I.'OPÊRA-COMIQUE
Depuis dix ou douze ans, les sociétaires de TOpéra- Comique ne cessaient d'emprunter ainsi ; aussi, un relevé fait par le caissier, à la fin de ventôse an II (mars 1794), accuse-t-il une dette totale de 1,190,193 livres 18 sols, soit douze cent mille francs en chiffres ronds !
Parmi les autres détails qui sont consignés au cours de cette année dans le livre de caisse, je relèverai les suivants. Au compte de nivôse se trouve cette mention : — c Payé au citoyen Solié, l'un des sociétaires, pour être par lui remis à la section du Mont-Blanc pour concourir aux frais de la fête donnée par cette section pour l'inauguration des bustes de Maratet Le Pelletier, suivantle mandement du 7 nivôse, 27 décembre (vieux style), 350 livres, i Au chapitre des recettes du compte de pluviôse se trouve cette autre note : — t Indemnité par la nation des représentations données en août 1793 par et pour le peuple. De la somme de sept mille livres, reçue le 2 ventôse Tan 2 e de la République françoise une et indivisible, au Trésor national, pour l'indemnité accordée pour les 4 représent oni données par et pour le peuple les 13, 16, 20 et 27 aoust 1793. » Plus loin, au compte de thermidor, le comptable signale l'encaissement, au Trésor, d'une autre somme de 30,000 livres, mais sans indiquer à quel titre cette somme est payée à la Société de l'Opéra-Gomique : — c Porte icy en recette le rendant (c'est-à-dire le rendant-comptë) la somme de trente mille livres qu'il a touchée au Trésor national, sur sa quittance du 26 thermidor, sur pouvoir de la Société du 25, sur mandat du Comité de Salut public du 23. > Et il y avait encore, à cette époque, des amateurs pour acheter des entrées à
l'Opéra-Comique. Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que l'emprunt fait à Michu aîné servit à rembourser Michu jeune, qui avait prêté une assez forte somme à la Société dont il était l'un des membres assurément les plus distingués. Le caissier nous apprend en effet, dans son compte de janvier, qu'il a fait * payement au citoyen Louis Michu jeune, l'un des membres de la Société de l'Opéra-Comique, de la somme de 25,900 livres, remboursée pour l'acquit des reconnoissances des sommes par lui remises à ladite Société les 14 9bre 1791 et 11 février 1793 ».
vie î Le caissier nous l'apprend dans son compte de brumaire : — c Vente d'une grande entrée à vie par la Société. Employé en recette le comptable la somme de deux mille livres qui lui a été remise par le Ce» Camerani !e 11 brumaire pour l'abonnement d'une grande entrée à vie en faveur du G en Picard, cy-devant employé aux fermes et commissaire du Comité civil de la section^ Le Pelletier (1). >
En ce qui concerne le service intérieur du théâtre, les renseignements se bornent à ceci. D'abord, une gratifi-
(1) On vient de voir que l'Opéra-Comique avait reçu une somme de 7,000 livres pour les représentations données par lui « par et pour le peuple ». Il va sans dire que tous les théâtres avaient reçu une indemnité du même genre. Ce fragment du compte rendu de la séance de la Convention du 4 pluviôse an II nous fait connaître de quelle façon les choses avaient été réglées :
< Sur la proposition de Lombard-Lachaux, rapporteur du comité des finances, l'Assemblée met à la disposition du ministre de l'intérieur une somme de 100,000 livres, pour être distribuée aux différens spectacles de Paris, à titre d'indemnité des différentes représentations qu'ils ont données pour le peuple. LeT décret est rendu en ces termes :
« La Convention nationale décrète qu'il sera mis à la disposition 1 du ministre de l'intérieur la somme de 100,000 livres, laquelle sera « répartie, suivant l'état annexé au présent décret, aux vingt specta- » cles de Paris qui, en conformité du décret du 2 août (vieux style), « ont donné chacun quatre représentations pour et par le peuple :
« A l'Opéra-National, 8,500 liv.
« Au Théâtre-National, ci-devant Français, 7,000 liv.
« République, rue de la Loi, 7,500 liv.
• De la rue Peydeau, 7,000 liv.
« Comique-National, rue Favart, 7,000 liv.
« National, rue de la Loi, 7,000 liv.
« Rue ci-devant Louvois, 7,500 liv.
« Vaudeville, 4,500 liv.
« Montansier, jardin de l'Égalité, 4,600 liv.
