livres
A cette époque, la Société des artistes de l'Opéra- Comique devait déjà plus d'un million I Nous ne sommes pas au bout, et nous verrons, par le fait des circonstances, leur dette s'augmenter encore. Et pourtant ils travaillaient crânement, ces braves artistes, ils faisaient preuve de vaillance et de courage, et n'épargnaient ni leur temps ni leur peine !
Je ne trouve plus à relever, sur les comptes de 1793, que quelques détails plus ou moins curieux, mais d'ailleurs de médiocre importance; je les transcris à leur date :
Compte de mai. — « Payé au S. Rouvez, contrebasse, pour supplément de gratification et pour la compléter à 200 livres, attendu son exactitude rare et ses talents, . . 100 liv. »
Compte d'octobre. — « Payé la liste de l'assemblée pour les voitures des députations aux différentes fêtes des sections pour Tinauguration des bustes de Marat et de Le Pelletier 1G0 liv. »
Compte de novembre. — « Payé au O' 11 . Gamerani, sociétaire, et pour être offert à la section Le Pelletier afin de concourir aux frais de la fête donnée par la section pour l'inauguration des bustes de Marat et de Le Pelletier . 1.000 liv. »
Enfin, je remarque qu'à partir du 1 er novembre 1793, la date placée sur le registre en tête de chaque spectacle est suivie de ces mots entre parenthèses : ( Vieux style) : puis, à partir du 21 du même mois, le rédacteur, adoptant la date et la formule du calendrier républicain, inscrit: Primidi i 6r frimaire Van 2 e de la République françoise une et indivisible, et continue sous cette forme jusqu'au H frimaire, où il prend l'habitude d'ajouter entre paren-
[i) M»« Rosalie était une des -artistes du théâtre. Elle était sociétaire à quart de part.
thèses, à la date républicaine, la date correspondante du vieux style (1).
Gela n'empêche pas qu'au milieu des dangers que courait la patrie, tous nos théâtres, y compris TOpéra-Cornique, n'aient failli un instant être sacrifiés à un faux respect humain, et ne se soient vus menacés de disparaître dans la tourmente, au moins momentanément. Dans une des séances les plus agitées et les plus pathétiques de la Convention, celle du 14 août 1793, une discussion très grave s'était engagée à propos d'un rapport présenté par Barrôre au nom du Comité de salut public, rapport relatif aux mesures à prendre en vue d'exciter l'esprit public à la résistance à l'étranger, aux moyens à employer pour organiser la défense, pour amener la délivrance du territoire, pour armer la nation, pour activer le départ des réquisitionnaires, pour conjurer enfin les périls de tout genre que la trahison de Dumouriez avait rendus plus grands encore. Après un discours enflammé de Danton, dont la parole puissante avait excité l'enthousiasme de l'assemblée et dont les propositions avaient été décrétées au milieu d'acclamations et d'applaudissements unanimes, une motion avait été présentée tendant à la fermeture immédiate de tous les théâtres, ainsi qu'en fait foi le compte rendu du Moniteur:
Lejeune. — Vous venez de décréter de grandes mesures; mais elles ne sont pas suffisantes; il faut qu'il soit établi des forges dans les places publiques, et que devant les yeux du peuple on fabrique les instrumens de sa vengeance. Il faut que tous les plaisirs cessent, que tous les spectacles soient fermés dès cet instant.
Delacroix (d'Eure-et-Loir). — Je rends justice aux intentions du préopinant; mais il a proposé une mauvaise mesure; c'est par les spectacles qu'il faut échauffer l'esprit du peuple. Il n'est personne qui, en sortant d'une représentation de Brutus ou de la Mort de César, ne soit disposé à poignarder le scélé-
(1) On sait que c'est seulement le 5 octobre 1793 qu'un décret de la Convention abolit en France l'usage de l'ère chrétienne et établit celui du calendrier républicain en reportant l'ère des Français au 22 septembre 1792, date de l'établissement do la République, ce qui donnait à ce calendrier un effet rétroactif.
rat qui tenterait d'asservir son pays. (On applaudit.) Je demande que le Comité de salut public prenne des mesures pour qu'on ne joue que des pièces républicaines.
Cette proposition est adoptée.
C'est ainsi que les théâtres virent écarter, dès son apparition, le péril qui les menaçait, à la condition qu'ils se conformeraient à ce qu'on exigeait d'eux. Pour ce qui est de TOpéra-Comique, il avait dès longtemps devancé le vœu de la Convention; il n'eut donc, pour déférer à ce vœu, qu'à continuer de suivre la route qu'il s'était tracée tout d'abord, et l'état de son répertoire pendant les derniers mois de 1793 donne une preuve suffisante de ses sentiments à cet égard. Plus encore que les précédentes, l'année 1794 sera consacrée par lui à la représentation d'ouvrages politiques, patriotiques, révolutionnaires, ou tout au moins inspirés, de près ou de loin, soit par les circonstances immédiates, soit par l'état moral et intellectuel du paysi C'est à peine si, parmi les vingt-quatre pièces qu'il offrira au public, il s'en trouvera cinq ou six dont le sujet ne reflétera pas avec chaleur les opinions, les inquiétudes, les préoccupations, les angoisses, les espérances, les ardeurs de l'heure présente. D'ailleurs, et la Convention môme n'eût-elle pas agité cette question, l'intensité du mouvement populaire était telle que les théâtres se seraient bien vus dans l'obligation de lui obéir sous peine ou de se voir désertés, ce qui eût été grave pour leurs intérêts, ou d'être dénoncés comme contrerévolutionnaires, ce qui eût été dangereux pour ceux qui se trouvaient placés à leur tête (1).
