentant d'y jeter de furtifs coups d'œil. La rue est quasi déserte, et, d'ailleurs, peu m'importe l'attention des voisins; j'ai pris du corps depuis mon départ de Villotte et me sens suffisamment transformé pour ne pas craindre d'être reconnu. Tout en flânant devant l'officine, je puis à mon aise épier ce qui se passe dans l'intérieur.
Oui, ils sont à table. Comme Tair est très chaud, on a ouvert la glace du vasistas qui donne sur la pharmacie, et, par cette ouverture, je vois distinctement tout un coin de la salle à manger, éclairée par une lampe à abat-jour vert. J'aperçois le profil sec de M™*^ Mouginot-Péchoin, le gros nez d'Aristide et les bras gesticulants de l'avocat Jacobi, qui pérore sans doute comme d'habitude. La physionomie des choses et des gens est restée la même. On dirait que c'est hier que j'ai quitté Villotte avec Ar.sène Camus et que nous sommes allés ensemble à Trémont.
La pharmacie a toujours son aspect froidement méthodique : les substances médicamenteuses occupent les mêmes travées, où elles sont rangées suivant leur nature. Je reconnais le rayon des àlcoolatures, celui des fleurs séchées et celui des fruits secs, où j'allais parfois chiper des dattes et des jujubes; je retrouve les bocaux de faïence aux formes d'urnes funéraires, où l'on met les pommades et les onguents. Les hôtes de la maison non plus n'ont pas changé. Il me semble que si j'entrais en ce moment dans la salle, j'y serais accueilli par les mêmes sarcasmes de M™® Mouginot-Péchoin, les mêmes méchants rires d'Arisdde, les mêmes prétentieux sermons de M. Jacobi. Ce serait pis encore, probablement, car la façon dont je me suis sauvé de Jeand'heurs, le fait de m'être inféode à Scipion Mouginot, l'annonce
270 l'oncle SCI'?I0N
< l»l I I I I II ,
des lafouvelles cacaies de mon oncle, n^ont pas dû prédisposer les gens de la pharmacie en ma faveur. A peine puis-je compter sur l'indulgence de la vieille M*"*^ Péchoin? En supposant qu'on daigne me rendre ma place au feu et à la table, on ne tuera certes pas le veau gras pour moi et on me fera payer cher mon pardon. Je pressens les coups de boutoir de l'oncle Victor, les ricanements d'Aristide, les enfilades de proverbes de l'avocat Jacobi. Je me connais ; je ne supporterai pas avec résignation leurs reproches ironiques, la bile me montera au nez, je répliquerai et tout sera à recommencer. Franchement, pour en arriver à un pareil dénouement, est-ce bien la peine de franchir le seuil de cette maison inhospitalière ? Mon intraitable amour-propre dit non, et je reste sur le trottoir, ballotté entre le pour et le contre. A ce moment, un client entre dans l'officine et mon oncle Mouginot-Péchoin sort pour le servir. Son visage est encore plus flegma* tique, sa bouche plus chagrine et son œil plus dur. Il jette un froid regard du côté de la porte. On croirait qu*il me flaire et qu'il s'apprête à me crier: a Tu ne seras jamais qu'un cancre! »
L'idée d'aborder ce terrible oncle Victoi* fait décidément pencher la balance vers la négative. — « Non, je n'entrerai pas! » — Brusquement je tourne les talons, et pressant le pasj comme si j'avais peur d'être poursuivi, j€i
L ONCLÏ iCIPION 171
me hâte de quitter la rue du Bourg et de regagner mon hôtel.
En rentrant, je me fais servir un modeste souper, et, tout en mangeant mon veau froid, je réfléchis au parti que je dois prendre. — Puisque je suis revenu au pays et que je répugne à réintégrer le domicile de mon oncle Victor, il ne me reste plus qu'un refuge ; Jeand'heurs. Là, du moins, je trouverai de bons amis. Si j'ai à souffrir dans ma vanité en recourant à eux après avoir d'abord dédaigneusement repoussé leurs avances, je suis sûr de leur indulgente affection, et de ce côté je n'aurai pas de mortifications à subir. — Oui, demain, dès l'aube, j'irai de mon pied léger à Jeand'heurs. — Séance tenante, je règle ma dépense avec le patron de l'hôtel; je le prie de conserver ma malle en dépôt pendant quelques jours et, après avoir dormi six heures d'afHlée, le lendemain au fin matin je gravis la route qui mène aux bois de la ville haute.
