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LE COMITÉ DE SÛRETÉ GÉNÉRALE

Du quinze messidor, l'an trois de la République française une et indivisible

Le Comité de sûreté générale, sur la réclamation des citoyens composant la société du théâtre des Arts, à Paris (2), en faveur de leur camarade Lays, et sur l'avis du Comité civil de la section des Thuileries :

Arrête que le citoyen Lays, dont les dénonciateurs ne se sont exprimés que d'une manière vague, et peu faite pour priver un citoyen de sa liberté, sera sur le champ mis en liberté, et que les scellés, mis sur ses papiers et effets, seront levés; la commission de l'administration de Police est chargée de l'exécution du présent arrêté.

Les membres composant le Comité de sûreté générale :

Signé : Sevestre, L.-B. Genevois, Galès, Ysabeau, Bergoking, Kerweregan, Rovere, Lomont, Boudin, Monmayou et Pierre Guyomar (3).

Talma lui-même, dont la probité à toute épreuve n'a pu jamais être mise en doute, Talma, qui à ses principes

(1) Journal des Théâtres, du 3 germinal (23. mars).

(2) C'est le nom que l'Opéra avait pris depuis la Révolution.

(3) Lays reproduisit le texte de cet arrêté en tête d'une brochure justificative qu'il publia sous ce titre, après sa mise en liberté : Lays % artiste du théâtre des Arts, à set concitoyens.

libéraux bien connus joignait une honnêteté et une modération absolues, Talma ne fut pas à l'abri des menées et des accusations de ces terroristes d'un nouveau genre, qui ne songeaient qu'à faire des victimes à leur tour, en changeant simplement la source du sang qu'ils auraient fait couler. Le Journal de Paris , qu'il serait assurément malaisé de classer parmi les organes d'un républicanisme excessif, ne pouvait contenir son indignation en présence des manifestations odieuses dont cet admirable artiste était l'objet de la part des royalistes et des muscadins, et Rœderer s'en expliquait ainsi dans un article de ce journal (25 mars 1795) Primidi, ces derniers (les royalistes), accompagnés de quelques étourdis, sont venus au nom de la Comédie-Française, que ces manœuvres offensent, prendre impudemment possession du théâtre de la République, en déclarant qu'ils en expulsoient les principaux acteurs, notamment Talma, qu'ils savent être chargé d'un rôle principal dans une nouvelle tragédie de Ducis, dont l'envie prévoit et craint le succès. Ils ont répandu la calomnie avec audace ; les uns ont accusé Talma de terrorisme, lui que l'amitié a uni à Vergniaud, à Ducos, à Fonfrède, à Gensonné, à Guadet, et qui n'a cessé d'entretenir des relations d'amitié par lui-même et par sa femme, non moins sensible que lui, avec leurs malheureuses veuves ; lui qui fut confident de la retraite de plusieurs proscrits au nombre desquels je suis, et les a consolés dans leur azile. Les autres l'ont accusé d'avoir attiré sur la Comédie- Française les persécutions du gouvernement décemviral, tandis que ces persécutions lui firent oublier des querelles qui l'avoient éloigné de ses anciens camarades, et renouer les liens d'amitié que ces querelles avoient rompus. Le lendemain, les applaudissemens du public, provoqués par des jeunes gens de la majorité, ont vengé Talma de ces insultes, et la propriété des actionnaires du théâtre a été maintenue. Mais l'insulte n'a pas moins eu lieu... i

Ce qu'on faisait semblant de reprocher à Talma, pour

le discréditer aux yeux du public, n'était autre chose qu'une infamie, et la lâcheté la plus insigne. Dès les premiers jours de la Révolution, une scission s'était produite dans le sein de la Comédie-Française, qui avait pris le titre de théâtre de la Nation (et dont la salle était située sur remplacement occupé aujourd'hui par celle de TOdéon). Tandis que quelques-uns des artistes de ce théâtre, Talma, Dugazon et sa sœur M roe Vestris, Grandmesnil, M llc Desgarcins, adoptaient avec ardeur le grand mouvement d'idées qui emportait la France vers la liberté, la grande majorité des sociétaires restait réfractaire à ces idées et entraînait au contraire le théâtre dans une voie de réaction qui n'était ni sans inconvénients ni sans périls. Fatigués de cette situation, Talma et les siens, après avoir vainement tenté de lutter contre leurs camarades, se séparèrent d'eux avec éclat et, allant se joindre aux artistes qui formaient la troupe des Variétés Amusantes, au Palais-Royal (dans la salle qu'occupe aujourd'hui la Comédie -Française), ils introduisirent le grand répertoire classique à ce théâtre, qui prit le nom de théâtre de la République. Pendant ce temps, les comédiens du théâtre de la Nation, voulant remonter le courant, livraient au public des ouvrages dont les tendances, courageuses peut-être, mais inutiles, choquaient la masse des spectateurs et amenaient, avec des scandales quotidiens, des troubles sans cesse renaissants. Une pièce de François de Neufchâteau, Pamèla, restée célèbre par les orages qu'elle fit éclater, mit le comble à la fureur populaire et précipita une catastrophe que chacun pouvait prévoir : le 3 septembre 1793 le théâtre était fermé par ordre supérieur, tandis que tous ses artistes étaient arrêtés en masse et conduits, les hommes auxMadelonnettes, les femmes à Sainte-Pélagie. Quelques-uns restèrent onze mois en prison, d'où ils ne sortirent qu'après le 9 thermidor, qui les vint délivrer. Or, les misérables qui, en haine de ses opinions, s'acharnaient après Talma, ne rougissaient pas d'affirmer qu'il était l'auteur de la proscription de ses anciens compagnons, et que l'arrestation

de ceux-ci, qui aurait pu n'être pour eux qu'un prélude à l'é^hafaud, était due à son esprit de vengeance en même temps qu'au désir qu'il avait de supprimer toute rivalité et toute concurrence au théâtre de la République, par lequel il s'était vu accueilli.

Je ne sais si Talma jugea utile de répondre, autrement que par le silence et le dédain, à ces indignes calomnies. Mais deux au inoins de ses anciens camarades du théâtre de la Nation, Larive et M n ° Gonlat, se chargèrent de le défendre aux yeux du public et de le disculper de la façon la plus formelle. C'est dans ce but que M 1,e Contât faisait publier cette lettre dans le Journal de Paris :

A Paris, ce 3 germinal, l'an 3* de la République.

Ce fut à l'époque même de notre persécution que je reçus de Talma et de sa femme (que je ne voyois plus depuis longtems) des marques d'un véritable intérêt. Je les jugeai si peu équivoques qu'elles firent disparoître les légers nuages de nos anciennes divisions, et nous rapprochèrent. Je m'empresse de rendre cet hommage à la vérité. Puisse- t-il détruire une inculpation que je ne savois pas même exister!

Je ne concevrai jamais qu'un artiste spécule froidement sur la ruine des autres, et je pense que Talma n'étoit pas alors plus disposé à profiter de nos dépouilles que nous ne ferions aujourd'hui à bénéficier des siennes. Je dis nous, sans avoir consulté mes camarades, mais je le dis avec la certitude de n'en pas être désavouée.

De son côté, Larive, qui, quoiqu'il ne fît plus partie de la Comédie-Française en 1793, avait été aussi en butte à des persécutions,adressait au Moniteur la lettre que voici :

L'article inséré dans le Républicain français du 4 de ce mois me fournit une occasion de rendre hommage à la vérité, et justice à un de mes anciens camarades. Loin d'avoir contribué à l'arrestation des Comédiens-Français, Talma a été volontairement au-devant du coup qu'on voulait me porter; c'est à ses soins et à son activité que je dois l'avis salutaire qui m'a soustrait aux poursuites des quatre aides de camp d'Hanriot, lorsqu'ils vinrent à ma campagne me mettre hors la loi et donner Tordre de tirer sur moi.

Louise Contât (1).

(1) Journal de Paris, 25 mars 1705.

PENDANT LA. RÉSOLUTION

J'ose espérer que le public, juste et impartial, ne retirera jamais son estime à ceux qui sont digues de sentir qu'il n'est point de bonheur pour l'homme de bien sans l'amour de 3es semblables.

Mauduit-Làrive (1).