Un moment vint pourtant où les prescriptions imposées aux entreprises dramatiques ne parurent pas suffisantes à ceux qui se trouvaient alors les détenteurs de l'autorité publique. A ce moment, où Robespierre et les siens étaient parvenus au comble de la puissance, où le
(1) Paris n'était pas privilégié sous ce rapport, et n'excitait pas seul l'attention des gouvernants; en voici un exemple. Dès le 4 mai 1793, la municipalité de Lille avisait le directeur du théâtre, Paris, que s'il ne donnait pas de pièces patriotiques, ce théâtre serait fermé sans délai
l'opéka -comique
Comité de salut public, plus fort que la Convention même, dont il était le délégué, concentrait presque entièrement le pouvoir entre ses mains et dirigeait réellement les destinées de Paris et de la France, les théâtres attiraient de nouveau l'attention des hommes que les événements avaient rendus les maîtres du pays. Ceux-ci voulurent réglementer tout à la fois leur organisation matérielle, leur administration intérieure, jusqu'à leur répertoire (en rétablissant de fait la censure), et le Comité de salut public prit à cet effet un arrêté qui, comme tout ce qui émanait de lui, devait avoir force de loi. Voici le texte de ce document, tel que le publiait le Journal de Paris dans son numéro du 16 juillet 1794 :
Extrait des registres des arrêtés du Comité de salut public
de la Convention nationale
Le Comité de salut public arrête :
Article 1er. — La Commission de l'instruction publique est exclusivement chargée, en vertu de la loi du 12 germinal, de tout ce qui concerne la régénération de l'art dramatique et la police morale des spectacles, qui fait partie de l'éducation publique.
Art. IL — Elle est pareillement chargée de l'examen des théâtres anciens, des pièces nouvelles, de leur admission. L'administration de police de la municipalité de Paris, et toutes celles de la République, feront parvenir, sans délai, à la Commission, tous les registres et répertoires relatifs aux pièces de théâtre.
Art. III. — La police intérieure et extérieure des théâtres, pour le maintien du bon ordre, est exclusivement réservée aux municipalités.
Art. IV. — L'organisation matérielle de la direction des théâtres, leur administration intérieure et financière sont lais* sées aux soins des artistes, qui néanmoins en soumettront les plans et les résultats à la Commission de l'instruction publique. Les artistes ne pourront être membres de cette administration .
Art. V. — 11 sera nommé, pour chacun des théâtres de l'Opéra national, rue de la Loi [l'Opéra], et de l'Égalité, faubourg Germain [la Comédie-FrançaiscJ, un agent national, qui aura la surveillance générale sur les propriétés nationales conhées aux artistes, sur leur conduito publique* morale et
politique, sur l'exactitude des recettes et des paiemens aux artistes, sur l'ensemble de leurs opérations, et sur tout ce qui concerne le service public; ces agens, nommés par la Commission de l'instruction publique, sauf l'approbation du Comité de salut public, rendront régulièrement compte à la Commission.
Signé au registre: B. Barrère, Carnot, C.-A. Prieur, Billaud-Varennes, Robespierre, R. Lindet,
COLLOT D'HERBOIS, COUTIION.
Pour extrait, signé : Gollot d'IIerbois, B. Barrère, Billaud-Varennes (1).
Il est juste d'ajouter que si le gouvernement républicain se préoccupait de l'attitude des théâtres au point de vue politique, il ne se montrait pas moins soucieux de les voir se maintenir dans les traditions de morale et de bienséance dont ils ne devraient jamais se départir. Voici ce qu'on lisait dans le Moniteur du 13 pluviôse an II (1 er février 1794) : — c Le Comité de sûreté générale de la Convention a mandé les directeurs de différens spectacles de Paris, et, dans un entretien amical et fraternel, leur a recommandé de faire de leurs théâtres une école de mœurs et de décence, leur permettant de mêler aux pièces patriotiques que l'on donne chaque jour des pièces où les vertus privées soient représentées dans tout leur éclat. lie Comité de surveillance du département de Paris vient de seconder ces mesures dictées par un esprit d'ordre et de sagesse. Il a fait afficher un avis aux différens artistes des théâtres de cette ville, qui renferme des exhortations et des conseils propres à conserver la pureté des mœurs publiques et à vivifier ces arts qui ornent et embellissent la société. >
(1) Les théâtres de province, je l'ai dit, n'excitaient pas moins que ceux de Paris l'attention des hommes qui, à un titre quelconque, détenaient alors Je pouvoir. En voici une nouvelle preuve : — a Commune de Paris, Conseil général. Séance du §6 germinal an //. — ... Des citoyens artistes se présentent au conseil et demandent un passeport. D'après des observations très sages, et sur le réquisitoire de l'agent national, le conseil général, en ajournant les passeports, arrête qu'il sera écrit au Comité de salut public pour l'inviter à jeter un regard sévère sur l'esprit qui peut animer les différens spectacles des départemens, sur les pièces qu'on peut y jouer, et sur les différens comédiens qui les jouent. » (Moniteur du 28 germinal an II — 18 avril 1794.)
Le Comité de sûreté générale avait été amené à s'oc- . cuper de cette question par un fait scandaleux qui s'était produit au théâtre de la Gaîté,et qui avait provoqué delà part du Comité de surveillance un acte de rigueur que celui-ci avait ainsi porté à la connaissance du public :
* Comité de surveillance du département de Paris.
