THÉÂTRES
Le Ministre de V Intérieur aux C ens Administrateurs du Théâtre de V Opèra-Comtque-National.
Citoyens, chez les Grecs et les Romains, on annonçait au peuple assemblé dans les théâtres les victoires qui l'honoraient, on interrompait les jeux, et de nouveaux applaudissements payaient au courage le même tribut que venait d obtenir le génie.
Une occasion solennelle s'est offerte hier, et votre civisme aurait dû s'empresser de la saisir. Rome reconquise, le vaste développement de la perfidie napolitaine arrêté dans sa course, quatre-vingt mille hommes dispersés par quelques phalanges républicaines, une nouvelle guerre commencée et éteinte dans 17 jour», un grand exemple donné à l'Europe, ce
(1) Journal de Paris, 19 nivôse.
(2) Cette pièce est inédite.
prélude des triomphes auxquels se prépare cette jeunesse républicaine qui vole en foule sous les drapeaux de la Patrie; telles étaient les grandes nouvelles qu'il convenait d'annoncer à vos concitoyens. Il eût été beau de prévenir l'interpellation que je fais à votre civisme et de vous honorer vous-mêmes en devenant les héraults de la gloire nationale. Vous réparerez sans doute aujourd'hui le silence que vous avez gardé. J'espère que les artistes et les hommes de lettres s'empresseront de célébrer par des vers et des chants récités sur vos théâtres, ce brillant et nouveau succès de la valeur et de la liberté françaises, et que, par tous les moyens qui sont en votre pouvoir, vous imprimerez à cette annonce publique et solennelle la pompe et l'éclat qu'elle doit recevoir.
Salut et fraternité,
François (de Neufchâteau).
Je ne sais si les sociétaires de l'Opéra-Comique obtempérèrent au désir si formellement exprimé parle ministre, et cela me paraît probable. Leurs registres ne contiennent aucun détail à ce sujet; mais, à défaut de cantate, il se peut très bien qu'ils aient fait lire une pièce de vers de circonstance sans que leurs programmes en fassent mention. De toute façon, ce petit incident valait la peine d'être noté.
A la suite d'Elisca, deux jolis ouvrages en un acte parurent successivement sur l'affiche et sur la scène de TOpéra-Comique, l'un le 27 janvier, l'autre le 10 février. Le premier, qui avait pour titre le Rêve, était le coup d'essai littéraire d'Etienne, qui sans doute ne songeait pas encore à l'Académie, et le début â ce théâtre d'un jeune compositeur belge doué de la façon la plus heureuse, Frédéric Gresnick, qui devait mourir bientôt à la fleur de l àge, avant d'avoir pu donner la mesure de sa valeur. Le second, intitulé Adolphe et Clara ou les Deux Prisontiiers, est demeuré célèbre après plus de quatre-vingts ans; il avait pour auteurs Marsollier et d'Alayrac, et pour interprètes Elleviou et M ,nc Saint-Aubin, qui enchantèrent les spectateurs par le talent, le charme, la grâce émue dont ils firent preuve dans ce badinage plein d élégance, de jeunesse et de fraîcheur (1). Un mois, jour
(1) A propos de cet ouvrnge, le Journal Ue Paris nous apprend indi-
pour jour, après celui-ci, le 10 mars, on donnait au théâtre Favart Roger ou le Page, ouvrage qui n'était qu'une seconde édition, revue et corrigée, de celui qui avait paru sans succès, un an auparavant, sous le titre de Primerose. L'auteur des paroles, Favières, avait appelé à son aide Marsollier, tous deux avaient considérablement modifié la marche primitive de la pièce, fait un troisième acte enlièrement nouveau, et c'est sous le bénéfice de ces remaniements importants, dont dWlayrac, comme on le pense, avait dû prendre sa part, que Primerose, devenu Roger \ était offert pour la seconde fois aux regards du public. Il ne fut pas beaucoup plus heureux que précédemment, et ne put se maintenir au répertoire.
De cet insuccès deux fois répété TOpéra-Comique allait prendre une revanche éclatante. Montano et Stéphanie, l'un des chefs-d'œuvre du répertoire lyrique français, faisait son apparition le 15 avril, et arrachait à la foule un immense cri d'enthousiasme. Le poème inégal, mais émouvant, de Dejaure,la musique admirable de Berton, le jeu pathétique et plein de puissance de Gavaudan, qui révélait aux spectateurs un artiste d'un ordre exceptionnel, tout concourait à faire de la représentation de Montano et Stéphanie un des événements les plus considérables que pussent enregistrer les annales du théâtre Favart. Mais ce ne fut pas sans difficultés que Montano put prendre sa place au répertoire, et Ton put craindre un instant que ce chef-d'œuvre fût perdu pour l'art. La politique, sous couleur de sentiment religieux, se trouva mêlée à son apparition à la scène, et pensa renouveler
rectemect que certaines coutumes qui s'étaient implantées dans nos . théâtres avaient disparu devant l'action réglementaire de la police : « La 2* représentation d'Adolphe et Clara ou les Deux Prisonniers a obtenu, avant-hier, autant de succès que la première fois, et l«*s acteurs y jouent avec une si grande supériorité de talent qu'on ne peut se lasser de les y voir. Les auteurs ont encore été demandés, et le Cen Dalayrac s'est de nouveau rendu aux vœux du public; il a été vivement applaudi, et une couronne destinée aux deux coopérateurs de la pièce a été jetée sur le théâtre, accompagnée de vers que les règlemens de police n'ont pas permis de lire aujc spectateurs. *
23'* L'OPKRA-COMigUE
les incidents tumultueux qui se produisaient avec tant de fréquence quelques années auparavant. Il est vrai que le bruit qui se fit autour de l'ouvrage nouveau, un instant menacé de ne pouvoir continuer le cours de ses représentations, ne fit ensuite et comme il arrive toujours, qu'aiguillonner la curiosité publique et contribuer à l'éclat de son succès.
Joué pour la première fois le 15 avril, comme nous l'avons vu, Montano et Stéphanie fut dès le lendemain, de la part de l'autorité, l'objet d'un arrêté de suspension dont on trouvera la raison dans les faits que mentionnait le rapport de police suivant (1) :