ARRÊTÉ DU DIRECTOIRE EXÉCUTIF
Tous les directeurs, entrepreneurs et propriétaires des spectacles de Paris sont tenus, sous leur responsabilité individuelle, de faire jouer chaque jour par leur orchestre, avant la levée de la toile, les airs chéris des républicains, tels que la Marseillaise, ça ira, Veillons au salut de l'empire et le Chant du Départ.
Dans l'intervalle des deux pièces, on chantera toujours Y Hymne des Marseillais ou quelques autres chansons patriotiques.
Le Théâtre des Arts [l'Opéra] donnera, chaque jour de spectacle, une représentation de V Offrande à la Liberté, avec ses chœurs et ses accompagnemens, ou quelques autres pièces républicaines.
Il est expressément défendu de chanter, laisser ou faire chanter l'air homicide dit le Réveil du peuple.
Le ministre de la police générale donnera les ordres les plus précis pour faire arrêter tous ceux qui dans les spectacles appelleroient par leurs discours le retour de la royauté, provoqueroient l'anéantissement du corps législatif et du
(1) Adolphe Schmidt : Tableaux de la Révolution française.
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pouvoir exécutif, exciteroient le peuple à la révolte, troubleroient Tordre ou la tranquillité publique, et attenteroient aux
bonnes mœurs.
Le ministre de la police mandera dans le jour tous les directeurs et entrepreneurs de chacun des spectacles de Paris : il leur fera lecture du présent arrêté, leur intimera les ordres qui y sont contenus; il surveillera l'exécution pleine et entière de toutes ses dispositions, et en rendra compte au Directoire (1).
Le théâtre Feydeau ne se défendait peut-être pas assez contre les manœuvres bruyantes et antirépublicaines de ses jeunes habitués, qui, chaque jour devenant plus audacieux, lui faisaient courir les plus grands dangers. Cette singulière question des chants patriotiques devait le perdre, car le gouvernement avait l'œil sur lui et voici, à son sujet et sur cette question, une lettre que le ministre de la police, qui était Merlin, adressait au chef de l'armée de Paris, qui était Bonaparte :
Le ministre de la police générale au général en chef de Vannée de l'intérieur.
Paris, le 20 nivôse, an 4* de la République (2).
Je suis informé, général, qu'hier au théâtre de la rue Feydeau, les airs chéris des républicains n'ont été accueillis que par des huées. Que devient donc l'arrêté du Directoire exécutif, qui enjoint à tous les entrepreneurs et propriétaires des spectacles de Paris de les faire jouer chaque jour avant la levée de la toile? Il faut qu'il reçoive sa pleine et entière exécution.
Eh quoi î lorsque la République force les puissances coalisées contre elle à la respecter et à l'admirer, même en la combattant, lorsqu'elle a déjà conclu des traités honorables, et qu'elle prépare le bienfait d'une pacification générale, elle seroit ici méconnue par la tourbe misérable de quelques êtres dégradés et sans mœurs, dont le cœur est mort aux douces jouissances de l'amour de la patrie? Que diroient nos généreux défenseurs, s'ils apprenoient qu'ici sont conspués, proscrits, les airs qui les ont guidés, qui les guident chaque jour à la
(1) Cet arrêté est des premiers jours de janvier 179G. Il tomba assez rapidement en désuétude, car on lisait ce qui suit daus le Journal de Paris du 17 juillet suivant t — « On ne chante, plus sur nos théâtres, de chansons par ordre. »
(2) 10 janvier 1796.
victoire, et qu'ils entonnent encore en mourant au lit d'honneur? Mais non, les murmures de quelques séditieux ne l'emporteront pas sur la volonté du gouvernement, et ne pourront dénaturer le véritable \œu du peuple, toujours ami de la liberté. S'ils osoient se faire entendre de nouveau, qu'une prompte et sévère répression en impose à la malveillance et au royalisme. Je vous charge en conséquence de vous tenir prêt à faire arrêter sur le champ et en flagrant délit tous ceux qui coritrevieiidruient à l'arrêté du Directoire exécutif, et je compte â cet égard sur votre zèle et votre fermeté.
Salut et fraternité.
Merlin.
Sans doute, les ordres donnés par le ministre furent exécutés par le général de rannée de Paris, et la tranquillité reparut pour un instant au théâtre Feydeau; mais cette éclaircie ne fut pas de longue durée, car, six semaines après, Merlin a rossait cette nouvelle lettre à Bonaparte:
Le ministre de la police générale au général en chef de Vannée de l'intérieur.