Le 26 nivôse, Tan 2 d de la République Française,
une et indivisible.
Les théâtres doivent être l'école de la vertu et des mœurs, les directeurs et acteurs sont responsables des abus qui se commettent sur la scène.
Le théâtre dit de la Gaîté s'étant écarté de ce principe invariable, le Comité a appellé dans son sein les directeurs, acteurs et actrices qui le composent, et après leur avoir donné une leçon des plus sévères, il a provisoirement gardé au Comité Nicolet, directeur; et le citoyen Rhomin, acteur, principalement coupables, l'un d'avoir commis les plus sales obscénités, et l'autre de les avoir tolérées ; le Comité en a sur-le-champ instruit le Comité de sûreté générale de la Convention.
Signé : — Génois, Moessard, Marchand, Guione jeune, Delespine, Lécrivain, Fournerot, Frauchet, Chéry, Clémence, Brun, secrétaire-greffier (1) .
Les intentions étaient assurément excellentes et les mesures légitimes. Toutefois il faut remarquer que, là encore, les hommes du pouvoir agissaient c révolutionnairement >, c'est-à-dire arbitrairement, arrêtant des citoyens et leur infligeant un châtiment de leur seule autorité, sans qu'il y eût cause entendue, débat contradictoire et condamnation légale. C'était toujours, quelque motivée qu'en pût être ici l'application, le procédé de lu force remplaçant celui du droit, c'est-à-dire le pire des moyens de gouvernement.
Par tout ce qui précède, on peut se convaincre que l'exploitation des entreprises dramatiques était alors singulièrement difficile. Quant à la situation des comédiens, elle n'était guère enviaule, il faut le reconaître, et des faits nombreux sont là pour l'attester. Surveillés de tous
(1) Journal de Paris, du 29 nivôse an II (13 janvier 1794).
côtés, et par la Convention, et par le Comité de salut public, et par la Commune de Paris, et par les clubs dirigeants, se voyant l'objet d'une attention spéciale de la part de certains hommes politiques farouches, tels que Collot d'Herbois et Fabre d'Églantine, qui, devenus auteurs dramatiques d'acteurs qu'ils étaient eux-mêmes, n'étaient nullement disposés à la tendresse pour leurs anciens confrères et se montraient toujours prêts à les persécuter, les infortunés étaient en butte à toutes sortes de soupçons, de calomnies, d'attaques injustes, contre lesquels ils ne pouvaient pas toujours se défendre. Ce qui est certain, c'est que, même pour les plus innocents d'entre eux, cette situation n'était pas exempte de dangers très réels. Il semble que tout ce qui tenait alors au théâtre, de près ou de loin, attirait l'attention des hommes du pouvoir et leur était suspect, et surtout tout ce qui tenait aux grands théâtres, plus ou moins directement attachés jadis à la cour, tant par l'administration que celle-ci leur imposait que par les services qu'elle en exigeait.
On trouve soit dans les journaux, soit dans les comptesrendus des séances du tribunal criminel révolutionnaire, un certain nombre de condamnations à mort prononcées contre des comédiens, ou des directeurs de théâtre, ou des auteurs dramatiques. Le 5 juin 1793, c'est Lieutaud, auteur de plusieurs ouvrages donnés à la Comédie-Italienne, parmi lesquels un drame eu vers, le Duel, avait obtenu un vif succès. Le 13 avril 1794, c'est Grammont, ancien acteur de la Comédie-Française, qui était devenu, il est vrai, adjudant général de l'armée révolutionnaire de la Vendée et qui s'était livré à d'abominables excès avec son fils, sous-lieutenant dans la même armée, lequel monta avec lui sur l'échafaud (1). Le 17 juin suivant, c'est M 119 Burette, chanteuse qui avait appartenu à l'Opéra et à la Comédie-Italienne, et le 22, un jeune comédien, âgé de vingt-six ans, P. -A. Gavaudan, alors soldat au régi-
(1) T^ors du supplice de la reine Marie-Antoinette, le jeune Graramont, âgé de dix-huit ans, avait, disait-on, escaladé l'échafaud pour aller tremper son mouchoir dans le sang fumant de la victime!
ment des Hussards de la Mort, et qui était évidemment parent du fameux chanteur de l'Opéra-Comique. Avec le mois de juillet, et aux approches du 9 thermidor, les condamnations se multiplient. C'est Papillon de la Ferté, ancien intendant des Menus- Plaisirs et ancien directeur de l'Opéra, et Pascal Boyer, directeur du Journal des Spectacles (le 7 juillet) ; c'est le compositeur Frédéric Edelmann, l'ami de Gluck et le maître de Méhul, auteur de deux actes remarquables représentés à l'Opéra (le 17); puis le financier Benjamin de La Borde, ancien fermier général, compositeur amateur qui avait écrit la musique de nombreux ouvrages donnés à l'Opéra et à la Comédie- Italienne (le 22) ; puis Léonard Autié, ex-coiffeur delà reine Marie- Antoinette et fondateur, avec Viotti, du théâtre de Monsieur (le 25) ; celui-hï, heureusement pour lui, était contumax (1); puis encore M me A. Leroy, cantatrice qui se disait attachée à ce même théâtre de Monsieur, devenu le théâtre Feydeau (le 26); et enfin Loison et sa femme, directeurs d'un petit théâtre de bois situé aux Champs-Élysées (le 27) (2).
