LES AUTEURS D'AGRICOLE VIALA A LEURS CONCITOYENS
i La représentation d'Agricole Viala offerte au peuple pour aujourd'hui dans Vaffiche d'hier, demande un jour de retard pour rendre plus digne du peuple V ouvrage qui sera représenté devant lui. »
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Et le 4, le registre s'exprime ainsi : — c Gratis. Pour le peuple, en réjouissance des victoires remportées par les armées de la République. 2° d'Agricole Viala, précédé des 2 Petits Savoyards et de V Intérieur d'un ménage républicain. On a ouvert à 3 h. et commencé à 4.» Dix jours après, le 14, à l'occasion de l'anniversaire de la prise de la Bastille, nouveau spectacle gratis, que le registre annonce en ces termes : — c Joye du peuple. Gratis. La Fête civique du village et Guillaume Tell. On a ouvert à 3 h. et commencé à 4. *
Le 28 juillet, ce n'est plus un spectacle gratis, mais un relâche inattendu que nous avons à enregistrer, ce que Ton s'expliquera sans peine si l'on réfléchit que cette date correspond au 10 thermidor. Tous les théâtres avaient joué comme de coutume, la veille au soir, n'ayant pas connaissance sans doute des événements terribles qui se produisaient à la Convention comme au club des Jacobins, et dont l'issue devait décider des destinées de la France. On était habitué d'ailleurs aux orages de la Convention, des Jacobins, de la Commune et du Comité de salut public, si bien que les spectacles se déroulaient à peu près paisiblement sur tous les points de Paris à l'heure même où les ultra-Montagnards, guidés par Couthon et les deux Robespierre, menaçaient la Convention d'une nouvelle hécatombe de têtes humaines prises dans son sein, et où celle-ci, affolée, retrempait son courage dans la crainte même, se levait en masse contre les proscripteurs et, renversant les rôles, s'emparait d'eux à son tour et préparait leur supplice. Les théâtres avaient donc, comme d'habitude, organisé leur service du lendemain et envoyé leurs programmes aux journaux qui les inséraient d'ordinaire, si bien que ces programmes parurent le matin du 10 thermidor, au milieu du bouleversement causé par les événements de la nuit ; ils annonçaient même que, par extraordinaire, les spectacles ne commenceraient qu'à sept heures, ce jour devant être précisément celui d'une grande fête présidée par Robespierre en personne et consacrée à la translation solennelle, au Panthéon, des
PENDANT LA BÉVOLUTION
restes mortels des deux jeunes héros Barra et Viala. Gomme on le pense bien, l'émotion fut telle dans tout Paris et le sens dessus dessous si complet que les théâtres furent dans l'impossibilité matérielle d'ouvrir leurs portes au public. "Le registre du comptable de TOpéra- Comique ne perd pourtant pas son sang-froid en pareille circonstance, et voici comme il annonce les faits, en ce qui le concerne, à cette date du 28 juillet-10 thermidor : — c Relâche. On avoit affiché pour commencer à 7 heures du soir, à cause de la fête de l'inauguration au Panthéon des cendres des deux jeunes martyrs de la liberté, Viala et Barra ; on devoit donner Joseph Barra et Agricole Viala, spectacle qui n'a pas eu lieu à cause de l'exécution des conspirateurs, Robespierre et autres. »
Je disais que les théâtres avaient communiqué comme si de rien n'était, dans la soirée du 9 thermidor, leurs programmes aux journaux, et que ceux-ci les avaient tout naturellement insérés dans leur numéro du 10 au
matin. Or, un fait assez singulier se produisit, et ce jour-là précisément l'administration du théâtre Foydeau faisait suivre son programme d'une note ainsi conçue, note qu'on peut lire, entre autres, dans le Journal de Paris :
L'administration de ce théâtre déclare que la nommée Leroy, condamnée par le tribunal révolutionnaire, s'est dite faussement actrice de ce spectacle, où elle n'a jamais été engagée.