Mais Talma n'était pas seul en Lutte aux calomnies et aux injures des ennemis du théâtre de la République, devenu le point de mire et le point de ralliement de tous les contre-révolutionnaires. Ce n'est pas seulement pour lui, et Rœderernous Ta appris, que ces aimables citoyens s'étaient rendus en masse à ce théâtre le 1 er germinal, mais aussi dans le but de poursuivre quelques-uns de ses camarades, entre autres Desrozières, Monvel, Dugazon, M ,,e Julie Gandeille, et tout particulièrement Michot, qui avait eu le don d'exciter la haine des thermidoriens, c C'est le 1 er germinal, disait le Journal des théâtres, que les jeunes gens allèrent au théâtre de la République, dire qu'ils en expulsaient certains acteurs... Le lendemain, Talma a chanté le Réveil du Peuple, et les applaudissemens du public l'ont vengé des insultes de la veille. » Puis, après avoir reproduit la lettre de M lle Contât, qu'on a lue plus haut, le Journal faisait ainsi le récit des faits qui s'étaient produits le 3, et dont Michot avait été le héros :

« Le 3 germinal, on a demandé le Réveil du Peuple; Michot s'est présenté; mais avant de répondre aux vœux des spectateurs, il a déclaré que depuis trop long-temps il étoit poursuivi par la calomnie, et qu'il vouloit enfin dissiper les nuages dont on cherchoit à couvrir sa conduite politique. Il a fait avec énergie sa profession de foi; le gouvernement républicain, non celui que la férocité vouloit élever sur des cadavres entassés, mais bien celui qui doit assurer le bonheur commun, voilà le gouvernement que Michot a juré de défendre. Après cet aveu de ses opinions, il a dit qu'il avoit arraché 43 personnes incarcérées à la fureur du tribunal Dumas, et que, sans les démarches qu'il avoit faites, le machiniste du théâtre de la République eût été la victime des mesures prises par les décemvirs. Il a rendu compte d'une mission qui lui a été donnée l'année dernière par les représentai du peuple

(1) Moniteur universel, 7 Germinal an III (27 mars 1706).

quatorze artistes du jury des arts, du nombre desquels ilétoit, furent chargés de parcourir les départemens, l'un pour constater nos richesses en peinture, l'autre pour s'occuper des monumens nationaux, et lui, pour inviter les directeurs des différons théâtres à représenter des ouvrages patriotiques. Il ajoute que jamais il n'a prêché les maximes du terrorisme. A ces mots, il est interrompu par un citoyen de Toulouse, qui l'avoit vu dans cette commune, et qui rend un hommage éclatant à son patriotisme et à son humanité. Le représentant du peuple Ysabeau se lève, annonce qu'il a trouvé Michot à Bordeaux, et que là cet artiste a manifesté les principes du plus pur républicanisme. Michot ne se borne point à ces témoignages, il provoque ses accusateurs; un seul, dans la salle, avoit paru plus opiniâtre que les autres, Michot exige qu'il soit entendu. L'accusateur vient sur Tavant-scène ; il avoue qu'il ne connoît pas Michot, qu'il est ennemi de la terreur et de l'effusion du sang des hommes, et que plusieurs fois, quand on a demandé le Réveil du Peuple, il a entendu dire que Michot ne le chantoit qu'à regret. Cette accusation ridicule est bientôt suivie de huées et de sifflets; Michot, sensible à la position de l'accusateur, l'embrasse; mais les représentants du peuple Ysabeau et Ghénier, présens à la scène, le conduisent au Comité de sûreté générale, qui l'a renvoyé, comme perturbateur, au tribunal de police correctionnelle. Michot a chanté le Réveil du Peuple, et des couplets attribués au citoyen Piis d

Pendant que ceci se passait à Paris, des faits plus graves encore se produisaient en province, où les passions n'étaient pas moins ardentes. A Bordeaux, notamment, un acteur nommé Compain devenait la victime des fureurs réactionnaires. Qu'avait-il fait? je ne saurais le dire ; mais voici la note qu'à son sujet on trouve encore dans le Journal des Théâtres du 29 germinal (18 avril 1795) : — Le 13 germinal, il y a eu quelques troubles à Bordeaux, à l'occasion du citoyen Compain, artiste d'un des théâtres de cette commune et membre du Comité révolutionnaire. Il avoit été couvert de huées ; mais on n'a pas cru devoir se borner à ces marques de l'indignation et du mépris ; le citoyen Compain, dit-on dans VInstituleur national du 25 courant, a été mis en pièces* Le citoyen Compain est le même comédien dont nous avons, il y a quelques mois, annoncé le début au théâtre du Lycée des Arts, dans le Tartuffe* j>

D'autre part, il semble bien que, soit à Paris, soit en province, certains comédiens s'étaient fait remarquer par leur ardeur révolutionnaire, peut-être même par des actes •répréhensibles. Le Journal de Paris, essentiellement modéré, le leur reprochait en ces termes : — « Les spectacles sont républicains ou frivoles ; il est fâcheux qu'il y ait des théâtres frivoles ; mais il faut passer quelque chose à la lassitude des spectateurs, qui n'ont vu si longtems que des spectacles sanguinaires. Les acteurs disgraciés ne se remontrent point au théâtre, quelques-uns même ont quitté leurs maisons ; ils ont peur, parce qu'ils ont fait peur ; ils jugent à qnel point ils ont fait peur quand ils proscrivoient, par la peur qu'ils ont aujourd'hui de la police, qui pourtant ne proscrit pas. Les uns travaillent à se justifier, d'cutres à s'excuser, d'autres à s'amender ; l'un d'eux est mort de honte ; le public est disposé à recevoir les autres à résipiscence ; l'absolution des foux, des imbécilles, des ignorans, des hommes passionnés dont l'imagination est toujours échauffée et la raison inoccupée (la plupart des comédiens sont de ce genre), en un mot, de tous les agens subalternes de la tyrannie, se trouvera dans l'accusation des tyrans suprêmes qui ont corrompu ou violenté toutes les consciences ; ils sont les vrais auteurs, non seulement des crimes qu'ils ont commis ou commandés, mais encore de ceux qui ont été commis à leur insçu, de ceux mêmes qui l'ont été contre leurs ordres. Car tous les crimes qu'ils n'ont p?j commis, ils les ont enseignés, inspirés, fait vouloir (1). i Moins indulgente, plus ardente que le Journal de Paris, et d'ailleurs toujours agressive et haineuse, la Gazette Française, quelques mois auparavant, avait publié sous ce titre : Du danger des histrions en révolution, un article dans lequel elle disait, de son côté : — « Pendant le cours de la révolution, on a vu des comédiens déshonorer leur profession en quittant la scène pour les comptoirs de l'intrigue, et en jouant le patriotisme comme ils jouoient

(1) Journal de J>arU, du 28 pluviôse au III (16 février 1795),

l'opéra-comiqub

autrefois les vertus qu'ils n'avoient pas : ces messieurs ont sauté des tréteaux de Polichinel à la tribune du peuple, et la révolution, par eux, est devenue trop souvent un théâtre où le parterre étoit la dupe des acteurs. Le département de l'Ain a gémi long-temps sous la tyrannie la plus sanglante ; c'étoit Desilles, comédien, qui étoit à la tête de la persécution dans ce malheureux département. Dorfeuil est couvert du sang de mille victimes immolées à la fureur de Robespierre, et Dorfeuil est comédien. Il est encore un autre histrion plus fameux dans la révolution, un homme qui avoit comparé d'Orléans à Socrate, Monsieur au soleil, et les courtisans aux étoiles, et que la postérité, qui a déjà commencé pour lui, compare aux plus cruels satellites de Néron, un homme dont un écrivain a vanté la sensibilité, mais qui nous a toujours rappelé Sylla qui pie uroit au récit des maux qu'il n'avoit pas faits lui-même, ou le tyran de Phère qui se cachoit au spectacle, de peur qu'on ne le vît gémir avec Andromaque et Priam, tandis qu'il écoutoit sans émotion les cris de tant d'infortunés qu'on égorgeoit (on ne fusilloit point encore alors) tous les jours par ses ordres (1). *

La Gazette, on le voit, citait des noms, entre autres celui d'un certain Dorfeuil. Ici, une confusion fâcheuse se produisit, et le conventionnel Louvet, l'auteur de Fanblas, qui avait aussi parlé de ce Dorfeuil, comédien assez obscur, croyant voir en lui le Dorfeuil qui, avec Gaillard, avait été directeur du théâtre de la République, dut revenir de son erreur, et adressa au Journal de Paris la lettre que voici ;

Paris, le 10 ventôse, Tan 8« de la République.

Aidez-moi, citoyens, à réparer le plutôt possible une injustice bien involontaire. Le cit. Dorfeuil, autrefois directeur du théâtre Richelieu, celui dont j'ai parlé dans mes Notices, n'est pas le Dorfeuil qui présidoit l'horrible commission de Lyon; l'exacte ressemblance du nom et le rapport des professions

(1) Gazette Frcmçaise, du 2 brumaire an III (22 octobre 1794).