Plus heureux que ceux-ci, beaucoup d'autres, emprisonnés sous la Terreur, recouvrèrent la liberté et sortirent sains et saufs de la tourmente, non toutefois sans avoir subi de cruelles angoisses. On vit parmi les gens de théâtre des arrestations individuelles, puis en groupes, puis en masse. Le 17 juillet 1793, sur Tordre de la Convention, Francœur et Cellerier, les deux administrateurs de l'Opéra, sont enfermés à la Force; le 26, on apprend l'incarcération de Larive, l'un des plus anciens et des plus célèbres acteurs de la Comédie-Française; le 3 sep-
(1) Le même jour que Léonard Autié étaient condamnés Roucher, André Chénier, le baron de Trenck, le marquis de Montalembert, le marquis de Roquelaure et M. de Créqui-Montmorency.
(2) A ces noms on peut encore ajouter les suivants: Lécuyer, musicien, condamné le même jour que M ,la Burette (17 juin 1794); Toulan, marchand de musique (juin); Edelmann jeune, facteur d'instruments de musique (17 juillet); enfin Renaudin, luthier de l'Opéra (avril 1795). Celui-ci avait fait partie du tribunal criminel révolutionnaire; il fut jugé et condamné avec Fouquier-Tinville, dont le procès fut si long, si dramatique et si retentissant.
tembre au matin, tous les artistes de ce théâtre, qui avait pris le titre de théâtre de la Nation, sont arrêtés en masse à la suite d'une représentation effroyablement orageuse àePaméla, pièce de François de Neufchâteau qui ameutait en ce moment tout Paris, et restent pour la plupart en prison jusqu'au 9 thermidor (1); peu de jours aprè?, c'est le tour de Radet et Barré, les deux directeurs du Vaudeville, qui sont emprisonnés avec leur collaborateur Desfontaines et deux de leurs artistes, Léger et Monnier (2) ; le 21 du même mois, M" le Lay s, femme du fameux chanteur de l'Opéra, est enfermée à la maison d'arrêt des femmes (3) ; au mois de novembre, Dugazon lui-même,
(1) Un journal infâme, la Feuille de salut public, dont il n déjà été question plus haut, rapportait ainsi l'incident qui s'était produit au Théâtre de la Nation, et réclamait en ces termes l'arrestation des comédiens :
« Un patriote vient d'être insulté dans uno salle où les croassements prussiens et autrichiens ont toujours prédominé, où le défunt veto trouva les adorateurs les plus vils, où le poignard qui a frappé Marat a été aiguisé, lors du faux Ami des lois. Je demande en conséquence
Que ce sérail impur soit fermé pour jamais,
que pour le purifier on y substitue un club de sans-culottes des faubourgs; que tous les histrions du Théâtre dit de la Nation, qui ont voulu se donner les beaux airs de l'aristocratie, dignes par leur conduite d'être regardés comme gens très suspects, soient mis en état d'arrestation dans les maisons de force; que le citoyen François [do Neufchâteau] veuille bien donner à sa philosophie une pente un peu plus révolutionnaire.
«Voilà le langage du Père Duchêne, m'allez-vous dire; ;ï cela je réponds que c'est celui de la vérité républicaine, et que peut-être ma motion n'est pas loin d'ôtro appuyée. »
Elle le fut en effet, et très efficacement, au club des Jacobins, toutpuissant alors ; en peu d'heures on arrêta tous les artistes du Théâtre de la Nation, qui fut fermé sur le champ, et l'on conduisit les hommes aux Madelonnetîes, tandis que les femmes étaient enfermées à Sainte- Pélagie.
(2) C'était à propos d'une pièce intitulée la Chaste Suzanne, dont Barré, Radet et Desfontaines étaient les auteurs, et dans laquelle on leur reprochait — peut-être non sans cause — d'avoir voulu faire allusion au procès de Louis XVI, par ces paroles que l'un des personnages adressait aux deux vieillards dénonciateurs de Suzanne : Vous êies ses accusateurs, vous ne pouvez pas être ses juges!
13) a État des prisons. Maison d'arrêt des femmes. Du 21. — Entrée, Françoise- Elisabeth Duclos, femme de Lays, âgée de soixantecinq ans, native de Rouen, sans état, rue do Roquépine, suspecte, ordre du Comité de sûreté de la Convention. » (Journal de Paris, 24 septembre 1793 J
bien connu cependant pour ses idées avancées, se voit conduire à Sainte-Pélagie, où il ne reste, il est vrai, que quarante-huit heures; la semaine suivante, la Montansier, qui était à la tête de deux grandes entreprises dramatiques fondées par elle, les Variétés et le Théâtre- National, est arrêtée, de par la Convention, sur les dénonciations intéressées de Ghaumette et d'Hébert, le trop fameux Père Duchêne; presque en même temps, le premier machiniste du théâtre Feydeau, Boullet, homme fort distingué en son genre et à qui Ton doit un bon Traité pratique sur la construction des théâtres, Boullet, dont la fille allait épouser Hoffman, le brillant critique du Journal des Débats, l'auteur du Roman d'une heure et des Rendez-Vous bourgeois, se voit emprisonner à son tour; puis, c'est une comédienne du théâtre de Nancy, Catherine Nemann (1), une des bonnes artistes de l'Opéra, Émilie Gavaudan (11 mars 1794), une actrice plus obscure, nommée Bastin-Betiza (16 mars), un auteur dramatique, Joseph-Marie Piccinni, fils du grand compositeur qui fut le rival de Gluck, et bien d'autres encore (2). Et j'allais oublier de mentionner l'arrestation générale de tous les acteurs, chanteurs, danseurs, etc., du Grand-Théâtre de Bordeaux, qui avait mis toute cette ville en émoi dans les derniers jours de novembre 1793 (3).