Signe : Miramond.
J'ai eu l'occasion de remarquer que le théâtre Feydeau passait pour un centre et un refuge d'aristocrates, et que sa situation n'était pas sans quelques difficultés. Il considérait évidemment comme dangereux pour lui ce fait qu'une artiste condamnée comme antirévolutionnaire se soit vantée de lui appartenir, et la note en question n'avait assurément d'autre but que d'écarter certaines éventualités redoutables, contre lesquelles il était prudent de réagir. Au reste, c la nommée > Leroy, comme il l'appelait, ne fut pas, nous l'avons vu déjà, la seule actrice qu'atteignit la hache du bourreau, serviteur
aveugle du monstre qui avait nom Fouquier-Tinville et qui personnifiait en quelque sorte à lui seul le tribunal criminel révolutionnaire (1). Quelques semaines avant elle avait comparu, devant ce même tribunal, une jeune femme de vingt-sept ans, M 11 * Marie Buret, qui, celle-ci, avait bien réellement appartenu à la Comédie-Italienne, d'où elle s'était prématurément retirée, comme on l'a pu voir plus haut, au commencement de l'année 1790.
Deux sœurs, deux femmes aimables, deux cantatrices qui paraissent n'avoir pas été sans talent, se firent connaître sous ce nom de Buret ou Burette (car il est écrit tantôt d'une manière, tantôt de l'autre), qui n'était d'ailleurs qu'un pseudonyme de théâtre. Elles s'appelaient en réalité Babin de Grandmaison, et la cadette portait le prénom de Marie. C'est celle-ci qui, fort jeune, entra la première dans la carrière, en se faisant entendre dès 1781 au Concert spirituel, institution artistique célèbre alors dans l'Europe entière ; sa sœur vint l'y joindre l'année suivante. Presque en même temps, les deux jeunes filles entraient à l'Opéra, où la cadette débuta le 17 mai 1781 par le rôle de Colette du Devin du village , et l'aînée le 20 novembre suivant dans Adèle de Ponthieu. Mais tandis que celle-ci restait à ce théâtre, où elle se trouvait encore en 1790. M Ho Buret cadette le quittait pour entrer à la Comédie-Italienne, et se présentait au public de cette dernière scène, le 2 décembre 1782, dans la Colonie, de Sacchini. Elle fut presque aussitôt reçue sociétaire à quart de part, puis à demi-part, et sut se faire une Situation très honorable auprès de ces grandes artistes, au voisinage redoutable, qui avaient noms M mes Trial, Colombe,
(1) C'était une malheureuse jeune femme âgée seulement de vingt et un ans, née à Paris. Elle avait comparu devant le tribunal révolutionnaire le 8 thermidor, avec vingt-neuf autres « accusés », qui tous, ainsi qu'elle, furent condamnés à mort, comme « convaincus de s'être déclarés les ennemis du peuple, en entretenant, par l'émigration, des intelligences avec les ennemis de la République, en leur fournissant des secours, en préparant, de complicité avec le tyran, et par toutes sortes de manœuvres criminelles, l'anéantissemeut de la Représentation nationale et le rétablissement de la tyrannie, etc. » (V. Journal de Paris du 9 thermidor an II — 27 juillet 1794.)