(Vautre est comédien) ont causé l'erreur générale et la mienne. Je l'apprends, et vous prie de vouloir bien la publier.

Salut et fraternité,

Jean-Baptiste Louvet.

Tout ce qui précède peut donner une idée de la situation critique dans laquelle se trouvaient alors les comédiens. En un temps où les événements les plus dramatiques se succédaient avec une rapidité inouïe et dans les sens les plus opposés, personne, à quelque profession qu'il appartînt, ne pouvait rester indifférent ou impassible. Les pauvres comédiens, en rapports constants avec le public, plus en vue que qui que ce fût, étaient par cela même plus en danger que qui que ce fût. Qu'ils se montrassent ou réactionnaires, ou modérés, ou ardents, les uns ou les autres couraient les plus grands risques, selon que les circonstances favorisaient tel ou tel parti, et c'est miracle encore qu'il leur soit arrivé si peu de mal.

Quant aux théâtres eux-mêmes, l'agitation, je l'ai dit, y fut extrême pendant presque tout le cours de cette année 1795, et elle y était à tout instant provoquée, entretenue ou renouvelée parles causes les plus diverses. Les interpellations violentes adressées aux comédiens ; la destruction par les spectateurs des bustes de Marat et de ses congénères, qui depuis deux années avaient été placés dans toutes les salles, où ils c ornaient » généralement les deux-côtés de l'avant-scène ; la présence d'un personnage en vue, qui excitait d'une part des colères, de l'autre des enthousiasmes; les malédictions, les insultes, les menaces prodiguées aux jacobins ou à ceux qui passaient pour tels ; les querelles suscitées par l'exécution des chants réactionnaires que réclamaient les uns tandis que d'autres tenaient pour les chants républicains ; les harangues enflammées que tel ou tel prenait sur lui d'adresser au public sur un sujet politique ou sur l'événement du jour; les allusions inattendues que ceux-ci saisissaient au vol dans le dialogue scénique pour les appliquer à ceux-là, et qui devenaient le sujet d'altercations tumultueuses; la lecture à haute voix, corani

populo, de chansons, de pamphlets, de pièces de vers destinés à décrier et à déshonorer tantôt un parti, tantôt un autre ; les provocations échangées pour les raisons les plus futiles entre citoyens d'opinions opposées, et qui souvent dégénéraient en rixes meurtrières ; la surexcitation nerveuse continuellement entretenue et attisée chez tous par l'état général des choses et des esprits ; tout cela faisait de nos théâtres autant de champs de bataille, d'arênes parfois sanglantes, où les cris, les huées, les injures, les vociférations, les expulsions violentes se reproduisaient chaque soir, et où les appels à la raison, au droit, à la sociabilité, restaient impuissants contre l'emploi brutal de la force et la tyrannie du nombre.

Il faut, pour connaître tout cela et s'en bien rendre compte, lire les journaux du temps, qui sont pleins de récits détaillés sur les incidents que chaque représentation voyait naître ; il faut suivre les séances de la Convention, qui souvent avait à s'occuper de ces incidents, lorsqu'ils devenaient trop tumultueux et pouvaient faire cra?ndre un donger pour la tranquillité publique ; il faut surtout consulter les rapports secrets de la police, -dont les auteurs résumaient presque chaque jour les faits qui s'étaient produits la veille dans les théâtres. Une grande partie de ces rapports, fort intéressants sur ce point comme sur beaucoup d'autres, a été publiée récemment; on n'en lira pas sans curiosité quelques extraits, que je choisirai surtout parmi ceux qui ont trait au théâtre Favart ou à ses artistes (1) :

« Au théâtre de la rue Favart, dit l'un d'eux (du 4 pluviôse- 23 janvier), le buste de Marat, placé sur l'avant-scène, a été cassé et jeté dans le puit3 faisant partie de la décoration de la pièce du jour. On en a replacé un autre, avant le lever du rideau ; malgré les recherches faites sur le champ, on n'a pu découvrir l'auteur. Au théâtre des Arts [l'Opéra] on a jeté sur le théâtre deux billets; le public en a demandé lecture...; ces

(1) C'est ù un écrivain allemand, M. Adolphe Schmidt, qu'on en doit la publication. Il en a pris copie aux Archives nationales, et les a reproduits dans un ouvrage imprimé en français à Leipzig : Tableaux de la Révolution française (Leipzig, 1807-1870, 3 vol. in-8°).

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billets, qui contenaient des vers contre les terroristes et les buveurs de sang, ont été applaudis; on a demandé qu'ils fussent mis en musique et chantés aujourd'hui au théâtre Favart. b Cinq jours après (9 pluviôse-28 janvier) : — « ... La proposition de mettre à bas les bustes de Marat et Lepelletier a été faite au théâtre de la rue Favart; elle est restée sans suite. » Le 15 j>luviôse (3 févner) : — « Au théâtre de la rue Favart on a cie à plusieurs reprises : A bas Chalier ! Quelqu'un avait préparé ^a chute de ce buste: il avait été attaché à la corde du rideau, de sorte qu'il se trouva enlevé, et, par sa chute, a manque de blesser plusieurs personnes. A celui de la rue Feydeau, le buste, qui avait été replacé, a de nouveau été renversé (1). »

Le Moniteur du 19 pluviôse donnait ainsi le détail de la scène jqui s'était produite au théâtre Feydeau: — c Avant-hier, au théâtre de la rue Feydeau, avant l'ouverture de la scène, les citoyens qui s'y trouvaient en foule, attirés par la représentation de Phèdre (2), ont crié pendant quelques minutes : A bas Marat! Un spectateur, placé dans le balcon voisin du buste, a escaladé la loge à laquelle il était adossé, et Ta précipité de la console qui lui servait de piédestal, aux applaudissements universels. Le buste de J.-J. Rousseau a été demandé à grands cris, aussitôt après la chute du premier. Il est à l'instant mis à la place que l'on venait de rendre vacante, et accueilli par de vifs applaudissements. Le même citoyen qui avait renversé Marat, ayant demandé à lire quelques vers impromptus qui venaient de lui être communiqués, a récité le quatrain suivant:

Des lauriers de Marat il n'est point une feuille Qui ne retrace un crime à l'œil épouvanté:

Mais ceux que le sensible et bon Rousseau recueille Lui sont dus par la France et par l'humanité.

(1) On sait que Chalier, l'honible proconsul de Lyon, l'ami et le « singe » de Marat, celui qu'on appela le « dépopulateur » de Lyon, où il avait rôvé de faire douze mille victimes, fut l'un des hommes les plus féroces du jacobinisme départemental. Ce qui ne l'empêcha pas de mourir comme un lâche, lorsque, arrêté et condamné à son tour, il périt de la main du bourreau, le 17 juillet 1793.

(2) Les artistes de l'ancienne Comédie-Française (théâtre de la Nation) s'étaient réfugiés alors au théâtre Feydeau, où ils alternaient leurs représentations avec celles de la troupe chantante de ce théâtre.

« On a crié bis, et le quatrain a été répété aux acclamations unanimes des spectateurs. Le même jour, le buste de Marat a été également renversé au théâtre de la Répu* blique et à celui de Montansier (1). »

Voici quelques autres extraits des rapports journaliers de police. 18 pluviôse (6 février) : c Au théâtre de la rue Favart plusieurs papiers ont été jetés, et chantés ou lus; le dernier était une provocation contre les Jacobins; quelques citoyens à l'orchestre ont élevé la voix et dirent : On ne tardera point de frapper le grand coup. » — 2 ventôse (20 février) : < Au spectacle de la rue Favart, un particulier placé aux secondes loges ayant dit en regardant le parterre : les scélérats ! un cri d'indignation se fit entendre et ce particulier fut obligé de se retirer. > — 21 ventôse (11 mars) : c Au théâtre Favart plusieurs couplets ont été chantés, entr 'autres un couplet satirique contre le représentant du peuple Gambon, ayant pour titre : le Financier d'État ou Cambon en vaudeville. > — 29 messidor (17 juillet) : « Au théâtre de la rue Feydeau les couplets du Réveil du Peuple, à l'exception du dernier, ont été chantés par quelques jeunes gens dans le

(1) Cette question de la destruction du buste de Marat dans les théâtres, où sa vue faisait horreur, préoccupait alors tout Paris. La Convention elle-même dut s'en saisir, et voici ce qu'un de ses membres, Mathieu, parlant au nom du Comité de sûreté générale, disait dans la séance du 20 pluviôse (8 février);