(1) Elle fut jugée et acquittée par le tribunal révolutionnaire, le 20 mars 1794.
(2) Impliqué dans une affaire très obscure, avec onze autres individus, comme lui anciens membres du comité révolutionnaire de la section du Bonnet-Rouge, il fut jugé et acquitté par le tribunal révolutionnaire, le 7 novembre 1794. Dix de ses ooaccusés furent condamnés a vingt ans de fers et six heures d'exposition.
(3) Extrait d'une lettre écrite par les représentans du peuple à Bordeaux, au ministre de l'intérieur, le 10 frimaire de l'an de la République Françoise une et indivisible. — « La Commission militaire marche toujours révolutionnairement; la tête des conspirateurs tombe Kur l'échafaud; les hommes suspects sont renfermés jusques à la paix. Les modérés, les insoucians, les égoïstes sont punis par la bourse. Avant-hier, tous les sujets du Grand-Théâtre, au nombre de 80, ont été mis en état d'arrestation; c'étoit un foyer d'aristocratie: nous l'avons détruit. La veille, la salle de ce spectacle avoit été investie au moment où plus de deux mille personnes y étoient, et tous les gens suspects qui y étoient réunis en très grand nombre
Ceux des comédiens qui n'étaient ni jugés ni même emprisonnés n'en étaient pas moins en butte à la méfiance et aux soupçons de tout ce qui représentait alors le pouvoir à un degré quelconque. La Commune de Paris, particulièrement, semblait avoir la haine et la crainte de tout ce qui tenait au théâtre; et comme la Commune était toute-puissante, comme toutpassait par ses mains, on peut se figurer ses tracasseries à l'égard des infortunés comédiens, suspects à ses yeux par le seul fait de leur profession. Quelques exemples, pris au hasard, le démontreront.
Dans sa séance du 20 décembre 1792, la Commune, encore indulgente, accorde, non toutefois sans quelques débats et quelque opposition, un passeport à M lle Miller, danseuse de l'Opéra, engagée pour six mois au théâtre italien de Londres, à partir du 10 janvier 1793, aux appointements de mille livres sterling (1). Le 14 février 1794, elle refuse à M 1,e Guimard, la célèbre danseuse du même théâtre, de lui continuer son certificat de civisme : — « L'agent national réclame contre le certificat de civisme accordé à la citoyenne Guimard ; il rappelle ses liaisons avec le maréchal Soubise et autres grands seigneurs; il ne croit pas qu'elle soit patriote, et le conseil suspend le certificat de civisme (2). > Peu de jours après pourtant, le
ont été incarcérés » (Journal de Paris, du 25 frimaire an II —
lu décembre 1793.)
Cette arrestation offre, entre autres caractères singuliers, celui d'avoir été opérée plus de cinq mois après la perpétration du a délit ». En effet, elle avait pour cause la représentation d'une ancienne pièce de Boissy : La vie est un songe, qui, paraît-il, avait donné lieu, dans la salle du Grand Théâtre, aux cris séditieux de Vive le Roi! Or, cette représentation remontait au 17 juin 1793, et, comme on vient de le voir, l'arrestation du personnel du théâtre facteurs, musiciens, choristes et danseurs) fut opérée seulement le 28 frimaire an II (8 novembre), et ce n'est encore que le 17 nivôse (6 janvier 1794) que tous comparurent devant la commission militaire, présidée par le terrible Lacombe. Ajoutons qu'ils en furent heureusement quittes pour la peur et pour deux mois de captivité préventive, auxquels se joignit une <r sévère » admonition du président. On peut consulter à ce sujet l'Histoire de la Terreur à Bordeaux, par M. Aurélien Vivie, T. II, pp. 110- 111 (Bordeaux, Féret, 2 vol. in-8°), et le Moniteur de frimaire an II.
(1) Journal de Paris, du 22 décembro 1792.
(2) Feuille de salut public du 20 pluviôse an II.
L'OPfcRA-COMIQUE
22 février, sans doute sur les instances des intéressés, la Commune revient sur cette décision et sur une semblable qui avait été prise à l'égard de Vestris père : — c Le conseil lève la suspension du visa du certificat de civisme de la citoyenne Guimard, femme Despréaux, et accorde celui de Vestris père, qui avoit été ajourné (1). » Le 12 mars, elle retient leur certificat à deux jeunes fillettes du corps de ballet de l'Opéra, dont les intrigues étaient évidemment de nature à mettre la patrie à danger : — t Le conseil ajourne le visa des certificats de civisme aux citoyennes Peslin et Courtois, pensionnaires de l'Opéra (2). » Le 14, elle consent à accorder un passeport à M 11 * Colombe, ancienne chanteuse de la Comédie-Italienne : — c La citoyenne Colombe demande et obtient un passe-port pour aller jouer la comédie à Dunkerque (3). > Mais, le 5 avril, elle prend la résolution de refuser dans l'avenir tout passeport aux comédiens qui ne satisferont pas à certaines conditions : — f Une jeune citoyenne attachée à un théâtre de Paris demande un passe-port pour aller à Marseille, où elle dit avoir contracté un engagement. Plusieurs membres font sentir le danger d'accorder trop facilement des passe-ports aux acteurs et actrices; il est possible, disent-ils, que des émigrés et autres jouent pendant six mois sur un théâtre, et qu'ensuite, au moyen d'une attestation d'un directeur, ils se présentent pour obtenir un passe-port ; en conséqueuce, le conseil arrête qu'il ne sera plus accordé de passe-porls aux acteurs et actrices, qu'ils n'ayent préalablement justifié de leur acte de naissance, d'un certificat de résidence et du tems pendant lequel ils ont joué sur le théâtre qu'ils quittent (4). i Enfin, le 26 avril, la Commune revient sur cette décision après une discussion assez vive et sur les instances de l't agent national >, qui était rarement aussi bien inspire et qui, par extraordinaire, parlait en cette circonstance le
(1) Journal de Paris, du C ventôse an II.