« Palais-Variétés, 5,000 liv.
« National de Molière, 4,800 liv.
« Délassemens-Comiques, 4,800 liv.
« Ambigu-Comique, 4,800 liv.
< De la Gaîté, 3,600 liv.
« Patriotique, 3,600 liv.
< Lycée des Arts, 3,200 liv.
« Comique et Lyrique, 3,200 liv.
« Variétés-Amusantes, 3,200 liv.
« Franconi (spectacle d'équitation), 2,400 liv.
« Républicains de la foire St-Germain, 2,800 liv.
[Moniteur, du 25 janvier 1794.)
128 l'opéba-comique pendant la bêyolution
cation accordée à une des artistes, M me Chevalier, et inscrite en ces termes : — t Payé à la G enne Chevalier, par extraordinaire, pour avoir joué subitement du matin au soir quelques rôles en place des actrices malades, suivant le mandement du 30 floréal : 150 livres. > Ensuite, une augmentation générale du chiffre des traitements des artistes de l'orchestre, à partir du mois de germinal ; entre autres, les appointements dérisoires du chef de cet orchestre, Blasius, artiste de premier ordre, appointements qui n'étaient que de 2,000 livres, sont portés h 2,600. Enfin, à l'article : Frais courants, du compte de vendémiaire, le caissier enregistre la suppression des manses, feux, etc., qu'avaient l'habitude de toucher les sociétaires : — t Nota. On observera qu'à cet article étoit employée comme dépense et que touchoient les sociétaires des feux, manses, domestiques et une portion des intérêts à 10 p. 0/0 dont 5 étoit comme droit de présence. Par décision unanime de l'assemblée, à compter du 1 er du présent mois ces 4 natures de dépenses sont supprimées. Il ne reste plus que l'intérêt des 5 p. 0/0 des fonds réellement faits et qui sont payés au sociétaires ou à leurs cessionnaires. i
Nous allons entrer dans Tannée 1795, l'une des plus curieuses, des plus agitées, des plus émouvantes en ce qui concerne les théâtres parisiens comme en ce qui touche l'histoire môme de la Révolution. La disette, et la misère qu'elle engendre, l'établissement du maximum, impuissant à conjurer Tune et l'autre et bon seulement à exciter les colères de tous, un hiver cruel et qui rappelait celui de 1788, les manœuvres de bourse, l'agiotage éhonté, la réaction thermidorienne profitant de ces circonstances pour susciter des troubles dont elle espérait tirer parti, les exploits des muscadins, la proclamation de la Constitution de Tan III qui était une cause de discussions continuelles, la journée dramatique du 12 germinal, celles, plus sanglantes, de prairial et de vendémiaire, l'intronisation du gouvernement directorial, — tout cela avait son contre-coup non seulement' dans les clubs et sur la place publique, mais dans tous les lieux de réunion, dans les tripots, dans les cafés, dans les jardins à spectacle, et surtout dans les théâtres, dont quelques-uns, devenus le rendez-vous ostensible des contre-révolutionnaires, sont, à un moment donné, fermés par ordre de la police comme la Bourse elle-même, où se concentraient les accapareurs de numéraire spéculant sur la misère du peuple et sur la détresse générale. Dans les salles de spectacle des scènes turbulentes, parfois meurtrières, se reproduisent chaque jours, des chants
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réactionnaires tels que le Réveil du peuple remplacent et détrônent la Marseillaise et le Chant du départ, hués par les alarmistes et les muscadins, qui ne veulent point les laisser chanter (1) ; on voit reparaître les concerts Feydeau, manifestation artistique admirable, dont le seul tort était de servir de prétexte au ralliement des royalistes redevenus audacieux ; les représentations de l'Ambigu sont troublées, pendant plusieurs semaines, précisément à propos d'une pièce dont ces concerts avaient fourni le sujet et que la jeunesse dorée s'efforçait de ne pas laisser jouer; le théâtre Montansier est fermé, le Vaudeville est fermé, le Lycée des Arts est fermé, tous trois à cause de leurs tendances et de leur clientèle réactionnaires, et aussi parce qu'on y voit se grouper trop effrontément tout ce que Paris renferme de drôlesses et de filles de mauvaise vie ; d'autres théâtres se voient envahir, à de certains jours, par les c jeunes gens >, qui veulent imposer au public leurs volontés, faire œuvre de royalisme, fomenter des troubles, dans l'unique but de déconsidérèr la Convention et de déshonorer le gouvernement établi; des humiliations sont infligées à des comédiens qui, à tort ou à raison, passent pour avoir pris uue part plus ou moins active aux horribles exploits de la Terreur : quelques-uns sont insultés, comme Fusil et Dugazon au théâtre de la République ; d'autres, après avoir été outragés, sont emprisonnés, comme le fameux chanteur Lays, de l'Opéra ; d'autres encore sont massacrés et mis en pièces, comme Gompain à Bordeaux. Bref, l'œuvre de réaction furieuse commençait, et, en dehors des centres et des cercles politiques, elle s'essayait surtout dans les théâtres, dont non seulement les salles,
(1) « Le Comité de Salut public arrête que dans tous les spectacles de la République, l'hymne de la Liberté sera chanté tous les déoadis et chaque fois que le public le demandera. » Ainsi s'exprimait le compte rendu de la séance do la Commune du 7 frimaire an II (27 novembre 1793;. Depuis lors, le public avait pris la coutume de réclamer non plus tous les décadis, mais chaque jour, l'exécution de la Marseillaise dans tous les théâtres. Avee la Marseillaise il exigeait très souvent le Chant du Départ.
