‹ L'Opéra-Comique pendant la Révolution de 1788 à 1801Chapitre 2 sur 38 · liv · texte numérisé non relu

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Gela n'était pas brillant. Aussi, les dépenses et les appointements des pensionnaires et employés une fois payés à la fin de ce cruel mois de décembre, ne restait-il rien en caisse à partager entre les sociétaires. Que faire ? On eut recours à un nouvel emprunt, et voilà le texte de la délibération insérée dans le compte du caissier, déli-

bération qui porte la signature des membres de la Société :

< Par délibération du 27 décembre dernier, nous avons arrêté que pour pouvoir faire le partage qui a eu lieu dans ledit mois et parer au vuide de la recette que la rigueur de la saison a occasionné, dans un tems où les dépenses en tout genre sont d'une nécessité absolue, qu'il seroit fait un emprunt à la caisse de la Comédie pour n'être rendu que dans le cours de quatre années, de mois en mois. Cette délibération ayant été approuvée par M. le duc de Richelieu (1) le 29 du même mois, ainsi que nous le déclarons, il en est résulté que le dû à caisse du compte de décembre dernier ci-devant dans lequel se trouve porté celui du mois de novembre dernier, a formé un objet de 55,147 livres 16 sols 6 deniers, que, conformément à notre délibération susdatée, nous nous obligeons de rétablir à notre caisse dans le délai de quatre années, à raison d'un 48* par mois, à commencer sans interruption du présent mois de janvier, sous la condition au surplus de garantir le caissier de tous événemens à ce sujet.

« Fait à Paris, double, en notre salle d'assemblée, entre nous et notre caissier, le 31 janvier mil sept cent quatre-vingtneuf.

« Signé : — Camerani, Dorsonville, Mênié,

Chenard,Gontier, Lkscot, Philippe, Femme La Caille, Mighu, Femme Desforges, Cardon, Courgklle, Julien, Thomassin, Adeline, Dufayel , Rosière , Femme Crétu , Desbrosses , Raymond, Rose Renaut, Granger, Femme Saint-Aubin (2). »

C'est au milieu de cet hiver rigoureux, qui lui rendait l'existence si difficile, que le théâtre Favart (c'est ainsi qu'on l'appelait volontiers depuis sa translation au boulevard) allait voir s'élever contre lui une concurrence puissante. Un nouveau théâtre, dont le privilège avait été

(1) Le duc de Richelieu était le gentilhomme de la chambre qui avait i.ms ses attributions la surveillance de la Comédie-Italienne. Il partageait ces fonctions, par quartier, avec les ducs d'Aumont, de Fleury «t de Duras.

(2) Bien que ceci ne tire pas à conséquence, tous étant d'accord, je dois signaler l'absence, sur ce document, des noms des sociétaires qoe voici : Clairval, Trial, Valroi, Favart, M mM Dugazon, Pitrot, Verteoil, Carlins, Borette ot Renaut aînée.

i/OPÉRA-COMIQUE

accordé à Léonard Autié, coiffeur de la reine, lequel s'était associé avec l'illustre violoniste Viotti, s'organisait sous les auspices de Monsieur, frère du roi (depuis Louis XVIII), dont il devait porter le nom. Le théâtre de Monsieur, établi d'abord aux Tuileries, fut ensuite transféré rue Feydeau, dans une salle que l'on construisit expressément pour lui. Monté sur un grand pied, il réunissait dans l'origine quatre genres : l'opéra italien, l'opéra- comique français, la comédie et le vaudeville. Un peu plus tard, il se borna exclusivement à l'exploitation de l'opéra-comique, et comme il avait une troupe et un orchestre excellents, il fut bientôt un rival redoutable pour le théâtre Favart, qui dut compter avec lui. D'ailleurs, le décret de 1791 sur la liberté théâtrale devait faire surgir plusieurs autres théâtres dans lesquels on jouerait aussi, principalement ou accessoirement, l'opéra-comique, et bien qu'aucun de ces nouveaux théâtres ne pût lutter avec les deux scènes lyriques de Favart et de Feydeau, ils ne laissèrent pas que d'obtenir souvent des résultats artistiques dignes d'intérêt et de nuire jusqu'à un certain point à leurs grands confrères. Il faut citer parmi ceux-lâ le théâtre Montansier (Variétés actuelles), le théâtre Louvois, le théâtre National, sans compter ceux de moindre importance. Quant au théâtre de Monsieur, il fit son inauguration le 28 janvier 1789, et à dater de ce jour le théâtre Favart dut se tenir sur ses gardes et faire tous ses efforts pour ne se laisser ni distancer ni ébranler (1).