Dugazon, Carline, Desbrosses, Gontier, Adeline, et dont le talent exerçait tant d'autorité. M 11 * Buret cadette forma, paraît-il, une liaison avec le baron de Batz, membre de l'Assemblée constituante, qui, devenu suspect en 1793, fut arrêté deux fois et deux fois parvint à s'évader; moins heureuse que lui. et arrêtée elle-même, a-t-on dit, à cause des relations qui existaient entre eux, elle fut, après plusieurs mois do détention, traduite devant le tribunal révolutionnaire, ainsi que sa suivante, une enfant de dix-huit ans, qui avait nom Marie-Nicole Bouchard. C'est dans la séance du 29 prairial an II (17 juin 1794), que les deux femmes comparurent devant leurs juges, avec soixante et un autres accusés. Une première série de ces malheureux, au nombre de cinquante-quatre, ne vit pas prononcer un seul acquittement ; une seconde série, comprenant neuf personnes, fut un peu plus fortunée, et deux des accusés purent sauver leur tête. M» e Buret et sa servante, faisant partie de la première série, furent condamnées à mort, et, selon la coutume, exécutées le jour même. Voici l'énoncé du jugement, d'après le Moniteur :
Les accusés..., convaincus de s'être rendus ennemis du peuple, en participant à la conspiration de l'étranger; en tentant par l'assassinat, la famine, la fabrication et l'introduction de faux assignats, la dépravation de la morale et de l'esprit public, le soulèvement des prisons, de faire éclater la guerre civile, de dissoudre la représentation nationale et de rétablir la tyrannie, ont été condamnés à la peine de mort.
Tous ont été conduits au supplice revêtus d'une chemise rouge (1).
Les événements du 9 thermidor n'avaient pas amené une fermeture réelle pour les théâtres parisiens; après un jour de relâche, ceux-ci, dès le 11 (c'est-à-dire dès le
(1) M 11 * Buret est restée huit mois et demi en prison, d'où elle ne devait sortir que pour monter sur l'échafaud. Arrêtée lo l« p octobre 1793 et écrouée à Sainte-Pélagie, elle avait été de là transférée aux Anglaises de la rue de Lourcine, pour revenir ensuite à Sainte-Pélagie. (V. Journal de Paris des 3 octobre 1793 et 5 mai 1794.)
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29 juillet), rouvraient leurs portes avec ensemble (1). L'Opéra-Comique, qui ne perdait jamais de temps, donnait le 4 août un nouvel ouvrage lyrique en trois actes, les Epreuves du républicain ou V Amour de la patrie, et, le 18 du même mois, un « ballet patriotique > intitulé la Fête américaine, dont le succès fut très grand. Le registre est muet sur les noms des auteurs de ce petit ouvrage, et, pour les connaître, il nous faut recourir au Journal des Théâtres et des Fêtes nationales, qui nous renseigne d'une façon complète : — € Ce divertissement patriotique avait attiré un grand nombre de spectateurs . Depuis longtemps les ballets étaient faiblement exécutés sur ce théâtre, mais on avait appris que Peicam était l'auteur de la Fête américaine ; et comme il s'était déjà fait connaître avantageusement par le Siège de Troie, représenté avec succès en Italie, et par plusieurs productions agréables applaudies dans les communes les plus célèbres de la République française, vous sentez combien Ton était curieux de voir si ce dernier ouvrage répondait à ses premières productions... Nous avons distingué dans ce ballet le citoyen Peicam, auteur de la Fête américaine; quoique blessé au bras,, il danse avec une grâce et une légèreté vraiment admirables (2)... L'auteur de la musique est Walter, maître des ballets du
(1) Chose singulière! En ce temps où le3 pièces de circonstance étaient la monnaie courante de nos théâtres, où il ne se passait guère de semaine sans qu'on n'en vît surgir quelqu'une, et où chaque événement fournissait aux auteurs le «prétexte de dix drames, opéras ou vaudevilles, c'est en province, à Tours, qu'il nous faut aller pour trouver une pièce sur les héros — ou les victimes — du 9 thermidor et les hauts faits de cette journée mémorable. On lisait dans le Journal des Théâtres du 13 fructidor an II : — « Le 29 thermidor dernier, les artistes du théâtre de cette commune (Tours) ont donné, pour la première fois, Robespierre ou les Tyrans écrasés, opéra en trois actes. » Auteurs et comédiens avaient mis, c'est le cas de le dire, les bouchées doubles, puisque cette représentation d'une pièce en trois actes avait lieu — en province ! — juste vingt jours après l'événement.