mais les couloirs, les escaliers, les vestibules et les foyers servaient de champs d'expériences aux ennemis ardents de la République et de ses défenseurs. Nous verrons que, pas plus qu'un autre, l'Opéra-Comique ne fut à l'abri des scènes de tout genre, parfois violentes, parfois burlesques, qui signalèrent à cette époque étonnante l'existence de nos théâtres, souvent mêlés bien malgré eux à la fièvre, au mouvement, à l'agitation qui s'étaient emparés de toutes les classes de la société.
La première nouveauté donnée à l'Opéra-Comique en 1795 est un opéra-comique en un acte et en vers, le Caba* leur, paroles de Lebrun-Tossa, musique de Jadin, représenté le 11 janvier. Dix jours après, le 21, pour l'anniversaire de la mort de Louis XVI, représentation « par et pour le peuple >, composée du Convalescent de qualité, de V Intérieur d'un ménage républicain et de la Prise de Toulon. Le 24, le registre nous apprend qu'on a fait c relâche, à cause de la rigueur du froid >, et le 26, bien qu'un spectacle soit annoncé comprenant la Bonne Mère, le Convalescent de qualités la Prise de Toulon, le nota que voici nous fait connaître un nouveau relâche : c On a ouvert à l'heure ord re , mais le commencement du dégel, l'extrême verglas empêchant les spectateurs de venir, à 6 h., comme il y avoit très peu de monde, on a annoncé que le spectacle n'auroit point lieu. Et on a rendu le peu de recette qu'il y avoit. >
C'est peu de jours après, le 5 février, que l'Opéra- Comique perdait l'un de ses meilleurs artistes, et des plus laborieux. Dans son numéro du 23 pluviôse, en tête de sa première page, le Journal des Théâtres signalait cette perte au moyen de la note suivante, qu'il eût été difficile de faire plus courte, et que n'accompagnait aucun commentaire : — € Théâtre de l'Opéra-Comique national, rue Favart. Le 17 pluviôse, le citoyen Trial, artiste de ce théâtre, est mort. >
Mari d'une femme charmante qui pendant quinze ans avait été la gloire et la joie de la Comédie-Italienne et que l'état do sa santé avait obligée de bonne heure à
l'opêra-comiqoe
prendre sa retraite, frère d'un compositeur distingué qui, conjointement avec Berton père, avait été directeur de l'Opéra, Antoine Trial, comédien excellent, était l'un des artistes les plus populaires et les plus aimés du théâtre Favart, où depuis trente ans il jouissait de la faveur du public. J'ignore d'après quels indices divers écrivains se sont acharnés après sa mémoire, mais ce qui est certain, c'est que quelques-uns Font chargé des accusations les plus horribles. Commensal et ami de Robespierre, ont-ils dit, visiteur assidu du club des Jacobins, habitué du tribunal révolutionnaire, auteur des motions les plus sanguinaires, il n'aurait pas craint de se faire l'indigne dénonciateur de victimes innocentes, parmi lesquelles se trouvaient même d'anciens compagnons, d'anciens camarades qui avaient partagé ses études, ses travaux de théâtre, c M ,,c Buret, dit Gastii-Blaze, ayant quitté l'Opéra pour la Comédie-Italienne, en retraite depuis quelques années, est conduite à l'échafaud avec M me de Sainte-Amaranthe et sa fille. Trial, acteur de l'Opéra- Comique, ayant donné son nom à l'emploi de ténor comique, les avait dénoncées (1). > Dans un livre récent et très réactionnaire, le Théâtre de la Révolution , M. H. Welschinger, mettant à contribution un ouvrage plus réactionnaire encore du vaudevilliste Georges Duval, Souvenirs de la Terreur, a cru bon de renchérir sur lçs assertions même de Castil-Blaze. Un écrivain plus raisonnable et plus prudent, M. Émile Campardon, se borne à tracer les lignes suivantes, qu'il consacre à Trial : — c En 1793, Trial ayant manifesté des opinions avancées, fut nommé membre de la municipalité de Paris et officier de l'état civil, fonctions qu'il remplissait encore au moment des événements du 9 thermidor. Peu de jours après, quand il parut au théâtre, le public l'accueillit par des huées formidables et le contraignit, dit-on, a demander pardon de la conduite qu'il avait tenue pendant la Terreur. Le lendemain une humiliation
(1) L'Académie impériale de musique, tome II, page 46.