Paris, 2 ventôse an IV (1).
Je suis informé, général, que les chouans se sont aujourd'hui donné rendez-vous au théâtre de la rue Feydeau et qu'ils doivent y causer du trouble. Sans doute leurs vains projets échoueront devant l'énergie des républicains ; mais s'ils osoient faire quelques tentatives contre l'ordre public, il est bon qu'aussitôt elles soient réprimées. 'Je vous invite donc à faire placer vers les six ou sept heures du soir un piquet de dragons dans les avenues de ce théâtre. Je ne doute pas que le seul aspect de ces défenseurs de la liberté ne réduise le royalisme au silence et prévienne ainsi tout désordre.
Salut et fraternité.
Merlin.
Il paraît pourtant que le ministre de la police, le général en chef et les dragons restèrent impuissants à empêcher les manifestations et à ramener Tordre au théâtre Feydeau, car une mesure de rigueur devint indispensable, et Ton dut fermer ce théâtre, comme, deux mois et demi auparavant, on avait fermé celui de la Montansier
(1) 21 février 1796.
L'opfiRA-COMIQUE
et le Lycée des Arts. A la date du 8 ventôse (27 février), le Directoire prit un arrêté par lequel il ordonnait, dans les vingt-quatre heures, cette fermeture, en même temps que celle de divers autres lieux de réunion (1). Heureusement pour le théâtre Feydeau, les sévérités administratives furent de courte durée, au moins en ce qui le concernait, et après quelques semaines de silence il lui fut permis de rouvrir ses portes au public.
Mais pendant que celui-ci parcourait une période si remplie de troubles et d'agitations, l'Opéra-Comique, qui, tout au contraire, avait retrouvé le calme et la tranquillité, continuait le cours ordinaire de ses travaux. Dès les premiers jours de 1796, il mettait à la scène deux petits ouvrages en un acte : le Mariage de la veille, paroles de d'Avrigny, musique de Jadin (2 janvier), et le Jockey y paroles d'Hoffnian, musique de Solié (6 janvier). A ce moment, les rigueurs d'un hiver implacable, venant se joindre à tant d'autres causes de souffrance, éprouvaient d'une façon terrible la population besogneuse de Paris ; c'est alors que tous les théâtres de la capitale, mus par ce sentiment de charité dont ils n'ont jamais cessé de prodiguer les preuves, donnèrent successivement une série de représentations au profit des pauvres, et que l'on
(1) Voici le texte de cet arrêté, que le Directoire communiqua le lendemain, par un message, au Conseil des Cinq-Cents : « Le Directoire exécutif arrête ce qui suit :
« Art. I nr . — La réunion formée dans le local connu sous les noms de Salon des Princes et de Salon des Arts, boulevard des Italiens; la réunion formée dans la maison de Sêrilly, vieille rue du Temple; la réunion formée dans le palais Egalité, sous le nom de Société des Echecs; la réunion formée dans le ci-devant couvent des Génovéfains, et connue sous le nom de Société du Panthéon : la réunion dite des Patriotes, formée rue Traversière, n° 8ô4; sont déclarées illégales et contraires à la tranquillité publique. Leurs emplacemens respectifs seront fermés dans Les 24 heures, et les scellés seront apposés sur les papiers y existant.
• Art. II. — Le théâtre dit de la rue Feydeau, et l'éditlce connu sous le nom d'Eglise de Saint- André-des- Arcs, seront pareillement formés dans les 24 heures.
« Le ministre de la police générale est chargé de l'exécution du présent arrêté.
« Sij^né : Letourneur, Président»
Lagarde, Secrétaire général. >
vit, comme il arrivait presque toujours, TOpéra-Comique prendre la tête du mouvement et ouvrir le feu en cette circonstance. Le Journal de Paris (du 2 germinal-22 mars) publia le tableau suivant, assez curieux de ces représentations:
Produit et ordre des représentations données au profit des pauvres par les diffère ns spectacles dans le mois de
Pluviôse dernier.
Le 7. — L'Opéra-Comique national... 33.525 * »
Le 9. — Les Amis de la Patrie 15.208 15 »
(L'entrepreneur, le citoyen Delomel,
jugeant la recette insuffisante, a fourni en
sus 8,000 livres.) — Procédé aussi délicat
que généreux.