(2) Peicam était l'époux d'une actrico de l'Opéra-Comique, M»« Chevalier, dont la carrière fut courte et qui n'a point laissé de traces de son passage, mais qui, pourtant, ne devait pas être sans talent, car, engagée comme pensionnaire en 1793, elle était presque aussitôt reçue sociétaire à part entière
théâtre de l'Opéra-Comique national; Sanctus a dirigé les costumes, et Adam imaginé les décorations. »
Une catastrophe qui porta répouvante et la désolation dans tout Paris vint encore occasionnelle 31 août, un relâche général, que le caissier de l'Opéra-Comique mentionne en ces termes, pour ce qui concerne ce théâtre : - c Relâche, à cause du désastre qu'a produit l'explosion des moulins et magasins à poudre de la plaine de Grenelle, à 7 h. 1/4 du matin. On avoit affiché les Sabots, Félix et la Fête américaine. » Cette terrible explosion, dont la cause est restée toujours inconnue, avait fait plus d'un millier de victimes; aussitôt nos théâtres, alors comme aujourd'hui toujours généreux et prêts à faire le bien, s'empressèrent à Tenvi d'organiser des représentations au bénéfice des blessés et des familles, et la Décade politique constatait leur louable conduite en ces douloureuses circonstances : — c Nous ne devons pas passer sous silence, disait ce journal, un fait qui honore les arts, qui donne bonne opinion de l'humanité en général, et porte quelques consolations à l'âme affaissée par l'aspect des calamités. Le jour de la terrible explosion de la poudrerie de Grenelle, tous les spectacles furent fermés. Quel Français aurait pu s'occuper de ses plaisirs, lorsque tant de ses frères étaient encore dans les premières angoisses d'un malheur épouvantable! Mais le lendemain, presque tous les théâtres ont donné une représentation au profit des infortunés qui ont souffert de cet affreux accident, et ont ajouté cet adoucissement à ceux que la représentation nationale leur destine. Les théâtres qui n'ont pas eu les premiers cette idée bienfaisante, se sont empressés de l'imiter, et tous les bons citoyens leur ont donné la préférence le jour où ils savaient que leurs amusements devaient procurer une consolation à leurs frères. » Il va sans dire que l'Opéra-Comique ne fut pas des derniers à donner le bon exemple ; en tête du programme de son spectacle du 1 er septembre, spectacle qui comprenait le Plaisir et la Gloire, Paul et Virginie et la Fête américaine, une note du caissier nous apprend
que t le produit de cette représentation sera destiné à concourir au soulagement des infortunés compris dans le désastre d'hier (1) ».
Le 7 'septembre il met en lumière un grand ouvrage nouveau, dont le titre, ou, pour être plus exact, le soustitre était évidemment destiné à éveiller la curiosité du public : c'était un drame lyrique en trois actes, intitulé Arabelle et Vascos ou les Jacobins de Goa. L'auteur des paroles, Lebrun-Tossa, expliquait ce titre dans sa préface, de cette façon ingénieuse — ou ingénue : <r Mettre sur la scène les Jacobins de l'Inquisition, c'est y mettre les Jacobins de Paris, puisqu'il existe entre eux la plus parfaite ressemblance. * Mais ceci n'est pas le plus curieux en ce qui concerne cet ouvrage, au sujet duquel se produisit un fait unique dans les annales de la musique française. La partition à' Arabelle et Vascos, présentée aux artistes de l'Opéra-Comique par l'un des plus grands musiciens de ce temps, Lesueur, déjà célèbre par deux opéras qui avaient obtenu des succès éclatants, la Cavernë et Paul et Virginie, tut offerte au public sous son nom, que tous les journaux enregistrèrent avec plus ou moins d'éloges, ainsi que le faisait, entre autres, le Journal de Paris, en terminant son compte-rendu de la première représentation : — - < La musique, disait ce journal, est du C. Lesueur; la réputation de ce compositeur célèbre a nui au succès de cet ouvrage, parce qu'en comparant cette production nouvelle à ses ouvrages déjà connus, la comparaison n'est pas à l'avantage de celui-ci. Il y a là néanmoins plusieurs morceaux d'une grande beauté, et qui portent le cachet de ce grand maître. >
Or, la musique (V Arabelle et Vascos, ainsi attribuée à Lesueur, n'était point de lui, comme le prouve la lettre suivante, dans laquelle il explique les motifs extrêmement honorables qui lui en avaient fait endosser la responsabilité. Cette lettre était précisément adressée au
(1) La recette fut de 1,751 francs. Au théâtre de la République, la représentation donnée pour le même objet produisit 2,682 francs; au Vaudeville, 1,154 franci ; au théâtre de la Cité, 796 francs.
