I/O PÉRA-CO M IQUE
que en un acte : les Savoyardes ou la Continence de Hayard, paroles de Piis, musique de Propiac.
A la date du 4 juin, où le spectacle se composait de la Fausse J'aysanne et des Savoyardes, le registre nous apprend en ces termes qu'on fut obligé de faire relâche « Le spectacle commencé, il est venu un ordre de fermer le théâtre pour la mort de M« r le Dauphin. L'on a cessé et rendu l'argent. Relâche jusqu'au dimanche 14 juin. 10 jours (1). i
Dans ce même mois de juin, nous avons à enregistrer les premières représentations de deux comédies en deux actes et en prose : le 16, la Fausse Auberge, d'Aubriot, et le 30, VEcole de l'Adolescence, de d'Antilly.
Le 12 juillet, on trouve encore affichées la Fausse Paysanne et les Savoyardes, — un spectacle qui n'avait pas de chance. « Ce jour, dit le registre, sur les cinq heures, la garde française posée, le départ de M. Necker, ministre, s'étant répandu dans Paris, le peuple^ au nombre de quatre cents, est venu déchirer les affiches de ce spectacle, en disant qu'il ne voulait point qu'il y eût de spectacle dans Paris. Plusieurs particuliers entrèrent dans la salle, et prièrent très honnêtement ceux qui étaient dans les loges de sortir. En effet, tout le monde sortit et reprit son argent. Le lendemain, la ville fit afficher de ne point ouvrir les spectacles jusqu'à nouvel ordre. Relâche jusqu'au 21 juillet 1789, qu'il a été [permis?] de r'ouvrir les spectacles. 9 jours de relâche. »
On voit quels ont été les effets de la prise de la Bastille sur les théâtres de Paris. Dans son numéro du 14 juillet, le Journal de Paris publiait cette petite note : € Quoique
(1) Cette fermeture de tous les théâtres pour une durée de dix jours, par ordre supérieur, était ainsi annoncée par le Journal de Paris dans son numéro du 5 : — « Aujourd'hui 5, par ordre, clôture de tous les spectacles. » Et le lendemain 6, il publiait cette autre note, relative au deuil de la cour : — a Demain dimanche, sept de ce mois, la cour prendra le deuil pour deux mois et demi, à l'occasion de la mort de Monseigneur Louis-Joseph-François-Xavier, Dauphin de France, né à Versailles le 12 octobre 1781, décédé au château de Meudon le 4 de ce mois, dans la huitième année de son âge. »
les spectacles ayent été annoncés hier et avant-hier, ils n'ont cependant pas eu lieu. » Dans ce même numéro, les deux tiers de la quatrième page du journal, c'est-à-dire la place occupée d'ordinaire parles programmes des théâtres, restent en blanc. Il en est ainsi jusqu'au numéro du 21, où les programmes reparaissent, précédés de cette autre note : « Le produit des recettes de tous les spectacles de ce jour sera remis entre les mains de M. le maire de cette ville, pour être employé au profit des pauvres qui ont le plus souffert dans les circonstances actuelles. *
Le registre de l'Opéra-Gomique nous annonce en effet, à la date du 21 juillet, une représentation c au profût des pauvres », en ajoutant que la recette de ce jour sera c remise à M. Bailly, maire de ville ». Pour cette recette, on trouve, en dehors du produit des entrées, divers dons faits par des locataires de loges à l'année :
Côté du Roi 97 livres.
Côté de la Reine 126 -
M. le duc de Richelieu 100 —
Par différentes personnes 189 —
La Reine 240 —
La recette totale s'élève à 3,648 livres.
Le 24 et le 28 juillet, nouvelles représentations « au proftit des pauvres », dont, comme pour la précédente, le montant est remis à « M. Bailly, maire de ville ». Pour la première, qui produit une recette de 3,146 livres 10 sols, de nouveaux dons sont enregistrés :
Côté du Roi 51 livres.
Côté de la Reine 4 —
Par différentes personnes 54 —
M. le O d'Artois 1.000 —
La Reine 240 —
Le duc d'Orléans 240 —
Pour la seconde, qui présente un total de 2,1G2 livres 8 sols, les dons sont les suivants :
Côté du Roi 121 livres.
Côté de la Reine 54 —
l'opérà-gomique
La Reine
M. de la Ferté
240 livres.
Tout cela n'arrêtait pas le travail ordinaire ; si bien que nous voyons, à la date du 31 juillet, la première représentation d'une comédie en un acte et en vers de Dejaure, les Époux réunis, et dès le lendemain, 1 er août, celle de la Vieillesse d'Annette et Lubin, opéra-comique en un acte, paroles de d'Antilly, musique de Chapelle. C'est quelques jours après l'apparition de ce dernier ouvrage, le 6 août, que le registre inscrit ce nota : c A la demande du public, les banquettes ont été enlevées et le parterre remis debout à 24 sols. > L'administration du théâtre fit publier, à ce sujet, une noie du même genre dans les journaux.