Le 11. — Le Vaudeville 37.115 » »
Le 13. — La Cité 30.97G G 9
Le 13. — Molière 3.020 » »
(La recette n'a pas couvert les frais; le
citoyen Tolozé, entrepreneur, les a pris
pour lui seul.) — Rare désintéressement,
bien digne d'éloges.
Le 15. — Le Théâtre des Arts 212.328 15 »
Le 17. — L'Ambigu-Comique >» » »
Le 18. — Le Théâtre dramatique » » »
(Les frais de ces deux théâtres ont
absorbé leurs recettes.)
Le 20. — Le Théâtre Patriotique 825 10 »
(Le citoyen Saint-Aubin, entrepreneur,
n'a défalqué ni part d'auteur, ni parts
d'acteurs.)
Le 23. — Les Jeunes-Artistes 625 » »
Le 24. — L'Émulation 2.162 » »
Le 25. — Le Marais 269 » »
Le 28. — Les Variétés 2 832 10 d
Le 29. — Franconi 8.505 » »
(La nourriture des chevaux n'a point été comptée.) — Bel exemple de philanthropie (1).
(1) Il est évident que parmi ces recettes, les unes sont comptées en assignats, comme celle de l'Opéra (théâtre des Arts), les autres en numéraire. Autrement, on se demande ce que pourrait représenter, par exemple, celle du Marais (209 francs), au taux où se trouvaient alors les assignats.
L'année s'écoula, pour le théâtre Favart, sans incident particulier, au milieu d'un calme absolu et tel qu'il n'en avait pas connu depuis longtemps. Son histoire se borne, pour cette période paisible de son existence ordinairement plus agitée, à l'énumération des ouvrages nouveaux qu'il offrit au public, et dont voici les titres ; tous ces ouvrages sont des opéras-comiques: le Négociant de Boston ,un acte, paroles d'Hoffman, musique de Jadin (23 mars), donné avec un succès négatif qui limita sa carrière à deux seules représentations ; le Secret, un acte, paroles d'Hoffman, musique de Solié (20 avril) ;Imogéne ou la Gageure indiscrète, trois actes en vers libres, de Dejaure, musique de Kreutzer (27 avril); les Rendez-vous espagnols, trois actes, paroles de Rosny, musique de Fay, qui se charge d'un des rôles importants de son œuvre (10 juin); Marianne ou V Amour maternel, paroles de Marsollier, musique de d'Alayràc, gentil opéra où l'on voit réunies pour la première fois les deux gloires féminines du théâtre, M me Dugazon et M me Saint-Aubin (7 juillet); les Deux Lettres, deux actes en vers, de Delrieu, musique de Jadin (4 août); Bèlisaire, trois actes, paroles de d'Antilly, musique posthume de Philidor, le grand musicien et le grand joueur d'échecs, qui était mort à Londres l'année précédente [3 octobre] (1) ; Christophe et Jérôme ou la Ferme hospitalière, un acte, paroles de . Favières, musique de Berton (26 octobre) ; enfin Azèline, trois actes, paroles d'Hoffman, musique de Solié, le plus
(1) Au sujet de cet opéra, d'Antilly adressait la lettre suivante au Journal de Paris (3 octobre; :
« Mon sujet est puisé dans le roman historique de Bêlisaire. La musique est du célèbre Philidor et répond à tous égards à la réputation de ce grand maître. Si cette production voit le jour dans ce moment, j'en ai l'obligation au respect des artistes de la Comédie-Italienne pour la mémoire de l'auteur de Tom Jones et à'Ernelinde.
« Les amateurs de spectacle apprendront avec sensibilité que le cit. (îrétry a bien voulu se charger de la direction de cet opéra : il était digne de celui qui avoit jeué le- premières Heurs sur la tombe de Philidor de lui rendre ces derniers devoirs. Le chœur des conjurés du o° acte est t^ut entier du cit. Le Berton [Berton], élève du fameux Sacchini.
« L'auteur des paroles de l'opéra de Bêlisaire. »
grand succès de Tannée, qui se trouve brillamment terminée par cet ouvrage.