non moins cruelle atteignit le malheureux comédien : il fut chassé de la municipalité. Ces émotions diverses altérèrent son naturel jusque-là gai et enjoué : il devint sombre et mélancolique et mourut peu de mois après. On a prétendu qu'il s'était empoisonné (1). j>
Trial, sans doute, à un moment donné, résigna son mandat municipal, ou. se le vit retirer; mais je ne pense pas qu'il ait été, comme le dit M. Gampardon, < chassé de la municipalité >. En tout cas, on eùtattendu assez longtemps pour cela, car — le fait est au moins curieux à constater — c'est lui qui, comme officier de l'état civil, dressa et signa, quinze jour3 après leur supplice, les actes de décès des deux Robespierre et du trop fameux cordonnier Simon, le lâche bourreau du fils de Louis XVI (2). Il y a plus, et cinq semaines après le 9 thermidor il remplissait encore les fonctions de maire, ce qui donna lieu à un incident assez rare quele Journal de Paris rapportait en ces termes : — c Le citoyen Trial fils, auteur de la musique du Siège de Lille, a épousé la citoyenne Méon, artiste du théâtre de l'Opéra-Gomique national, rue Favart. Get hymen a été marqué par une circonstance singulière. Le citoyen Trial père, artiste du même théâtre, après avoir consenti en sa qualité de
(1) Les Comédiens du roi de la troupe italienne, t. II, p.171.
(2) Jal a publié, dans son Dictionnaire critique de Biographie et d'Histoire, le texte de ces trois actes que je reproduis ici :
Robespierre^ — « Du 27 thermidor de Tan deuxième de la République. Acte de décès de Maxim il ien Robespierre du dix de ce mois, âgé de trente-cinq ans, natif d'Arras, domicilié à Paris, rue Honoré, section des Piques. Vu l'extrait du jugement du tribunal révolutionnaire, et du procès-verbal d'exécution, en date du 10 de ce mois, signé Keirot, commis-greffier. — Trial père. »
Robespierre jeune.— « Du 27 thermidor de l'an deuxième delà République. Acte de décès d'Augustin-Bon-Joseph Robespierre, du 10 de ce mois, âgé de ,natit d'Arras, domicilié à Paris,
rae Florentin. — Trial père,
Simon. — « 27 thermidor an 2. Acte de décès du dix de ce mois, d'Antoine Simon, cordonnier, âgé de 58 ans, natit de Troyes, département de l'Aube, domicilié à Paris, rue Marat, n° 32. Vu l'extrait du jugement du tribunal révolutionnaire et du procès verbal d'exécution en date du dix de ce mois, signé Neirot, commisgreffier. Vu par l'officier public Antoine Trial.— Trial père.