« ... On a cherché à égarer les vertueux citoyens des faubourgs de Paris, et on devoit faire servir à détruire la Convention les mêmes bras qui ont renversé la Bastille. Mais tous ces complots ont été déjoués. Le peuple a su cueillir les lauriers de la victoire, il sait aussi cueillir ceux de la sagesse et de la justice.— La manière dont le buste de Marat a été renversé au théâtre a servi de prétexte aux agitateurs. Les uns, regardant cet homme comme un provocateur au meurtre et au pillage, prétendoient que la Convention étoit sous la hache du despotisme lorsqu'elle a décrété son apothéose; les autres répondoient que l'assemblée n'avoit rendu un si éclatant hommage à Marat que parce qu'elle le regardoit comme un martyr de la liberté. (Quelques applaudissements se font entendre dans une tribune.)— Votre Comité connoit bien le décret qui ordonne que Marat sera admis aux honneurs du Panthéon. Mais, n'en connoissant aucun qui ordonne que son buste seroit placé dans les théâtres, il a arrêté que son buste seroit enlevé de toutes les salles de spectacle. » — {Journal de Paris, du 21 pluviôse aq III - 9 février t795).

parquet, et applaudis. Au théâtre des Arts, grand bruit élevé par les jeunes gens, qui se sont opiniâtres à ce que le Réveil du Peuple fût chanté, ce qui a été exécuté par le citoyen Eileviou, artiste du théâtre de l'Opéra- Comique national, qui pour cela a monté sur l'appui de la i™ galerie; le parterre a fait chorus, et, les chapeaux en l'air, ils ont crié : Oui, nous le jurons, contre les terroristes et buveurs de sang. Un individu a été saisi au collet dans le milieu du parterre et conduit à la porte; on le traitait de jacobin (1). * — 30 messidor (18 juillet) : c A l'Opéra-Comique le Réveil du Peuple, dans un entr'acte, a été chanté par le parterre ; il a été fort applaudi; on n'a pas voulu que le dernier couplet soit chanté. Au théâtre Feydeau cela s'est passé de même sans trouble. Au spectacle de la République, les jeunes gens, avertis par leurs camarades au jardin Égalité [Palais-Royal] qu'on refusait de chanter le Réveil, s'y sont portés en grand nombre, de suite, après avoir forcé l'entrée, sont montés sur les banquettes et Font chanté sans le dernier couplet, après quoi ils sont sortis de même en foule. > — 1 er thermidor (19 juillet) : c Dans les cafés du Jardin Égalité il n'était question que des complots faits par les jeunes gens de se porter dans les spec-

(1) Le Réveil du Peuple est le chant réactionnaire le plus fameux que nous ait laissé la Révolution. Comme on le voit, il servait de cri de ralliement aux muscadins, et était toujours mis par eux en opposition à la Marseillaise. Les paroles étaient l'œuvre de Souriguiôres de Saint-Marc, et la musique, médiocre, en avait été écrite par le chanteur Ga veaux, artiste du théâtre Feydeau, à qui l'en doit pourtant celle de gentils opéras-comiques. Gaveaux, d'ailleurs, n'avait fait que traduire ainsi ses propres opinions; il fréquentait les muscadins, se faisait remarquer parmi eux, et voici ce qu'on lisait à son sujet dans le Courrier républicain du 4 pluviôse an III (23 janvier 1^95): — « .... Au café de Chartres, le citoyen Gaveaux, acteur du théâtre de la rue Feydeau, a chanté, sur la demande du peuple, une chanson contre les terroristes, dont les pensées sont extrêmement fortes. Au surplus elle a produit le plus grand effet, et aux sons de cette musique, on s'est de nouveau promis de poursuivre sans relâche les coupables auteurs de nos maux. Les citoyens se sont aussi engagés à demander que cette chanson fût chantée sur tous les théâtres. » Il est probable qu'il s'agit précisément là du Réveil du Peuple, alors dans toute sa nouveauté et encore inconnu.

tacles pour y faire prévaloir leurs opinions, renverser le terrorisme et s'opposer à tout ce qui pourrait faire renaître un pareil régime. Le spectacle de l'Opéra-Comique national a été interrompu au milieu de la seconde pièce par les jeunes gens, qui ont harangué les spectateurs, en leur rendant compte de la réception qui leur a été faite au Comité de sûreté générale, où ils s'étaient présentés, mais inutilement, pour obtenir la liberté de leurs camarades ; aussitôt on a crié qu'on avait assez de la pièce, et la toile a été baissée. À celui de Feydeau, entre les deux pièces, quelques jeunes gens dans le parquet ont chanté le Réveil du Peuple, qui a été très applaudi d'une partie du public- au couplet des représentants des voix, parties des secondes, ont crié : A bas! à bas ' Cependant il a été chanté, mais applaudi partiellement. > — 28 thermidor (15 août) : c Au théâtre de la rue Feydeau, le nommé Vallière, ancien artiste, a reparu; proscrit depuis longtemps dans l'opinion publique comme Jacobin et partisan de la Terreur, sa présence a excité l'indignation du parterre. Cet artiste, pour se justifier, a rappelé un arrêté de sa section qui le reconnaît pour un bon citoyen et non pour un buveur de sang; le public a répondu : Nous ne faisons pas ici fonctions de juge de tribunal, et il a demandé la pièce, qui a été jouée. * — 30 brumaire an IV (20 novembre) : « Hier au Théâtre Italien, l'air de la Marseillaise a été couvert de huées et de coups de sifflets. Celui du Chant du départ a été également hué par une partie de la salle. Môme scène au théâtre Feydeau. »

Certaines pièces avaient particulièrement le don d'exaspérer les réactionnaires. Il en faut citer une entre autres, le Concert de la rue Feydeau ou la Folie du jour, qui, jouée ;\ l'Ambigu, les fit s'ameuter pendant plusieurs semaines contre ce théâtre. C'était un simple vaudeville en un acte, de René Perrin et Cammaille Saint-Aubin, dans lequel les jeunes muscadins croyaient trouver une raillerie à leur adresse, et dont pas une représentation ne s'écoulait sans un tapage, quelquefois une émeute, causé

par eux. Tous les journaux en vinrent à s'occuper de cette affaire, et le Moniteur en parlait ainsi :

Quelques mouvemens continuent à avoir lieu dans les spectacles. Le 18, il y a eu du brait au théâtre d'Audinot. La salle se trouva bientôt cernée e* investie de citoyens a^mé?- on fit sortir, Tua après l'autre, les citoyens qui s'y trouvaient en leur demandant leur carte. On en arrêta une quarantaine, qui depuis ont été relâchés. Ce qui a donné lieu à ceUe opération est une pièce intitulée le Concert de la rue Feydeau ou la Folie du jour. Dans cette pièce on critique, à ce qu'il parait, la mise et la tournure des jeunes gens qui fréquentent ce spectacle. Les jeunes gens ont voulu en empêcher la représentation, et le tumulte qui en est résulté a motivé les mesures du Comité de sûreté générale.

Voilà en gros ce qui se dit dans Paris ; mais, comme chacun conte ordinairement une affaire suivant l'intérêt qu'il y prend, nous n'avons encore rien de bien positif à cet égard. Nous craignons bien cependant de trouver partout de Tanimosité et des torts.

On avait essayé, il y a quelque temps, de tourner en ridicule la liberté de la presse, dans une pièce jouée sur le même théâtre et intitulée Monsieur Pamphleton. Monsieur Pamphleton était tombé tout à plat; il fallait aussi laisser tomber la Folie du jour ou le Concert de la rue Feydeau. Il ne faut pas que nos jeunes gens soient plus chatouilleux que nos cidevant marquis. Le ridicule lancé dans une pièce ne peut pas offenser ceux qui ne l'ont pas encouru, et les autres manquent d'adresse s'ils indiquent les originaux qu'on a voulu jouer. Mais, disent certaines personnes, cette pièce est pleine de personnalités contre tel ou tel patriote, et l'on veut donner le change à l'opinion et égarer les citoyens. A cela nous répondrons que, dans une république surtout, il ne faut pas prendre les intérêts de quelques personnes avec une chaleur dont il puisse résulter du désordre. Cette pièce blesse les lois, ou n'est que ridicule. Dans le premier cas, c'est au gouvernement à prendre des mesures; dans le second, elle ne mérite pas l'attention des bons patriotes (1) ».

