BUREAU CENTRAL DE PARIS
Paris, le 5 Nivôse, l'an 5 de la République française une et indivisible.
Aux Directeurs des Spectacles de la Commune de Paris.
Nous vous adressons, citoyen, un exemplaire de l'arrêté du Directoire exécutif en date du 29 Frimaire dernier, relatif à la perception pendant six mois au profit des indigens d'un décime par franc en sus du prix des billets d'entrée dans tous les spectacles, conformément à la loi du 7 du même mois, et une copie de l'arrêté pris en conséquence par le Bureau central cejourd'huy. Vous voudrôs vous y conformer, et nous en accuser la réception.
Salut et fraternité.
Les Administrateurs, Limodin. Cousin. Breon (2).
d) La dépréciation des assignats donnait lieu chaque jour à des incidents, dont un est ainsi relevé dans un rapport de police du 4 germinal (21 mars) : — * A l' Ambigu-Comique, dans un passage où il est dit : il vient de recevoir 2,000 ècus, l'actrice ayant ajouté : en numéraire, cette addition a occasionné des ris et des applaudissemens réitérés. Nous avons écrit à ce sujet au directeur de ce théâtre. »
(2) Cette pièce est iuédite.
Les premiers jours de 1797 trouvèrent le théâtre Favart en plein travail d'enfantement, préparant la représentation d'un nouvel ouvrage en trois actes de Grétry, qui depuis cinq ans, c'est-à-dire depuis les Deux Couvents (1G janvier 1792), n'en avait point donné de cette importance. Favières, auteur du livret de cet ouvrage, auquel il avait donné le titre de Lisbeth, en avait emprunté le sujet à une aimable nouvelle de Florian, Claudine, qui mettait en scène le doux poète Gessner. Grétry avait écrit sur ce livret une partition pleine de charme et de saveur, d'un caractère touchant et mélancolique, et qui peut compter au nombre de ses œuvres les plus achevées et les mieux venues. Après deux relâches consacrés aux répétitions générales, la première représentation de Lis> beth fut affichée pour le 10 janvier, et le succès qu'elle obtint fut tel que depuis longtemps on n'en avait vu de semblable. — «... La musique, disait le Journal de Paris, est, en tout, digne de l'inimitable compositeur qui, depuis si longtemps, est en possession tour à tour d'arracher les larmes de l'attendrissement ou d'exciter le rire de la gaîté. Les couplets de Nanette, les airs de Lisbeth, de Gessner, de Simon, le trio de la malédiction paternelle et le finale du premier acte ont surtout produit un enthousiasme universel. Les acteurs, Michu, Ghenard, Solié, se sont surpassés, et les suffrages sont restés indécis entre la touchante sensibilité de madame Saint-Aubin et l'aimable
gaîté de mademoiselle Carline. Les trois décorations sont du plus bel effet, et dignes de ce que nous avons vu de mieux dans ce genre. Au moment où les débris longtemps dispersés du Théâtre-Français se rassemblent pour faire encore les plaisirs de Paris et la gloire de la France, il est intéressant de voir le Théâtre -Italien, après avoir lutté contre le vandalisme, malgré les absences momentanées d'une partie de ses sujets, redoubler de zèle et d'efforts pour plaire au public, devenu de jour en jour plus difficile. Puisse l'heureux retour de la paix consolider bientôt deux établissements si dignes des vœux de tous les amis des arts 1 »
Lisbeth, on le voit, fut accueillie avec enthousiasme. C'est au plus fort du triomphe — un peu éphémère pourtant — qu'ils venaient de remporter avec cette œuvre charmante, que le théâtre Favart, et Grétry lui-même, firent une perte douloureuse dans la personne d'un grand artiste qui pendant trente ans avait pris sa part de leurs joies et de leurs succès, qui avait été mêlé à leur vie de chaque jour, qui par son talent, par son activité, par son intelligence, avait contribué d'une façon puissante à la création et à l'affermissement de ce genre aimable de Topéra-comique, auquel l'ancienne Comédie-Italienne avait dû son renouvellement, sa plus grande vogue et sa brillante régénération. Clairval, qui avait pris sa retraite depuis cinq ans à peine, Clairval, dont le souvenir était resté vivace chez ce public qu'il avait si longtemps charmé, dont l'empreinte semblait encore chaude sur ces planches qu'il avait si souvent foulées, Clairval disparaissait de ce monde le 26 janvier, à peine âgé de soixante-trois ans, n'excitant d'autre sentiment que les regrets affectueux et sincères qui sont dus à un galant homme, à un homme de cœur, à un bon et gai compagnon. Grétry ne voulut pas laisser partir son vieil ami, celui auquel il devait tant, sans lui rendre publiquement l'hommage qu'il méritait à tant de titres divers. Il adressa aussitôt cette lettre au Journal de Paris :
l'opérà-comiqtje
En disant aux amateurs des arts : Clairval n'est plus, c'est annoncer que la nature a détruit un des êtres qu'elle avait le plus favorisé. Doué de toutes les grâces de l'esprit et du corps, aussi éloquent que juste, respecté de tous parce qu'il fut homme d'honneur, Clairval eût été le favori de Melpomène s'il n'eût été celui de Thalie. Pendant près de 30 ans je lui fus attaché par les liens de la plus douce amitié; tous ceux qui l'ont vu au théâtre l'ont aimé ; tous ceux qui l'ont connu plus particulièrement lui donneront aujourd'hui des pleurs.
Grétry, de l'Institut national (1).
Grétry devait bien ce souvenir ému à l'artiste qui avait si puissamment contribué à ses succès, et dont, plus qu'aucun autre, il pouvait apprécier l'incomparable talent. On doit lui savoir gré néanmoins, avec son cœur sec et son esprit froid, de n'avoir pas marchandé à Clairval l'expression d'une admiration vive et sincère, animée par un sentiment vraiment affectueux.
Deux mois après la représentation àeLisbeth, le 4 mars, l'Opéra-Comique donnait celle d'un autre ouvrage important, Ponce de Léon, c opéra bouffon > en trois actes, dont l'excellent compositeur Berton, alors âgé seulement de vingt-neuf ans, avait écrit les paroles et la musique, en s'inspirant d'un joli conte de M me d'Aulnoy. Joué par Michu, Gavaudan, Ghenard, Dozainville, M mes Gontier, Jenny et Schreuzer, cet ouvrage fut très bien accueilli. C'est à ce moment que les artistes de Favart, dans le but d'augmenter leurs ressources, eurent l'idée d'aller donner dans la salle du théâtre du Marais, alors vacante, une série de représentations (2). L'effort si honorable de ces braves gens fut loin d'être récompensé par le succès, car voici la note contenue à ce sujet dans le compte établi
(1) Je lis dans les registres de l'administration du théâtre Favart, au compte rendu par le caissier pour le mois de prairial an V : — « Du 7 prairial (20 mai), payé en numéraire pour solde de la pension de M* Clairval, pour les 71 er » jours de Pluviôse d", 30 livres. » La pension de Clairval, je l'ai dit plus haut, était de 3,000 livres, et elle était la seule qui atteignit ce chiffre.
(2) Le théâtre du Marais, qui n'avait pas prospéré dans les mains de son fondateur, Langlois-Courcelles , était situé rue Culture-Sainte- Catherine (aujourd'hui rue de Sévigué), dans un immeuble actuellement occupé par un établissement de bain».
par le caissier pour Je mois de ventôse an V : — c Théâtre du Marais. La dépense, suivant les états et mandemens émargés et quittancés, monte à la somme de 7,811 1. 16 s. La recette faite les 7, 13 et 21 frimaire, 5, 17 et 23 pluviôse •derniers, monte, y compris la portion des pauvres des 17 nivôse et 3 pluviôse, à la somme de 7,3121. 14 s. Partant, le comptable porte en dépense la somme de 499 1.2 s.» Malgré cette déconvenue, nos courageux artistes n'en continuèrent pas moins activement leurs travaux. Le 22 mars, ils conviaient leurs spectateurs à la représentation d'un opéra-comique en un acte, Volècovr ou un Tour de page, paroles de Favières, musique de Devienne, l'aimable auteur de ce petit chef-d'œuvre qui avait nom les Visitandines et que tout Paris avait voulu voir au théâtre Feydeau; et le 4 avril ils faisaient entrer dans leur répertoire une œuvre plus importante, Zélia, opéra en trois actes auquel la belle musique du compositeur Deshayes avait valu, quelques années auparavant, un brillant succès au théâtre Louvois (1).
C'est ici que se place un incident curieux, étonnant, sans précédent dans les annales théâtrales, et qui ne s'est jamais renouvelé depuis : le spectacle d'un opéra hué par les spectateurs, sifflé à outrance par une salle entière que rendait furieuse l'ineptie d'un poème révoltant de bêtise, d'un opéra sombrant à ce point sous les protestations unanimes d'un public écœuré que sa première représentation, qui fut aussi la dernière, put à grand'peine être achevée, et dont la musique pourtant avait produit une impression si profonde que ce même public, voulant venger le musicien des méfaits de son collaborateur et faire à chacun la part qui lui était due, redemanda d'un
(1) Il faut enregistrer, à la date du mois de mars, la retraite d'une des meilleures artistes du théâtre Favart, l'excellente Carline (femme de Nivelon, le danseur de l'Opéra), que sa santé obligeait au repos. Voici ce qu'en disait le Journal de Paris du 27 mars : — « C'est avec peine que nous apprenons aux amateurs du genre naïf, gai et spirituel la retraite de M" 0 Carline, qui après avoir pendant 18 ans fait les délices du public au Théâtre Italien, vient, dit-on, de demander aa démise ion. »
seul cri l'ouverture après la chute du rideau, la demanda le lendemain, la demanda le surlendemain, enfin tant et si bien que pendant quarante ans l'Opéra-Gomique prit l'habitude de comprendre cette ouverture dans le programme d'un grand nombre de ses spectacles,, de l'inscrire fréquemment sur son affiche et de l'exécuter ainsi, comme intermède, dans l'entr'acte de deux pièces.
Un écrivain dont le talent plus que médiocre était loin d'égaler les hautes qualités morales, l'auteur des Contes à ma fille, l'honnête, et filandreux, et ennuyeux Bouilly, qui n'avait rien de ce qu'il faut pour réussir au théâtre et qui pourtant fut le collaborateur de nos plus grands musiciens: Grétry, Gherubini, Méhul, Boieldieu, — Bouilly avait confié à Méhul, qui avait eu le tort de l'accepter, le livret d'un opéra en deux actes intitulé le Jeune Henry. Grâce surtout au génie de Gherubini, Bouilly avait obtenu un succès éclatant, au théâtre Feydeau, avec les Deux Journées ; quant à Méhul, ses triomphes avec Euphrosine, Stralonice, Mèliclore et Phrosine^ l'avaient placé très haut dans l'estime publique et lui avaient valu l'admiration générale. Gonflants dans la réussite dune œuvre qui réunissait deux noms aussi heureux, les meilleurs artistes de l'Opéra-Comique se partagèrent les rôles du Jeune Henry, qui furent distribués à Solié, Chenard, Philippe, Saint-Aubin, Paulin, Allaire, à M mps Saint- Aubin, Carline, Grétu, Gontier et Lejeune. Par une exception bien rare à cette époque, où Ton n'avait pas encore pris la coutume de raconter chaque jour au public ce qui devait se passer chaque soir dans les théâtres, les noms des auteurs, toujours inconnus avant la représentation, avaient été inscrits en toutes lettres sur les programmes des journaux, de même que sur les affiches ; et comme la personnalité de Méhul , très sympathique à tous et qui s'était manifestée d'une façon éclatante, exerçait sur la foule une sorte de fascination, on escomptait d'avance le succès d'une œuvre dont personne, en ce qui concerne le poème, ne s'é-
tait avisé d'entrevoir l'insigne et irrémédiable faiblesse.