(2) Journal de Paris, du 24 ventôse an II.
(3) Journal de Paris, du 27 ventôse an II.
(4) Journal de Paris, du 18 germinal an II.
langage du bon sens et de la raison : — <r Plusieurs comédiens et comédiennes se présentent pour demander des passe-ports, à l'effet d'aller exercer leur art dans les départemens. Il s'élève une discussion à ce sujet. Un membre observe qu'il semble que la sortie des nobles soit suivie de celle des comédiens; il craint que parmi eux il ne s y y trouve des gens suspects; il demande en conséquence qu'aucun comédien ou comédienne ne puisse obtenir de passe-ports que sur la présentation d'un certificat de civisme, attendu que d'ailleurs il paroît que la plupart ne quittent Paris que parce qu'on y joue des pièces patriotiques. L'agent national s'élève avec force contre cette mesure. Les lois, dit-il, permettent et la libre circulation des denrées et celle des personnes. D'après la loi,* tous les citoyens peuvent voyager librement dans la République, s'ils sont bons citoyens ; s'ils sont suspects, ils doivent être arrêtés. Devons-nous, d'ailleurs, ajoutet-il, nous occuper ici des comédiens ? Nous ne devons connoître que des citoyens. Pourquoi vouloir attaquer tel ou tel état? Bornons-nous uniquement à poursuivre le vice partout où il se trouve; ne soyons rigoureux qu'à propos, ou plutôt soyons toujours justes. Lorsque la commission des passe-ports, qui jouit de votre confiance, vous présente des citoyens, accueillez-les en leur accordant leur demande, et ne jettez point de la défaveur sur les états qu'ils professent; ils sont tous honorables quand ils sont utiles à la patrie. — On demande de toutes parts Tordre du jour sur la proposition faite par le préopinant, tendante à exiger des certificats de civisme. L'ordre du jour est appuyé par l'agent national et adopté, et le conseil accorde tous les passe-ports demandés par les comédiens et comédiennes (1). »
Tout cela démontre amplement combien la profession de comédien était difficile à exercer en ces temps troublés, et non seulement de quels dangers, mais de quels ennuis de tout genre elle était entourée.
(1) Journal de Paris, du 8 floréal an II.
Revenons à l'Opéra-Comique, dont les excellents artistes, pour n'être en aucune façon de farouches révolutionnaires, se voyaient bien obligés de suivre — sans jamais à°ailleurs susciter de scandales d'aucune sorte — la pente que leur indiquaient et le souci légitime de leurs intérêts et le soin de leur sécurité personnelle.
Dès le mois de janvier 1794 ils lancent dans la circulation trois petites pièces de circonstance, toutes trois en un acte : le 4, V Intérieur d'un ménage républicain, vaudeville de Ghastenet (1) « avec accompagnemens du C<*» Fay, » artiste pensionnaire du théâtre ; le 19, le Plaisir et la Gloire, c scènes patriotiques envers, mêlées de chants >, de Sewrin, musique de Solié, artiste sociétaire du même théâtre ; et le 21, la Prise de Toulon par les Français, opéra-comique, paroles d'Alexandre Duval, musique de Lemierre de Corvey. Le spectacle du 22 est inscrit en ces termes sur le registre : — « Gratis, pour l'anniversaire de la mort du tyran. Marai dans son souterrain, la Veuve du républicain, la Prise de Toulon par les Français, On a ouvert à 3 h. et commencé à 4». Le 5 février on donne la première représentation dMwdros et Almona ou le Philosophe français à Bassora, opéra-comique en trois actes, paroles d'Alexandre Duval
(i) Sans doute Chastenct de Puységur.
l'opêra-comique pendant la ukvolution 107
et Picard, musique de Lemierre de Gorvey, ci-dessus nommé, et le 26 celle d'une pièce inepte intitulée le Congrès des Rois, qui présentait cette particularité curieuse que le poème, dû à un écrivain encore absolument inconnu, De Maillot, avait été mis en musique par douze compositeurs au nombre desquels se trouvaient les artistes qui faisaient alors la plus grande gloire de la France : Grétry, Méhul, Cherubini, d'Alayrac, Berton, Kreutzer, Devienne, Solié, Jadin, Blasius, Deshayes et Trial fils.