Journal de Paris, qui la publia dans son numéro du 17 brumaire an III (7 novembre 1794), deux mois après la première représentation de l'ouvrage :
Il est temps d'instruire le public et les artistes du théâtre de rOpéra-Comique national des motifs qui m'ont déterminé à faire paraître sous mon nom la musique du drame intitulé Arabelle et Vascos. Le premier a été d'épargner au citoyen Marc, auteur de cette musique, les désagréments attachés à un début; le second, de donner aux artistes du théâtre Favart un compositeur de plus, et de montrer à la République un talent qui pourra lui devenir cher. Je ne me suis point dissimulé les dangers que j'avais à courir, en me chargeant de la responsabilité de cet ouvrage; mais une bonne école, une musique à la fois pittoresque, énergique et chantante, l'empreinte d'une main sûre et d'une méthode excellente qui peut faire honneur à notre école française, tout m'a rassuré. J'étais si intimement persuadé de la beauté de plusieurs morceaux de cet opéra, que j'en eusse regardé la chute comme une injustice, et, dans ce cas, j'aurais eu le courage de la supporter. Enfin le succès a couronné mon espoir, et j'en rends la gloire à qui elle appartient tout entière. J'atteste maintenant que c'est moins l'amitié pour le musicien que son talent qui m'a déterminé à la démarche que j'ai faite, et que j'eusse entrepris la môme chose pour tout autre artiste qui eût eu le même génie. Mon extrême amour pour les arts et leur gloire est entré pour tout dans le péril auquel je me suis exposé. Je déclare en outre n'avoir point fait une note dans la musique dn citoyen Marc, ni même donné un conseil; car, si l'un de nous deux pouvait en donner à l'autre, ce ne serait pas moi, vu que, dans un temps où je savais à peine les éléments de mon art, le compositeur dont je parle avait déjà remporté un prix de musique sur quarante-cinq rivaux qui concouraient avec lui II ne me reste qu'à inviter les artistes de TOpéra- Comique national à continuer leurs soins pour un ouvrage qui, par l'affluence des spectateurs qu'il continue d'attirer, prouve combien il est agréable au public.
Lesueur.
C'est là, je crois, le seul exemple à citer d'un compositeur non seulement connu, mais justement célèbre, se rendant coupable d'une supercherie de ce genre, tendant la main à un confrère obscur, s'attribuant la paternité d'une œuvre qui n'est point sienne, et, au prix d'un déastre possible dont les effets n'eussent rejailli que sur
lui, trompant tout le monde pour aider à se produire cette œuvre et son auteur. Le fait vaut assurément la peine d'être rapporté, non seulement en raison de son étrangeté, aussi bien que de son intérêt historique, mais encore à cause du lustre de noblesse et de générosité qu'il répand sur la mémoire d'un grand artiste.