Il en fallut rabattre î Jamais première représentation ne fut plus orageuse, plus tumultueuse, plus effroyablement tempétueuse que celle du Jeune Henry, qui rendit célèbre la date du 1 er mai 1707. Les spectateurs des c premières * n'étaient pas alors, comme aujourd'hui, triés sur le volet; le public, le vrai public, n'était pas impitoyablement exclu de ces solennités, il trouvait moyen d'y assister, et il n'avait pas encore perdu, comme il l'a fait depuis, grâce à l'intervention de la claque, l'habitude de manifester sa satisfaction ou son mécontentement. 11 le prouva dans ce jour mémorable, où les sifflets, les cris, les huées firent rage pendant le cours des deux actes que comportait la pièce nouvelle, où le tapage prit des proportions épiques, et où les acteurs ne savaient auquel entendre. La pauvre M m * Saint-Aubin, l'interprète dévouée et la fidèle amie de Méhul, en fut un instant toute déconcertée et fondit en larmes devant les spectateurs : t A la fin du second acte, disait le Courrier des Spectacles, comme le parterre marquait son mécontentement par de grands coups de sifflet, M 1 " 0 Saint-Aubin, croyant apparemment avoir déplu au public, en témoigna sa sensibilité au point de verser des larmes ; mais tous les spectateurs lui prouvoient, par les plus grands applaudissemens qu'ils étoient trop justes pour lui faire une telle application. Les suffrages que cette actrice intéressante reçoit tous les jours du public auroient dû la rassurer contre des marques d'improbation qui ne pou voient s'appliquer qu'à l'auteur d'un ouvrage aussi détestable. » Mais, à rencontre de ce qui se produisait pour le poète, le musicien fut l'objet d'ovations dont on peut se faire une idée par ce récit du Journal de Paris : — c Nous n'avons point parlé de la première représentation du Jeune Henry, et nos lecteurs auront apprécié nos motifs; mais nous trouvons un plaisir bien doux à rendre compte de la justice que le public s'est empressé de rendre le lendemain aux rares talens de M. Méhul, auteur de la musique de cet ouvrage. Entre plusieurs morceaux de ce
10G l'opéra-comique
grand maître (1) que le tumulte d'une représentation orageuse n'avoit point empêché les spectateurs d'apprécier et d'applaudir avec transport, l'ouverture sur-tout avoit entraîné tous les suffrages, sans aucun mélange de la défaveur qu'a paru exciter le poème. Le public a redemandé le 13 (floréal) cette magnifique composition : il l'a redemandée le 14, et sur ses instances réitérées tous les artistes de ce théâtre ont entraîné, ont porté Méhul sur la scène, malgré sa résistance; et là, le public, les acteurs, l'orchestre, tous, d'un accord unanime, l'ont comblé d'acclamations, mêlées à la fois d'enthousiasme pour son talent et d'intérêt pour sa personne, acclamations peut-être encore plus flatteuses que les applaudissemens dont les représentations d'Euphrosine, de Stratonice et de Mèlidore oui été si souvent couvertes. »
Malgré le succès personnel remporté par Méhul en cette circonstance, la chute du Jeune Henry n'en était pas moins complète, et les acteurs de l'Opéra-Comique durent se presser de parfaire les études d'une autre pièce en deux actes qu'ils tenaient en réserve, la Maison isolée ou le Vieillard des Vosges. Celle-ci était due à Marsollier pour les paroles, à d'Alayrac pour la musique, et dix jours suffirent pour la mettre en état de paraître devant le public, à qui elle fut offerte le 11 mai. A ce moment pourtant, la situation du théâtre semble avoir été des plus critiques, et il paraît bien évident qu'il subit une crise terrible. En premier lieu, Elleviou et Martin s'étaient éloignés depuis quelques mois, et tout porte à supposer que cet éloignement était dû à l'impossibilité où l'on se trouvait de leur payer les gros appointements qu'ils s'étaient fait attribuer; d'autre part, quatre relâches sans causes expliquées, inscrits aux dates des 22, 27, 29 niai et 3 juin, font présumer volontiers l'existence de violents tiraillements intérieurs; enfin, des bruits sinistres couraient dans le public, bruits qui motivèrent la publication de cette lettre que Sageret, devenu récemment directeur
(1) Il n'est pas inutile de faire remarquer que l'artiste dont on parlait en ces termes n'avait pas encore accompli sa trentième année.
du théâtre Feydeau, crut devoir adresser au Journal de Paris :
Aux rédacteurs du Journal.
Citoyens,
Les circonstances où se trouve le théâtre de TOpéra- Comique national donnent lieu à des conjectures qui prendraient quelque consistance, si je ne me hâtois d'arrêter de faux bruits qui commencent à circuler.
On assure que la direction des artistes actuellement sociétaires de l'Opéra Comique national va m'ètre confiée très incessamment. Voulez-vous bien, citoyens, donner de la publicité à ma profession de foi à cet égard ?
Je suis, reste et resterai administrateur de l'Opéra-Feydeau et de YOpêra-Feydïau seulement. Cette tâche me suffit. J'ignore par quelle fatalité on me suppose l'ambition ou la témérité de cumuler deux entreprises différentes, quand je ne dois peut-être quelques succès qu'à l'attention de n'entreprendre point au-dessus de mes forces.
Sageret, Administ. de l'Opéra-Feydeau (1).
Les sociétaires de Favart ne crurent pas devoir répondre à cette lettre, ce qui semble prouver qu'ils se débattaient au milieu de difficultés cruelles. De toutes parts on annonçait la prochaine fermeture du théâtre, et cette fermeture eut lieu en effet le 1 er messidor (19 juin). Le dernier spectacle se composait de Paul et Virginie et de Biaise et Babet. Dès le 2 messidor, le Courrier des Spectacles publiait, dans son programme quotidien, cette note communiquée : — « Théâtre de la rue Favart. Ce théâtre est présentement fermé pour des rétablissemens et changemens à faire à la salle. La caisse est ouverte tous les jours depuis 10 heures jusqu'à 2 heures. Les artistes de la Comédie-Italienne donneront aujourd'hui sur le théâtre de Molière, pour la dernière fois, au bénéfice d'un artiste, Sargines ou VÈlève de V Amour, comédie en 4 actes mêlée d'ariettes, ornée de tout son spectacle, précédée à\x Secret, comédie en un acte, mêlée d'ariettes. » Le même jour, le même journal publiait ce petit article
(1) Journal de Paris, 10 juin 1797.
sur le théâtre Favart : — « Il ne s'est passé rien d'extraordinaire à la clôture de ce théâtre, qui eut lieu avanthier. Mlle étoit annoncée depuis long-temps, et on en parloitde diverses manières. Quelques personnes crai- . gnoient de se voir priver pour toujours des talens aimables qui composent ce théâtre. Comme il se pourroitque cette crainte se fût confirmée, nous croyons devoir rassurer les amateurs de rOpéra-C.oinique, en leur promettant qu'ils reverront celte même société continuer de mériter les su tirages du public. Il paroit que l'interruption pourra être de trois ou quatre mois ; mais après ce temps, pendant lequel on fera des réparations à la salle, les Michu, les Philippe, les Solier, les Ghenard, se réuniront aux Dugazon, aux Crétu, aux St-Aubin, pour dédommager le public de ses privations. »
Je croirais volontiers que les choses n'étaient ni aussi sures ni aussi avancées que le disaient les artistes de l'Opéra-Comique dans les notes par eux adressées aux journaux ; mais ils usaient de leur droit et ils étaient dans leur devoir en s'clïorçant de maintenir entière aux yeux du public la confiance en leur avenir. Ce qui semble seulement hors de doute, c'est qu'en fermant leur théâtre, ils n'étaient rien moins qu'assurés de le pouvoir rouvrir; car il fallait de l'argent pour Jes travaux de réparation et d'aménagement qu'ils annonçaient l'intention d'effectuer à leur salle, et cet argent, qu'ils étaient obligés d'emprunter, ils ne l'avaient pas encore. Nous verrons en effet plus loin que c'est seulement pendant leur absence de Paris (car ils mettaient leur clôture à profit pour aller donner des représentations en province) que toute une kyrielle d'emprunts nouveaux furent souscrits en leur nom par leur camarade Gamerani, qui faisait fonctions d'administrateur et auquel ils avaient confié leurs pouvoirs (1).
(1) On lisait dans la Quotidienne du S) messidor (27 juin) : « MM.Chenard et Sollier, M. et M'"° Saint- Aubin, du théâtre des Italiens, sont actuellement à Lyon, et se proposent « e donner une douzaine de représentations. Ils ont déjà paru d;ins Raoul de Creqin, Philippe cl Geoi'pette, Lodoisha, Rose et Cotas. Ces quatre artistes, en quittant cette
Le public, pour sa part, tout eu regrettant la disparition d'un de ses théâtres préférés, ne se tenait guère pour assuré de sa prochaine résurrection; la plupart des journaux émettaient des doutes à ce sujet, et un plaisantin anonyme, profitant de la circonstance, s'avisa de publier une brochure funèbre ainsi intitulée : la Mort de VOpèra- Comique, pièce élégi-satyri-comi-tragique pour rire et pour pleurer (1). c II fut jadis disait l'écrivain,
Il fut jadis un spectacle enchanteur,
Chassant la bile et la mauvaise humeur,
Où l'on courcit s'égayer et s'instruire, •
Où le chagrin était forcé de rire,
Où le Caton laissoit l'air imposant,
Où le robin ctoit vif et galant,
Où la musique, agréable, éclatante,
Faisoit goûter une joie innocente,
Où maints tendrons au séduisant minois
Oluirmoient encor par le son de leur voix,
De Cythérée étoient rare merveille,
Et qui pJaisoient au cœur comme à l'oreille.
Cet Opéra, que gouvernoit Momus,
Qui le croiroit? ô ciel! n'existe plus.
Quoi qu'en pussent dire ces prétendus vers, l'Opéra- Comique ne devait pas mourir encore du mal dont il
ville, doivent se rendre a Marseille. * — D'autre i>ait, le Courrier des Spectacles du G thermidor C'4 juillet; publiait la note suivante : « Les acteurs du théâtre Favartont prolit< de lu clôture de leur salle ]>our aller dans les departemens, où leurs talens sont partout on ne peut mieux accueillis. Nous avons déjà pailé de plusieurs qui ont séjourné quelque temps à Lyon. M adame Oétu est maintenait à lîordeaux.où elle partage avec Madame Sein, du théâtre Feydeuu, les applau issemens de toute la ville. M. Elleviou est a Montpellier, où on regrette de ne pouvoir le iixer. 11 est peu de théâtres qui presmUut un aussi grand nombre de hons acteurs; et ce devra être un grand plaisir pour eux et pour le public que de voir rétablir l'ancienne société, que nous sommes bien éloignés de regarder comme rompue. »
(1) lîrochure de 10 pages in-S". Paris, chez Michel, libraire. Prix, 5 sous, et 6 sous port franc.