Jusque-là l'enfièvrement de l'arrivée, les préoccupations de ma rentrée chez les Mouginot- Péchoin m'ont gâté les joies du retour. Mais maintenant je goûte à plein cœur le plaisir a de tout revoir et de tput reconnaître, d J'écoute d'une oreille charmée les cloches sonnant l'angélus avec leurs voix d'autrefois; je salue d'un regard ami les antiques façades sculptées des logis de la haute ville. Quand je pénètre dans les
bois, où les oiseaux printaniers n'ont pas encore cessé leurs chansons, la musique des rossignols et des fauvettes de chez nous me donne un renouveau de gaieté et d'entrain.
La forêt sent bon; Todeur des chèvrefeuilles sauvages s'y mêle à la pénétrante haleine des aspérules, et ces arômes du terroir natal me semblent cent fois plus cordiaux que tous les parfums des bouquets de Nice. Les hêtres et les charmes aux fraîches et jeunes verdures ont une physionomie fraternelle et tendre que je n'ai jamais trouvée au dur feuillage persistant des chênes verts et des caroubiers de la Corniche. Ici, je me sens foncièrement chez moi. — Parvenu à la lisière du taillis, j'aperçois tout à coup la plaine de Combles et de Véel, onduleuse au lever du soleil, étalant sous une lumière blonde ses cultures muldcolores. Les seigles frissonnants ont des houles d'un vert argenté; les trèfles incarnats se déroulent comme un tapis de pourpre; les luzernes bordent d'une bande foncée l'or éblouissant des colzas. Au-dessus de cette mer de plantes céréales ou fourragères, dans le ciel couleur de perle où elles demeurent invisibles, les alouettes par centaines chantent, et, de même que la rosée madnale rafraîchit les végétations éparses, une rosée de larmes mouille mes yeux et me rafraîchit le cœur.
Voici Trémont qui s'éveille au susurrement de
ici Renesson avec s it des bobines, etv S de fer qui mèn Je traverse le pa )5e, où les marro urs ramures au-dcsi 15 qu'une centaine i tier qui franchie le [ :œur saute dans m irde honte me pren l'avouer mes hum
inemenc des ëcluseï 3asse-cour. De noi m'empoigne, et je ché, où l'aboiemei ne m'accueille comi
: de la meute, une e sur le perron. — ïst ma cousine Zél er avecforcela balu avait un éblouisseï bile et paraît sedem qui encre dans la ns yeux et doit m ; je l'ai reconnue, le déconcerte, et je e se retourne vers I
tibule de la maison et je l'entends crier d'une voix étranglée par l'émotion :
— Papa, venez vite!... C'est Jacques!
Un instant après, je serre les mains du cousin Delorme, qui a dégringolé précipitamment les marches. Il m'entraîne vers le perron où M™® Delorme, en camisole, est accourue à côté de sa fiUe.
— Te voilà donc, vagabond, s'exclame gaiement le cousin ; allons, embrasse tes cousines !
J'obéis, encore tout ému ; je baise les joues de ]\jmc Delorme, puis celles de Zélie, qui est devenue pâle et qui murmure :
— C'est toi, enfin!... Oh! que je suis contente!
— Tu arrives à point, reprend M. Delorme; nous sommes en train de casser une croûte et tu vas prendre un acompte sur le dîner...
Il me pousse dans la salle à manger, mais avant de m'attabler je veux en deux mots l'instruire de ma situation, et je murmure, d'une voix embarrassée :
— Cousin, vous aviez raison il y a deux ans... Les choses ont mal tourné, et je vous reviens comme l'enfant prodigue...
— C'est bon, interrompt-il, je m'en doute!... Mets-toi à table d'abord et mange... Nous causerons ensuite.