(1) Le Journal de Paris faisait suivre le programme de cette représentation de la note que voici : — t Selon le vœu de MM. les Gardes- Françaises exprimé dans le Journal du 25, le produit de cette recette sera remis à M. Bailly pour en disposer en faveur des citoyens qui gémissent sous le poids de la plus dure nécessité. >
Si les documents abondent — bien qu'on s'en soit très peu servi jusqu'ici — sur l'histoire des théâtres parisiens pendant la période révolutionnaire, il n'en est pas de même en ce qui concerne ceux de la province. Le sujet est moins palpitant sans doute; je crois néanmoins qu'il pourrait offrir encore quelque intérêt. J'ai justement rencontré, dans un article très vivant de M. Marius Audet, publié dans la Gironde littéraire du 17 juillet 1887, quelques lignes curieuses sur les effets des premières nouvelles parvenues de Paris à Bordeaux au sujet de la prise de la Bastille; je les reproduis ici :
« ... Quelques heures après l'apparition de la lettre du député Nairac, tous les Bordelais avaient une cocarde tricolore à leur chapeau. 11 devint môme imprudent de n'en pas avoir. Les prêtres, les gens les mieux titrés durent arborer cet emblème révolutionnaire.
« Le 18»au soir, à la Comédie, on refusa de' laisser entrer le jurât Acquart et plusieurs autres personnes qui avaient négligé de se munir de la cocarde. Le jurât, qui reparut quelques instants après avec ce signe civique, fut acclamé par la foule.
« On ne vit plus que des cocardes tricolores au Grand-Théâtre. Acteurs, actrices, danseuses en étaient décorés. Les belles impures d'alors, qui appuyaient leurs bras nus au balcon des loges, en avaient dans leurs cheveux, sur leurs corsages aux couleurs claires, sur leurs chapeaux aux plumes immenses.
« Pendant un entr'acte du ballet, le sieur Caudéran, commisnégociant, se leva, en pleine salle de spectacle, et lut un projet de quête à faire pour les veuves et les orphelins de ceux qui étaient tombés sous les murs de la Bastille, en défendant la cause commune, dans les journées des 14 et 15 juillet. Cette lecture fut vivement applau* die et la quête eut lieu immédiatement, i
Aux derniers jours de septembre, on voit se succéder encore, à vingt-quatre heures seulement de distance, deux premières représentations : le 25, Encore des Savoyards ou VÈcole des Parvenus, comédie en deux actes et en prose, de Pujoulx, et le 26, le Soldat par amour, opéracomique en un acte. Celui-ci subit une chute si lamentable qu'il ne reparaît pas sur l'affiche, et que les auteurs ne jugent pas utile de se faire connaître.
Dans son numéro du 7 octobre, le Journal de Paris publiaitcetentrefilet: — c Sa Majesté, n'ayant pu se refuser aux désirs que les habitans de Paris lui ont renouvellé de lui voir établir sa résidence dans la capitale, est partie de Versailles hier, vers midi, avec la reine, Monseigneur le Dauphin, Madame, Madame Élisabefh, Monsieur et Madame. Sa Majesté a traversé les rues aux acclamations universelles d'un peuple innombrable. Elle n'est arrivée à l'Hôtel de Ville qu'à huit heures et demie. > L'émotion de la foule, la curiosité qu'excitaient l'attente et la vue du cortège royal, portèrent tort aux théâtres, c Ce jour, nous dit le registre de l'Opéra-Comique à la date du 6, le Roy est venu à Paris; on a ouvert le spectacle, et comme il n'y avait personne, on a rendu l'argent à une personne ou deux et l'on n'a pas joué. j>
On ne trouve ensuite à enregistrer, pour la fin de cette année, que trois ouvrages nouveaux. Lo31 octobre, Raoul, sire de Crèqui, opéra-comique en trois actes, paroles de Monvel, musique de d'Alayrac ; le 17 novembre, le Tuteur célibataire, comédie en un acte et en vers, de Desforges, et le 2 décembre, Caroline, opéra-comique en trois actes, dont les auteurs sont restés volontairement inconnus. C'est qu'en effet cette dernière pièce tomba sous les sifflets, et le registre constate qu'elle ne put aller au delà du second acte. Le Journal de Paris rend ainsi compte de la soirée : — c La première représentation de Caroline a été extrêmement orageuse. Au milieu du second acte, les murmures ont été si bruyans que les acteurs, interrompus, ont demandé au public s'ils dévoient continuer. On a cru que c'étoit là le vœu le plus général ; on a voulu
reprendre la pièce ; mais les clameurs ont recommencé, et les acteurs ont quitté la scène. On a demandé [et jouéj à la place Biaise et Dabet. »