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père, et d'après les loix de la nature, au mariage de son fils, en a lui-môme formé le lien et Ta proclamé au nom de la loi en qualité d'officier public (1). »
Il paraît acquis néanmoins que Trial avait embrassé avec une certaine ardeur les idées révolutionnaires, et qu'il fut à ce sujet en plein théâtre, comme beaucoup de ses confrères, l'objet d'une manifestation violemment hostile de la part du public. Celle-ci était-elle plus méritée que ne le furent beaucoup d'autres du même genre ? je n'en voudrais pas jurer; et ce qui m'en ferait douter tout d'abord, c'est que parmi les nombreux journaux que j'ai consultés à ce sujet, je n'en ai rencontré qu'un seul, la très réactionnaire Gazette française, qui rendît compte de cet incident. Encore, en prenant texte du fait pour reprocher sa conduite à Trial, n'articule-t-elle contre lui aucun grief précis, ne met-elle à sa charge aucun méfait direct. Voici comme elle s'exprime :
Quelques personnes timorées croient qu'il n'est pas sûr de siffler les comédiens, tant que Collot d'Herbois n'auroit subi la peine des forfaits dont on l'accuse : on sait ce qu'il en a coûté aux Lyonnais pour avoir sifflé autrefois ce grand complice de la tyrannie. La jeunesse parisienne n'a point été arrêtée par cette crainte. Il est glorieux d'attaquer le crime, lorsque le crime est encore debout.
On a répété hier, au théâtre des Italiens, la scène qui avott eu lieu la veille au théâtre de la République. On a forcé Trial, comme on avoit forcé Fusil, à lire des vers contre les buveurs de sang humain. Il nous semble que ces deux avertissemens sont plus que suffisans pour éclairer à l'avenir les artistes qui seroient tentés d'abandonner le théâtre pour venir répéter leurs tragédies sur l'autel de la Patrie.
Sous la tyrannie de Robespierre, la révolution n'étoit plus qu'un drame; chaque événement étoit une scène, et chaque opinion étoit un rôle : il n'est pas étonnant qu'on y ait vu figurer tant de comédiens : le public n'étoit plus qu'un parterre bruyant et étourdi, qui se laissoit siffler par les acteurs : il est temps enfin que les acteurs reconnoissent la souveraineté du parterre... (2)
(1) Journal de Paris, du 13 vendémiaire an III (4 octobre 1794).
(2) Gazette française, du 8 pluviôse an III (27 janvior 1795).
On voit qu'il ne s'agit ici que de vagues généralités, d'imputations sans importance et sans portée réelle. Ce qui me fait croire, plus encore que ces accusations banales, que si Trial manifesta des opinions ardentes, on n'eut à lui reprocher du moins aucun acte répréhensible, c'est le langage qu'à son sujet tint l'académicien Etienne, qui avait été à même de le connaître et de le juger. Or, en publiant, trente ans plus tard, les Mémoires de Molé, qu'il accompagnait d'une notice sur ce grand comédien, Etienne eut l'occasion de rappeler les événements de cette époque, et, venant à parler de Trial, voici ce qu'il trouvait à en dire : c ... Cette manie de persécuter les comédiens pour leurs opinions politiques a, du reste, survécu à la Révolution ; après la Terreur, le public leur en demandait compte en plein théâtre; il n'est sorte d'outrages et d'avanies auxquels ils n'aient été exposés; le malheureux Trial mourut de douleur presque en sortant d'une scène qu'il avait si longtemps charmée par sa gaîté(l). * Par la modération de ces paroles, on peut justement supposer qu'Étienne, qui avait été le contemporain de Trial, n'ajoutait point foi aux exagérations politiques qu'on avait prêtées à cet artiste, qu'il ne croyait rien des infamies dont on l'avait prétendu coupable. Autrement, honnête comme il Tétait, il ne se serait pas borné à le plaindre, et aurait sans doute flétri sa conduite avec énergie (2).
Trial, on vient de le voir, ne fut pas le seul qui, sous
(1) Mémoires de Molé (Notice, pp. 52-53).
(2) Pour répondre à l'indigne calomnie de Castil-Blaze, accusant Trial d'avoir dénoncé non seulement M 11 * Buret, dont j'ai fait connaître plus haut la triste fin, mais encore M rae de Sainte-Amaranthe et sa fille, je ferai remarquer que le comte de Tilly, qui fut l'amant de cette dernière, ne prononce même pas, dans les étranges Mémoires qu'il nous a laissés, le nom de Trial au sujet de cette famille infortunée. Il n'y eût pas manqué sans doute s'il y avait une apparence de vérité dans le fait dont on a voulu souiller la mémoire de l'excellent artiste; et d'autant qu'en parlant de M me de Sainte-Amaranthe, l'ancien page de Marie- Antoinette cite le nom d'un scélérat, nommé Annaud, qu'elle feignit de ae pas connaître lorsqu'elle fut emprisonnée, « et qui se vengea de ce dédain en la faisant comprendre sur la liste des prétendus complices de l'assassinat de Gollot d'Herbois, membre du Comité de Salut public.
ce rapport, ait eu à subir les outrages des forcenés de la réaction thermidorienne, et il n'est pas sans intérêt de rappeler les divers faits qui se produisirent à cet égard.