(2/ Je dois taire remarquer que cette brochure était une simple mystification. Elle est attribuée au compilateur piMilique et impitoyable qui avait nom J.-lî. Nougaret; mais elle n'était point nouvelle, et avait été publiée pour là première fois tren.te-ci ><</ ans auparavant, en 1762, c'est-à-dire à l'époque de la véritable mort de l'ancien Opéra-
était atteint. Mais à ce moment, bien d'autres théâtres se trouvaient comme lui dans une situation précaire, et non plus cette fois à cause de la politique, mais de la concurrence victorieuse que leur faisaient nombre d'établissements nouveaux, baptisés du nom de jardins d'agréments, qui réunissaient toutes sortes de plaisirs, de jeux, de distractions, et qui avaient conquis les faveurs de la foule. C'était Mousseaux, avec les ascensions du ballon de Garnerin; c'était Tivoli, avec les feux d'artifice de Ruggieri; c'était l'Élysée-Bourbon, avec les superbes concerts qu'y avait organisés Martini; c'était la Chaumière, Bagatelle, Idalie, le jardin Biron, d'autres encore. Un journal très royaliste, la fameuse Quotidienne, des frères Michaud, constatait ainsi la vogue de ces nouveaux lieux de plaisir, devenus bien vite, au grand détriment des théâtres, les favoris des Parisiens (1) :
Les anciennes promenades de Paris sont à peu près abandonnées par les personnes opulentes. On ne peut mettre le pied dans le jardin du Palais-Royal. Depuis qu'il a été dégradé par les spéculations mercantiles de son ancien propriétaire, il n'est plus habité que par des filous et les plus sales prostituées.
Qui peut se résoudre à se promener dans les Tuileries? Outre les difficultés résultantes de la consigne donnée aux sentinelles qui ne doivent pas laisser passer tel costume ni telle disposition de cheveux, qui font la guerre aujourd'hui aux cheveux plats en faveur de la tresse, et demain à la tresse en faveur des cheveux plats, quelle personne sensible peut fouler de sang-froid cette terre souillée des forfaits du 10 août? Qui ne se rappelle avec douleur cette multitude de crimes préparés ou exécutés sur ce point de la capitale, jadis si digne de notre admiration? On le fréquente si peu que peut-être la moitié de Paris ne sait pas encore qu'on a abattu la moitié des arbres de ce jardin.
Les boulevards sont peu attrayans. Une triple allée, croisée
Comique, celui de la Foire, que la Comédie-Italienne avait trouvé bon de dépouiller et do tuer à son profit. Nougaret fit une nouvelle édition de son petit pamphlet, justement oublié, le donnant comme neuf, et se bornant à y apporter quelques ehangemens sans impôt" tance, destinés seulement à masquer la date à laquelle il avait été réellement écrit.
(1) Dans son Supplément quotidien du l or thermidor (19 juillet).
par des voitures, des chevaux, des charrettes, des hommes chargés de meubles, de bois de charpente, de fardeaux de toute nature, ne présente pas un asyle assez tranquille pour en faire une promenade habituelle.
Où donc aller? Au spectacle? Mais cela est presque impossible dans les beaux jours d'été; d'ailleurs, il faut varier ses plaisirs : tout attrayant que celui-là peut être, il deviendroit trop fastidieux.
Des spéculateurs adroits se sont pénétrés de ces vérités. Les grands de l'ancien régime, en fuyant les proscriptions révolutionnaires ou en y succombant, n'avoient pu emporter leurs palais ni dans l'autre monde ni dans l'étranger : on s'en est emparé; ils ont été loués. On en a fait des jardins et des maisons publics dans lesquels on n'entre qu'après avoir consigné préalablement un ou deux écus. C'est à ces adroits calculs que nous devons Tivoli, l'Elysée, la Chaumière, Bagatelle, etc., etc. (1).
Ces jardins sont bien entretenus; toutes les richesses de l'art et de la nature y sont déployées avec goût. Les accessoires consistent, dans presque tous ces établissemens, en une illumination de couleur, un feu d'artifice, un aérostat, une salle de danse où figurent de pauvres filles à qui l'on a distribué des billets gratis, à condition qu'elles danseroient.
On jette sur tout cela un regard dédaigneux ou distrait. L/on se croise, l'on se rencontre. Un jeune homme répandu quitte et rejoint vingt sociétés. Les beautés du jour viennent s'y faire admirer. Le goujat que la Révolution a enrichi, bien décrassé, en linge blanc, donnant le bras à sa compagne déguisée en femme du bon ton, passe tranquillement et presque sans remords à côté de son ancien maître.
A dix heures tout le monde se sauve et l'on va prendre des glaces. Depuis un an, trois ou quatre maisons de glaciers ont été adoptées avec fureur, et tout à coup absolument abandonnées. Aujourd'hui, c'est le Pavillon-d'IIanovre qui est à la mode. Sur une surface d'environ vingt toises, l'on a dessiné un jardin anglais où se trouvent deux montagnes, trois vallées, un pont et point de rivière. Il est convenu que les glaces du favori actuel sont infiniment préférables à celles de ses rivaux délaissés. Ces messieurs prennent et quittent le dez tour a tour. Ainsi va le monde.
(1) C'est à Tivoli que Ruggicri faisait admirer ses superbes feux d'artifice, qui servaient de prétexte à ce jeu de mots... poétique :
Ruggieri, do la victoire Éclipsera bientôt le dieu ; Son nom, plus puissant que la gloire, Fait er chaque jour mille poltrons au feu.
202 i/o p ér a-co m i que
Des gens qui veulent juger des effets sans connaître les causes, écrivent avec innocence que la frivolité des habitudes actuelles est inconcevable, qu'on ne rêve que bals, jardins, glaces, plaisirs, au milieu des désordres politiques.
Eh ! messieurs, soyons de bon compte ; que faire à un mal sans remède? Souffrons gaiement au moins, et remercions la providence de ce qu'elle fait croire à tous les Parisiens qu'une glace du Pavillon d'Hanovre vaut mieux que toutes les victoires de Buonaparte (1).
C'est justement alors que Buonaparte venait, par le traité de Campo-Formio, de terminer sa foudroyante campagne d'Italie, que les artistes de TOpéra-Comique, de retour à Paris, s'apprêtaient à prendre possession de leur salle transformée, et à rappeler ù eux un public qui leur était resté lidèle. Ils arrivaient précisément pour célébrer, .avec leurs confrères, la conclusion de cette paix qui comblait de joie le pays entier et semblait devoir apaiser tous les cœurs. Pendant qu'ils s'étaient dispersés aux quatre vents de l'horizon, leurs affaires avaient été conduites avec habileté par l'excellent Camerani, leur régisseur, unique et dernier débris de l'ancienne troupe italienne, qui avait contracté pour eux des emprunts, entrepris et surveillé les importants travaux de reconstruction et de restauration de la salle Favart, et tout préparé pour une prochaine réouverture. Au cours de la clôture, qui n'avait pas duré moins de quatre mois (2),
(1) Quoique enragée réactionnaire, la Quotidienne avait de l'esprit; c'est elle qui, dans son numéro du 14 prairial précédent (2 juin), publiait cette boutade très sensée : — a Plusieurs théâtres, dans leurs afliches, faisoient précéder le nom de leurs acteurs du titre de monsieur et de madame. Le bureau central le leur a défendu; c'est une bêtise opposée à une autre bétise. Des actrices ne sont ni citoyennes ni mesdames; ce sont des actrices, et il sufilt d'annoncer leur nom pour savoir qu'elles jouent, sans le (aire précéder d'un titre insignifiant. Il m'est indifférent de savoir si c'est monsieur Molé ou h citoyen Molé qui remplira un rôle, pourvu que je sache que Molé joue. Mais on a la manie des titres d'un côté comme de l'autre, Depuis qu'on a dit : Messieurs les artistes dit Théâtre-Français, les spectacles du boulevard ont aussi désigné les danseurs de corde sous le titre d'artistes, et je ne suis pas étonné de lire sur une affiche :
« Le citoyen , artiste connu, remplira le rôle de madame Angot. »
Voilà un bfll assemblage de citoyen, d'artiste et de madame î » (2) Exactement, quatre mois et six jours : du 19 juin au 26 octobre
Camerani, plus encore sans doute dans le but de rassurer le public sur l'existence du théâtre que pour aviser les intéressés, qu'il eût pu prévenir d'autre façon, avait fait publier dans les journaux une note ainsi conçue : « Théâtre-Italien. On prévient, par la voie des journaux, les personnes attachées à ce spectacle, qui pourroient être absentes, qu'on payera les appointemens, à la caisse, le premier thermidor et jours suivans, depuis midi jusqïi deux heures. — Camerani, pour la Société. j>
Lorsque, le mois d'octobre arrivé, tous nos transfuges reparurent au bercail, on fit en sorte d'activer les derniers travaux de façon que le théâtre pût rouvrir ses portes le 1 er brumaire (21 octobre), c Ce spectacle, disait le Journal de Parts, annonce son ouverture pour le 1 er brumaire prochain. Tout présage à cette société l'affluence du public et des recettes nombreuses, sur-tout si elle se livre à un travail constant, et donne beaucoup * de nouveautés. D'abord, la salle, qui étoit d'une forme désagréable et incommode, paroît maintenant aussi élégante qu'avantageuse, au moyen d'une dépense considérable. Elle présente une forme ronde, et est dégagée de ses petites loges de Tavant-scène, et de l'amphithéâtre qui règne maintenant au pourtour des premières loges. Ensuite le public y reverra avec un nouveau plaisir les citoyens Elleviou, Martin et Gavaudan; ils restent attachés à ce spectacle. Il est inutile de rappeler dans les anciens sujets ceux dont les talens sont chers aux amateurs de l'Opéra-Comique. Parmi ces derniers, on doit placer au premier rang la citoyenne Saint-Aubin, modèle de vérité, de grâces et de naturel. Une indisposition retarde sa rentrée à ce spectacle, et le plaisir qu'on aura ii la revoir. Ces artistes estimables, intéressans sous tous les rapports, le sont encore plus par les soins qu'ils ont mis à remplir leurs engagemens pendant leur fermeture, et à continuer les pensions aux anciens fondateurs du spectacle. » (1)
(1) Pendant la fermeture, et vers le milieu du mois d'août, ils avaient perdu l'un des leurs, dont le Courrier des Spectacles- unnon-
Quelque diligence qu'on apportât aux travaux, la réouverture ne put s'effectuer le 1 er brumaire, et subit un léger retard, qui fut porté à la connaissance du public par cette note insérée dans le Courrier des Spectacles : — c L'administration du théâtre Favart prévient le public que les travaux de la salle n'étant pas entièrement achevés, l'ouverture en est retardée de quelques jours. » C'est le 4 brumaire seulement (25 octobre) que les acteurs de rOpéra-Comiquese représentèrent enfin devant leursspectateurs habituels, accourus en foule pour les revoir. On jouait le Secret et Guillaume Tell> et le caissier, en inscrivant ce spectacle sur son registre, l'accompagnait de cette mention, où se retrouve l'élégance ordinaire de son langage : Ouverture de la rénovation de la salle. La sympathie publique entourait le retour de ces enfants prodigues, et c'est encore le Journal de Paris qui nous l'apprend : — c L'intérêt qu'inspire la société des artistes de ce théâtre, tant par la réunion des talens que par la conduite sage et loyale qu'ils tiennent avec leurs créanciers, ainsi que les travaux faits à la salle pour en faire disparoître toutes les inperfections qui nuisoient aux spectateurs, a attiré à son ouverture une foule très considérable. Huit jours d'avance toutes les loges ont été louées. Tous les acteurs ont reçu, à leur entrée en scène, le gage flatteur de l'estime publique, en proportion de son degré. La représentation a été universellement applaudie, et l'ordre y a régné pendant toute sa durée. Les changemens faits à la salle consistent principalement dans sa nouvelle forme ; elle est telle qu'il paroît impos-
çait ainsi la mort dans son numéro du 6 fructidor (23 août) î — « M. Valville, acteur du théâtre de la rue Favart, est mort, sur la fin du mois de thermidor, en très peu de jours. Cet artiste n'avoit pas une voix très agréable, il n'étoit pas non plus très musicien, mais il avoit du mordant dans Torgane-parlant, et son jeu étoit souvent comique. On se rappellera qu'il a créé avec beaucoup d'intérêt le rôle de Julien de Zélia au théâtre de Louvois où il s'est fait connoitre à Paris, pendant plus de quatre ans. » Au point de vue du public, la perte de Valville fut compensée par la rentrée de l'excellente Carline, qui retirée du théâtre depuis un certain temps, y reparaissait cette fois auprès de ses camarades.