Par quel singulier concours de circonstances de Maillot, alors complètement obscur, et qui ne devait inventer que quelques années plus tard le type devenu si populaire de M mo Angot, put-il à ses débuts réunir autour de lui une si riche et si florissante collaboration ? C'est ce qu'il serait bien impossible de dire , et ce qui reste d'autant plus incompréhensible que son œuvre était plus sotte et plus ridicule. On se rendra compte de l'incohérence et de l'ineptie de celle-ci par cette analyse, que je choisis entre dix autres à cause de sa clarté relative, et qui peut donner une idée assez exacte du dévergondage d'imagination auquel l'écrivain s'était livré. Il est en tout cas assez curieux de voir jusqu'où peut s'étendre la bêtise humaine, et sous ce rapport les lignes qu'on va lire sont suffisamment instructives :
Le Congrès des Rois n'a pas eu tout le succès qu'on pouvait en attendre; et sans doute on en doit chercher la cause dans la lenteur de l'action. Les rois coalisés ont choisi la cour du roi de Prusse pour tenir un congrès où ils doivent discuter leurs intérêts et se partager tout bonnement la France, qu'ils sont bien éloignés d'avoir conquise. Là se rendent le roi d'Angleterre et son ministre Pitt, les rois d'Espagne, de Sardaigne, de Naples et l'empereur. La Catau du Nord (Catherine II, impératrice de Russie) doit y envoyer son substitut, et le pape a choisi Gagliostro, qu'il a fait sortir d u château Saint-Ange, pour le représenter à ce congrès fameux. Six . femmes, bien conseillées par Madame Gagliostro, se promettent d'employer tous leurs charmes pour enflammer les six brigands couronnés et pour rire ensuite aux dépens de ces monstres. Ces femmes détestent la tyrannie, adorent la révolution française, et Gagliostro, lui-môme, qui arrive à la tète
tU s soldats du pape, muni d'Agnus et de la mule du S. l'ère, est un chaud patriote qui se promet bien de mettre tout eu usage pour seconder le» efforts des Français et jouer quelques tours aux despotes de l'Europe. En effet, Gagliostro les assemble tous dans un salon obscur, où, après les avoir fait placer chacun dans une cruche (!), il leur fait voir des ombres, et la fameuse femme blanche, spectre si redouté de la maison de Brandebourg : ensuite ce sont des troupes de Sans-Culottes qui viennent leur prédire le triomphe de la Raison et de la Liberté sur l'erreur et la tyrannie. Cette vision effraye singulièrement les lâches couronnés, dont l'un console les autres en leur disant : Heureusement ce ne sont que des ombres. Au troisième acte, le congrès s'assemble. Chacun des rois ouvre un avis ridicule, et le résultat de la conférence est le partage de la France: l'un s'approprie la Champagne, l'autre la Provence, etc., etc. Mais tout à coup le canon se fait entendre : ce sont les Français qui ont forcé le^ camp des despotes. Les patriotes investissent le palais, les rois se sauvent, et reviennent bientôt déguisés en Sans-Culottes et criant Vive la République ! A la faveur de leur déguisement, ils échappent aux recherches, et les Français, après avoir planté l'arbre de la Liberté et brûlé les attributs do la servitude, forment des danses, en chantant le réveil des peuples et la chute de la tyrannie (1). »
Toutes farcies que les imaginations fussent alors d'idées singulières, elles ne purent supporter la vue de pareilles calembredaines, c La longueur de l'ouvrage et le peu de piquant des couplets du Congrès, ajoute lecnarrateur, ont fatigué un peu le public, qui a rejetté sa mauvaise humeur sur le ballet; les coups de sifflet les plus aigus et les plus redoublés se sont fait entendre, et Ton a oublié de demander Fauteur, ainsi que les artistes qui ont coopéré à la belle musique de cette pièce. > La vérité est que le tapage fut tel, non seulement à la première, mais à la seconde représentation, que, pour y mettre un terme, l'autorité crut de son devoir d'interdire les suivantes. Le Co?igrès des Rois ne vécut que deux soirées, et son existence fut aussi courte qu'agitée (2).
(1) Affiches, annonces et avis divers.
(2) C'est la Commune de Paris qui prononça l'interdiction du Congrès des Rois, et, ce qui est le plus curieux, c'est que l'ouvrage fut défendu comme favorisant les idées et les principes réactionnaires. II fut dénoncé en ce sens dans l'une des séances du Conseil général : — « ... Le
Le 22 mars, l'Opéra-Comique représente Démosthènes, « tableau patriotique en un acte et en vers >, dû à cet honnête excentrique dont le nom véritable était Beôroy de Reigny, mais qui occupa une si grande place dans la littérature de la Révolution sous le pseudonyme du Cousin Jacques. Le 4 avril on voit paraître un autre « tableau patriotique » en un acte, mais cette fois en prose, les Missionnaires républicains , sorti de la plume de cet autre excentrique, moins inoffensif, qui avait nom Sylvain Maréchal. Puis, viennent successivement : la Discipline républicaine, opéra-comique en un acte, paroles de Plancher-Valcour, musique de Foignet (20 avril) ; Mélidore et Phrosine, drame lyrique en trois actes, l'un des plus beaux chefs-d'œuvre de Méhul, qui en avait écrit la musique sur un poème détestable d'Arnault (G mai) ; un Hymne à V indépendance y du c citoyen » Faro (9 mai) ; VÊcole du Village, vaudeville en un acte, de Sewrin, avec airs nouveaux de Solié (10 mai) ; VEnfance
citoyen Barrucand, membre du comité révolutionnaire de la section de l'Arsenal, a dénoncé une pièce intitulée : Congrès des Rois, qu'on joue depuis quelques jours sur le théâtre de la rue Favart, et où il a vu grand nombre d'aristocrates applaudir des scènes qui l'ont révolté. Il se plaint de ce que l'infâme Cagliostro est décoré du titre sacré de patriote et présenté avec toutes les vertus du républicain, tandis que l'immortel Marat, cet illustre fondateur de la liberté, est exposé aux yeux de la malignité et passe comme une ombre chinoise derrière une toile transparente. Plusieurs membres ont appuyé ces observations, et ont cru voir dans ces scènes des intentions perfides, un venin caché comme dans l'Ami des lois. Le conseil a arrêté que l'administration de 1 police ferait un rapport sur cette pièce. » {Moniteur du 19 ventôse an II — 9 mars 1794.) C'est après l'audition du rapport que fut pris l'arrêté d'interdiction : — « L'administration de police fait le rapport qui lui avait été demandé sur la pièce intitulée le Congrès des Rois, Le rapporteur entre dans des détails assez étendus sur cet ouvrage. Il donne lecture de quelques observations de l'autour sur les reproches qu'on lui avait faits ; les réflexions relatives aux cruches et à Cagliostro ne sont pas fort goûtées du conseil. Il persiste à ne voir dans ce Cagliostro qu'un vil charlatan, un empirique indigne de jouer le rôle •d'un patriote, et dans les cruches qu'une mauvaise pasquinade, digne | des bateleurs de la foire. Observez de plus que c'était faire injure •u bon sons du peuple, que de croire qu'on pût l'amuser avec de pareilles sottises. Des membres ajoutent qu'à cette pièce les aristocrates trouvent leur compte comme les patriotes. Le conseil en coniiéquence arrête que la pièce ne sera plus jouée, comme favorisant tous les partis. » {Moniteur du 28 ventôse an II — 17 mars 1794.)