Le 24 janvier 1705, nu théâtre de la République, une pièce de vers réactionnaires étant jetée sur la scène, le public exige qu'elle soil lue à haute voix par Fusil, qui, disait-on, s'était distingué quelques mois auparavant, à Lyon, par son zèle excessif comme membre ou président du tribunal révolutionnaire. Obligé de se rendre aux instances des spectateurs, Fusil se présente et commence sa lecture, dont chaque vers est interrompu par des observations et des allusions outrageantes parties de tous les points de la salle. Mais ce n'est pas assez de Fusil; bientôt on réclame Dugazon, pour lui infliger le même supplice, puis encore les deux directeurs du théâtre, Gaillard et Dorfeuille, que l'on accusait aussi de jacobinisme. Talma vient annoncer qu'aucun d'eux n'est présent. Après l'avoir accueilli par une salve d'applaudissements, on l'engage à lire à son tour la pièce de vers, pendant que Fusil l'éclairera à l'aide d'un flambeau; et, au cours de cette seconde lecture, les injures, les apostrophes, les plaisanteries grossières viennent assaillir de plus belle l'infortuné porteur de flambeau, c G'étoit un spectacle remarquable, disait l'ultra-réactionnaire Gazette nationale de France, que celui de voir un des acteurs de la tyrannie de Robespierre, en habit de Crispin, dans la posture d'un coupable qui fait amende honorable, et forcé de prêter serment au régime nouveau de la justice et de la liberté. *
Fusil ne voulut pas rester sous le coup de cette humiliation, et il se défendit par cette lettre rendue publique;
Aux rédacteurs du Journal des Théâtres
Paris, le 8 pluviôse, Tan 3* de la République. Ma conduite à Lyon paroît avoir provoqué la scène qui a eu lieu le 5 au théâtre de la République. Je n'examinerai point s'il eût été juste de nVentendre, puisqu'on avoit entendu mes accusateurs : je n'ai pu répondre à des hommes passionnés ;
je vais instruire des lecteurs qui ne cherchent que la vérité.
Il y avoit à Commune-Affranchie un tribunal composé de sept juges; ce tribunal condamnoit à mort. On assure que j'en étois membre; je déclare que c'est un mensonge insigne, et je défie ceux môme qui m'inculpent d'alléguer un fait contraire.
J'étois d'une commission dont tout le pouvoir se bornoit à surveiller les autorités constituées, et à mettre en liberté; elle n'avoit le droit d'infliger aucune peine.
Les repréaentans du peuple avoient divisé cette commission; une moitié étoit permanente, l'autre parcouroit les départemens voisins, afin d'approvisionner Lyon, qui étoit totalement privé de subsistances. J'étois de cette dernière, et pendant trois mois j'ai rempli avec zèle la mission importante qui m'étoit confiée.
Tandis que nous servions la République, nous étions dénoncés à Robespierre, a Gouthon et à Saint-Just, qui, sur les rapports de leurs agens, nous accusèrent eux-mêmes plusieurs fois aux Jacobins de favoriser les rebelles Gomment concilier cette dénonciation des triumvirs avec les inculpations consignées dans la pétition des Lyonnais ?
Au surplus, je demande que désormais ce ne soit point avec des épithètes banales que l'on me traduise au tribunal de l'opinion publique. Je me suis acquitté de mon devoir : j'ai pu, j'ai dû même choquer quelques intérêts particuliers pour être utile à ma patrie; mais je ne crains pas que des républicains puissent me reprocher une action dont j'aie à rougir. S'il en est, qu'ils m'attaquent, que la signature me réponde du calomniateur, et je me charge de le confondre.
Fusil (1).