Il est encore impossible, au moins en ce qui concerne les premiers mois, d'établir le compte des recettes pour l'année théâtrale 1790-97. Nous nous trouvons encore, ici, aux prises avec les assignats, qui continuent à nous donner des chiffres absolument fabuleux. C'est ainsi que les quatre premiers mois de cette année nous présentent, comme recette nominale, un total de 30 millions 56,000 livres, ainsi réparties pour chacun d'eux:
Germinal an IV 4.565.025 livres.
Floréal 5 473.9-25 —
Prairial 7. 803. .350 -
Messidor 12.153.700 -
Quant au mois de thermidor, où les assignats disparaissent pour faire place aux mandats, et où Ton voit reparaître un peu de numéraire, le registre du caissier de l'Opéra- Comique nous donne à son sujet les curieux 1 détails que voici : :
Produit des trente représentations journalières du mois en
espèces numéraire 24.364 1. 14 s.
Et en mandats : 255,088 I. 0 s. 8 d., qui ont été convertis en numéraire par les ventes successives qui ont été faites comme cy après, savoir :
28 messidor. . .
3 thermidor. .
lo.ooo
En place du restant des 255,688 1. G s. 8 d., montant à 4,688 1. 6 s. 8 d., il en a été vendu le 26 dudit,
cy 5.500 1. à 1 1. 19 s. 107 1. 5 s.
Total vendu... 256.500 1. 10.937 1. 15 s.
Ces 10,937 1. 15 s., jointes aux 24,364 1. 14 s. reçues en numéraire, font donc monter la recette du mois de thermidor au chiffre total de 35,302 1.9 s. Voici maintenant la recette en numéraire des huit derniers mois :
Fructidor 34.136 1. 16 s.) . 0 Qj|A , q
Les 5 jours complémentaires. 8.177 7 j ^ d
Vendémiaire an V 54.864 4
Brumaire 44.983 15
Frimaire 42.691 10
Nivôse 45.001 10
Pluviôse 45.279 13
Ventôse 46.290 13
En fait de détails particuliers ou curieux, le registre du caissier de l'Opéra-Comique devient très sobre à ce moment. On n'y trouve que quelques renseignements permettant de constater la valeur toujours décroissante des assignats, qui d'ailleurs cessèrent d'avoir cours le 14 juillet 1796, septième anniversaire de la prise de la Bastille. Je lui emprunterai quelques nouveaux chiffres relatifs à cet objet, et que j'extrais du compte des dépenses pour les mois de Nivôse, Pluviôse et Ventôse :
Payé au G cn Savoye pour une chanterelle de contrebasse 400 livres.
Payé au C en Lucotte pour papier à lettres.. 3 200 —
Payé au papetier son mémoire de cire et pains à cacheter 1.545 —
Payé pour une perruque à la G™' St- Aubin dans le Jochei 6.000 —
Payé au G eu Lallement, contrebasse, pour deux cordes pour son instrument 900 —
Payé au G en Adam, machiniste, son mémoire de journées d'ouvriers, garçons manœuvres et doux 50.772 -
Payé au G en Vautier, peintre, son mémoire d'une décoration 50.000 —
Payé au G en Leclerc, pour rouge fourni aux danseurs pendant les mois Germinal, Floréal et Prairial..... 1.800 —
Payé un mémoire de façon de chandelles.. 3.061 1. 10 s.
Payé au G eu Manceau, pour avoir détruit 28 rats pendant le mois de Ventôse 700 —
Payé pour nettoyage de fusils 2.000 —
Payé pour 3 jupes de mousseline pour les Cennes Desbrosses, Philippe et St-Auhin dans Paul et Virginie (1) 18.000 livres.
C'est aux derniers jours de cette année 1796, qui était loin de se faire remarquer par sa prospérité, que le gouvernement jugea à propos de rétablir, à la charge des théâtres, la redevance connue sous le nom d'impôt des pauvres et qui avait été abolie aux premiers jours de la Révolution. Cet impôt trois fois inique, d'abord parce que le principe en est injuste, ensuite parce qu'il est prélevé sur la recette brute et sans tenir compte des frais énormes afférents à toute entreprise théâtrale, enfin parcequ'il est fixé de manière à constituer pour chacune d'elles une charge vraiment écrasante, fut d'abord rétabli de six mois en six mois et par arrêtés successifs, jusqu'au jour où il vint de nouveau, en vertu d'un décret, frapper les théâtres d'une façon permanente et définitive. Voici la circulaire qui, à ce sujet, leur fut adressée le 25 décembre 1796 :