sible que de tous les points le spectateur ne puisse voir parfaitement et n'être pas vu. Sa décoration est simple, et sa véritable parure sera les spectateurs eux-mêmes, dont chacun ne peut échapper aux yeux des autres. On ne peut trop louer ce dont tout le monde a été vivement frappé, c'est la manière dont elle est éclairée. La lumière porte sur tous les rangs de loges, de manière que les premières et les quatrièmes en sont également éclairées. On a même remarqué que cette lumière étoit la même au commencement et à la fin de la représentation. Il est à désirer que tous les entrepreneurs de spectacles cherchent les moyens de procurer à leurs salles respectives un avantage aussi précieux. >
C'est le 26 octobre, le lendemain même de la réouverture de rOpéra-Gomique, que la nouvelle du traité de paix de Gampo-Pormio se répandait* dans Paris, en y excitant une joie générale. Avec les coutumes familières qui s'étaient introduites dans nos théâtres, l'annonce d'un tel événement ne pouvait se produire sans donner lieu à quelques incidents, dont un journal faisait ainsi connaître les détails : — «c La nouvelle de la paix, qui a causé une si vive satisfaction par-tout, a donné lieu, le 5 (brumaire), aux divers théâtres de Paris, à quelques heureuses applications. Au théâtre Feydeau, la cit. Lesage, jouant dans le Traité nul, a. dit: Ecoutez donc, noVmaître,f viens de rencontrer Gros-Piarre, qui m'a dit que la paix étoit signée avec VEmpereur; il faut ben que vous fassiez la paix avec votre femme! Au théâtre Favart, la cit. Gonthier, qui reparoissoit au milieu des plus nombreux applaudissemens, dans le rôle de la nourrice de Fanfan et Colas, s'est écriée : Ah ! madame de Fierval! f sommes d'une joie!... La paix est signée, madame de Fierval, la paix est signée avec VEmpereur! Par-tout ces applications ont été reçues avec l'enthousiasme qu'elles dévoient exciter. L'administration Feydeau, qui s'est empressée d'illuminer l'extérieur de son théâtre, a donné avant-hier gratis au peuple une représentation intéressante, en ce qu'elle offroit la
réunion des comédiens français et des artistes de l'opéra de ce spectacle. On a donné le Conciliateur et le Major Palmer. L'aïfluence a été considérable (1). Le Vaudeville et les autres théâtres se sont également empressés de témoigner la part qu'ils prenoient à la joie générale (2). >
Mais nos théâtres ne se bornèrent pas à ces manifestations spontanées et presque accidentelles. Tous, à Tenvi, célébrèrent bientôt la paix d'une façon plus importante, qui en prose, qui en vers, qui en musique, à l'aide d'ouvrages brochés à la hâte et d'une valeur assurément fort relative, mais dont le public excusait la médiocrité en faveur des bonnes intentions déployées par leurs auteurs. Ce lut, pendant quelques jours, comme une débauche de pièces de circonstance, surgissant de tous côtés et inspirées par l'événement qui avait rempli Paris et la France d'une immense allégresse. En voici une liste qui peut passer pour à peu près complète :
(1) J'ai déjà dit que les artistes de l'ancienne Comédie-Française s'étaient réfugiés au théâtre Feydeau, où ils alternaient leurs représentations avec celles de la troupe lyrique de ce théâtre.
(2) Courrier des spectacles du 30 octobre.— Le Journal de Paris rapportait ainsi ce qui s'était passé au Vaudeville :
« On donnoit au Vaudeville le Ballo n- Mo usseaux (c'était le moment où les ascension» aérostatiques de Garnerin faisaient fureur au parc Mousseaux); les auteurs n'ont pas laissé échapper cette occasion d'annoncer la paix : le physicien, de sa nacelle et du haut des airs, a jeté un billet à Cassaudre, dans lequel il lui écrivoit : En descendant dlt> ciel, je voies apporte une nouvelle toute céleste.
Air : On compteroit les diamans.
Nos soldats couverts do laurier, Brillants d'une nouvelle gloire, Unissent le doux olivier Aux couvonnes de la victoire.
Amis, eu France désormais O .i n'aura plus de vœux à faire, Si l'on sait jouir de la paix Comme on a su taire la guerre.
« A la lin de la pièce, on a clinrité sur le même sujet une ronde très gaie. Le public à c -t impromptu a manifesté une allégresse générale, et a vivement applaudi le couplet, qu'il a fait répéter, ainsi que a" ronde. »
Théâtre de la République. — La Pa ix, comédie en deux actes et en vers (Aude);
Théâtre Favart. — Le Dénouement inattendu, opéracomique en un acte (paroles de Joigny, musique de Berton) ;
Odéon.— Le Mariage à la Paix, comédie en un acte et en prose (Gamas);
Théâtre Feydeau. — Hymne à la Paix (strophes de la c citoyenne > Constance Pipelet, musique de Méhul); — THeureuse Nouvelle, opéra-comique en un acte (paroles de Saint-Just et de Longcharaps, musique de Boieldieu);
Théâtre, Montansier. — La Paix, vaudeville en un acte (?) ;
Vaudeville. — Le Pari, vaudeville en un acte (Desfontaines, Barré, Radet, Desprez et Deschamps);
Théâtre du Palais. — La Fête de la Paix, vaudeville en un acte (?) ;
Ambigu-Comique. — La Paix ou les Amants rèu?iis t comédie en un acte et en prose (Mittié) ;
Variétés-Amusantes. — Le Pied de Nez ou la Nouvelle de la Paix, vaudeville en un acte (Dusaulchoy);
Délassement-Comique.— La Paix, comédie en un acte et en prose (?) ;
Théâtre Sans Prétention. — La Paix ou le Retour des Volontaires, vaudeville en un acte(?)
Le Dénouement inattendu, compris dans cette liste, était la première nouveauté que l'Opéra-Comique inscrivait sur son affiche depuis sa réouverture; c'est le 10 novembre qu'elle parut à la scène. Peu de jours après, Elleviou (le 17) et Martin (le 23), effectuaient leur rentrée, à la grande satisfaction du public, le premier dans le rôle d'Apollon du Jugement de Midas, le second dans celui de La France de V Épreuve villageoise. Deux autres ouvrages, tous deux en un acte, virent encore le jour avant la fin de 1 'année .* le Pari ou Mombreuil et Merville % paroles 4e Saint-Just et de Longchamps, musique de Boieldieu (15 décembre), et Gulnare ou V Esclave persane, paroles de Marsollier, musique de d'Alayrac (30 décembre).
l'opéra-comiqtje
Ce dernier, joué par Elleviou, Martin, Gavaudan et M Ue Jenny Bouvier, obtint un très grand succès.
Bien que l'exploitation du théâtre se fût trouvée pour cette année ainsi réduite à huit mois, les charges ordinaires n'en étaient pas moins restées à peu près les mêmes, car il y fallait ajouter les dépenses extraordinaires nécessitées par les travaux de restauration de la salle . Les sociétaires de FOpéra-Comique avaient donc dû, comme nous l'avons vu plus haut, recourir encore à l'emprunt, et cela pour une somme de cent vingt-quatre mille francs î Dans un compte spécial,porte à la suite des états journaliers du mois de brumaire anVI, le livre de caisse établit ainsi la situation, en donnant le détail des sommes empruntées :
Recette à cause des emprunts. — Ces emprunts ont été fails tant pour le service des mois de messidor, thermidor, fructidor an 5 e et vendémiaire an 6, que le spectacle a été interrompu à cause des travaux, changemens et embellissemens de la salle et du théâtre, que pour payer en partie les architectes et les entrepreneurs; ils ont été souscrits pour la Société par les régisseurs et en leur absence par le Ce» Camerani, sociétaire, leur fondé de procuration, et le rendant en est devenu comptable comme en ayant touché le montant :
Du Minel (à 6;0/0) 25.000 livres.
De Vinck (à 6 0/0) 25.000 —
Doyen (à 6 0/0) 15.000 —
Perrin (à 12 0/0) 12.500 —
Aleau[à?] 4.770 —
Minel (sans intérêts) 1.200 —
Doyen (id.) 2.400 —
Vigaroux (id.) 400
Houdon (id.) 500 -
Delarche (id.) 500 —
Debar (id.) 300 —
Gevaudan (id.) 480 —
De Rony [à ?] 2.000 —
Bourguignon (sans intérêts) 1.200
Ladoux (id.) 1.200 —
Fraixfà?] 3.000 —
Minel (sans intérêts) 1.600 —
Doyen (id.) 5.000 —
Doyen (id.) 10.000 —
Le Secq (à 50 0/0) 12.000 —
Total 124.050 livres.
On a pu se faire une idée de l'enchevêtrement apporté dans les comptes, pendant quelques années, par l'apparition successive des assignats et des mandats, par la dépréciation progressive et continue des uns et des autres et surtout, à un moment donné, par l'emploi simultané de ces deux sortes 4e papier, d'une valeur nominale et effective inégale, venant se combiner avec la réapparition du numéraire, qui représentait une troisième valeur différant de chacune des deux autres. Le registre de l'Opéra- Comique nous apporte les doléances du caissier sur les difficultés de comptabilité créés par cette étrange situation économique, et sur l'impossibilité où il s'était trouvé d'établir avec précision cette comptabilité en présence des fluctuations quotidiennes que subissait alors la monnaie d'échange. Voici, à ce sujet, les réflexions dont le caissier fait précéder le compte général dressé par lui pour les mois de messidor, thermidor et fructidor an V, et vendémiaire (ce sont les quatre mois de fermeture) et brumaire an VI ;
Observe le comptable que malgré le travail considérable et les recherches qu'il a faites pour parvenir a opérer le compte de sa gestion antérieure au 1 er messidor an V, il seroit néanmoins possible qu'il fût fait des réclamations de la part de quelques créanciers de la Société, autres que ceux compris dans les cinq relevés ci-devant énoncés et les comptes particuliers qu'il a faits pour chacun d'eux, sans que pour cela la Société puisse en conclure que le comptable en fût débiteur, attendu qu'en janvier 1793 il fut fait un partage extraordinaire de tous les fonds qui restoient en caisse, en numéraire, montant à la somme de 9,786 livres 15 sols, dont tout ou partie étoit le gage des créanciers, qui peuvent réclamer ; en sorte que s'il s'en présentoit, il est bien entendu que la Société se chargeroit de les satisfaire, si toutes fois les réclamations n'excédoient pas le montant du partage en numéraire de janvier 1793.