Sans être désastreuse, l'année 1789 n'avait pas été heureuse pour le théâtre. La clôture de Pâques s'était trouvée, cette année, de vingt-trois jours; la mort du Dauphin avait occasionné une fermeture de dix jours, tandis que les événements du 14 juillet en amenaient encore une autre de neuf jours; si l'on ajoute à cela quatre représentations données au bénéfice des pauvres, et les relâches occasionnés par le service de la cour ou amenés par diverses autres causes, on trouve un total de plus de cinquante jours improductifs, — près de deux mois sur douze! Les recettes s'en ressentirent cruellement, sans compter que la situation politique générale n'était pas de nature à favoriser beaucoup les entreprises théâtrales. L'année produisit un chiffre total de 782,768 livres, se décomposant ainsi :
Recettes journalières 476.464
Loges à Tannée 306.304
Ce qui fait que, le commencement de l'année 1790 ne s'étant pas montré plus brillant, le total des sommes partagées entre les sociétaires, pour Tannée théâtrale 1789-90, ne s'éleva pas au delà de 165,500 livres, soit 7,195 livres par part entière. Le résultat était maigre, surtout pour ceux qui n'avaient que demi-part ! Encore faut-il remarquer que, pour l'obtenir, nos comédiens durent augmenter leurs dettes déjà considérables, et recourir à de nouveaux emprunts. Ils en contractèrent ainsi trois successivement, dans le cours de Tannée, dont deux de 30,000 livres et un de 60,000, soit au total 120,000 livres. Le premier est mentionné dans le compte mensuel de juillet : c Emprunt de 30,000 livres pour subvenir aux dépenses et foiblesses des recettes. * Le second est du mois suivant, où on le trouve inscrit en ces termes un peu enchevêtrés : c Emprunt de la somme de trente mille livres que le comptable a reçue
provenant d'un emprunt de pareille somme fait à M r le marquis de Creui, suivant l'obligation en minute devant M" Griveau, notaire à Paris, le 19 août 1780, payable le i tr janvier 1795. » Enfin, le mois d'octobre porte la mention d'un double emprunt de 30,000 livres, dont les fonds ont été faits pour le premier par M. Gaudot de la Bruère, pour le second par M. Hémart. Ce double emprunt est effectué c pour subvenir à la foiblesse des recettes journalières et au payement des 12,000 livres de l'offre du don patriotique ». Les Comédiens-Italiens, qui étaient à la fois de braves gens et de bons citoyens, avaient envoyé en effet à l'Assemblée nationale une somme de 12,000 livres à titre de don patriotique, c pour subvenir aux besoins de l'État (1) » ; de plus, ils avaient souscrit une autre somme de 12,000 livres pour aider aux frais de construction des quatre Hôtels-Dieu qu'on bâtissait alors ; de plus encore, ils payaient par portions une troisième somme de 1,200 livres, c pour aider à l'établissement d'une maison d'éducation pour les enfans aveugles du S r Hauy » (l'Institut des Jeunes Aveugles). Et tout cela ne les empêchait pas de se montrer reconnaissants envers les auteurs ; car, pour récompenser Monvel et d'Alayrac du succès qu'ils leur avaient procuré avec Sargines, Marsollier et d'Alayrac encore de celui que leur avaient valu les Deux Petits Savoyards, ils leur offrirent, en sus de leurs droits d'auteurs, une gratification (on dirait aujourd'hui une prime) de 2,000 francs pour le premier de ces ouvrages, et d'égale somme pour le second.
Cependant, la situation était telle qu'il fallait prendre des mesures, et les prendre énergiques, pour ne pas aboutir à une catastrophe. Déjà le bruit transpirait dans le public que le théâtre était embarrassé, des rumeurs fâcheuses circulaient, et pour couper court à tous cancans, à toutes suppositions malveillantes, le comité de la Société crut devoir publier dans les journaux l'avis sui-
(1) « Les Comédiens-Italiens ordinaires du Roi ont effectué, lundi dernier, à l'Assemblée nationale, lo don patriotique de 12,000 livr. qui avoit été offert en septembre. » (Journal de Paris du 21 janvier 1790.)
i/OPÊRÀ-COMIQUE
vant, qu'on peut lire dans le Journal de Paris du 15 janvier 1790 :
Le bruit se répand dans Paris, depuis plusieurs jours, que la Comédie-Italienne a cessé ses payemens. Pour détruire cette calomnie, la Société des Comédiens-Italiens annonce que tous ceux qui ont des réclamations à faire sur elle peuvent s'adresser tous les jours, dans la matinée, chez M. du Rozoir, caissier de la Comédie, rue Royale, place Louis XV, n° 17, et l'après-midi à l'hôtel de la Comédie, à sa caisse, rue Favart, vis-à-vis la rue d'Amboise.
Signé : Ménié, Michu, semainiers, et Camerani, secrétaire perpétuel.
Les bruits en question n'étaient en effet qu'une calomnie, car les livres de la Comédie, à cette époque comme à toutes les autres, sont parfaitement en ordre, tous les payements sont effectués avec la plus complète régularité, et les comptes du caissier, visés et signés chaque mois par les sociétaires, ne laissent rien à désirer.