. ONCLi SCIKON
ijeuner, nous avons longi , M. Delorme et moi, en dans le jardin, l'allée de g 1 Saulx. Je lyi ai conté le i ■rite et la décadence des l rt de ma pedie amie et j ;inot. 11 m'a écouté sans n ind j'ai eu fini :
ut cela ne m'étonne, a-t-il iules ; lorsque je vous ai avais déjà prévu que les i ;s de ton oncle tournerai C'est pourquoi je voulais s, mais tu avais encore le dre qu'y avait jetée cet en on et tu en étais éberli
276 l'oncle sciproN
somme, il n'est pas mauvais que les événements se soient chargés de te désaveugler. Pour nous éciaircir la vue, notre propre expérience vaut mieux que les sermons et les avertissements d'autrui. Tu as fait de bonne heure une école qui te rendra moins prompt à lâcher désormais la proie pour l'ombre. Le gagne-pain que j'ai à t'offrir est des plus modestes... Ton emploi à la papeterie consistera à surveiller le triage des chiffons, et de temps en temps tu m'aideras dans ma correspondance. Ça n'est pas brillant, mais tu mettras ainsi peu à peu la main à la pâte, et, comme tu es intelligent, tu deviendras au bout de quelques années un bon contre-maître... Cela te va-t-il?
Je m'empresse de remercier le cousin Delorme, en l'assurant que je suis revenu de mes idées de gloriole et- tout disposé à gagner honnêtement ma vie.
— Affaire entendue, reprend-il; ce soir j'écrirai à M. Mouginot-Péchoin afin de lui annoncer le départ de Scipion et ton installation à la papeterie. Puis, comme tu as dix-huit ans sonnés, nous adresserons une requête au juge de paix de Villotte pour obtenir ton émancipation... Dès demain tu débuteras à l'atelier; mais avant de faire peau neuve et de commencer ton nouveau mérier, redens ceci pour ta gouverne. Primo, dans la vie il n'y a pas de bonne ou de mauvaise chance, et la déveine n'est qu'un mot dont on se sert pour déguiser ses
seiriott 177
n'est pas la desaoée qui nme qui ^t sa destinée, sa toile. Deuxièmement, se on le perd en force, et ton oncle Sdpion, rêvent comme par miracle, sont rs. On ne réussit que par ces chaque jour. Mets-toi es fortunes qui poussent ue des champignons, ne présent, va retrouver tes bien aujourd'hui pour :iUeur cœur...
homme, je me sens tout !. Je rentre au logis et je lambrette d'autrefois, qui ie comme par enchante- : ouverte, les ramures des e balancent pour me sour la table, un gros boutes, apporté par Zélie, e grès et emplit la pièce Ti d'été. En descendant e suis rejoint par ma coucamisole du matin pour >, et je suis étonné de lui un éclat auxquels je ne lescenie àl'allure gauche, et criardes, a fait place à
XjS l'oncle SCIPION
une robuste jeune fille se mouvant avec aisance dans un vêtement simple, qui met en valeur la souplesse de la taille, le ferme modelé des épaules. Ses cheveux châtains, arrangés sans prétention, fiisent en mèches rebelles sur son front et accompagnent harmonieusement sa physionomie ouverte, son teint légèrement semé de rousseur et ses yeux bleus très purs.
Elle se place à côté de moi, me sert les meilleurs morceaux et s'évertue à force de bonne humeur à me dérider et à me mettre à l'aise. Sitôt qu'on a pris le café, elle coiffe un chapeau de paille cousue et, se tournant vers moi :
— Si tu n'es pas trop fatigué, dit-elle avec un sourire, nous irons revoir nos promenades d'autrefois.
J'accepte avec grand plaisir, et, après avoir traversé le petit village de Lisle-en-Rigault, nous remontons la rivière jusqu'à Ville-sur-Saulx. Nous suivons d'abord un chemin de halage, entre des berges fleuries de salicaires roses et des champs de blé bruissants d'insectes. Cà et là des aulnes et des houillées de saules versent un peu d'ombre sur le sentier; à travers leur léger feuillage, que retrousse le moindre coup de vent, nous voyons reluire la rivière, qui coule lentement sur un fond d'herbes vertes. Une éblouissante lumière argentée s'épand sur la plaine semée de villages, où l'oa voit briller de loin en loin les ardoises d'un
L ONCLE SCIPION ajÇ
clocher. Des vols de pigeons ramiers passent en tournoyant au-dessus des cultures et vont s'abattre sur le coteau d'en face, où un bois taillis tache d'un bleu noir tout un pli de la vallée ensoleillée. J'embrasse d'un regard ému ce modeste paysage de chez nous, et il me semble retrouver de vieux amis.