A la date du 19 septembre, le répertoire du théâtre Favart s'enrichit d'un opéra-comique en un acte et en vers, Callias ou Amour et Patrie, paroles d'Hoffman, musique de Grétry ; le 21, une représentation c par et pour le peuple * réunit sur l'affiche Marat dans son souterrain et Guillaume Tell; le 3 octobre paraît un petit balletpantomime intitulé le Mariage de Garriga ou les Maréchaux ferrants, dont le scénario e6t dû encore au danseur Peicam ; le 10, dans un second spectacle c par et pour le peuple >, on joue V Enfance de Jean- Jacques Rousseau, Jean-Jacques Rousseaic à ses derniers moments et le Mariage de Garriga ; enfin, trois ouvrages nouveaux en un acte sont encore donnés dans le cours du même mois : un opéra-comique, VEcolier en vacances, paroles de Picard, musique de Jadin (le 12), un divertissement-ballet, les Pirates vaincus par les Français, qui me semble devoir être toujours de Peicam (le 24), et un autre opéra-comique, Encore une victoire ou les Déserteurs liégeois et les Prisonniers français, paroles de d'Antilly, musique de Kreutzer; dans ce dernier on voyait paraître, avec M rac » Méon et Armand, presque toute la troupe masculine : Chennrd, Saint-^Lubin, Solié, Paulin, Elleviou, Fay, Fleuriot, Trial, Granger,Favart, Fontaine, Coralli, Ronget et Cellier.
Quatre jours avant l'apparition de cet ouvrage, le 20 octobre, se produisait un incident intéressant, qui est ainsi rapporté par le Journal des Théâtres : — c Le 29 vendémiaire, après la représentation de Barbe-Bleue^ dont la musique est de Grétry, Ton a jeté un papier sur le théâtre. La cit. Crétu, qui venait de jouer Isaure, a fait la lecture de ce que contenait ce papier, dans lequel était l'annonce d'une nouvelle bien affligeante pour le»
amis des arts. Grétry est dangereusement malade; il a un vomissement de sang qui donne de vives inquiétudes : nous nous ferons un devoir de donner tous les jours le bulletin de cet artiste si justement célèbre (1). > L'accident heureusement n'eut pas de suites, et le journal publia, le lendemain, un second bulletin qui fut le dernier, et qui ne contenait que ces mots : c Grétry p.iraît être hors de danger : le crachement de sang n'a pas eu de suite. »
Cependant, malgré tous leurs efforts, malgré la prodigieuse activité qu'ils ne cessaient de déployer, les artistes de TOpéra-Comique éprouvaient les plus grandes difficultés à former leurs spectacles et à varier les plaisirs du public. On le comprendra sans peine si l'on veut bien songer qu'un grand nombre de pièces, et de celles qui précisément constituaient le fonds le plus solide de leur répertoire, leur avait été interdites peu à peu, soit par des avis officiels, soit par le fait des circonstances, depuis le grand déploiement des idées révolutionnaires : c'était celles qui mettaient en scène des personnages de l'ancien régime, souverains, princes, nobles, courtisans, etc., et Dieu sait si l'on en pouvait compter I Pour n'en citer que quelques-unes, il suffira de rappeler le Roi et le Fermier, Henri [V ou la Bataille d'ivry, Richard Cœur de Lion, Pierre le Grand, le Droit du Seigneur, V Amoureux de quinze ans, le Comte d'Albert, Renaud d'Ast, Raoul, sire de Crèqui, même le Barbier de Séville, dont les représentations avaient dû être presque aussitôt interrompues que commencées. Nos pauvres comédiens ne savaient où donner de la tête, et, fort ennuyés sous ce rapport, ils songèrent à employer un subterfuge pour faire rentrer dans leur répertoire quelques-unes des pièces qui avaient dû en être écartées. Leurs vues se portèrent premièrement sur Raoul, sire de Crèqui; quelques remaniements dans le poème, des substitutions dans les noms de certains personnages (Renti pour
(i) Journal des Théâtres et des Fêtes nationales, du 1" brumaire ftn III (22 octobre 1794).