J'ai dit que la Convention se voyait parfois obligée de s'occuper des troubles qui se produisaient dans les théâtres et qui, par leur intensité et leur continuité, pouvaient devenir un danger public. En voici une preuve. Il s'agit d'une sorte de conjuration organisée contre le

(1) Moniteur universel, 23 pluviôse an III (11 février 17!»5).

L'OPfiRA-COMIQUE

théâtre des Arts (l'Opéra), et à laquelle se trouvaient justement mêlés deux jeunes artistes du théâtre Favart. Le Comité de sûreté générale avait été saisi de cette affaire, et c'est en son nom qu'un des membres de la Convention, Delaunay, communiquait à cette assemblée, dans sa séance du 1 er thermidor (10 juillet), le rapport dont voici le texte :

Delaunay, au nom du Comité de sûreté générale. — ... Le 29 (messidor) les spectacles ont été agités : des citoyens trompés et mis en avant se sont portés au théâtre des Arts ; des agitateurs placés au parterre y ont troublé l'ordre, et deux d'entre eux ont été mis en état d'arrestation : ce sont Gavaudan et Micalef, artistes au théâtre Favart. Cette arrestation a fait fermenter les esprits; les malveillants ont intrigué; les têtes se sont exaltées; le café de Chartres, maison Égalité [Palais-Royal], a été indiqué pour le point de ralliement. C'est au théâtre des Arts que les scènes de désordre devaient avoir lieu. Votre comité de sûreté générale en ayant été prévenu, les mesures de tranquillité ont été aussitôt prises qu'assurées. Hier, 30 messidor, les rassemblements ont eu lieu au jardin Égalité et sur le boulevard Italien : des femmes, apostées dans les avenues de tous les spectacles, renvoyaient les citoyens au théâtre des Arts. En vain des hommes sages voulaient-ils calmer l'effervescence, ils étaient injuriés et maltraités. L'adjudant général Devaux, ce jeune et brave militaire, l'un des vainqueurs de Charleroy et de Fleurus, lui quia déposé à notre barre les clefs de Namur, lui qui revient de la Vendée couvert d'honorables blessures non encore cicatrisées, prêchait la paix, il a été excédé de coups.

Je ne vous parlerai point du trouble qui s'est manifesté au théâtre des Arts, de l'appel formel à l'insubordination : des attroupements se sont formés et dirigés vers le Comité de sûreté générale; mais la force armée le protégeait. Ces rassemblements voulaient la mise en liberté de Gavaudan et de Micalef. Tel était le prétexte apparent avec lequel on avait égaré les jeunes citoyens; mais le véritable motif des étrangers, des agitateurs et des meneurs, était de faire naître le désordre pour arriver jusqu'à la représentation nationale. Les malveillants, mêlés dans ces attroupements, blasphémaient contre la Convention et insultaient à la force armée ; ils osaient se dire les envoyés du peuple et que le peuple était là pour les soutenir. Oui, sans doute, le peuple était là, mais c'était pour défendre la représentation nationale. Le peuple aime et veut la liberté; le peuple et les armées n'ont pas souffert et combattu pendant six années pour retomber dans l'esclavage.

Le peuple ne veut plus ôtre le jouet des factions et de l'intrigue ; le peuple enfin sait que la Convention s'occupe sans relâche à décréter un gouvernement stable et bienfaisant.

Il en est plusieurs parmi nous, représentans, qui se sont mêlés, comme observateurs, dans les rassemblemens; tous ont vu que la masse des citoyens était pure, que les mouvemens d'hier sont l'ouvrage des suggestions perfides de nos ennemis, de l'égarement de quelques citoyens, et des manœuvres de cette tourbe de fripons que nous poursuivons. Soixante individus ont été cernés et mis en état d'arrestation: les uns, conduits par le hasard, ont été mis en liberté; les autres, munis de passe-ports et de cartes suspectes, sont en état d'arrestation; les rassemblemens se sont dissipés et l'ordre s'est rétabli. Les dètachemens de l'armée de l'intérieur et des sections du Muséum, des Gardes-Françaises et de la Halle-aux- Blés, qui protégeaient le Comité de sûreté générale, ont opposé autant de sagesse que de fermeté aux agitateurs qui voulaient y pénétrer. Un de ces agitateurs était de gapde au Comité même : chargé de porter une mise en liberté à la maison d'arrêt du Plessis, il quitte son poste et va dans le jardin de l'Égalité prêcher le trouble et l'insurrection. Suivi par un agent de la police, celui-ci l'engage à se rendre au Comité; ce lâche assassin tire son sabre et veut le plonger dans le sein de l'agent. Arrêté, il s'échappe; mais les grenadiers de garde au Comité, indignés d'avoir un pareil scélérat avec eux, le poursuivent, l'arrêtent une seconde fois, le désarment. Mais quelle arme portait-il ? un poignard d'une forme que le cannibalisme seul peut avoir inventée.

Ces évènemens passés sans aucune effusion de sang vont faire connaître quels sont les véritables amis de la liberté, et quels sont les ennemis du peuple. Les citoyens trompés vont rentrer dans l'ordre. Continuons à être justes, représentans; mais soyons fermes, et nous consoliderons la république avec le peuple français, malgré les écueils que Ton sème sans cesse sur notre route (1). »

Parmi les causes ordinaires des tumultes qui éclataient ' journellement dans les théâtres, il en est une qui se faisait remarquer par sa fréquence : c'est celle qui provenait de la coutume qu'on avait prise de jeter sur la scène des papiers dont les spectateurs exigeaient la lecture, lecture qui provoquait souvent l'explosion de manifestations violentes et contradictoires. Pour remédier en partie à cet inconvénient, et réglementer en quelque sorte cette

(1) Moniteur universel, G thermidor an III (24 juillet 1795).

lecture de petits papiers, le Comité de sûreté générale crut devoir prendre, à la date du 24 pluviôse (12 février), un arrêté dont voici le texte :

Le Comité, ayant considéré qu'il serait possible qu'à la faveur de certains écrits in-promptu jetlés sur les théâtres, dans les entre actes des pièces annoncées sur les affiches des spectacles, la malveillance cherchât à propager des maximes dangereuses ou tendantes à troubler la tranquillité publique; et ne voulant pas déroger aux principes consacrés de la liberté de penser et d'écrire, arrête que, pour les concilier tous, et afin que la responsabilité ne soit pas illusoire, l'auteur de ces écrits, en vers ou en prose, sera tenu de les lire lui-même sur les théâtres, ou d'être présent à côté de l'acteur qui les lira ou chantera.

Les Membres du Comité de sûreté générale.

Cependant, sous la pression des événements, le moment approchait où l'allure et le répertoire de nos théâtres allaient subir une modification inévitable. Depuis quelques années la politique les avait envahis un peu plus que de raison, les partis s'y disputaient la prééminence, et Ton peut dire sans exagération que chacune des scènes parisiennes était devenue comme une sorte de vaste tribune où, à l'aide de leurs interprètes, les écrivains faisaient un étalage éclatant des opinions qu'ils jugeaient à propos de défendre ou de combattre. On avait vu des théâtres ultra-révolutionnaires, comme le théâtre Molière ou celui de la Cité, d'autres franchement républicains, comme le théâtre Favart ou celui de la République, d'autres audacieusement et ouvertement réactionnaires, comme le Vaudeville ou le Lycée des Arts. Mais dans tout cela, il faut bien le dire, et au milieu de ce choc d'opinions, de ce combat continuel, de cet incessant cliquetis de bataille, l'art pur, l'art véritable perdait ses droits, et se trouvait un peu trop sacrifié. C'est ce qu'un recueil très modéré, le Mercure, faisait ressortir avec raison, en attribuant d'ailleurs, comme de juste, cette situation aux seuls excès révolutionnaires ; sous la réserve de cette remarque essentielle, les observations que voici étaient certainement très sensées : — c La révolution,

depuis le règne de la tyrannie, avait étendu sa meurtrière influence sur les productions dramatiques comme sur le reste... On ne donnait, on ne voyait sur tous les théâtres que des pièces dégoûtantes de l'esprit qui dominait alors. Nos Euripides et nos Aristophanes avaient été contraints de prendre la livrée du jour, et la scène était esclave comme la tribune et la presse. Maintenant que Melpomène et Thalie ont rompu leurs chaînes et quitté le bonnet rouge dont on les avpit affublées, pour reprendre leur costume, leur altitude et leur langage libres, un nouveau champ va s'ouvrir aux représentations théâtrrles; indépendamment des passions, des caractères et des sentimens qui appartiennent au cœur humain dans tous les pay 3 et dans tous les siècles, elles auront à peindre des mœurs nouvelles, des travers, des ridicules et des vices qui se montrent sous des formes si variées sur la scène mobile des hommes et des choses (1). »

Ceci nous ramène directement à l'Opéra-Comique, au sujet duquel une lettre publiée par le Journal de Paris particularisait cette question :

Paris, ce 29 germinal, an 3° de la République une et indivisible.