Il résulte de la gestion du rendant antérieure au 1 er messidor an V, qu'il se trouve reliquataire envers la Société d'une somme do 8/i31 livres en mandats; néanmoins il ne s'en trouve en caisse' que pour environ 1,800 livres, ce qui fait une différence de 6,G31 livres mandats.
Ce déficit est assurément bien médiocre vu sa valeur en numéraire, en se reportant à l'immense détail qui a existé
i/OPÉRA-GOMigUE
dans la recette et la dépense des assignats et des mandats, principalement à l'époque de la fin des assignats, et tout à la fois de la naissance et de la fin des mandats, lorsque surtout la Société, pendant environ six semaines, faisoit prendre chaque soir à la caisse cette dernière nature de papier pour eu faire la vente, à la suite d'une recette aussi étendue que minutieuse et fatiguante; époque qui a été précédée préalablement de l'échange des assignats en mandats. Or, ce déficit, on le répète, est infiniment médiocre à raison de la surcharge de besogne du comptable. Aussi ofïïe-t-il d'en tenir compte à la Société, attendu que cet objet n'est pas susceptible de l'indemniser du dédommagement qu'il avoit l'espoir d'attendre de la Société, si l'état de ses finances le permettoit.
Bien que cette question des assignats n'ait pris un caractère véritablement aigu qu'à partir de 1795, les caissiers des théâtres parisiens avaient eu à en souffrir longtemps auparavant, et d'une autre façon; dûs Tannée 1791 elle avait excité contre eux des réclamations que Ton peut croire parfaitement injustes, elle avait donné lieu à des imputations contre lesquelles ils ne jugèrent pas inutile de protester. C'est précisément le caissier du théâtre Favart qui, dans ces circonstances, croyait devoir prendre la parole pour se défendre, ainsi que ses confrères, contre les bruits fâcheux par lesquels leur délicatesse était mise en cause, et c'est lui qui adressait au Moniteur la lettre que voici :
Lettre du caissier de la Comédie-Italienne
18 mai 1791
Depuis quelque temps il est en général peu de réputations à l'abri de la calomnie, et tel individu qui, placé dans une sphère bornée, n'aurait jamais dû s'attendre à occuper le public de lui, se trouve tout à coup dans la nécessité de ne pouvoir s'en défendre.
Il a été débité, dit-on, ces jours-ci, au Palais-Royal, que les caissiers des spectacles profitaient de la rareté du numéraire en s'emparant de celui qui est versé dans leur caisse, pour ne payer qu'en assignats.
Quant a moi, monsieur : 1° ma caisse n'est pas chez moi, elle est à la Comédie, et le seul argent qui en soit sorti en sacs par mon fait depuis la révolution, pour être remis à sa destination, provenait des représentations en faveur des pauvres.
2' La caisse est ouverte pour les acteurs appointés, musiciens, danseurs et autres, employés à la Comédie, le 1" de chaque mois, et pour MM. les comédiens et auteurs, quelques jours après. Par rapport aux premiers, je défie qu'ils puissent se plaindre d'avoir été payés de leurs appointemens autrement qu'en écus jusqu'au 1"' de ce mois inclusivement. Quant aux auteurs et comédiens, à l'exception du payement fait quelques jours après la clôture moitié en argent, moitié en assignats, faute d'espèces suffisantes, je défie également qu'antérieurement ils puissent disconvenir de n'avoir pas été payés en écus, si ce n'est de gré à gré, quand ils avaient la facilité de placer quelques assignats; et encore ce payement à la clôture n'a-t-il été fait moitié en assignats aux auteurs et comédiens que parce qu'indépendamment du payement ordinaire, fait en écus le 1 er de ce mois à tous les employés, j'avais encore à satisfaire à un état de gratifications montant à près de 18,000 liv. aux appointés, musiciens et autres employés, qw\ pour la première fois depuis la révolution, ont touché moitié en argent, moitié en assignats, pour raison seulement de cet objet en gratification.
3° Il s'ensuit donc, monsieur, que les assignats qui sont reçus à ma caisse pour loges journalières et à l'année n'ont été distribués jusqu'à la clôture qu'aux prêteurs et aux fournisseurs de la Comédie, puisque mémo, les pensionnaires de ce spectacle en ont à peine reçu jusqu'à présent.
Si ma lettre, que je vous prie d'insérer clans votre journal, n'était pas déjà assez longue, je pourrais y insérer d'autres détails qui prouveraient de plus en plus la pureté de ma gestion, et combien peu j'use de rigueur môme envers les fournisseurs, lorsqu'ils me témoignent leur embarras, et encore moins à l'égard des employés de la Comédie, dont les facultés ou la gêne m'ont déjà mis dans le cas, depuis la rentrée du spectacle, selon ma promesse, d'échanger en écus les assignats que le manque d'espèces m'avait forcé de leur donner (1).
On voit qu'alors la situation des caissiers n'était pas couleur de rose, non plus que celle des théâtres euxmêmes.
(1) Supplément au Moniteur, 31 mai 1701.
Cependant, après des jours si troublés, TOpéra-Comique va retrouver, au moins pour un instant, l'éclat et la prospérité que les événements politiques lui avaient fait perdre en partie. L'année 1798 sera pour lui l'une des plus brillantes et des plus heureuses de cette période tourmentée et difficile. L'élégance de sa nouvelle salle, que chacun s'accordait à trouver charmante, l'excellence d'une troupe vraiment merveilleuse, au milieu de laquelle JElleviou et Martin, ces deux favoris du public, étaient venus reprendre la place qu'ils avaient volontairement abandonnée, quelques débuts intéressants et pleins de promesses pour l'avenir, tels que ceux de M rac Gavaudan et de M llc Philis, enfin les succès retentissants obtenus par plusieurs ouvrages de genres divers, entre autres Léon ou le Château de Montenero, de d'Alayrac, Zoràime e* Zulnare et la Dot de Suzetle, de Boieldieu, le Prisonnier et VOpèra-Comique, de Délia Maria, ramèneront la foule au théâtre Favart et lui rendront tout le lustre et tout l'éclat de ses anciens jours (1).
Le premier des douze ouvrages représentés en 1798,
(1) Grimod de la Heynière le constatait ainsi dans son journal le Censeur dramatique (du 10 germinal an VI — avril 1798) : — « Le public se porte toujours en foule à ce spectacle, où trois nouveautés, Zulnare, le Prisonnier et Primerose continuent d'attirer une grande a:lluence. C'est ce que nous avions prédit aux Comédiens Italiens, daus un ti-ms où l'abandon de ce même public les avait contraints de fermer leur salle. Tout est de mode à Paris; ce spectacle est aujourd'hui
Amélie, était dû à Desfontaines pour les paroles, et, pour la musique, à un artiste nommé Louet, qui ne sortit jamais de l'obscurité; ses trois actes furent accueillis assez froidement, le 11 janvier. Il en fut tout autrement du petit bijou intitulé le Prisonnier ou la Ressemblance, dont l'apparition, le 29 janvier, révolutionna presque Paris: il ne s'agissait pourtant ici que d'un acte, mais d'un acte dont la musique, qui servait de début à un jeune compositeur encore inconnu, était si fraîche, si élégante, si pleine de charme et de grâce, qu'elle fut une surprise et un enchantement pour le public, et rendit aussitôt fameux le nom de Délia Maria. Le collaborateur de Délia Maria était Alexandre Duval; tous deux avaient pour interprètes Elleviou, Chenard, Moreau, Saint- Aubin, M mcs Dugazon et Saint-Aubin, et le succès du Prisonnier fut tel que la Société de l'Opéra-Comique crut ne pouvoir mieux en remercier les auteurs qu'en offrant à chacun d'eux une gratification de 600 livres, que nous trouvons inscrite ainsi sur les registres du théâtre : — c Ventôse an VI. Payé aux O 8 Duval et Délia Maria pour gratification extraordinaire, chacun 600 livres, suivant leur quittance du 4 germinal. >
A la date du 7 mars se place la représentation de Primerose, opéra-comique en trois actes, dont le livret, tiré d'un roman alors en grande vogue, que Morel de Vindé venait de publier sous le même titre, avait été fourni à d'Alayrac par Favières. Puis, après une reprise du Barbier de Séville, de Paisiello (14 avril), depuis longtemps réclamée par les amateurs, vint le triomphe du premier grand ouvrage de Boieldieu, Zoraime et Zidnare. Celui-ci, dont le poème avait été écrit par Saint-Just, le beau-frère de Gherubini, était admirablement joué et chanté par
celui qui est le plus en vogue. Nous conseillons à ces artistes de chercher à rendre cette ferveur durable. Ils y parviendront, en donnant des nouveautés agréables, en faisant jouer souvent les premiers talens, et en n'épargnant rien pour la richesse et la magnificence des accessoires. Dans une salle neuve, il faut que tout soit neuf et brillant, sous peine d'offrir des contrastes que la délicatesse repousse, et dont le goût luimôme a quelque peine à s'accommoder. »
Elleviou, Martin, Gavaudan, Fleuriot, M mes Crétu et Jenny Bouvier. Son apparition, le 11 mai, fut un véritable événement, et donna la mesure de ce qu'on pouvait attendre pour l'avenir de l'aimable génie de Boieldieu. C'est peu de jours après, le 2» mai, qu'avait lieu le brillant début d'une actrice charmante et d'une femme adorable, M n)0 Gavaudan, que le public devait entourer de son estime et de son affection pendant plus de vingt ans. Chose assez singulière, M" ie Gavaudan, ; qui se fit remarquer surtout dans les ingénues et dans les soubrettes, dans les rôles qui demandaient avant tout de la grâce et de la finesse, de la gentillesse et de l'esprit, fit son premier début dans un rôle sérieux et essentiellement dramatique, celui de la comtesse d'Arlés à* Euphrosine et Coradin. A quelques semaines seulement de distance, le 1 er juillet, débutait à son tour M ,lc Philis, qui conquérait aussi les bonnes grâces du public en se montrant dans Philippe et Georgette et dans V Épreuve villageoise.
Entre ces deux essais, le théâtre Favart avait donné la première représentation d'un ouvrage en deux actes, Jacquot ou VÈcole des mères. « Les paroles, disait lé Journal de Paris y sont des citoyens Desprez et Rouget de Lille, auteur de la Marseillaise. La musique, qui est simple, fraîche, chantante et pleine de traits originaux, est du C on Délia Maria, auteur de celle du Prisonnier, i Comme dans le Prisonnier, M n, ° Dugazon se trouvait ici chargée d'un de ces rôles de jeune mère qui, en lui permettant de transformer son talent, rendirent la seconde partie de sa carrière aussi brillante que la première ; mais la pièce étaU du genre sombre, le rôle d'un caractère très dramatique, et le Journal de Paris ajoutait qu'elle y avait déployé « le pathétique le plus déchirant ». C'est encore Délia Maria qui avait écrit, sur un poème de Dupaty et Ségur jeune, la musique d'une aimable bleuette en un acte, VOper a-Comique, qui parut à la scène le 9 juillet; et c'est à Berton qu'était due celle d'un ouvrage en deux actes, le Rendez-vous suppose ou le Souper dè famille, que le théâtre Favart avait donné dix ans aupa-
ravant sous forme de comédie, et que son auteur, Pujoulx, venait de transformer en opéra-comique. Ce dernier fut représenté le G août.