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de Jean- Jacques Rousseau, opéra-comique en un acte, paroles d'Andrieux, musique de d'Alayrac ; Joseph Barra, « fait historique » en un acte, de Levrier-Champrion, musique de Grétry (1).
On connaît l'histoire du petit volontaire Barra, mort en héros à l'âge de treize ans, et Ton sait quel retentissement elle eut par toute la France. Tous nos théâtres, depuis les plus grands jusqu'aux plus petits, s'empressèrent de la mettre en scène, et les deux rivaux acharnés, Favart et Feydeau, arrivèrent précisément le même jour, 5 juin, avec une pièce sur ce sujet patriotique. A l'heure même où le premier donnait son Joseph Barra, le second représentait V Apothéose du jeune Barra, paroles de Léger, musique de Jadin, chacun de ces deux ouvrages terminant le spectacle sur l'un et Pautre théâtre. Le Jlfoniteur disait à ce propos : — « C'était une nouveauté assez piquante, et qu'on doit à la liberté des théâtres, que de voir deux ouvrages sur le même sujet, donnés le même jour, sur deux théâtres différens. Le théâtre de l'Opéra- Comique-National, ci-devant dit Italien, célébrait le jeune héros français, Joseph Ba rra, vivant ; et le même jour où la France eut à pleurer sa perte, le théâtre de la rue Feydeau a célébré son Apothéose, c'est-à-dire l'inauguration de son buste et la fête que lui a décerné la commune où il a reçu le jour. >
Le 7 juin, après avoir annoncé un spectacle composé de la 2 e de Joseph Barra et de la 9 e de Mèlidore et Phrosine (2),l'Opéra-Gomique se voit obligé de faire « relâche, à cause de la préparation pourlaFête del'Étre-Suprême ». Ce sont les termes mêmes de la mention inscrite sur le registre du caissier. C'est le lendemain en effet que la Convention, sous la conduite de Robespierre, à qui l'idée en était due, célébrait dans le jardin des Tuileries, devenu
(1) Lévrier do Champrion était un hoimiîte homme, employé à la Bibliothèque nationale, et écrivain de sixième ordre. Pendant de longues années il s'occupa, dit-on, d'une Histoire de l'Opéra- Comique, qui malheureusement n'a jamais vu le jour.
(2) On trouve ce programme dans le Journal de Paris.
le c Jardin National, » cette fameuse fête de TÊtre-Suprême,dont le programme était si grandiose, et qui devait réunir toute la population parisienne. Nos théâtres lyriques prenaient une part active à l'exécution musicale de cette solennité, et il n'est pas étonnant que, par cette raison, TOpéra-Comique se soit trouvé dans la nécessité de faire relâche. Le jour même de la fête, 8 juin, il fut obligé, pour la même raison, de reculer l'heure habituelle de son spectacle, ainsi que le registre nous le fait savoir : - c Gejour on a célébré au Palais-National la fête del'Être- Suprême ; le spectacle n'a commencé qu'à 7 h - du soir. »
Le théâtre Favart donne, le 15 juin, la première représentation de VHomme vertueux, comédie en un acte et en prose, de Marchand, et, le 1 er juillet, celle à' Agricole Viala ou le Héros de 13 ans, « anecdote patriotique en un acte, en prose et ariettes », paroles d'Audouin, l'un des membres les plus cruels et les plus farouches de la Convention, musique de Porta. Le petit tambour Agricole Viala s'était fait tuer avec autant de crânerie que le petit volontaire Joseph Barra ; sa mort émut aussi toute la nation, et nos théâtres, faisant pour l'un ce qu'ils avaient fait pour l'autre, mirent en scène à l'envi toute une série de pièces dont, c'est le cas de le dire, il était le héros. Après avoir joué la sienne une première fois, le
1 , r juillet, l'Opéra-Gomique annonçait, sur son affiche du
2, qu'il donnerait la seconde représentation gratis, le lendemain 3. Mais Audouin sans doute était exigeant, en sa qualité de Conventionnel ; car cette représentation gratis fut retardée d'un jour, et voici le programme et la note que porte le registre du caissier à la date du 3 : — c La Discipline républicaine, le Souterrain. Sur l'affiche on a mis :