Citoyen,

Aujourd'hui que le règne de la terreur et du vandalisme, qui en est la suite nécessaire, sont pour jamais anéantis, grâces à l'énergie et aux bonnes vues de nos législateurs, n'est-il pas juste que nous voyons reparoître toutes les productions des arts que le despotisme en délire de nos tyrans avoient forcé de se cacher ?

Vous vous rappeliez sans doute que l'on donna il y a dixhuitmois au théâtre de la rue Favart quelques représentations du Barbier de Sèville, parodié sur la musique de Paisiello. Ce chef-d'œuvre, parmi tant d'autres, d'un des plus célèbres compositeurs connus, avoit attiré à chaque représentation de nombreux spectateurs. Il faut en convenir, les plus déterminés enthousiastes des Bouffons étoient forcés d'avouer que l'exécution de cet opéra au théâtre de la rue Favart ne laissoit rien à désirer. Par quelle fatalité faut-il donc que nous soyons privés plus longtems d'un excellent poème, embelli par les

(1) Mercure, 15 mars 1793.

charmes d'une musique enchanteresse, le tout parce qu'il s'y trouve un comte Almaviva?

Cette idée étoit bonne du temps de Robespierre et de ses stupides agens, dont les cheveux en désordre et le vêtement déguenillé contrastoient trop avec la frisure et le magnifique habillement d* Almaviva. Aujourd'hui qu'il est permis à chacun de se mettre comme bon lui semble, et que nous aimons mieux le manteau d'Almaviva que la houppelande des brise-scellés, l'administration du théâtre de la rue Favart devroit bien satis- • faire au goût du public, en remettant au théâtre cet intéressant ouvrage. Elle y trouveroit son intérêt, et les artistes chargés des rôles le juste tribut d'éloges que Je public leur paye toujours avec un nouveau plaisir.

Salut et fraternité.

D. . ., Vun de vos abonnes (1). »

Peu à peu, et les circonstances aidant, l'Opéra-Comique finit par faire reparaître une bonne partie des anciens ouvrages qu'il avait dû, par force ou par prudence, écarter successivement de son répertoire ; particulièrement, il ne tarda pas à reprendre le Barbier de Sèville, dans lequel Elleviou, prêtant sa grâce et son élégance au rôle du comte Almaviva, sut se procurer un très vif succès. D'autre part, ce répertoire cessa bientôt de s'augmenter de ces pièces politiques qui, pour la plupart, n'offraient aucun intérêt et n'étaient qu'un appât offert aux terribles passions du jour.

Pour reprendre et rappeler le cours des travaux de ce théâtre dans leur ordre normal, il faut d'abord enregistrer, à la date du 26 février, la rentrée de M me Saint- Aubin, qui, depuis la retraite de M me Dugazon, avait conquis sur le public une véritable autorité et était devenue l'une de ses actrices préférées. Le 8 mars on donne VÊlève de la nature, comédie en un acte et en vers libres* de Vial; le lendemain 9, avec la reprise d'un opéra de Marsollier et d'Alayrac, Asgill ou le Prisonnier amèri* cain, qui reparaît sous le titre modifié à'Arnill ou le Prisonnier de guerre, on joue un nouvel opéra-comique en un acte : On respire! paroles de Tissot, musique de Kreutzer; le 12, a lieu la première représentation de Doria

(1) Journal de Paris, 7 floréal (20 avril 1795).

ou la Tyrannie détruite, opéra héroïque en trois actes, paroles de Legouvé et Lœillard d'Avrigny, musique de Méhul. Mais bientôt l'orage gronde de nouveau dans Paris, et à la place du chiffre de la recette le caissier de l'Opéra-Comique inscrit cette note en tête de la journée du l ,r avril : — c On a affiché Biaise et Bàbet et Philippe et Georgette; mais vers 2 h. on a battu la générale, chacun s'est porté à sa section, le spectacle n'a pas eu lieu, et ainsi que les autres spectacles il y a eu un Relâche général, i

Il faut se rappeler que cette date du 1 er avril est celle du 12 germinal. Le procès de Barrère, de Collot d'Herbois, de Billaud-Varennes et de Vadier se déroulant à la Convention, les sections des faubourgs descendant sur Paris pour défendre les derniers Montagnards et envahissant en armes l'enceinte législative dans le but de les délivrer, le pouvoir militaire appelant à son aide toutes les autres sections, la déclaration de l'état de siège, tout cela arrêtait de nouveau la vie normale et obligeait les théâtres à fermer leurs portes. Ils restèrent encore muets le lendemain, jour où le registre de l'Opéra-Comique contient cette nouvelle note : — € L'Amant statue, Vlncertitude maternelle, Stratonice. Malgré qu'on a.it posé les affiches, ce jour, à la même heure d'hier, on a encore battu la générale , et il n'y a pas eu de spectacle. Relâche (1). > On rouvrit cependant le 14, et comme à cette époque les théâtres ne perdaient point de temps lorsqu'il s'agissait de tirer parti des événements, dès le 15, l'un des meilleurs artistes de l'Opéra-Comique, Fay, venait, dans un entr'acte, chanter des couplets dont d'Alayrac avait improvisé la musique sur des vers improvisés par Lebrun-Tossa. Voici le texte de cet intermède, auquel on avait donné pour titre la Journée du 12 germinal :

(1) Dans son numéro du 1G germinal, le Jownal des Théâtres constatait ce double relâche imposé à tous les théâtres par les événements politiques : — « Le 12 et le 13, disait-il, la générale a battu, tous les citoyens ont pris les armes, et les théâtres ont été fermés. »

l/OPÉRA-GOMIQUE

Les protecteurs de l'anarchie, Les partisans de la Terreur Ont voulu plonger la patrie Dans un nouveau gouffre d'horreur.

Leur espoir est réduit en poudre; Plus de Montagnards insolens.

Le Sénat a lancé la foudre Sur le reste impur des brigands.

Ils croyoient bien, les misérables, Armer Paris contre Paris.

Et par leurs manœuvres coupables Régner enfin sur ses débris.

Ils sont trompés, Paris se lève :

Nous couvrons nos représentans, Et le Neuf-Thermidor s'achève Sur le reste impur des brigands.

O vous, Français ! qui, sans foiblesse, Avez jusqu'ici combattu, Pour quelques instants de détresse Faut-il abjurer la vertu?

Est-ce du pain qu'on vous destine Sous les Jacobins triomphans?

Des échafauds et la famine, Voilà les bienfaits des brigands.

Que dans l'opprobre ensevelie, Cette horde de scélérats Traîne le fardeau de la vie Et demande en vain le trépas.

Ne plus verser, dans leur furie, Le sang des hommes par torrens, Ne plus déchirer la patrie, C'est le supplice des brigands.

Sénat auguste et magnanime, Que le méchant tremble à son tour :

Lorsque tu frapperas le crime, Tu seras fort de notre amour.

Autour de toi, dans ton enceinte, Tu n'auras plus que tes enfans :

Fais leur bonheur, agis sans crainte, Nous écraserons les brigands (1).

(1) Ces vers furent publiés dans plusieurs périodiques, entre autres e Journal de Paris et le Journal des Théâtres.

Cette manifestation ne fut pas la seule qui se produisit à TOpéra- Comique en faveur de la victoire du 12 germinal. Le lendemain du jour où ces couplets étaient chantAs par Fay,un des camarades de celui-ci, Granger, venait lire, sur la scène, un poème dont il était l'auteur et gu'4 intitulait les Crimes des Terroristes, t Le 16 (germinal)» disait le Journal des Théâtres 9 le citoyen Granger a lu un poème de sa composition, sur les bienfaits que les amis des arts doivent attendre de la révolution nouvelle. Cet ouvrage va paroître, et nous nous empresserons de le communiquer à nos lecteurs. > Ce petit poème, qui ne comprenait guère plus de deux cents vers, fut publié en effet (1). C'était un cri de colère contre Robespierre et les Montagnards, et de soulagement à la vue de leur défaite : Ils ne sont plus, ces jours marqués par la terreur, Un crêpe ensanglanté ne couvre plus la France ; Le peuple a renversé l'odieux dictateur, Et le Neuf Termidor signale sa vengeance (2) !