Ce n'est qu'après une lutte aclive, intelligente et fiévreuse de plus de douze années que ces deux théâtres, presque réduits à l'impuissance par une suite de fermetures, de désastres répétés, songèrent à réunir leurs efforts et à fondre leurs deux troupes en une seule pour

(1) Il est utile de remarquer que, dès les premiers jours de la Révolution, le théâtre de Monsieur prit le nom de théâtre Feydeau, et que la Comédie-Italienne abandonna celui-ci pour adopter officiellement celui de théâtre de l'Opéra-Co mique National- Le public, nous l'avons} dit, donnait souvent à ce dernier le nom de théâtre Favart.

n'offrir plus au public qu'une grande scène d'opéracomique, suivant en cela les vues du gouvernement, qui souhaitait cette fusion et qui l'encouragea de toutes façons. C'est le récit de cette réunion qui formera la conclusion naturelle du présent travail. Avant d'aller plus loin, et de dérouler les annales de TOpéra-Comique pendant la période révolutionnaire, c'est-à-dire depuis le commencement de 1789 jusqu'à la jonction des deux troupes, qui s'opéra dans les derniers jours de l'an IX (septembre 1801), il ne sera pas inutile de faire connaître la constitution de la Société de Tex-Comédie-Italienne, qui prenait déjà le nom d'Opéra-Comique. Voici la liste des artistes qui composaient cette Société, avec le chiffre de part afférent à chacun. Je reproduis cette liste telle qu'elle se trouve en tête du livre de caisse de l'Opéra- Comique pour l'année théâtrale 1789-90 (1) :

Composition de la Société des comédiens et comédiennes de V Opéra- Comique National, rue Favart, à l'ouverture de leur spectacle, le lundi 21 avril 1789.

Messieurs,

Report.

Mesdames

12 parts.

1 part.

Dugazon

1 part.

Trial

Thomassin . . .

Ménié

Adeline

Dorsonville. . .

Lescol

Desbrosses . .

Favart (fils). ..

Philippe

Grange r .

Desforges. . . .

Gourceiies

Renant . . .

Saint-Aubin..

Total . . .

12 parts

Raymond ....

11 parts.

Total de l'association en... 23 parts.

(1) L'année théâtrale n'a pas le même point de départ que l'année civile. Jadis, sous l'ancien régime, tous les théâtres de France étaient

L'ensemble se composait donc de trente et un sociétaires qui se partageaient vingt-trois parts. Mois, à côté des sociétaires, il y avait, comme on le voit aujourd'hui à la Comédie-Française, un certain nombre de pensionnaires, à appointements fixes, qui ne participaient ni aux bénéfices ni aux pertes de l'exploitation. Le livre de caisse nous donne encore, avec le chiffre des appointements de chacun d'eux, les noms de ces artistes, auxquels il joint, sans les distinguer, ceux des choristes :

Acteurs et actrices des rôles et chomrs aux appointements

(Hommes).

Narbonne (1)

Périgny

Solié

B ussy . • • . .

I^e clerc .......

Cy-contre 51.100

(Femmes).

Crétu 4.000

Rose Renaut 6.000

Méliancourt 3.000

Lefebvre 1'^ 1.500

Guérin 1 800

Sophie Renaut 1.500

Leclerc 1- 1.200

Lefebvre cadette. ... 3 000

Léger 900

Narbonne 900

Chevalier 800

Total des app» fixes. 75.700

tenus de fermer leurs portes pendant trois semaines à l'époque de Pâques, de par les exigences de l'autorité ecclésiastique, alors toutepuissante. C'est cette clôture obligatoire qu'ils mirent tout naturellement à profit, à Paris comme en province, pour pourvoir au renouvellement et au complément annuel de leur personnel, pour contracter et signer leurs nouveaux engagements, et c'est ce qui fait que, commercialement, on prit la coutume de faire partir l'année théâtrale de la réouverture qui suivait les fêtes de Pâques. Bien que les circonstances aient changé, l'usage reste encore le même aujourd'hui. De là vient que l'année théâtrale comprend toujours deux portions de deux années différentes, chevauchant de l'une sur l'autre et commençant avec l'une pour unir avec l'autre.