Il faut placer à ce moment un acte de justice et de générosité qui fait le plus grand honneur aux sociétaires de l'Opéra-Comique, et par lequel ils arrachèrent au désespoir et à une misère imméritée l'un des artistes qui avaient le plus contribué à leur fortune passée. C'est le Journal de Paris qui, par la lettre suivante, nous fait connaître la noble conduite tenue par eux envers l'excellent Monsigny, envers Monsigny, malheureux et pauvre, et que sa vieillesse mettait dans l'impossibilité de reconquérir l'aisance et la situation qu'il avait perdues :
Aux auteurs du journal
Le cit. Monsigny, musicien distingué, auteur du Roi et le Fermier et de plusieurs autres jolis ouvrages, est un des premiers créateurs du vrai genre de l'opéra-comique, dont on ne s'est que trop écarté depuis. Père de famille, et dans un âge avancé, il se trouvoit depuis quelque temps dans une situation si malheureuse, qu'il étoit sur le point de vendre ses effets pour subsister. Aussitôt que les artistes du théâtre Favart en ont été instruits, ils se sont empressés de lui faire une pension de 2,400 livres. Ce trait, qui n'est pas le seul de la part de ces artistes distingués, prouve leur respect pour le malheur, et la reconnoissance qu'ils conservent à un des fondateurs de leur théâtre. Vous aimez les belles actions, citoyens, vous vous empresserez de donner à celle-ci la publicité qu'elle mérite.
Salut, estime et amitié.
Demoncy (1).
Après avoir donné, le 5 septembre, un petit acte élégant et mignon, la Dot de Suzette, dont Dejaure avait emprunté les éléments au joli roman de Fiévée et que Boieldieu avait orné d'une musique mélodieuse et charmante, l'Opéra-Comique offrait à son public, le 15 octobre, une sorte de gros mélodrame lyrique intitulé Léon ou le Château de Montenero, dont le sujet mystérieux et sombre,
(1) Journal de Paris, 27 thermidor au VI (15 août 17U ).
dont l'intrigue chargée d'incidents lugubres auraient mieux convenu sans doute à un théâtre de boulevard qu'à une scène élégante et pimpante comme celle de l'ancienne Comédie-Italienne. Cependant, comme le poème d'Hoffman était construit avec talent, comme la musique de d'Alayrac se distinguait par de solides et sérieuses qualités, comme enfin l'ouvrage était joué d'une façon tout à fuit supérieure, les spectateurs firent au Château de Monttncro un accueil très chaleureux, et le Journal de Paris, en terminant son compte-rendu de la représentation, constatait ainsi l'effet produit par l'œuvre nouvelle : — c ... On peut en critiquer le genre, disait-il, on peut y relever quelques défauts de vraisemblance, et y trouver quelques situations déjà connues; m ui s l'énergie du dialogue, la beauté des costumes et des décorations, la fraîcheur de plusieurs morceaux de musique, et surtout le jeu des acteurs, doivent désarmer la critique et offrir un grand intérêt au plus grand nombre des spectateurs. Les C 0UÏ Gavaudan dans le rôle d'Edmond, Dozainville dans celui d'un valet niais, Chenard dans celui du geôlier, Philippe dans celui du tyran, et Solier dans celui de Roinuald, ont déployé beaucoup de talens. Quant à la Qonne Crétu,qui remplit le rôle de Laure, on ne sauroiten faire trop d'éloges. Il est impossible d'être à la fois plus noble, plus pathétique et plus décente : aussi le public lui a-t-il témoigné sa satisfaction par des applaudissemens réitérés (1). »
Mais c'est toute une histoire que celle de ce Château de Montenero, dont le succès, d'ailleurs incontestable quoiqu'il ne se soit pas prolongé au delà de sa nouveauté, donna lieu à une polémique très vive et qui devient intéressante à quatre-vingt-dix ans de distance, polémique à laquelle nous trouvons mêlé non seulement un grand musicien, Berton, qui crut devoir prendre la défense de son confrère en cette circonstance, mais jusqu'à d'Alayrac lui-même, qui eût pu se dispenser d'inter-
(\) Journal do Paris, vendémiaire an VII (18 octobre 1798),
venir avec tant de maladresse dans une querelle où sa personnalité se trouvait directement engagée.
Un journal spécial, rédigé avec une rare platitude, mais à qui sa spécialité même donnait un semblant d'influence et comme une sorte d'autorité, le Courrier des spectacles, avait publié sur l'opéra d'Hoffman et de d'Alayrac un article fort dur, surtout pour le compositeur, mais dont, au moins au point de vue musical, on peut apprécier la sottise inepte sur ce court échantillon : — c ... Quant à la musique, disait ce journal, elle offre peu de morceaux frappans. On en remarque plusieurs semblables à d'autres du même auteur dans ses précédens ouvrages ; il est quelques passages de néologie (?), c'est-à-dire où l'auteur a placé de ces superflues (???) dont l'emploi ne sauroit être trop rare pour produire de l'effet. î
Berton, qui sans doute n'était pas patient, ne put se retenir à la lecture de cet article ; il courut sus à sa bonne plume, à l'aide de laquelle il écrivit au rédacteur du Courrier une lettre que celui-ci inséra dans son numéro du 30 vendémiaire :
Paris, ce 29 vendémiaire an VII.
Citoyen,
D'après l'impartialité que vous avez promise, je présume que vous voudrez bien insérer dans votre prochaine feuille quelques réflexions que j'ai cru devoir faire sur un article relatif à la musique de l'opéra intitulé le Château de Montenero, article que l'on trouve dans la feuille du Courrier des spectacles du 27 de ce mois, et que peut-être vous avez fait insérer sans le connoître.
J'y ai vu avec peine que l'auteur de l'article y attaquoit un compositeur connu par de nombreux succès, le citoyen Dalayrac, à qui cette nouvelle production, que l'on peut placer hardiment à côté de ses meilleures, a concilié non seulement les suffrages du public, mais encore celui des artistes les plus distingués, tels que Grétry, Méhul, Ghembini, etc., etc., dont je connois et dont je puis attester l'opinion à cet égard.
Votre feuille, citoyen, qui ordinairement se contente do parler sur la musique d'une manière assez vague, contient cette fois de grands mots, que l'auteur de l'article a'cru sans doute appartenir à Tart, tels que superflues, néologie, mais qui, isolés, n'emportent aucune signification.
218 l'opéra-comiquk
J'ai dû croire qu'il alloit entrer dans quelques détails, et exercer une critique juste et éclairée, la seule que Ton dût se permettre, la seule qui puisse être utile au bien de l'art.
. Quelle a été ma surprise, après un tel préambule, de ne trouver pour tout chef d'accusation d'un des meilleurs morceaux de la pièce que cette phrase inintelligible : un trio dans lequel on s'invite respectueusement au silence !
Du reste, il ne suffit pas de dire qu'on remarque dans cet ouvrage plusieurs morceaux semblables à d'autres du même auteur; il faut les indiquer, et en faire le rapprochement. Je dois dire, au contraire, qu'une des choses qui ont le plus frappé les musiciens de l'orchestre et les comédiens du théâtre Favart, pendant les répétitions de cet estimable ouvrage, c'est que la musique n'y ressemble nullement aux autres productions du citoyen Dalayrac.
L'auteur de l'article dit encore que cette musique offre peu de morceaux frappàns : je lui demanderai si les couplets de Vénérande, le grand air de Laure, le duo des amans, le rondeau d'Edmond, le mélodrame dans le finale du premier acte, l'opposition dans le même morceau du chant de la contredanse avec les parties qui l'aggravent, si l'air caractéristique de Féraud, la romance de Laure, le trio où Von s'invite respectueusement au silence, ne sont point des morceaux frappans et n'ont point atteint le but de toute musique dramatique, qui est d'allier à la fois le chant, l'harmonie et la véritable expression des paroles?
J'invite donc l'auteur de l'article, qui connoît si bien l'acception du mot super/lu, à ne pas être dorénavant si avare de bonnes raisons qui puissent justifier sa critique; car s'il se contentoit du fastueux étalage de quelques vains mots, on pourroit croire qu'il cherche à en imposer au public et à faire supposer des connoissances qui lui manquent, quand il ne montre réellement que l'envie de nuire .
Salui et considération.
Berton, Membre du Conservatoire.
Jusque là tout allait bien. Mais on ne sait quelle mouche put piquer d'Alayrac, et le pousser à donner de sa personne dans une affaire où il était partie vraiment trop intéressée. Toujours est- il que d'Alayrac jugea à propos non de répondre directement pour sa part à l'article visé par Berton, mais de le faire d'une, façon en quelque sorte détournée en adressant à celui-ci une lettre que le Courrier des Spectacles, qui cette fois aurait pu
s'en dispenser, eut pourtant la bonté de publier encore. Cette lettre nous prouve d'ailleurs qu'à cette époque on se formait une idée assez vague et assez incomplète des droits de la critique, qu'elle soit équitable ou non, ignorante ou éclairée . La voici :
Au citoyen Berton, membre du Conservatoire de musique.
Paris, ce 2 brumaire an VII.
Citoyen,
Dans la feuille du Courrier des Spectacles du 30 vendé- 1 miaire, vous avez bien voulu prendre ma défense contre une critique non motivée de ma musique de l'opéra de Léon de Montenero, insérée dans une des feuilles précédentes du môme journal.
L'indulgence que le public m'a témoignée lors de la mise de cet ouvrage, et notamment avant-hier, à sa quatrième représentation, votre suffrage, celui des artistes que vous avez cités, tout cela doit me consoler parfaitement des rigueurs du citoyen Lepan (1).
Je pourrois parler de la légèreté avec laquelle j'ai été jugé dans celte feuille, si toutefois il n'y a que de la légèreté; je pourrois dire des choses assez piquantes sur la manière dont ces sortes de jugemens sont quelquefois préparés, rendus, et le plus souvent improvisés; je pourrois surtout demander à certaines personnes pourquoi, oubliant leur institution primitive, elles s'attachent à présenter à leurs lecteurs leur opinion individuelle comme celle du public en général, quand ce même public en a manifesté une absolument contraire ? pourquoi, historiens infidèles, ils écrivent dans leur feuille : on a trouvé telle ou telle chose bonne ou mauvaise, etc.; on a improuvé* on a approuvé, etc. ; quand on devroit y lire : fat trouvé moi seul, etc., fat approuvé, j'ai improuvé, etc.
Un journaliste, instruit ou non, est assurément bien le maître d'avoir et d'énoncer un avis quelconque sur un ouvrage dramatique; mais sa délicatesse ou une bonne loi (!) devroient lui défendre de parler au pluriel quand il émet une opinion qui, toute respectable qu'elle puisse être, ne doit être considérée que comme celle d'un homme, si elle n'est pas conforme à celle de la grande majorité.
Je pourrois insister davantage là-dessus, car je crois ce principe de justice absolu; mais c'est la première fois que j'ose parler de moi dans une feuille publique, et l'on me pardonnera plus aisément sans doute d'avoir pris la plume pour
(1) C'était le [directeur du journal, l'obscur contempteur de Voltaire.
l'oprra-comique
remercier l'élève de Sacchini et les artistes qui ont honoré ma musique de leurs suffrages, que pour m'appesantir sur une chose à laquelle le public ne prend guère qu'un intérêt médiocre.
