‹ L'Opéra-Comique pendant la Révolution de 1788 à 1801Chapitre 19 sur 38 · DÉPARTEMENT DE LA SEINE · texte numérisé non relu

DÉPARTEMENT DE LA SEINE

Paris, le 19 floréal an 7.

Les administrateurs du département de la Seine aux entre*

preneurs du théâtre de V Opéra- Comique-National, rue Favart.

Citoyens, vous avez sans doute partagé l'indignation qu'ont éprouvée tous les Français en apprenant l'assassinat des plénipotentiaires de la République française, ordonné par les rois ses ennemis et exécuté par leurs satellites.

De toutes parts retentissent les cris de vengeance, de guerre implacable à l'infâme maison d'Autriche.

Le Directoire exécutif, dans sa proclamation, annonce le

(i, CeUe pièce est inOtUte,

châtiment terrible qu'il prépare aux auteurs de ce forfait inconnu à tous les siècles.

L'administration centrale a arrêté que cette proclamation serait lue le 21 de ce mois dans les places publiques par les administrations municipales : tous les cœurs l'attendent, tous sont déjà remplis des sentiments qui y sont exprimés.

Il faut que les théâtres concourent encore à les y fortifier, qu'aucune pièce où la haine des rois et l'amour de la liberté et de l'humanité ne seraient pas vivement exprimés, où les castes abattues par la Révolution et qui cherchent à se relever par la perfidie et l'assassinat, ne seraient pas peintes avec les couleurs du crime qui leur appartiennent, ne paraisse sur la scène dans ces jours de deuil et de vengeance.

Votre patriotisme vous commande l'exécution de cette mesure, nous l'attendons de votre zèle, et les arts que vous cultivés se montreront par là dignes de la République qui les protège.

Salut et fraternité A. Sauzay.

Nous vous invitons à nous accuser réception de la présente.

Desmousseaux (1).

Les théâtres firent en sorte de se conformer, dans la mesure du possible, à la ligne de conduite que leur traçait ainsi le gouvernement. Quant à l'Opéra-Gomique particulièrement, il était alors sous le coup d'une préoccupation d'un autre genre, que lui causaient ses sentiments de bonne confraternité. Le 18 mars au matin, quelques heures

(i) Jamais on ne vit, comme ù l'époque de la Révolution française, la musique et le théâtre intimement mêlés à tous les événements politiques intéressant la vie d'un grand peuple. Si parfois cette intervention se produisait sous une forme un peu banale, un peu puérile, souvent aussi cet élément artistique apportait un caractère de véritable grandeur à l'éclat des manifestations oflicielles et populaires. Le 20 prairial an VII (8 juin 1801), une « pompe funèbre » était célébrée dans les deux Conseils (.Conseil des Anciens, Conseil des Cinq-Cents), en l'honneur des ministres français assassinés à Rastadt. Aux Cinq- Cents, la séance était présidée par Jean Debry, seul survivant des trois victimes; aux Anciens, Gourdan occupait le fauteuil; les salles des deux assemblées, tendues de deuil, avaient été décorées selon la circonstance. Des décharges d'artillerie, des roulements de tambours voilés, des symphonies militaires funèbres annoncèrent, dans les deux endroits, le commencement de la cérémonie, à laquelle, un crêpe au bras, assistaieot tous les représentants. Puis, le président de chaque assemblée retraçait, dans un discours dramatique, l'histoire du mas-

à peine après la première représentation d'une grande comédie en vers de Dorvo, VEnvieux, la salle de l'Odéon, dont les anciens artistes du théâtre de la Nation avaient repris possession depuis moins de cinq mois, était réduite en cendres par un incendie terrible qui coûtait la vie à deux soldats et à quelques héroïques pompiers. Les infortunés comédiens, se trouvant sans asile après avoir tout perdu dans ce désastre, traitèrent avec les directeurs-propriétaires du théâtre Louvois pour y donner une série de vingt représentations; ces vingt représentations une fois données, ils ne savaient où se réfugier, lorsque le gouvernement, désireux d'empêcher la dislocation de la seule troupe de comédie française qui subsistât alors (celle du théâtre de la République s'était dispersée depuis peu), vint à leur aide en leur accordant la faculté de jouer sur le théâtre des Arts (l'Opéra), les jours où ce théâtre ne donnait pas de spectacle. Mais cet arrangement ne pouvait être que provisoire, et les sociétaires de l'Odéon allaient décidément se trouver réduits à l'impuissance et à l'inaction, lorsque leurs camarades de l'Opéra-Comique leur offrirent, en attendant qu'ils aient trouvé une combinaison satisfaisante, de donner quelques représentations sur leur théâtre, c Les acteurs de l'Odéon, disait à ce sujet le Courrier des spectacles, toujours errans et sans salle où ils

sacre des plénipotentiaires, et la séance se terminait par l'exécution d'un chant funèbre, dont les paroles étaient dues à Boisjolin et la musique à Gossec. Les heures des deux cérémonies avaient été combinées de façon que les mômes artistes pussent exécuter ce chant dans un lieu comme dans l'autre; et, en effet, ici comme là, c'étaient trois acteurs du théâtre des Arts (l'Opéra) : Chéron, Lays et Laforét, qui étaient chargés des solos, comme aussi c'était le personnel choral et instrumental de ce théâtre qui les accompagnait. (V. le Moniteur, du 21 prairial an VII). La cantate commençait par ce chœur :

Attentat sans exemple! unanimes douleurs!

Perfides assassins! généreuses victimes!