(1) Narbonne était un ancien sociétaire, qui avait pris sa retraite, avec pension, en 1788. Il jouissait d'une grande réputation et était fort aimé du public. On eut de nouveau besoin de ses services, et on le rappela; mais il refusa sans doute de rentrer comme sociétaire et

PENDANT J,.\ RÉVOLUTION

Les sociétaires, subissant les chances de l'exploita tion, ne se partageaient, à la fin de chaque mois, que les sommes restant disponibles après le prélèvement des frais de toutes sortes nécessités par les divers services du théâtre. Toutefois on trouve, sous la qualification de revenants-bons, certains petits avantages fixes qui leur étaient dévolus et qui entraient en compte dans la somme des frais journaliers. Voici les détails que le livre nous apporte à ce sujet; les chiffres s'appliquent à un seul mois, le mois de juin 1789, mais ils sont à peu de chose près invariables :

Intérêts des fonds d'acteurs et d'actrices (1). — Les 31 comédiens et comédiennes reçus, composant la Société actuelle et formant les 23 parts, donnent, à 15,000 H v. chacun, 345,000 livres pour l'année de capital, et dont l'intérêt à 10 p. 0/0 est de 34,500 livres pour Tannéo, et pour le mois de juin. . 2.875 1.

Feux. — Les mêmes comédiens reçus, composant les23parts, jouissent de 2 livres chacune [part] pour feux, ce qui fait 46 livres par jour, et pour les 21 représentations de juin, cy 966 1.

Domestiques. — Les mêmes comédiens jouissent chacun de 20 s. de domestiques par représentation, ce qui fait 31 livres, et pour les 21 jours de juin 651 1.

Manses. — Les mêmes comédiens reçus jouissent encore de 20 s. de manses chaque fois qu'ils jouent; il y en a eu, suivant l'état rapporté, cy 227 1.

Nous allons maintenant établir le bilan des travaux du théâtre, année par année, à partir de 1789 jusqu'en 1801, époque de sa reconstitution définitive à la suite des désastres subis pendant la période révolutiontionnaire. A ce moment encore, je veux dire en 1789, la Comédie-Italienne, comme la Comédie-Française et l'Opéra, était souvent requise d'aller donner des spectacles à la cour, qui résidait à Versailles. Lorsqu'un

profita de la situation pour se faire donner, à titre de pensionnaire, de gros appointements qui valaient beaucoup mieux qu'une part entière. De plus, il cumulait sa pension av. c son traitement.

(1) Dès son admission dans la Société, chaque comédien devait laire l'apport «le sa part sociale, fixée à 15,000 livres et recevant intérêts. Cette somme lui était restituée lorsqu'il prenait sa retraite.

i/OPÉRA-COMIQUE

dédoublement de la troupe pouvait avoir lieu, on allait jouer à Versailles sans interrompre le service de Paris; mais quand le spectacle demandé par la cour était trop important et exigeait un nombreux personnel, il fallait faire relâche à Paris. C'est ainsi que nous voyons, le 2 janvier, le 27 mars et le 15 avril, trois relâches au théâtre nécessités par le service de la cour; d'autre part, le 22 avril, on joue simultanément à Paris et à Versailles. Après le 14 juillet et la prise de la Bastille, il n'est plus question, bien entendu, de spectacles à la cour.

Le premier ouvrage nouveau que nous trouvons inscrit à la date de cette année est un gentil opéra-comique en un acte, les Deux Petits Savoyards, paroles de Marsollier, musique de d'Alayrac, qui est représenté le 14 janvier et qui est desUné à jouir pendant quarante ans d'une énorme popularité. Dix jours après, le 24, Rézicourt fait un heureux début dans le rôle de Dorimon, de la Fausse Magie, et, le 22 février, Narbonne effectue sa rentrée dans Félix. Quatre premières représentations se succèdent ensuite dans l'espace d'un seul mois : la Double Feinte ou le Prêté rendu, comédie en trois actes et en vers libres, de Cousin, donnée le 24 février; Raoul Barbe-Bleue y opéra-comique en trois actes, paroles de Sedaine, musique de Grétry, le 2 mars; VHomme à sentiments, comédie en cinq actes et en vers, de ***, le 10 mars (1); enfin, la Fausse Paysanne, opéra-comique en trois actes, paroles de Piis, musique de Propiac, le 26.

La clôture pascale a lieu le 28 mars, et la réouverture s'effectue le 21 avril. Deux semaines après, le 5 mai, première représentation d'un vaudeville en un acte de Desfontaines, le Destin et les Parques, bientôt suivie, le 14, du début de Labit dans le rôle de Colas, de Rose et Colas, et, le 30, de l'apparition d'un nouvel opéra-comi-

(1) Ou sait qu'à cette époque, quand une pièce n'obtenait pas de succès, le public ne demandait pas l'auteur, et que le nom de celui-ci estait inconnu» C'est ce qui arriva pour cet ouvrage.

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