Digitiz
Créqui, Phaon pour Craon), enfin le titre de l'ouvrage changé, leur parurent choses suffisantes pour dérouter le public et lui donner le change; le 9 novembre, ils affichaient donc Bathilde et Eloy, qui, de leur aveu même, n'était autre que le joli opéra de d'Alayrac, puisque le caissier l'inscrit ainsi sur son registre : c Bathilde et Èloy, ou la l re de la reprise de Créqui. i Mais, paraît-il, la mèche fut éventée, car, à la date du 29 novembre, on rencontre sur le registre la note que voici : t On avait affiché le Franc Breton et Raoul Créqui [sous son nouveau titrej; mais par un ordre du Comité de sûreté générale lu au public, qui avait été remis à la Comédie par un cavalier, on n'a point joué Raoul Créqui; on a donné en place la 6° des Détenus ou Cange, et la Mèlomanie (1). >
La petite pièce mentionnée dans cette note, les Détenus ou Cange commissaire de Lazare (c'est-à-dire : de la prison de Saint- Lazare), était un opéra-comique en un acte, qu'un fait touchant, dont tout Paris s'était montré récemment ému, avait inspiré à Marsollier, et dont d'Alayrac avait écrit la musique. On l'avait représenté le 18 novembre. La dernière nouveauté de l'année, donnée le 3 décembre et assez fâcheusement accueillie, étak un
(1) Ces renseignements sont complétés par la note suivante, que publiait le Journal des Théâtres dans son numéro du 19 frimaire an III : — « Le 9 frimaire, les artistes de ce théâtre (Favart) venoient de représenter le Franc Breton, opéra en un acte, en vers, et se disposoient à jouer Raoul de Créqui, lorsque Fleuriot annonça qu'un arrêté * du Comité de sûreté générale ordonnoit de suspendre ce dernier ouvrage. Cette annonce excita d'abord un peu de tumulte; mais Chenard parut, fit lecture de l'ordre et proposa Cange pour dédommager de Raoul. Le public préféroit Camille : Chenard observa que Ménier, charge d'un rôle dans cette pièce, étoit absent; Cange fut accepté, .avec la Mélomanie. •
L'interdiction de Rnou 1 , sire de Créqui se prolongea pendant plusieurs années, car le rédacteur d'un rapport officiel relatif au théâtre Favart s'exprimait ainsi au sujet de cet ouvrage: — « Les sentiments connus de l'auteur (le citoyen Monvel) permettent de croire qu'il «'empressera d'ôter de sa pièce tout ce qui peut alarmer l'dYeille et l'œil des républicains. Il ne restera aucun motif d'en continuer la suspension, lorsqu'elle n'offrira plus les noms de Créqui ni de Craon ni rien de favorable à la féodalité. » Ce rapport est daté du 17 vendémiaire an VU ( 8 octobre 1798).
autre opéra en un acte, la Soubrette ou VÈtui de harpe, dû à la collaboration d'Hoffman pour les paroles, de Solié pour la musique. Le lendemain môme avait lieu la rentrée de M m * Dugazon, rentrée triomphale, on peut le dire, car grâce à elle on retrouvait des recettes depuis longtemps inconnues, et celle de cette première soirée, où le spectacle se composait de Camille ou le Souterrain, atteignait le chiffre, formidable alors, de 6,678 livres 10 sols. La grande artiste reprend successivement, après Camille, une grande partie de ses anciens rôles, et joue tour à tour Nina ou la Folle par amour, Guillaume Tell, le Déserteur, Stratonice, et même le Comte d'Albert, qui, plus heureux que Raoul, sire de Crêqui, réussit, à l'aide d'un changement de titre, à reparaître et à se maintenir sur l'affiche, où il prend celui d'Albert et Antoine ou le Service récompensé (1).