Mais les Comédiens ne pouvaient s'en tenir à cette protestation. Ils sentaient bien à quel point l'existence leur devenait difficile, les dettes les envahissant chaque jour davantage, tandis que les recettes décroissaient dans une proportion alarmante. A toute force il leur fallait aviser à une diminution de charges, afin de tâcher de rétablir l'équilibre de leur budget. Us prirent donc courageusement leur parti, et taillèrent dans le vif pour accommoder leur situation aux circonstances. Quelques-uns d'entre eux ne jouaient jamais que dans la comédie proprement dite, tandis que le plus grand nombre avait la spécialité des ouvrages mêlés de chant, soit vaudevilles, soit opéras-comiques. Par un accord établi entre tous,les premiers reçurent leur retraite au commencement de l'année 1790-91, et se retirèrent avec une pension dont le chiffre était fixé d'après le nombre de leurs années de service, les seconds prenant la responsabilité' de tout le répertoire, comédies ou pièces à chant. Ce n'est pas tout : les sociétaires restants réduisirent tous leur situaion personnelle ; ceux qui avaient part entière ne prirent
plus que trois quarts de part, ceux qui louchaient trois quarts n'eurent plus que demi-part, et ainsi de; suite. Enfin, quelques pensionnaires fortement appointés furent admis dans la Société, mais avec une quotité qui était loin d'équivaloir au traitement qu'on leur faisait abandonner : de ce nombre furent Narbonne, Solié et M me Crétu. Par suite de ces mesures, l'ensemble des parts fut réduit de vingt-trois à quinze, et des huit parts éteintes on fit un séquestre qui fut divisé en deux portions inégales : la première, comprenant six parts, fut réservée c pour amortissement, pour éteindre et rembourser les capitaux empruntés, les fonda d'acteurs et actrices retirés, et les intérêts * ; quant aux deux parts restantes, elles devaient servir € pour augmentation de traitement ou réception de nouveaux sujets utiles ». On ne pouvait agir plus honnêtement, et avec une plus grande prudence.
Les anciens sociétaires écartés par cette combinaison se trouvaient au nombre de dix : c'était Thomassin, Valroy, Langlois-Courcelles, Raymond et sa femme, M*" Cardon, Forgeot, t>ufayel, Julien et Lacaille (auxquels il faut joindre M Uc Buret, qui s'était retirée spontanément au mois de novembre 1789). Ces artistes étaient fort loin d'être sans talent. Trois d'entre eux, Raymond, Valroy et M lle Julien, avaient appartenu précédemmentà la Comédie-Française; M™ Raymond, soubrette alerte et vive, était la belle-fille et l'élève de Molé, à qui elle faisait honneur; M Ue Augustine Dufayel cadette, qui jouait les ingénues, et M mc Forgeot-Verteuil, qui tenait l'emploi des grandes amoureuses, étaient deux comédiennes extrêmement distinguées (1); M ,,,e Lacaille s'était fait remarquer par sa verve dans les duègnes et les caractè-
(1) En 1784, M me Verteuil, devenue veuve fort jeune, avait épousé en secondes noces le poète dramatique Forgeot, qui fut le collaborateur de quelques-uns de nos meilleurs musiciens, Grétry entre autres, et qui mourut en 1798. On ne doit pas la confondre avec une autr M m « Verteuil, excellente artiste aussi, qui, tandis qu'elle était à Favart, tenait à Peydeau l'emploi des duègnes avec beaucoup de succès,
res, de même que Langlois-Courcelles dans les rôles à manteau ; quant à Thomassin-Visentini, fils et petit-fils de deux acteurs dont le premier surtout s'était rendu célèbre dans l'emploi des Arlequins, il faisait une excellente ganache. Tout ce petit groupe se dispersa. Thomassin accepta un engagement qui lui fut aussitôt offert à l'Ambigu ; Raymond quitta Paris pour aller se faire applaudir à Marseille ; Langlôis-Courcelles, emmenant avec lui Valroy et M m# Forgeot-Verteuil, s'en alla fonder rue Culture-Sainte-Catherine, sous les auspices et, diton, avec l'argent de Beaumarchais, un théâtre nouveau qui fit revivre l'ancien nom de théâtre du Marais, et qui fut fameux un instant par la représentation du drame retentissant de La Martelière, Robert, chef de brigands, et de la Mère coupable, qu'y donna l'auteur du Mariage 4e Figaro; enfin, M me Lacaille retrouva d'abord au théâtre Louvois, nouvellement fondé aussi, et ensuite au théâtre de la Cité, un public sympathique et ami; pour ce qui est de M lle Dufayel, elle mourut à la fleur de l'âge peu de temps après, vers 1791, ayant à peine atteint sa trentième année. De tous ces artistes, M™" Cardon et Julien sont les seules dont il soit impossible de suivre la trace.
Dans les nouvelles conditions qu'elle s'était imposées, la Société de l'Opéra-Comique se trouvait constituée de la façon suivante :
Messieurs
Report. . . .
8 parts 1/8
3/4 de part
Mesdames
^1 (?Tilé« »•»»•••••
Lescot
Dorsonville. . . .
Desbrosses . . .
Renaut
Saint-Aubin. ..
Crétu
Renaut cadette
Total des parts
8 parts 4/8
employées. . .
L'économie de huit parts, réalisée par la nouvelle combinaison, était considérable. Les sociétaires ne s'en tinrent pas là : ils réduisirent aussi le nombre des pensionnaires, de vingt-sept le firent descendre à vingt-trois, et diminuèrent le chiffre des traitements, qui, de 75,700 livres, se trouva abaissé à 28,700. Les réductions générales dépassaient ainsi la somme de 100,000 francs. Il était vraiment impossible de faire davantage. C'est sous le bénéfice de ces réformes importantes que s'ouvrait Tannée 1790-91, dont les recettes, du reste, allaient fléchir encore, et rester de 75,000 francs au-dessous de celles de Tannée précédente.