Le lendemain même du jour où Fusil était ainsi en butte à la malveillance des spectateurs du théâtre de la République, le chanteur Vallière se trouvait aux prises avec ceux du théâtre Feydeau, où il avait à subir une scène du même genre. Celui-ci se défendit aussi par une lettre adressée aux journaux, entre autres aux Petites Affiches et au Journal des Théâtres (2) :
Au Rédacteur
Paris, le 7 pluviôse, an 3* de la République. Citoyen, un de mes camarades m'a assuré vous avoir vu hier dans la salle, au moment où le public m'a demandé, et où j'ai paru. Vous avez donc été témoin de la scène, et vous avez
(h Journal des Théâtres, du 12 pluviôse an III (31 janvier 1795). (2) Le Journal des Théâtres publia le même jour les deux lettres d FubU et de Vallière.
dû entendre ce que j'ai dit, quand la parole m'a été accordée. Gomme il se pourroit que, dans ce tumulte, vous eussiez perdu quelque chose de ce que j'ai dit, je vais vous transcrire mes propres paroles, et je vous prie de les insérer dans votre feuille le plutôt qu'il vous sera possible.
« Citoyens, ai-je dit, je n'ai jamais été jacobin; j'ai pu en connoître que je pleure encore, et qui ont été victimes du tyran Robespierre. Moi-même j'ai manqué être victime de son gouvernement atroce : j'en atteste toute la section Lepelletier, sur laquelle je demeure depuis six ans que jo suis â Paris, et tous mes camarades. Vous saurez que, pour avoir dit que les journées des l« r et 2 septembre seroient à jamais des journées de deuil pour la France, pour avoir déclamé contre l'athéisme, pour avoir dit que je répugnerois à tirer à mitraille sur mes concitoyens, et qu'il me seroit impossible de le faire de sangfroid, j'ai été dénoncé par Chrétien et autres, et j'ai été jugé par le Comité révolutionnaire de ma section comme incapable de servir la République : de plus, il n'a pas tenu à ce Comité que je ne fusse arrêté le soir, et guillotiné le lendemain. Les pièces existent à la section Lepelletier. »
Je n'ai jamais exercé aucun pouvoir, je n'ai jamais été d'aucun comité, je n'ai jamais été en mission, et personne ne peut attaquer ma conduite long-temps avant et depuis le 9 thermidor. Dans tous les temps, Join de propager le terrorisme, j'ai pu être utile à différens jeunes citoyens que la malveillance attaquoit, soit sur leur costume, soit par les épithètes de muscadin ou autre. Si cette même malveillance a pu répandre sur mon compte des anecdotes d'inhumanité ou même de brusquerie, je les démens formellement. En un mot, tous mes amis, tous ceux qui connoissent ma vie privée, pourront dire que je suis un buveur de vin, et de punch même; mais un buveur de sang ! jamais... Je n'ai pour toute fortune que l'exercice de mon talent, par lequel je tâche de rendre heureux ma femme, sa mère, plus que septuagénaire, et quatre enfans, dont deux orphelins.
E. Vallière, Artiste au théâtre de la rue Feydeai» (!)•
(1) Vallière ne se contenta pas de cette lettre : il publia, et fît afficher dans tout Paris, une brochure de 6 pages in-4° qui portait ce titre: Vallière, artiste du théâtre Feydeau, à ses concitoyens, brochure dans laquelle, à l'aide de documents inattaquables, il prouvait qu'il avait été indignement calomnié, et que non seulement il était innocent des faits qu'on lui reprochait, mais encore qu'il avait risqué sa liberté et sa vie pour sauver nombre de personnes pendant la Terreur, et qu'il avait failli être conduit lui-môme à l'échafaud lors de la tou'te-puis-, sance de Robespierre et des siens. Le lecteur trouvera, à l'appendicei une analyse détaillée de cet écrit, reproduite d'après le Journal det Théâtres du G ventôse an XII (25 février 1795).
Mais c'était^ avec une véritable rage que les réactionnaires, qui se portaient alors en masse dans les théâtres, poursuivaient de leur haine certains comédiens et les forçaient à venir, sur la scène, se défendre contre des imputations non seulement indignes, mais injustes, on peut le croire, puisque, malgré tous ces efforts, malgré ces avanies publiques et redoublées, aucun d'eux ne se vit l'objet de mesures de rigueur. Seul, on parvint à faire arrêter Lays, le fameux chanteur de l'Opéra, qui fut bientôt remis en liberté, mais sur lequel on s'acharna d'une façon toute particulière, l'accusant d'avoir prisune part active aux mouvements révolutionnaires de Bordeaux, où il aurait été envoyé de Paris par le Comité de salut public, tandis qu'en réalité, étant allé en cette ville dans l'unique but d'y donner des représentations, il s'y était vu au contraire inquiéter par les autorités comme modéré et contre-révolutionnaire. Il s'agissait évidemment dans tout ceci d'un mot d'ordre et d'un coup monté, car l'action se produisait avec ensemble et de tous côtés à la fois ; et c'est le jour même de la scène faite à Fusil au théâtre de la République, la veille de celui où Trial et Vallière étaient interpellés violemment l'un à Favart, l'autre à Feydeau, que la présence de Lays était à deux reprises réclamée par ces furieux à l'Opéra. Mais Lays, étant malade, n'avait pu se présenter, et il s'en excusait le lendemain dans cette lettre adressée au Journal de Paris :
Aux auteurs du journal.