Salut et considération.
Dalayrag (1).
La dispute ne se termina pas là. Lepan répliqua, et sa réplique lui valut une nouvelle lettre de d'Alayrac, celleci d'ailleurs sans aucun intérêt. Puis, comme le directeur du Courrier des Spectacles était rancunier, il imagina un moyen ingénieux de se venger de d'Alayrac, et inséra da ns son j ouri ial , quelque temps après, une lettre anonyme, authentique ou non, dans laquelle on affirmait que Léon ou le Château de Montenero n'attirait personne à TOpéra- Comique et que les représentations de cet ouvrage faisaient le vide dans la salle. L'affirmation était hardie, car tout le monde en pouvait aisément découvrir la fausseté. Ce fut alors un écrivain de profession, très mêlé à toutes choses théâtrales, Fabien Pillet (2), qui vint à la rescousse, et qui, pour démentir une assertion inexacte, adressa non au Courrier, mais au Journal de Paris, la nouvelle lettre que voici :
Aux rédacteurs du journal.
Citoyens,
Une lettre anonyme insérée dans le Courrier des spectacles, hier, 24 brumaire, porte que le Château de Montenero, opéra du citoyen Hoffman, rC attire plus personne au théâtre ci-devant Italien. Je ne connois pas de vue l'auteur de cet opéra, je n'ai aucun motif de partialité en sa faveur; mais je crois devoir détruire une erreur de fait, en déclarant la vérité. La dernière fois que le Château de Montenero a été représenté, la salle était remplie de spectateurs, et elle a souvent retenti des plus vifs applaudissemens. Je dirai même que le public goûte plus que jamais cet ouvrage (bizarre, si l'on veut), dans lequel il reconnoît maintenant une infinité de détails piquans
(1) Courrier des S2)ectacles, du 3 brumaire.
c2> Auteur de nombreux écrits sur le théâtre et sur les comédiens de son temps. Il était le père de Léon Pillet, qui devint directeur de l'Opéra sous le gouvernement de Juillet et fut consul de France à Venise sous le second empire.
qui lui avoient échappé, des situations neuves et attachantes, une musique large et pleine de verve, et enfin un dénouement des plus heureux. Sans doute la pièce a des défauts, mais il faut les attribuer à son genre et convenir qu'on ne pouvoit traiter avec plus d'art un sujel aussi extraordinaire. Daignez insérer ma lettre êt agréer mes civilités.
Fabien Pillet (1).
Cette fois la querelle était terminée, et le succès du Château de Montenero put se poursuivre sans encombre. Mais pendant ce temps, l'Opéra-Comique avait lancé un petit ouvrage dont le sort fut moins heureux. Le Cabriolet jaune onle Phénix d'Angoulême, paroles de Ségur jeune, musique de Tarchi, c versa complètement > le 6 novembre, selon l'expression d'un critique contemporain. Il en ut de même, et pis encore, d'un autre ouvrage en un acte, la Femme de 45 ans, qui était donné le 19 du même mois, et dont la chute fut éclatante. Les paroles de celui-ci étaient d'Hoffman, et la musique de Solié, et s'il faut en croire le Journal de Paris, une cabale violente n'aurait pas été étrangère à ce petit événement ; car les siffleurs auraient apprêté leurs instruments même avant le commencement de la pièce, et n'auraient pas laissé entendre un seul mot du dialogue. Ce qui est certain, c'est que les auteurs ne laissèrent pas jouer une seconde fois la Femme de 45 ans. Mais Hoffman, qui était un homme de combat et un esprit très indépendant, n'en publia pas moins son livret, qui parut avec ce titre : « la Femme de 45 ans, comédie en un acte et en prose, mêlée de musique, sifflée pour la première et dernière fois, sur le théâtre Favart, le 29 brumaire an 7, dédiée aux siffleurs, et enrichie de notes à l'usage des jeunes auteurs. > On ne dira pas de celui-là qu'il cherchait à cacher sa défaite!
La dernière pièce représentée en 1798 était encore un opéra-comique en un acte, VOncle valet y dû à la collaboration d'Alexandre Duval et de Délia Maria, qui en était ii son quatrième ouvrage de l'année. VOncle valet fit son apparition le 9 décembre, et fut très bien accueilli. La
(1) Journal dç Paris, 25 brumaire an VJI.
veille même avait eu lieu un début intéressant, celui (Tune jeune cantatrice de seize ans, M ,,P Pingenet cadette, qui se présentait au public dans la Fausse Magie et qui s'en faisait vivement applaudir. Plus intéressante encore était la seconde soirée dans laquelle parut cette jeune fille, car elle se produisait alors en compagnie de sa sœur aînée, qui à son tour faisait son premier début, et toutes deux étaient reçues avec la plus grande faveur, c La O e Pingenet aînée, disait le Journal de raris, a fait avant-hier son premier début, dans le rôle d'Éléonore de V Amant jaloux.EUe y a obtenu beaucoup d'applaudissemens. Douée du physique le plus agréable, elle ajoute à cet avantage celui d'une voix étendue et flexible et d'une excellente méthode de chant. Une assurance que l'habitude de la scène peut seule procurer, lui permettra sans doute bientôt de développer davantage ses moyens, tant pour le chant que pour le débit, et elle sera dés lors une cancatrice des plus intéressantes. La C nu Pingenet cadette, quia fait avec elle son second début dans le rôle d'Isabelle, a confirmé l'opinion avantageuse que nous en avions conçue. Ces deux sœurs, dignes émules l'une de l'autre, font le plus grand honneur au G en Ladurner, leur professeur de musique (1). >
C'est sur ce double et heureux début que se terminait l'année 1798, pour laquelle les comptes du caissier de l'Opéra-Comique ne nous offrent que des détails d'un intérêt secondaire. Gomme particularité on peut signaler pourtant, à la recette du mois de germinal, cette mention dans la liste des places retenues et portées au compte des artistes et employés du théâtre : « Durozoir (c'est le cais-
(1) Ladurner, artiste peu connu, mais fort estimable, lut le premier maître d'Auber. — Les demoiselles Ping-înet fournirent l'une et l'autre une carrière distinguée, presque brillante. L'aînée surtout, qui, excellente musicienne, lit applaudir dans différentes pièces un véritable talent de virtuose sur la harpe et sur le piano, obtint de grands succès; elle quitta pourtant le théâtre en 1807, pour se marier, je crois. La cadette, aimable et pleine de grâce, toute charmante comédienne, épousa, vers 1805, le chanteur Moreau, son camarade de l'Opéra-Comique, et prit sa retraite en 1817.
sier lui-môme), pour Bonaparte, premier consul, une loge de rez-de-chaussée, 45 francs. » Puis, nous trouvons la trace d'une gratification de 600 livres accordée c à la G ne Bouvier, en considération de ses services, i et d'une autre gratification c extraordinaire » de 2,400 livres c au G en Chenard, artiste sociétaire administrateur, attendu la permanence de ses services. » On peut constater ensuite certaines avances assez considérables faites à divers sociétaires : 3,000 francs à Elleviou , 6,000 francs à M rac Saint-Aubin, 2,400 francs à Martin, 600 francs à Gavaudan. Enfin, le registre nous apprend que la Société a racheté à Elleviou et à Martin le congé auquel ils avaient droit pendant les mois de juillet et août, pour le premier à raison de 6,000 francs, pour le second de 4,200.
La campagne menée par l'Opéra-Comique depuis la réouverture de la salle Favart, à la suite des grands travaux de restauration et d'embellissement dont celle-ci s'était vue l'objet, avait été extrêmement brillante. La presse avait encouragé de tout son pouvoir les vaillants efforts des artistes de ce théâtre si aimé ; le public, répondant à ces efforts par un redoublement de sympathie, était revenu en foule, et chacun constatait à Tenvi la recrudescence de faveur qui entourait une entreprise intéressante, dont l'intelligence et le courage, toujours à la hauteur des circonstances, n'avaient jamais faibli dans sa lutte contre la mauvaise fortune, c Le Théâtre Italien, disait un annaliste, a maintenant le dé sur tous les autres spectacles ; c'est là que se porte la foule, et il faut convenir qu'il mérite bien de l'attirer. Il est peu de théâtres qui aient autant et si heureusement travaillé... Représentations soignées, décorations fraîches et du plus grand effet, costumes brillans et fidèlement copiés d'après ceux des siècles où l'action des drames est censée se passer, les Comédiens Italiens n'ont rien épargné pour ramener le public, et le public, toujours juste quand aucune passion ne l'égaré, leur a su beaucoup de gré de leurs efforts pour parvenir à lui plaire, et les en a récompensés en se
22 't l'opéra-comique
portant à leur théâtre avec affluence... (1). * Un autre parlait ainsi du théâtre Favart : — c On peut assurer que depuis son existence, ce théâtre a été celui des révolutions : aucun n'a changé plus souvent de forme et de genre d'administration. Il a été souvent prêt à succomber sous le poids immense des engagemens de toute espèce qu'il avait contractés. Ce n'a été que par des ressources du moment, et très onéreuses par cette raison, qu'il s'est soutenu. Pendant un mois on s'y portait en foule ; le suivant, désertion totale. Enfin une interruption que nécessitait l'intérêt de l'art dramatique et l'intérêt des pensionnaires, des sacrifices faits dignement par les artistes, une économie sage et juste apportée dans l'ensemble et dans toutes les parties de l'administration, un accord parfait dans tousses membres, une salle élégante et riche, rétablie à grands frais, splendidement éclairée, favorable au beau sexe, des décorations pompeuses et magnifiques, un orchestre composé de musiciens célèbres et conduit par le cit. Blasius, un choix sévère de pièces, l'encouragement qu'on ne cesse de donner, et d'une manière digne, aux compositeurs, les égards, la déférence qu'on a pour les auteurs, quelques traits de la plus juste et de la plus généreuse bienfaisance pour les génies qui ont consacré leurs veilles à illustrer la scène qu'ils ont créée, embellie, honorée, les désirs du public saisis, devinés et remplis avec le zèle le plus actif, tout assure à ce théâtre un succès dont chaque jour lui donne de nouveaux garants; et une fois débarrassée de quelques branches parasites, cette administration sera dans sa marche sûre, exacte, et ne laissera rien à désirer pour ses intérêts personnels et pour la satisfaction du public (2J. >
Justice était rendue, on le voit, aux excellents artistes de l'Opéra-Comique, qui se voyaient entourés de tous les bons vouloirs et de toutes les sympathies. Le théâtre était pourtant chose bien difficile encore à ce moment, et bien
(1) Melpomène et Thalie vengées, an VII.
(2) indicateur dramatique, ai* vil.
qu'on en eût fini alors avec les jours les plus terribles de cette prodigieuse, époque révolutionnaire, la conduite d une entreprise dramatique n'était pas sans rester environnée de certains obstacles, de certaines difficultés, secondaires si l'on veut, mais sans cesse renaissants. Si les dangers avaient disparu, si Ton n'avait plus à redouter les incidents ou violents, ou tumultueux, ou sanglants môme, qu'on avait vu se produire avec tant de fréquence au cours des années précédentes, il fallait compter encore avec les susceptibilités administratives, avec certaines restrictions, certaines exigences, qui, pour puériles qu'elles fussent la plupart du temps, ne laissaient pas de causer parfois quelque embarras.