L'année 1790 fut tout particulièrement active, féconde en travaux de toutes sortes, et les excellents Comédiens- Italiens n'y épargnèrent point leurs peines. Dès le 13 janvier ils offraient à leur public un ouvrage très important, que celui-ci accueillit avec la plus grande faveur, Pierre le Grand, opéra-comique en quatre actes, paroles de Bouilly, musique de Grétry, qui fut surtout pour M mo Dugazon, jouant le rôle de Catherine, l'occasion d'un éclatant succès.
Mais ici se place un fait important.
A la date des 19 et 26 janvier sont mentionnées deux représentations au profit des pauvres. Le produit de la première, qui est de 2,826 livres 8 sols, est « remisàlaÇommune»; la recette de la seconde, qui s'élève ù 3,787 livres 10 sols, est c remise à M. le maire de Paris ». Pour cette dernière, les Comédiens avaient fait insérer la note suivante dans le Journal de Paris : - t Le Roi ayant daigné accorder au Théâtre-Italien la permission de jouer dorénavant les mardis et vendredis des pièces de chant, les Comédiens ne croyent pas pouvoir faire un meilleur emploi de cette nouvelle faveur que de consacrer à l'indigence le premier effet des bontés de Sa Majesté, et ils remettront à M. le Maire de Paris le produit de cette représentation pour être employé dans la souscription ouverte chez lui en faveur des pauvres. » Pour comprendre la portée de cette note, il faut savoir que l'Opéra
était, depuis sa fondation, le véritable directeur de tous les théâtres de Paris, en ce sens qu'il jouissait de ce privilège exorbitant d'autoriser ou d'interdire l'ouverture de tout nouvel établissement dramatique, et qu'il ne donnait jamais son autorisation' que sous le bénéfice d'une redevance annuelle très lourde. Il n'avait pourtant, par le fait, aucun droit sur la Comédie-Française et sur la Comédie-Italienne, qui étaient ses aînées; mais cette dernière était, comme les autres, devenue sa tributaire depuis Tannée 1761, où elle avait fait supprimer l'Opéra- Gomique, pour acquérir le droit d'avoir seule la faculté de jouer des pièces à ariettes. En s'emparant du privilège de rOpéra-Comique, en se mettant en son lieu et place, elle avait forcément hérité des obligations auxquelles celui-ci était tenu envers l'Opéra. Or, l'Opéra n'avait donné son. consentement qu'à deux conditions : la première, cest que la Comédie-Italienne lui payerait une redevance annuelle de quarante mille livres; la se conde, c'est que ladite Comédie-Italienne s'abstiendrait soigneusement de jouer des t pièces à ariettes » les mardis et vendredis, ces deux jours étant considérés comme « les grands jours i de l'Académie royale de musique, qui ne voulait pas qu'on lui fît du tort en chantant, ces jours-là, ailleurs que chez e'ie. En relevant la Comédie de cette obligation, en supprimant cette entrave, le roi déchirait une partie du traité léonin que lui avait imposé l'Opéra. On peut, sans sourire, affirmer que ce fut là l'un des effets — secondaires, mais réels — de la révolution de 89.
Pendant les mois de février et mars, les premières représentations se succèdent avec rapidité. En voici la liste. Le 1 er février, le Bon Père, comédie en un acte et en prose, de Florian ; le 14, le Diable à quatre, ancien opéra-comique de Sedaine, remis à la scène avec une nouvelle musique de Porta; le 15, V Epoux généreux ou le Pouvoir des procédés, comédie en un acte et en prose, de Dejaure ; le 1 er mars, les Brouilleries f opéra-comique en trois actes, paroles de Lœillard d'Avrigny, musique
de Berton, ouvrage fortement secoué par le public le premier soir, qui fut réduit ensuite en deux actes (le 4 mars), mais qui, malgré' tout, ne put reparaître une troisième fois ; le 15, le District de village, vaudeville en un acte, de Desfontaines, et le 22, la Bonne Mère, comédie en un acte et en prose, de Florian, qui avait déjà donné le Bon Fils, et qui faisait paraître successivement toute la famille à la scène.
