RAPPORT DU 27 GERMINAL AN VII
Opéra-Comique national.
Le public s'est porté hier en foule à la première représentation de Montano et Stéphanie, drame lyrique Le calme y a régné pendant tout le premier acte. Mais la décoration du second, représentant une église, un maître-autel avec croix. Christ, anges, tabernacle, cierges allumés et enfin tous les ornemens et accessoires qui caractérisaient très évidemment le culte catholique, tout cela a plus que suffi pour éveiller l'esprit des partis, et le trouble s'en est suivi pendant presque tout le second acte.
A la première apparition de l'autel catholique, les coups de sifflet ont commencé de se faire entendre; mais les partisans de ce culte ci-devant privilégié étant, apparemment, en plus grand nombre à ce spectacle, ont bientôt couvert les sifflets en applaudissant à deux reprises la seule apparition d'un autel catholique. On entendait même de plusieurs côtés dire avec satisfaction : Voilà les autels revenus !
Quelques sifflets ayant succédé aux bruyans applaudissemens, l'un des plus chauds applaudisseurs du parquet se leva et dit au milieu du silence : « Que ceux a qui cela ne plaît pas s'en aillent!... » Cette motion a été de nouveau couverte d'applaudissemens. Ils ont encore renouvelé à l'arrivée d'un évêque qui est venu chanter une espèce de prière au Très-Haut , et qui, sur les marches de l'autel, a commencé d'administrer le sacrement de mariage, toujours suivant le rite et les coutumes catholiques. Cet acte entier a excité beaucoup de
(1) Cette pièce et la suivante, empruntées aux Archives nationales, onl été publiées pour la première fois dans le livre de M. H. Welschinger: le Théâtre de la Révolution.
trouble en ce que les sifflets succédaient ou se mêlaient aux applaudissemens, d'où il résultait toujours quelques menaces. Ces mots dans la bouche du prélat ont été très applaudis : Respectes ce sanctuaire et craignez de V ensanglanter !
C'est en présence de ces faits que le ministre de la police crut devoir intimer à l'administration du théâtre Favart Tordre de suspendre les représentations de il/ontano et Stéphanie, jusqu'à ce que les changements nécescessaires aient été faits au poème pour empêcher le retour des scènes qui s'étaient produites le premier soir. Ces changements furent opérés, et le ministre en était avisé par cette lettre, en même temps que de l'effet produit par la seconde représentation :
Les administrateurs du théâtre Favart au ministre de la
police générale.
Citoyen ministre, Conformément à votre lettre du 27 germinal dernier (2 e division, bureau affaires secrettes, n° . ...), nous avons suspendu la représentation de la pièce intitulée Montano et Stéphanie au théâtre de la rue Favart. Les auteurs se sont engagés par écrit à supprimer ce qui avait donné lieu à Fesprit de parti de se manifester, et après avoir indiqué nousmêmes les suppressions à faire, nous avons consenti à ce que cette pièce fût jouée. La seconde représentation n'a rien offert qui pût occasionner du désordre. La décoration religieuse a été changée et le costume de l'évoque a été assez modifié pour ne produire aucune sensation fanatique.
Salut et respect,
Les administrateurs y
Du SALLE (1).
Après cette alerte, Montano et Stéphanie put sans encombre poursuivre le cours de son brillant succès, et donner à Berton la gloire que lui méritait une œuvre aussi remarquable. Le public fit un accueil beaucoup moins chaleureux quelques semaines plus tard, le 6 mai, à un petit acte intitulé le Trente et Quarante, dont le
(1) Il doit y avoir une erreur dans la transcription de ce nom, cari n'existe, à cette époque, dans aucune partie du personnel de l'Opéra- Comique.
livret froid et incolore, dû à Alexandre Duval, ne put être sauvé ni par la jolie musique de Tarchi, ni par la présence d'Elleviou et de Martin, remplissant avec leur talent ordinaire les deux rôles les plus importants de cette bleuette.
C'est précisément le jour de la représentation du Trente et Quarante qu'avait été connue à Paris la nouvelle d'un crime politique qui souleva dans la France entière un long cri de colère, d'indignation et de vengeance. Les trois plénipotentiaires que le gouvernement de la République avait envoyés au congrès de Rastadt ayant rompu, de lassitude, des négociations que les puissances coalisées faisaient traîner ridiculement en longueur, et quittant cette ville le 28 avril, étaient lâchement assassinés, la nuit, sur la grande route, par des soldats autrichiens. Deux d'entre eux, Roberjot et Bonnier, étaient coupés en morceaux; le troisième, Jean Debry, frappé de treize coups de sabre et laissé pour mort sur la place, mais plus heureux pourtant que ses compagnons, survivait comme par un miracle à ses blessures et pouvait revenir en France. On devine l'émotion qui s'empara de Paris à la nouvelle d'un tel attentat. C'est sous le coup de cette émotion que les administrateurs du département de la Seine adressèrent aux directeurs des théâtres de la capitale une circulaire dont voici le texte (1) :