On en pourrait donner quelques exemples curieux. C'est ainsi que dans deux communications adressées à l'administration du théâtre Favart (Frimaire an VII) par le bureau central du canton de Paris, qui représentait alors une puissance, on trouve des recommandations, des ordres même, auxquels les comédiens étaient bien obligés de se soumettre, mais qui n'étaient pas de nature à rendre leur travail plus facile. D'une part, les administrateurs du bureau central leur interdisent de mettre sur la scène des personnages c revêtus des livrées de la noblesse >, ce qui veut dire sans doute que la bourgeoisie seule a droit de cité sur le théâtre. De l'autre, ils leur font cette recommandation : — « Dans tous les ouvrages dramatiques qui rappellent le régime féodal, vous éviterez de faire renaître l'art héraldique et vous ne ferez peindre sur les boucliers, les bannières ou les décorations des armoiries, qu'autant qu'elles seraient indispensables àTaction. » Enfin, passant à un autre ordre d'idées, ils les invitent à donner ordre à leurs contrôleurs, ouvreurs et ouvreuses de loges, de ne plus se servir du terme de monsieur en adressant la parole aux citoyens (1).
Mais ce n'était pas seulement dans les couloirs des
(1) Voy. Catalogue d'une collection d'autographes, etc., vendue le 17 mars 1881 (Paris, Et. Charavay, in-8°).
théâtres et vis-à-vis des spectateurs qu'il fallait s'abstenir de remploi des mots monsieur ou madame : c'était en scène aussi. Et comme on n'était plus sous le coup de cette sorte d'ivresse politique qui, au lendemain de la chute de la royauté, avait fait répudier toutes les anciennes coutumes de langage au profit d'une phraséologie nouvelle, comme chaeim commençait volontiers à reprendre les façons de parler qui avaient été celles de toute sa vie, l'usage de certains mots dans le dialogue théâtral devenait tout naturellement burlesque. Voit-on deux jeunes amoureux, dans une scène de tendresse et de passion, se traiter tour à tour de « citoyen » et de t citoyenne >, et comprend- on la chaleur qui pouvait se dégager d'un entretien de ce genre ? C'est pourtant ce qui arrivait avec les injonctions du bureau central, et c'est ce qui amenait les auteurs à chercher tous les moyens possibles d'échapper à ce ridicule. C'est pourquoi, dans un petit opéra dont j'aurai tout à l'heure à enregistrer la représentation Adolphe et Clara, Marsollier prit le parti de faire passer la scène à Berlin, afin de pouvoir librement placer dans la bouche de ses personnages les mots, suspects ici, de monsieur et de mademoiselle.
Les rapports de censure nous font connaître d'autres susceptibilités, tout aussi saugrenues. Sur le manuscrit de Léon ou le Château de Montenero, dont il a été question plus haut, l'examinateur indigné met en marge : — <r Pourquoi l'amant de Laure s'appelle-t-il Louis? Ce nom ne peut être donné sur nos théâtres, surtout à un personnage vertueux ! > A quoi Fauteur — il y était bien obligé! — répond : c II sera changé. » De même pour un autre opéra de d'Alayrac, Alexis ou VErreur d J un bon père, où il s'agit encore du nom de Louis, qui, dans n'importe qu'elle acception, paraît avoir eu le don d'effaroucher les censeurs. Cette fois, l'annotation était ainsi conçue : c L'auteur fait donner 24 louis par Melcour. Pourquoi cette monnaie, qui rappelle aux royalistes leur idole ? Melcour ne peut-il pas donner tout simplement une bourse ? >
On pourrait multiplier ces exemples. Il suffit de les indiquer pour caractériser la situation du théâtre à cette époque. Cette situation, d'ailleurs, sera plus nettement établie encore par certains documents officiels qui trouveront place plus loin, à leur ordre chronologique.
Au point de vue du succès artistique, Tannée 1799 ne le cédera en rien à sa devancière, car elle verra naître, elle aussi, plusieurs ouvrages qui se produiront devant le public avec un éclat exceptionnel : Elisca, de Grétry; Adolphe et Clara, de d'Alayrac ; Montano et Stéphanie et le Délire, de Berton; Ariodant, de Méhul; la Dame voilée, de Mengozzi. C'est le 1 er janvier même qu'est donnée la première représentation à'Elisca, ce qui n'a pas lieu de surprendre, ce jour alors ne constituant plus une fête, et le renouvellement de l'année se trouvant reporté au 1 er vendémiaire (22 septembre), point de départ de Tannée républicaine, qui correspondait à l'ouverture de la saison d'automne.
Elisca était un opéra en trois actes, dont le poème, assez obscur, avait été écrit par Favières. Ce poème dut subir, après la première représentation, quelques remaniements, mais le succès de l'œuvre n'en fut pas moins très grand dès l'abord, le nom et le génie de Grétry produisant sur le public l'efiet d'un talisman, et, il faut le dire aussi, Elisca étant montée avec le plus grand luxe et jouée d'une façon supérieure par Philippe, Solié, Gavaudan, Chenard, Moreau, Paulin et M me Saint- Aubin. Le Journal de Paris ne pouvait se lasser, pendant plusieurs jours, d'entretenir ses lecteurs de cet ouvrage, c Le public, disait-il, en rendant compte de la première soirée, a demandé les auteurs; on a nommé le G en Favières pour
les paroles, et Yimmortel Grétry pour la musique; ce célèbre compositeur a été amené sur la scène, et il y a été couronné au milieu des plus vifs applaudissemens (1). * Une couronne avait été jetée sur la scène, en effet, et M me Saint-Aubin s'était empressée de la placer, aux acclamalions de la foule, sur la tête de l'illustre compositeur; c'est ce qui avait inspiré à Dupaty ces vers, d'ailleurs médiocres, qu'il ne s'empressa pas moins de faire publier par le Journal de Paris :
Au C cn Grétry, couronné par la C ne Saint-Aubin, après la première représentation cTElisca.
Qu'ils sont doux, les lauriers que tu viens de cueillir!
Au génie offert par les grâces, Des hivers sur ton front nous dérobant les traces, Chacun les arrosoit des larmes du plaisir, Et pour doubler le prix que la gloire leur donne,
On couronnoit dans tous les cœurs
De roses, de mirthe, de Heurs, L'heureux talent qui plaçoit ta couronne (2).
Après le compositeur, ce fut sa charmante interprète qui devint l'objet des faveurs du public, t L'opéra $Èlisca y disait encore le Journal de Paris, attire toujours un grand nombre de spectateurs. Quelques coupures faites au dialogue ayant donné plus de rapidité à l'action, l'ensemble de cet ouvrage ne laisse plus maintenant rien à désirer. Avant-hier, au moment où Ton baissait la toile, une couronne de myrthe et de lauriers est tombée des loges sur le théâtre. Elle était destinée à la G ne Saint- Aubin, et le public, partageant la juste admiration de celui qui l'avait tressée, a voulu qu'on la remît sur le champ à son adresse. La C nc Saint-Aubin a donc été amenée et couronnée sur la scène, et l'enthousiasme général a été porté à son comble (3). > Enfin, le lendemain même du jour où il insérait cette noie, le même journal
(1) Journal de Paris, 14 nivôso an VII.
(2) Journal de Paris, 17 nivôse an VII.
(3> Journal de Pari*, 18 nivôso, an VII.
publiait la lettre suivante, qui lui était adressée par Grétry même :
Aux auteurs du Journal.
Permettez-moi, citoyens, de réclamer une place dans votre journal, pour vous remercier, vous et ceux des journalistes qui ont jugé avec indulgence ma musique d'Elisca. Lorsque jadis on entendit celle d'Aucassin et Nicolette ou les Mœurs du bon vieux temps, le Mercure de France me plaignit de n'avoir plus que des idées surannées; on sentoit, disoit-il, que j'étois fatigué. Hélas ! si je l'étois, c'étoit de la peine que m'avoit causée la recherche de ces mêmes accens surannés, convenables au poëme de l'immortel Sedaine. Le journaliste qui me censuroit n'avoit que de l'esprit, et par conséquent entendoit mal la musique - Pour alimenter les mille et un journaux qui reparoissent chaque matin, pourquoi quelques-uns ne nous rappelleroient-ils pas les jugemens qui furent jadis portés sur les ouvrages de Molière, Racine, Voltaire?... D'après l'opinion, aujourd'hui bien constatée, sur leurs chefs-d'œuvres, nous verrions, je crois, des rapprochemens assez plaisans; ce seroit, d'ailleurs, une franchise louable dans un journaliste, de nous faire voir combien, dans leur précipitation forcée, les journaux sont sujets à l'erreur. Je craignois, je l'avoue, qu'on ne me trouvât baroque dans la musique d'Elisca, et l'on ne m'a trouvé que vrai; ce qui prouve, en général, que Ja révolution nous pousse vers la vérité de toutes choses, sans pitié pour les préjugés. En vous adressant mes remercîmens, citoyens, soyez, je vous prie, mes interprètes publics pour ceux que je dois à tous les artistes du théâtre Favart qui ont concouru à l'exécution d'Elisca. Jamais plus de zèle et d'amabilité n'ont été déployés pour ranimer la verve, prête à s'éteindre, d'un artiste qui hasarde un cinquante-deuxième ouvrage dramatique. Ghenard est affecté jusqu'aux larmes en refusant de jouer un rôle odieux; néanmoins, aux dernières répétitions, le cœur excellent de cet artiste' lui reproche la peine qu'il me fait, et il redemande le rôle d'Ombis, qu'il avoit d'abord refusé. Le citoyen Fleuriot, auquel le public doit le bel ensemble qui règne aujourd'hui dans tous les ouvrages représentés à ce spectacle, et qui, souvent caché derrière la toile, n'en reçoit pas, comme ses collègues, la récompense directe, Fleuriot sait le poëme et la musique de la pièce que l'on répète aussi bien que leurs auteurs; chaque nuit lui révelle quelques détails négligés ou quelques défauts d'ensemble dont il leur fait part. Tous les acteurs de ce théâtre sont aujourd'hui autant de directeurs discrets ou prudens, qui s'oublient eux-mêmes pour ne s'intéresser qu'aux succès de la chose. Voilà, entrepreneurs de spectacles, comment vous
obtiendrez des succès ! C'est en imitant la conduite de ces braves gens, qui m'honorent du titre de père, que vous vous rendrez dignes d'un public qui ne demande qu'à vous payer ses plaisirs par des témoignages flatteurs.
Salut fraternel,
Grétry, Membre de l'Institut national (1).
La représentation d'Êlisca avait coïncidé avec la nouvelle des brillants succès militaires remportés en Italie par le général Ghampionnet, et de la réoccupation de Rome par nos troupes à la suite d'une campagne de dixsept jours. Le gouvernement, qui recommençait à s'occuper des théâtres, comme déjà nous l'avons vu, et qui avait établi au ministère de l'intérieur un bureau spécialement chargé des affaires les concernant, jugea à propos d'adresser aux acteurs de TOpéra-Comique une mercuriale assez vive sur le peu d'empressement qu'ils avaient mis à célébrer un fait aussi heureux pour la France et aussi considérable. C'est le ministre lui-même, François de Neufchâteau, qui crut devoir prendre la plume en cette circonstance, et voici le texte de la communication qu'il fit parvenir à l'administration du théâtre Favart (2) :
BUREAU Paris, le 13 nivôse an 7 e de la République
des française une et indivisible,