Le 23 et le 25 mars, les Comédiens donnent encore deux représentations au profit des pauvres. La première produit 1,995 livres, qui sont remises à la Commune; la recette de la seconde, remise au maire de Paris, s'élève à â,225 livres 6 sols. C'est à la fin de cette môme semaine, le samedi 27, que s'effectue, avec un compliment de Desforitaines, la clôture pascale, qui avait été retardée de huit jours, ainsi que nous rapprend cette note du registre, â la date du 20 mars: f Ce jour devait être la clôture; mais elle a été renvoyée à huit joursj)lus tard <1). i
La réouverture eut lieu le 19 avril. Elle est signalée par un fait curieux. A cette époque, l'usage était que dans chaque théâtre (l'Opéra excepté), l'un des acteurs vînt adresser, ce jour-là, un compliment au public, compli. mônt dans lequel il s'efforçait de retenir sur l'entreprise les sympathies des spectateurs, en leur faisant connaître les projets, les améliorations de toutes sortes que Ton se proposait d'effectuer pour varier et augmenter leurs plaisirs, et les attirer plus que jamais. Or, c'était Solié qui, cette fois, était chargé de débiter le compliment, et celui-ci avait un caractère politique qui se ressentait singulièrement des circonstances et auquel, assurément, les auditeurs n'étaient guère habitués. Qu'on en juge:
(1) C'est seulement à l'époque de cette clôture, qui était celle du renouvellement de l'année théâtrale, que les acteurs de la comédie se séparèrent de leurs camarades du chant, selon les conventions indiquées plus haut. On lisait à ce sujet dans le Journal de FaiHs du 15 avril : — « Le Théâtre-Italien vi-*nt d'essuyer une sorte de révolution. Tous les acteurs jouant la comédie proprement dite se sont retirés, sans qu'on ait supprimé pour cela ce genre de pièces, c'est-à-dire que les comédiens chantans joueront aussi la comédie; et ils s'efforceront par là d'ajouter à leurs travaux, sans rien ôter aux plaisirs du public. »
Messieurs,
Si jamais l'art dramatique a pu devenir le premier, le plus intéressant de tous les arts, c'est au moment où nous vivons : la liberté, en rendant à l'homme tous ses droits, lui a rendu aussi toute l'activité de la pensée, et désormais la scène, débarrassée des entraves qui l'assujettissoient à une marche uniforme et puérile, pourra offrir aux spectateurs de tous les états des tableaux vrais dont il résultera des leçons utiles. Le comédien, autrefois victime d'un préjugé cruel dont le poids fatiguoit son âme, en retrouvant les prérogatives du citoyen, a repria l'usage libre de toutes ses facultés intellectuelles, et son talent peut prendre un essor qu'avoient arrêté jusqu'ici les chaînes pesantes de l'opinion : de tels avantages sont inappréciables; mais il est d'autant plus aisé de les rendre nuls, qu'il est plus facile d'en abuser. C'est à vous, messieurs, qu'il convient seulement de surveiller et de régler l'emploi qu'on en saura faire ; de repousser les abus avec la sévérité d'un peuple éclairé ; de vous servir de ce goût naturel et exercé dont vous avez donné tant de preuves, pour indiquer la limite où finit la liberté, et où les excès commencent. Ainsi brillera un jour pur et nouveau pour l'art dramatique, dont vous êtes les admirateurs encore moins que les appuis. Quant à nous, messieurs, toujours heureux de vous plaire en cherchant à mériter vos suffrages, nous ne négligerons rien pour y parvenir, et nous nous efforcerons de nous montrer dignes de la confraternité patriotique, dont nous ne sommes glorieux d'être devenus membres que parce qu'elle ajoute à ce que nous vous devons, par conséquent à notre reconnoissance (1).
A la date du 19 avril se place le premier début d'un jeune artiste appelé, dans un avenir prochain, à devenir fameux entre tous, et à éclipser la gloire même de Clairval, son prédécesseur immédiat. Elleviou, qu*on a surnommé c le roi des ténors de TOpéra-Comique *, se montre pour la première fois dans le rôle d'Alexis, du Déserteur. Dix jours après, le 29 avril, il joue celui de La France dans VEpreuve villageoise, ce qui prouve l'étendue ou la flexibilité de sa voix, Alexis étant un ténor et La France un baryton. Les débuts d'Elleviou sont modestes, car il est engagé aux appointements de 1,800
(1) Un autre fait important se produisait ce môme jour de la réouverture : Biasius remplaçait au pupitre du chef d'orchestre La Houssaye, qui passait au théâtre Feydeau.
i/OPÊRÀ-COMIQTJE
francs ; Tannée suivante, ces appointements seront portés à 3,000 francs ; en 1792, il sera reçu sociétaire à trois huitièmes de part ; en 1793, il obtiendra part entière ; en 1795, trouvant la part insuffisante, il y renoncera pour exiger 12,000 francs d'appointements fixes, et quelques années plus tard il se fera allouer 40,000 francs de traitement, des feux et deux mois de congé !
Le 1 er mai on met à la scène les Fous de Mèdine ou la Rencontre imprévue, opéra-comique en trois actes extrait par d'Ancourt, auteur des paroles, d'un ancien opéra de Olnck intitulé les Pèlerins de la Mecque. Ce pastiche, assez informe, n'obtint aucun succès, ainsi que le prouve cette note envoyée par le théâtre au Journal de Paris : c La seconde représentation des Fous de Mèdine est retardée par les changemens que Ton se propose d'y faire, d'après les indications quele public a semblé donner luimême en improuvant plusieurs situations et incorrections dans le dialogue, mais aussi en applaudissant nombre de morceaux de musique que l'on espère mieux encadrer. » Il paraît qu'on fut obligé de renoncer à cet espoir, car, malgré la note du journal, la seconde représentation des Fous de Mèdine ne fut jamais donnée.