Deux faits sont à relever au sujet de cette rentrée de M mfi Dugazon, qui ramenait la foule au théâtre de rOpéra-Gflmique. Le premier, c'est qu'elle reparaît en public sous le nom de c la citoyenne Lefèvre, dite Dugazon, > ce qui semble indiquer que c'est pendant son absence du théâtre que le divorce avait été prononcé entre elle et son mari ; toutefois, et celui-ci eut beau se remarier, elle avait rendu si célèbre ce nom de Dugazon qu'on le lui rendit bientôt, et qu'elle n'en porta pas d'autre jusqu'à sa mort. L'autre fait est le suivant. Lors de son départ, en 1792, M me Dugazon, qui peut-être croyait à sa retraite définitive, avait fait régler sa pension; or, lorsqu'elle* rentra, rappelée par ses camarades, elle ne reprit point son ancienne qualité de sociétaire, mais devint c actrice aux appointements », et ces appointements n'étaient pas moindres de 18,000 livres. C'est ce que les registres nous apprennent, en nous faisant
(1) Les théâtres de province étaient obligés, eux aussi, de se livrer à des supercheries de ce genre. Précisément à la même époque, le théâtre de Bordeaux, voulant reprendre un ancien opéra de Floquet, le Seigneur bienfaisant, et ne pouvant le reproduire sous ce titre devenu factieux, agissait comme le théâtre Favart et prenait le parti d'intituler cet ouvrage le Général bienfaisant.
l'opéra-comtque
'connaître en même temps qu'Elleviou, qui gagnait chaque jour dans la faveur du public, profita de sa situation pour se faire mettre, lui aussi, aux appointements. Il obtint alors un traitement fixe de 1,000 francs • par mois, supérieur d'un tiers au moins à la part entière qu'il recevait en qualité de sociétaire (1).
Les recettes s'étaient sensiblement relevées pendant cette année 1794, où du reste aucune fermeture n'était venue, comme les années précédentes, arrêter le cours des représentations. Ces recettes atteignaient, pour l'exercice ininterrompu des douze mois, le chiffre total de 689,296 livres, dont le détail, que voici, pourra n'être pas vu sans intérêt :
Recette aux bureaux
Loges
à l'année
Mars (les 20 premiers jours).
Nivôse (les 11 premiers jours, correspondant aux 11 der-
niers jours de décembre)..
La recette de 1794 présente une amélioration de 159,000 livres sur celle de 1793 ; mais il est curieux de voir ii quel chiffre dérisoire est descendu le produit de la location des loges à Tannée. Cette location, qui, avant la Révolution, donnait annuellement près de 450,000 livres,
(1) C'est ce que, un demi-siècle plus tard, Rachel fit à la Comédie- Française.
(2) A partir de ce moment, le caissier commence à établir ses comptée mensuels d'après les divisions du calendrier républicain.
se trouve réduite ici à un peu plus de 7,000. Au reste, dans son compte de floréal an II, le caissier groupe précisément les recettes obtenues par la location des loges depuis 1783, et Ton en peut voir ainsi d'un coup d'œil la décroissance progressive :
Uètat des loges louées à Vannée donnait les recettes suivantes
pour les années que voici (1) :
Quoi qu'il en soit, la recette de 1794 pouvait passer pour à peu prés satisfaisante, puisqu'elle dépassait de beaucoup celle de Tannée précédente. Cependant, les charges du théâtre étaient si lourdes qu'il fallut, cette fois encore, recourir à l'emprunt, et cela pour une somme dont le total ne s'élevait pas à moins de ia5,000 livres, dont voici le détail, avec les noms des prêteurs :
Charles-Jean Michu (2) 23.000 liv.
M m «Vvo Grand fils..... 3.000
Houdon 12.000
Legrand 25.000
Kulbeau-Cadeleu 12.000
Le Jay 15. 000
Mathes 20.000
Jean-Nicolas Guérin 10.000
Dufraise 15.000
Total 135.000 liv.
(1) On remarquera que ces chiffres ne concordent pas toujours avec ceux que le caissier donnait à' la fin de chaque année; c'est que probablement ceux qu'il produit dans ce tableau sont ceux de la recette nelle, tandis que ceux qu'il inscrivait annuellement étaient ceux de la recette encaissée. Or, les retards apportés par certains abonnés dans le payement de leur location devait tout naturellement amener entre l'une et l'autre des différences plus ou moins considérables.
(2) C'était le frère aîné du chanteur Michu, qui était sociétaire de