Le 8 avril voit éclore Tune des dernières pièces politiques qui paraîtront au théâtre Favart, la Pauvre Femme, opérc-comique en un acte, paroles de Marsollier, musique de d'Alayrac, dont le rôle principal était tenu par M" 8 Dugazon. Le 27 du même mois, les deux mêmes auteurs donnaient un ouvrage plus important, Adèle et Dorsan, dont les trois actes étaient bien accueillis du public. Peu de jours après, le 5 mai, avait lieu le double

(1) Il formait une feuille d'impression (huit pages in-8°), sans titre ni faux-titre. La date ( « an III de la République » ) se trouvait au has de la huitième page, avec los noms de l'imprimeur (Forget) et de l'éditeur (Vente). La Bibliothèque nationale possède un exemplaire de cette plaquette, qui est aujourd'hui d'une excessive rareté. Son auteur, Granger, comédien d'un très grand talent, avait débuté d'abord à la Comédie-Française, mais n'était point resté à ce théâtre, où Molé, Bellecourt et Monvel, alors en possession du grand emploi, ne lui laissaient que la perspective de les doubler. Fleury, à qui on l'a souvent comparé, en fait le plus grand éloge au chapitre 28 de ses Mémoires, où il trace un parallèle très curieux de leurs qualités respectives. Granger quitta l'Opéra-Comique à Pâques 1708, et alla tenir en province l'emploi de Molé et de Fleury. On trouvera, à l'appendice placé à la fin de ce volume, le texte de son petit poème.

2)Marie-JosephChénier avait commencé un de 8C3 hymnes par ce vers « Salut, Neuf Thermidor, jour de la délivrance... ! »

début de deux artistes qui devaient conquérir rapidement, sur cette scène illustrée par tant de comédiens supérieurs, une renommée que le temps n'a pas éteinte ; ces deux jeunes artistes, qui abandonnaient le théâtre Feydeau pour venir renforcer la troupe de son rival, n'étaient autres que Gavaudan, qu'on surnomma dans la suite c le Talma de POpéra-Comique *,'et le fameux baryton Martin, qui pendant trente ans fit courir tout Paris.

On met à la scène le 12 mai un nouvel opéra-comique en trois actes, la Supercherie par amour ou le Fils supposé, paroles de d'Avrigny, musique de Jadin; puis, le 29 du même mois, les événements politiques viennent encore jeter le désarroi dans nos théâtres. C'est le 1 er prairial, la Convention est de nouveau envahie, le représentant Féraud est massacré à la tribune, tout Paris est en armes, et le caissier de l'Opéra- Comique inscrit cette note sur son registre: — « On avait affiché Biaise et Babet et Azèmia \ mais à environ 9 h - 1/2, 10 h., on a battu la générale pour que tous les citoyens se rendissent à la section en armes et à la Convention nationale pour contenir les sections du fauxbourg St- Antoine. Il y a eu relâche. » Le lendemain 21 mai, c relâche pour le même sujet ». Le 22, le caissier inscrit les titres des deux pièces qui composent le spectacle : Biaise et Babet et Azèmia , comme l'avant-veille, mais il néglige de nous dire que ce spectacle n'a pu être terminé, ce que nous apprenons par un rapport de police daté du 4 prairial: — c Au théâtre de TOpéra-Comique, lorsqu'on est venu annoncer que l'assassin du représentant Féraud avait été enlevé et porté en triomphe dans le f b * Antoine, tous les spectateurs se sont levés et ont crié aux armes, en disant ; Il faut vaincre ou mourir pour venger la Convention! En effet la pièce n'a pas été achevée, et tout le monde s'est retiré (1). » Le 23, le 24 et le 25, le théâtre reste fermé. Il rouvre enfin le 26, et le 14 juin il donne la première représentation d'un

(1) Ad. Schmidt : Tableaux de la Révolution française.

opéra-comique en deux actes, le Nouveau Don Quichotte, paroles de Boissel, musique de Champein, qui avait été créé quelques années auparavant au théâtre de Monsieur. Un autre ouvrage lyrique, en trois actes, le Brigand ', dû à la collaboration d'Hoffman et de Kreutzer, est joué ensuite le 25 juillet. Hoffman, esprit très libéral et très indépendant, mais qui avait eu maille à partir avec les jacobins et qui avait de puissantes raisons de ne point les aimer, faisait allusion à leurs exploits dans cet ouvrage; toutefois, et sans doute pour éviter les protestations directes, il avait placé l'action de sa pièce en Angleterre, sous le règne de Jacques II, à l'époque de la conjuration de Monmouth. En somme, son Brigand était un brigand politique, et c'est là ce qui donna à un poète (?) l'occasion d'écrire ces piètres vers, que le Journal de Paris jugea à propos d'insérer dans son numéro du 31 juillet :

Allez-vous voir le Brigandt — Non.

La pièce me déplaît au nom, Si longtems la présence obscène Du brigand le plus odieux A, sur les rives de la Seine, Fatigué mon cœur et mes yeux, Que je suis fort peu curieux D'en voir un autre sur la scène.

A la suite de la représentation du Brigand^ l'Opéra- Comique restera — chose étonnante ! — quatre mois et demi sans donner une seule nouveauté. Je crois que c'est le premier exemple de ce genre que ce théâtre ait offert depuis le rétablissement en France de la Comédie-Italienne, c'est-à-dire depuis quatre-vingts ans. Il est vrai qu'en ce moment la situation politique était terrible, et que les menées des royalistes, qui faisaient craindre chaque jour l'explosion d'un mouvement insurrectionnel, créaient à Paris et aux Parisiens une existence impossible. Le canon de vendémiaire, en les réduisant au silence, Vint enfin ramener un peu de calme, et l'établissement du gouvernement dictatorial fit renaître l'espoir d'une tranquillité prochaine. Mais ces événements de vendémiaire

1<>G l'opéra-comique

forcèrent encore les théâtres à interrompre leurs travaux, et TOpéra-Comique fit relâche les 5, 6 et 7 octobre. Ce n'est ensuite que le 5 décembre qu'il se décida à afficher un nouvel ouvrage important, qui fut d'ailleurs le dernier de l'année: cet ouvrage était un opéra en trois actes, la Caverne, dont Méhul avait écrit la musique sur un poème de Forgeot, et qui n'obtint qu'un médiocre succès.

C'est pendant cette période critique d'une des années les plus houleuses de la Révolution que survint, à Londres, la mort de Philidor, celui qu'on appelait justement c le grand Philidor », et qui, véritable créateur, avec Duni et Monsigny, du genre de Popéra-comique, avait été Pun des précurseurs de Grétry, d'ailleurs puissamment aidé par lui à ses débuts. Celui-ci s'en souvint, et voulut rendre un hommage public à l'excellent artiste qui avait facilité son entrée dans la carrière. L'auteur de Richard et de Zèmire et Azor adressa donc la lettre suivante au Journal de Paris, qui l'inséra dans son N° du 4 e jour complémentaire an III (20 septembre 1795):

Citoyen,

Philidor n'est plus; mais il vivra dans la mémoire des hommes ; mais il ne sera de long-temps remplacé dans les deux carrières qu'il a parcourues. Musicien profond, c'est lui qui le premier fit entendre, sur la scène française, les accens mélodieux des Italiens, joints à la force de l'harmonie et du génie des Allemands. Dans les arts, il suffit d'ajouter quelques beautés neuves à celles déjà connues, pour mériter le titre d'homme de génie. Philidor est, je crois, l'inventeur des morceaux de musique à plusieurs sujets, ou à plusieurs rhytmes Contrastans. Le duo de Tom Jones : « Que les devoirs que tu m'imposes », est le chef-d'œuvre des morceaux de ce genre. Tout le monde sent que la tête vigoureuse de cet artiste célèbre devoit atteindre aisément aux combinaisons difficiles ; il pouvoit ranger une succession de sons avec la même facilité qu'il jugeoit une partie d'échecs. Nul homme n'a pu le vaincre à ce jeu rempli de combinaisons : nul musicien n'aura plus de force et de clarté dans ses compositions, que Philidor n'en a mis dans les siennes. Il fut bon époux, bon père, bon ami; j'éprouvai moi-même sa bienveillante amitié, lors de mon début dans la carrière dramatique. Il sera donc pleuré de ses parens et de ses amis, et tous les artistes et amateurs des