— N'est-ce pas, s'exclame Zélie qui m'examine à la dérobée, n'est-ce pas que rien n'est changé?... On dirait que c'est hier que tu as quitté Jeand'heurs...
— Le pays est resté le même, cousine, mais il y a néanmoins du changement ici... Depuis mon départ, tu as joliment grandi et embelli.
— Tais-toi, flatteur !... Je me connais, et je ne suis pas assez sotte pour me croire belle... Je ne vais pas à la cheville de ta petite amie Alice !
Je regarde Zélie avec une expression de surprise attristée; son père n'a pas encore eu le temps de lui apprendre mes dernières aventures et le funèbre événement qui a clos mon séjour dans le Midi. Je baisse la tête et je réponds d'une voix assourdie :
— Tu n'avais été que trop clairvoyante, cousine... Alice avait une maladie de poitrine, et elle est morte.
— Ah! mon Dieu... Pardon, si je t'ai fait de la peine, Jacques !
Je la regarde de nouveau, pour chercher dans
jÇo l'oncle scipion
ses yeux cette compatissante > sympathie qui est la consolation des affligés ; je suis étonné, presque choqué de n'y pas trouver l'apitoiement sur lequel je comptais. Certes, Zélie est trop bonne pour accueillir ma communication par une froide indifférence, mais, d'un autre côté, elle est trop franche pour feindre un sentiment qu'elle n'éprouve pas; et à travers les efforts qu'elle tente pour prendre une figure condoléante, je crois entrevoir une rapide lueur de satisfaction. — Je n'y comprends rien; j'imagine que si elle n'est pas suffisamment émue, c'est que je lui ai annoncé trop sèchement cette perte dont mon cœur saigne encore, et alors je lui conte les plus touchants détails de la maladie et de la mort d'Alice. Je lui parle d'abord de nos espérances de guérison, je lui explique comment W^^ Sain tôt s'était reprise à aimer la vie, et quels succès avaient eus dans le mondé de Nice la beauté et les bouquets de ce la petite madone. » Je fais un tableau navrant des derniers jours de cette pauvre enfant qui ne voulait pas mourir; je n'ai garde d'omettre l'épisode de la branche de pêcher, ni mes visites quotidiennes au cimetière du château. Je ne taris plus ; je ne m'aperçois pas que Zélie m'écoute avec impatience, et que, pendant ma narration, ses doigts déchirent nerveusement une tige de blé arrachée à un champ voisin.
Elle a brusquement rebroussé cheinin, et lors-
.1 SCirtOM Ml
mon histoire, ma cousine
st triste de pardr si jeune; a eu du moins la consolajusqu'au bout, aimée! m'écriai- je avec 'ajoute comme si je n'en - Et je l'aime bien encore!
ément [a tête du côté de ta id rien, et nous rentrons laison.
ment à ma cousine que la upe toujours ma pensée, je erte d'Alice m'endeuille le lier jour; je vois constammaigrie et ses yeux bruns ; je l'entends m'exprimér on ardent désir de vivre, et mer à l'idée que nous ne is en ce monde. Ma tenir la petite fée envolée n pendant les premières ïndssage à la papeterie, et ;uses remontrances de la ne. Peu à peu, cependant, amphe de mes dégoûts. Je nférieur à ma tâche; j'ai à iciencieusement le salaire impose silence aux regrets
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qui m'empêchent de me consacrer tout entier à ma besogne. — Ce n'est pas une mince affaire de surveiller le triage des matières destinées à la pâte du papier; il faut tenir la main à ce que les trieuses, par négligence ou dans une intention de fraude, n'additionnent pas de chiffons de coton les chiffons de toile réservés à la confection du papier de fil, et ce n'est pas trop d'une constante attendon pour prévenir les erreurs ou les abus. Au bout de quelques semaines, l'acharnement avec lequel je remplis ma tâche détourne forcément mon esprit de ses préoccupations funèbres. Le travail est le plus puissant des consolateurs; je n'ai pas oublié la petite Alice, mais mon chagrin s'est insensiblement assoupi; lorsque je pense à elle maintenant, ma tristesse est remplacée par une rêverie mélancolique, pareille à celle que nous met dans l'âme la sonnerie des cloches, le soir, à la campagne...