Ce mois de mai est particulièrement actif. Le 4 on voit paraître la Suite des Solitaires de Normandie, vaudeville en un acte, de Piis, qui, comme l'indique son titre, est la suite d'un autre vaudeville, donné précédemment sous celui des Solitaires de Normandie. Le 8 a lieu le premier début, dans le rôle de Gliton de VAmi de la Maison^ de Saint-Aubin, époux de la charmante femme qui était déjà l'une des gloires du théâtre Favart; il reparaît quelques jours après dans celui d'Apollon du Jugement de Midas y mais n'est pas engagé; nous le retrouverons en 1793. Le 10, on donne Jeanne d'Arc à Orléans, opéracomique en trois actes, paroles de Cousin et Desforges, musique de Rodolphe Kreutzer, futur chef d'orchestre et directeur de la musique à l'Opéra, et le 29 paraît ta Soirée orageuse, opéra-comique en'tin acte, paroles de Radet, musique de d'Alayrac. Pui? viennent, le 5 juiu, VIncer-
PENDANT LA DÉVOLUTION
titude maternelle, comédie en un acte et en prose, de Dejaure, et, le 19 du même mois, Ferdinand ou la Suite des Deux Pages, opéra-comique en trois actes dont le compositeur Dézèdes, l'auteur applaudi des Trois Fermiers, de Biaise et Babet et de vingt autres jolis opéras, avait écrit les paroles et la musique ; celui-ci était une nouvelle c suite * d'un ouvrage que Dézèdes avait donné à la Comédie-Française sous le titre des Deux Pages, et dans lequel l'admirable acteur Fleury, personnifiant le grand Frédéric, avait fait courir tout Paris.
Le mois de juillet nous offre les débuts de M lle Richardi, qui se montre le 5 dans le rôle de Céphise de Renaud â?Ast et le 8 dans celui de Léonor de V Amant jaloux, et la première représentation (le 10) d'un opéra-comique en deux actes, le Chêne patriotique ou la Matinée du \kjuillet 1790, paroles de Monvel, musique de d'Alayrac. Deux ouvrages nouveaux se produisent encore le mois suivant : le 2 août, Louise et Volsan, comédie en trois actes et en prose, de Dejaure, et les Rigueurs du Cloître, opéracomique en deux actes, paroles de Fiévée, musique de Berton. Avec le District de village et le Chêne patriotique, l'Opéra-Comique avait commencé à introduire la politique sur le théâtre ; avec les Rigueurs du Cloître, il abordait ce qu'on appellerait aujourd'hui l'c anticléricalisme 2>.
Le 4 septembre est une grande date dans l'histoire de la musique française ; c'est celle de l'apparition d'Euphrosine et Coradin, drame lyrique en cinq actes, paroles d'Hoffman, musique de Méhul. La musique d'Euphrosine, qui était le début de Méhul au théâtre, obtient un succès immenseetfait véritablement révolution; le poème d'Hoffman est moins heureux, et l'auteur est obligé de le réduire en quatre actes aux représentations suivantes (1).
(1) Sur Euphrosine et l'influence que cet ouvrage admirable exerça sur l'avenir de la musique française, on peut consulter Méhul, sa vie, son génie, son caractère, par Arthur Pougin (Paris, Fischbacber, in-8°).
DigitizesLUé^OOgle .
Le 11 octobre voit naître et mourir Vert-Vert, « divertissement > en un acte, paroles de Desfontaines, musique de d'Alayrac, dont le Journal de Paris rendait ainsi compte : — e II n'étoit pas facile de deviner comment on pourroit mettre au théâtre le charmant poème de Gresset. L'auteur a cru éluder la principale difficulté en faisant contrefaire par un acteur la voix du perroquet. On n'a reconnu dans ce prétendu divertissement aucune trace du génie qui a dicté l'original ; il n'y a jamais eu de plus parfait contraste. La pièce a été fort mal reçue. » Fort mal, en effet, puisque la première représentation fut aussi la dernière.
Voici les dernières nouveautés représentées à la fin de Tannée: le Nouveau d'Assas, opéra-comique en un acte, paroles de Dejaure, musique de Berton (15 octobre); Adèle et Didier, opéra-comique en un acte, paroles de Boutiller, musique de Deshayes (5 novembre) ; les Portraits, opéra-comique en deux actes, imité d'une comédie de Goldoni, paroles de Lœillard d'Avrigny, musique de Parenti (20 novembre) ; la Famille réunie, opéra-comique en deux actes, paroles de FaVartfils, musique deChapelle (6 décembre) ; enfin, Jean-Jacques Rousseau à ses derniers moments, comédie en un acte et en prose, de Bouilly.
J'ai dit que la recette totale de l'année 1790 était inférieure de 75,000 livres à celle de 1789. Cette dernière avait donné un chiffre de 782,768 livres, tandis que 1790 produisit seulement une somme de 707,938 livres, se divisant ainsi :
Recettes journalières 525.751 1.
Loges à l'année 182.181 1.
Il est à remarquer pourtant que la recette journalière se trouve en augmentation de près de 50,000 livres, tandis que la location des loges à Tannée subit une énorme diminution de 124,117 livres ! Et il faut ajouter que la noblesse, qui commençait à se trouver gênée par suite des circonstances, non seulement louait beaucoup moins de loges, mais encore en faisait souvent attendre le paye-
ment plus que de raison; c'est ce qui résulte, entre autres, du compte établi parle caissier de l'Opéra-Comiquepour le mois de mars 1790, et dont j'extrais ce paragraphe :
Loyers de loges à Tannée de 1787 et 1788, dont le comptable a fait recette par 12 mc et dont la rentrée à sa caisse n'a pas été faite, attendu le non payement :
M* r le M al de Duras, gentilhomme de la chambre, les années 1787 et 1788 d'un quart de loge n° 3 au rez-de-chaussée côté de la Reine, à 1,100 livres par année 2.200 1.