beaux-arts regretteront long-tems cet homme si justement

Mais nous n'en avons pas fini avec les faits qui marquent l'existence de l'Opéra-Comique durant cette dramatique année 1795. Tout d'abord il faut signaler les effets de celui qui à cette époque troubla si profondément toutes les relations économiques et sociales. Dans le compte établi par le caissier pour le mois de thermidor se trouve cette mention d'un caractère étrange : — c Payé un mémoire de pâtée pour la destruction des ratz et souris dans toute la salle, cuves et magazin, suivant l'arrêté du 7 thermidor, cy 600 livres. » Six cents francs de mort aux rats, cela peut paraître excessif, et il y aurait de quoi stupéfier si l'on ne réfléchissait un peu ! C'est qu'à ce moment le numéraire a déjà presque complètement disparu, que le cours forcé et les émissions successives des assignats ont déprécié ceux-ci dans des proportions incalculables et qu'il en résulte ce que, sans jeu de mots, on peut appeler des comptes fantastiques. Dès le 1 er avril, les assignats ne représentaient plus que le cinquième à peine de leur valeur ; le 1 er août, à la Bourse, le louis d'or valait 920 francs en assignats ; le 1 er septembre, il était à 1,200 francs; le 1 er novembre sl2,600 : le 1 er décembre à 3,050. Le 1 er janvier 1796 il en coûtera 4,600 francs en papier pour acheter ce même louis d'or, le 1 er février 5,300, le 1 er mare 7,200! De jour en jour le cours du change se modifiait, et l'on conçoit la singulière et difficile situation dans laquelle les théâtres se trouvaient placés en de telles circonstances. Il leur fallait, pour se plier aux nécessités du moment, augmenter graduellement le prix nominal de leurs places et établir successivement toute une série de tarifs qui pussent balancer l'écart existant entre le papier et le numéraire.

Dès le 1 er mars, l'Opéra-Gomique avaitidû procéder à un premier et faible relèvement du prûVde ses places.

Les premières, qui étaient à 6 livres, furent portées à 7;

célèbre.

Grétry,

Inspecteur du Conservatoire de musique.

les secondes, de 4 furent mises à 5 livres; les troisièmes, de 3 à 4 livres ; le paradis, d'une livre 15 sols à 2 livres ; enfin, le parterre, d'une livre 5 sols à une livre 10 sols. Mais ce tarif ne put se maintenir au delà de trois mois, et bientôt la dépréciation des assignats devint telle qu'il fallut le modifier périodiquement, et jusqu'à deux fois dans le cours du même mois.On finit ainsi par en arriver à payer une place de balcon jusqu'à mille francs, tandis qu'un simple parterre en valait lui-même cent cinquante.

Les journaux du temps, même ceux qui s'occupaient le plus spécialement des choses théâtrales, ne sont entrés et ne pouvaient entrer dans aucuns détails à ce sujet. Il leur eût été impossible en effet de publier à chaque instant les nouveaux tarifs que chaque théâtre était obligé d'édicter, et qu'il affichait évidemment à l'entrée de ses bureaux; la place leur eût pour cela complètement manqué. Aussi n'a-t-on eu jusqu'à ce jour, sur cette question intéressante, aucun renseignement non seulement précis, mais quelque peu détaillé. Grâce aux registres del'Opéra- Gomique, je vais pouvoir dresser le tableau suivant, qui établit d'une façon exacte la progression du prix des places à ce théâtre, avec les dates précises des modifications, depuis le 4 juin 1795 jusqu'au 4 juin 1796:

Balcon

Orchestre

Premières

Amphithéâtre

Secondes

Troisièmes

Paradis

Parterre

4 juin

Balcon

Orchestre

Premières

Amphithéâtre

Secondes

Troisièmes

Paradis •»••••«•••••••••••••

Parterre (1)

16 fév.

26 sept.

25 oct.

18 nov.

2ifév.

11 mai

26 mat

4 juin

(1) Je disais que les journaux n'avaient pu s'occuper de cette ques-

Jusqu'à la fin de Prairial an IV (deuxième quinzaine de juin 1796), on peut encore parvenir à établir la proportion entre les assignats et le numéraire, et à se rendre un compte approximatif de la valeur des recettes. Mais à partir de ce moment il devient à peu près impossible de s'y reconnaître, à cause de l'apparition des mandats territoriaux, créés par la loi du 28 ventôse, et qui avaient été dépréciés même avant de sortir des presses nationales. Dès cette époque, d'ailleurs, on voit reparaître un peu d'argent, si bien que les recettes comprennent trois sortes de valeurs différentes, et que la confusion dans les comptes devient absolue. C'est ainsi, par exemple, que la recette du 11 messidor an IV (29 juin 1796) se décompose de cette façon •

16,996 liv. 16 sols 4 deniers en mandats, 609,900 livres en assignats,

et 152 livres en numéraire.

tion du prix des places au théâtre, ni même constater la situation. A titre d'exception cependant, on peut relever quelques renseignements rares donnés par les Petites Affiches, qui alors suivaient assidûment les théâtres et en rendaient compte avec beaucoup de soin. Ce journal fit connaître un jour le tarif du VaudeviUe (9 décembre 1795) : • Prix des loges, 50 liv., 40 1-, 30 1.. 20 liv.; Parterre assis, 25 liv., et Paradis, 10 1. » Dans le même numéro, il annonçait la« Réunion des arts ; concerta et expériences physiques. Prix, 100 liv. par personne. » A la date du 11 décembre, il mentionne le « Bal du cit. Ducy, maison d'Aligre, rue d'Orléans-Honoré, n° 80. Prix, 60 liv. par cavalier et 40 liv. pour les citoyennes. » Le 1? janvier 179G, il inscrivait sur ses programmes le « Bal d'hiver, maison de Richelieu, rue Neuve-Augustin. Prix, 100 liv. par cavalier pouvant amener une citoyenne, et 25 liv. par citoyenne seule. » Enfin, pour l'Opéra, on peut constater avec précision trois augmentations successives du prix des places, aux dates des 20 février, 22 juin et 7 août 1795. Il y en eut certainement d'autres.

C'était le temps où les journaux contenaient des annonces qui feraient ouvrir aujourd'hui de grands yeux au lecteur inattentif, i Depuis le 1" nivôse, disait le Moniteur du 4 nivôse au IV (25 décembre 1795), l'abonnement à cette feuille est de 1,000 livres pour trois mois. » Le lendemain, il insérait cet avis : Histoire de la Révolution française, précédé de l'exposé rapide des administrations successives qui ont déterminé cette révolution mémorable. 6 vol. Prix, 600 liv., et 650 liv. franc de port,» Huit jours après (13 nivôse), cet autre avis, plus explicite, donne la clef de de la situation : a Le prix dos Eléments d'agriculture, annoncé dans le n° 61 à 15 et 18 liv., est maintenant de 40 et 50 liv. en assignats, ou i2 sous ën numéraire. » On voit quelle était alors la proportion*

Les assignats, au surplus, continuaient de baisser d'une façon effrayante, de sorte que, pour ce mode de paiement, nous voyons, en juin 1796, les premières loges atteindre le taux de 1,500 livres, les secondes 750 et les troisièmes 450. Gela ne s'arrêta môme pas là, et, au 31 juillet, les premières se payaient 6,000 livres en assignats (tout en étant revenues à 6 francs en numéraire), Jes secondes 3,000, les troisièmes 2,250, le paradis et le parterre 1,500. Cependant, à partir du commencement de thermidor (juillet 1796), l'emploi des assignats et des mandats devient de plus en rare, il s'éteint peu à peu pendant tout le cours de ce mois, de sorte qu'avec fructidor (août-septembre) il n'en est presque plus question. Le 2 fructidor est le premier jour où l'on ne trouve plus trace dans la recette des uns ni des autres; on n'en voit plus ensuite qu'accidentellement, et à partir du 30 fructidor ils disparaissent enfin d'une façon absolue.

Il n'en est pas moins curieux de se rendre compte des faits avec certitude, et après avoir constaté que l'Opéra- Gomique encaissa un jour, en seuls assignats, une recette de 489,750 livres (c'est la plus forte), à la date du 17 prairial an IV (5 juin 1796), je vais dresser, d'après les registres du théâtre, le tableau mensuel des recettes totales de l'année théâtrale 1795-1796. On en verra la progression croissante, qui indique la progression décroissante de la valeur du papier:

Germinal an III (situation normale) 114.158 livres.

Floréal (idem) 137.404 —

Prairial (la dépréciation commence;. 125.413 —

Messidor 192.395 —

Thermidor 227.417 —

Fructidor 324.923 —

Vendémiaire an IV 473.159 -

Brumaire 774.965 —

Frimaire 1.523.555 —

Nivôse 2.348.865 —

Pluviôse 2.516.340 —

Ventôse 5.502.015

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