Avec le travail, ce qui contribue le plus efficacement à l'apaisement de mon chagrin, c'est le voisinage de ma cousine Zélie. La grâce robuste et la bonne humeur de M^^® Delorme agissent sur moi comme l'air salubre des montagnes sur un convalescent anémié par un trop long séjour dans sa chambre de malade. Plus je vis assidûment auprès de Zélie, plus je suis pris par la vivacité de son esprit, par la franchise de son caractère et le charme tout particulier de ses traits
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Elle n'est pas belle dans le sens con- I du mot; mais, si son visage est ïmS e dégage de ses yeux bleus une lueur
qui séduic sans troubler. Elle a la
tout ce qui est sain et intelligent. La ; son âme, la verdeur de son esprit se it dans le rayonnement de son regard ssant sourire de ses lèvres. — Il se proun singulier phénomène : à mesure que Mîce s'atténue, la vivante personnalité >rend une place plus importante dans rupations. Six mois ne se sont point puis mon installadon à Jeand'hcurs, et :ois tout à coup que mon amitié d'en-
ma cousine s'est transformée en une }lus tendre et plus sérieuse, le temps que je constate cette progrès* formation, je suis pris d'un anxieux Je sens que je deviens amoureux de : me demande si cet amour ne va pas
à de douloureux déboires. Orphelin, vrier de fabrique, recueilli par bonté lelorme, ai*je le droit de jeter les yeux : de la maison? Je suis pauvre et trop r songer à m'établir; en supposant que ine plus tard à une position moins [ plus lucrative, il se passera des années, ma cousine sera certainement mariée, conditions, je m'estime presque cou-
pable de me mettre de pareilles idées en tête. Je me reproche amèrement ma folie, qui ne peut aboutir qu'à me causer de nouveaux chagrins et à me faire congédier, si M. Delorme vient à s'en apercevoir... Mais, quand on a dix-neuf ans, les plus solides arguments de la raison ne peuvent rien pour comprimer l'éclosion de ces sentimencs tendres qui nous montent au cœur, comme la sève dans les arbres au mois d'avril. Tout ce que je puis obtenir de moi*même, à force de volonté, c'est de me contraindre, afin que Zélie ne devine pas mon secret.
Hélas! je pourrais me dispenser de cette contrainte, car elle ne parait se douter de rien. Elle se montre toujours cordiale et affectueuse, mais avec une nuancé de réserve que je ne lui connaissais point. Dans les rares promenades ^ue nous nous permettons, le dimanche, nous n^avons plus ces épanchements intimes ni ces franches familiarités qui caractérisaient nos tête-à-tête avant mon départ pour Paris, et même, depuis, nos causeries chez Scipion Mouginot. ' — Si j'étais plus perspicace, je comprendrais que c'est peutêtre le maladroit aveu de mon culte rétrospectif pour Alice qui a refroidi Zélie. Je me demanderais si cette subite réserve n'a pas précisément pour cause le dépit qu'ont fait naître mes préférences posthumes pour cette petite fée défunte, dont ma cousine a toujours été jalouse. — Mais
NCLt SCIPION
ne comprends rien, offusqué ;s scrupules, mes timidités et
d, le hasard d'une promenade lans le taillis arrosé par une X vacances, j'ai été pincé par lis enlevé de la raquette, et où ^ntimeni à mon aide. — JuslE sifflent dans le fourré, les rs commencent à se déplier, et i printemps parfume l'air. Je , et, me tournant vers ma cou- : distraitement au-dessus de la
s déjà venus ici, cousine, dis- je.