Somore et touchant objet de courroux et de pleurs! Sainte Paix, qui gémis sous ces restes sublimes!

Consacrons d'immortels honneurs

A tes ministres magnanimes,

Et creusons d'éternels abimes

A tes sanglans profanateurs !

puissent se fixer, jouent partout où ils peuvent. Ceux du théâtre Favart, les seuls de cette ville qui soient en société, et par conséquent les seuls maîtres de disposer de leur théâtre, n ont pas vu sans intérêt le malheur de ces talens précieux qu'ils estiment. Ils leur ont offert de les laisser donner plusieurs représentations. Celte offre faite généralement par l'universalité des sociétaires, avoit été sollicitée, dit-on, par deux d'entre eux avec cette chaleur qu'il est difficile de témoigner pour des artistes, à moins d'être artiste soi-même; aussi ne sera-t-on pas étonné d'apprendre que ce sont le citoyen Chenard et la citoyenne Saint-Aubin qui se sont montrés les plus empressés dans cette occasion, quoique tous les autres n'aient rien négligé pour accueillir le mieux possible les infortunés auxquels ils donnent asyle (1). » Les acteurs de l'Odéon donnèrent trois spectacles sur la scène du théâtre Favart, les 12, 15 et 24 mai; par leurs arrangements avec les sociétaires de l'Opéra-Comique, deux tiers de la recette leur revenaient, tandis que ceux-ci se réservaient seulement l'autre tiers. Pendant ce temps les pauvres comédiens errants purent conclure un arrangement avec l'administration du théâtre de la Cité, où, pendant plusieurs mois, ils s'installèrent d'une façon à peu près fixe, jouant trois ou quatre fois par semaine et alternant leurs représentations avec la troupe du lieu. Ils recommencèrent ensuite leurs pérégrinations, allant de la Cité au Marais, du Marais à Feydeau, jusqu'à ce qu'enfin ils se réunissent à Louvois, sous la direction de leur ancien camarade Picard, l'auteur de la Petite Ville, et cette fois en vertu d'un bail qui leur assurait une demeure définitive (2).

(1) Courrier des Spectacles, 24 floréal an VII.

(2) Le premier spectacle donné sur la scène de Favart par les artistes de l'Odéon se composait d'Iphigdnie en Aulide, dans laquelle M 11 * Raucourt, alors au faîte de sa grande renommée do tragédienne, jouait le rôle de Clytemnestre, et d'one petite comédie de Picard, le Voyage interrompu. • L'état qu'inspire leur malbeur, disait le Journal de Paris, leurs talens et la triste incertitude de leur sort, avoit attiré à cette représentation un grand nombre de spectateurs qui les ont accueillis avec enthousiasme. » Picard avait ajouté, à la fin du Voyage

Les trois soirées données par eux au théâtre Favart n'avaient pas empêché celui-ci de se livrer à ses travaux ordinaires. Le 28 mai avait lieu la première représentation d'un opéra-comique en deux actes, le Général suédois, qui, fort mal accueilli ainsi, était bientôt réduit en un acte, sans que son sort s'en trouvât beaucoup amélioré ; les auteurs de ce Général peu fortuné étaient Monvel pour les paroles, Tarchi pour la musique. Un petit acte intitulé le Chapitre second, dû à Dupaty et à Solié et donné le 17 juin, fut mieux reçu du public, grâce surtout au jeu charmant de M me Saint- Aubin.

Le 8 juin, jour de la cérémonie funèbre des ministres français assassinés à Rastadt, tous les théâtres de Paris avaient fait relâche, en signe de deuil national. Le 21, les trois plus importants d'entre eux, l'Opéra, Favart et Feydeau, font relâche encore, mais pour une cause toute différente. On était au plus fort du succès des ascensions aérostàtiques de Garnerin, et, ce jour-là, le célèbre aéronaute renouvelait l'expérience de sa descente en parachute, qui avait une première fois émerveillé les Parisiens, c Aujourd'hui 3 messidor, annonçaient tous les journaux, à sept heures du soir, le citoyen Garnerin renouvellera à Tivoli la deuxième expérience de son ascension à ballon perdu et de sa descente en parachute. > Nos grands théâtres, pressentant bien que la foule se porterait de ce côté et que le public leur ferait complètement défaut, préféraient s'abstenir, et le caissier de l'Opéra-Comique ne nous laisse pas douter de la cause de cette résolution, car il inscrit ces mots sur son registre : <r Relâche au théâtre. Ballon du citoyen Garnerin. »

interrompu, ce petit couplet de circonstance, à l'adresse des acteurs de l'Opéra-Comique :

Nous devons encore un asile

Aux talons ici réunis.

Ainsi, dans un temps difficile,

On retrouve ses vieux amis.

Sans une demeure certaine,

S'il est pénible de courir.

Au moins, avec un vrai plaisir,

Chez ses amis on se promenej

PENDANT LA RÉVOLUTION 2il

Pendant un espace de deux mois, l'Opéra- Comique, peu coutumier d'un aussi long silence, se vit dans l'impossibilité de donner aucune nouveauté, surpris qu'il fut par une indisposition persistante de M me Dugazon, qui retarda à deux reprises la représentation d'un ouvrage important de Faviéres et Persuis, Fanny Morna ou VEcos&aise (1). C'est au moment où il se voyait obligé de reculer pour la seconde fois cette représentation, qu'il reçut du Bureau central du canton de Paris la communication suivante, relative à la célébration de l'anniversaire du 10 août (2) :

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