Paris, 6 pluviôse, l'an 3* de la Répub. Franç.
Citoyens,
Malade dans mon lit, j'ai appris que le public nVavoit demandé deux fois. Je suis d'autant plus fâché de n'avoir pu dans cette circonstance céder à ses désirs, que je me suis toujours fait une étude de lui plaire et de lui consacrer- mes talens. Je vous prie avec instance d'insérer ma lettre dans votre première feuille.
Salut et fraternité.
Lays (1).
(1) Journal de Taris, du 7 pluviôse an III (26 janvier 1796).
l'opéra-comiquk
On ne l'en tint pas quitte à si bon compte. La maladie de Lays se prolongea-l-elle ? ou bien ôssaya-t-il de laisser passer la tourmente avant de se représenter à la scène ? Toujours est-il que c'est seulement le 28 ventôse (18 mars) qu'il se décida à effectuer sa rentrée, rentrée qu'on ne voulut pas permettre, ainsi que nous l'apprend la Gazette Française, avec sa rage réactionnaire habituelle : — t II s'est passé hier au théâtre de l'Opéra une scène qui n'est pas à l'avantage des terroristes. Laïs, l'un des artistes les plus distingués de ce théâtre, s'étoit montré parmi les zélateurs les plus effrénés de la tyrannie. Depuis qu'on fait la chasse aux buveurs de sang, il avoit prudemment fait le malade pour ne point paroître sur la scène, où l'orage grondoit contre lui. Hier, il s'est présenté pour jouer le rôle de Thésée dans Œdipe. Le Laïs-Thésée n'a pas fait oublier le Laïs coriphée des égorgeurs. Le parterre a étouffé la voix du jacobin costumé en roi d'Athènes par les huées les plus bruyantes et les plus unanimes. Sa Majesté Thésée a été obligée de se retirer. Les artistes de l'Opéra se sont réunis en grouppe, et se sont présentés comme médiateurs entre Laïs et le public. Le public s'est montre inexorable. Les officiers de police sont venus à leur tour intercéder pour Laïs, qui paroissoit dans l'attitude d'un coupable devant le tribunal de la justice; les officiers de police n'ont pas été plus heureux que les artistes du théâtre ; Laïs a toujours été sifflé, et forcé de se retirer ; le terrible Réveil du Peuple l'a poursuivi jusques dans les coulisses (1). d
Un journal plus calme et d'ailleurs non politique, le Journal des Théâtres, constatait le fait de son côté, mais avec plus de sang-froid, dans un récit qui nous laisse voir que ces manifestations n'avaient rien de spontané, et qu'au contraire elles étaient avec soin préparées et concertées parleurs auteurs : c Le 28, disait ce journal, Laïs, artiste de l'Opéra, a voulu reparoître dans le Thésée d 1 Œdipe à Oolone. On a refusé de l'entendre. Le 29, les
(1) Gazette Française, du 30 ventôse an III (20 mars 1795).
avis étoient assez partagés au café de Chartres : quelquesuns votaient pour la rentrée de Laïs, et d'autres pour l'exclusion ; nous laissons à la politique le soin de le juger comme citoyen ; mais, s'il est pour jamais éloigné de la scène, nous aimons trop les arts pour ne pas regretter la perte d'un talent aussi rare (1). »
Mais ce n'était pas assez, pour les muscadins, d'interdire à Lays l'accès du théâtre et de l'empêcher de chanter : il fut de leur part l'objet d'une dénonciation expresse, et l'on réussit à le faire jeter en prison, où il resta plusieurs semaines. Pourtant, comme il fut impossible de faire peser sur lui aucunes charges sérieuses , le Comité de sûreté générale dut prendre l'arrêté suivant, qui ordonnait sa mise en liberté :