M. le prince de Montbarey, ancien ministre de la guerre, Tannée 1788 d'un quart de loge n° 7 aux 5 e », côté de la Reine 300 1.
M. le vicomte du Fluury et M'" De» JKntelles (1), pour 6d ers mois 1788 de la moitié de la loge n° 7 aux 4es, côté de la Reine 600 1 .
Cependant, si les ani&tes du théâtre FavarL avaient à se plaindre de la diminution de leurs recettes, le public, lui, ne pouvait leur reprocher un manque d'activité, car dans le cours de cette seule année 1790 ils avaient trouvé le moyen de mettre à la scène vingt-trois ouvrages nouveaux, formant un total de quarante-six actes î Quel est donc celui de nos théâtres qui voudrait se condamner aujourd'hui à un pareil travail ?
Avant d'en finir avec Tannée 1790,» reproduirai deux petites notes du caissier, qui ne sont as sans intérêt. La première est relative au livre fameux de Grétry : Essais sur la musique, qu'on a si justement qualifié d'Essais sur sa musique, et nous apprend que le théâtre avait souscrit pour cet ouvrage :
Payé pour la souscription de la Comédie de 32 exemplaires de l'ouvrage de M. Grétry sur la musique 192 1.
La seconde nous met au courant de certains usages disparus :
Payé pour ports de répertoires de chaque semaine tant aux princes du sang qu'à MM. les gentilshommes et survivanciers, qu'à la police et à la mairie, trois courses aux voitures de la cour, fiacres, copies de lettres, pour les loges à l'annéo et payement de quittances au Trésor de Monsieur, cy. 82 1. 16 s.
(1) Ancien intendant dos Menus-Plaisirs du roi.
Nos comédiens ne laissèrent pas ralentir leur activité pendant tout le cours de l'année 1791, qui, comme la précédente, fut extrêmement laborieuse. Dès le mois de janvier ils offraient à leurs spectateurs quatre ouvrages nouveaux, dont trois fort importants. C'était là d'ailleurs, pour eux, le seul moyen de conserver un public fidèle, celui-ci étant sollicité de toutes parts par la création de théâtres nouveaux, que le décret de l'Assemblée nationale faisait surgir avec une sorte de fureur. Il fallait compter avec ces nouveaux venus, dont quelques-uns, tels que le théâtre Montansier, le théâtre Louvois, le Vaudeville, le théâtre Molière, le théâtre du Marais, formaient des entreprises considérables, appuyées sur de larges capitaux et ne ménageant rien pour s'attacher d'excellentes troupes. Mais celle de l'Opéra-Comique était absolument supérieure, elle avait l'avantage de posséder un répertoire d'une richesse et d'une variété sans égales, et son amour du travail lui rendait la lutte relativement facile.
Elle donna d'abord, pour ouvrir l'année, le 8 janvier, Griselidis, opéra-comique en trois actes et en vers, tiré du joli conte d'Imbert, paroles de Desforges, musique de de Méreaux, puis, le 15, Paul et Virginie, opéra-comique en trois actes, paroles de Favières, musique de Kreutzer. L'apparition de ce dernier ouvrage donna lieu à un incident assez singulier, dont je n'ai trouvé le récit nue dans
un petit recueil spécial, les Spectacles de Paris : — « Le même jour où Ton donna au Théâtre-Italien la seconde représentation de Paul et Virginie, le rédacteur des Petites Affiches en avoit rendu compte. Il n'avoitpas, au gré des amis des auteurs, donné assez d'éloges à cet ouvrage. En conséquence, dès que la représentation fut terminée, on entendit crier de tous les coins du parterre : les Petites Affiches, les Petites Affiches ! Il s'en trouva par hazard un exemplaire dans les coulisses, qui fut apporté sur la scène: Déchirez-les et brûlez-les. Les actrices ne se le firent pas dire deux fois, chacune s'y employa de bon cœur, et à l'aide d'un lampion, l'exécution se fit le plus gaiement du monde. Le public ayant pris plaisir à ce petit autodafé, voulut le renouveller dans une autre circonstance ; mais alors un officier civil préposé pour la police du spectacle, vint sur la scène, et démontra avec beaucoup de raison que chacun pouvoit brûler les Petites Affiches au coin de son feu, mais qu'il étoit contraire au bon ordre de les brûler ainsi en plein théâtre. Le public sentit la justesse de cette réflexion; mais la misérable feuille ne l'échappa pas, et elle fut brûlée en sortant du spectacle sur la place du Théâtre- Italien. > On voit que oela se passait en famille, et que les spectateurs étaient moins gourmés alors qu'aujourd'hui.
Après les Deux voisins, vaudeville en deux actes, de Laroche, représenté le 25 janvier, on donne, le 28, le Convalescent de qualité, comédie en deux actes et en vers, de Fabre d'Eglantine. Cet ouvrage obtint l'un des plus grands succès qu'ait connu l'auteur du Philinte de Molière et de la gracieuse romance II pleut, il pleut, bergère, lequel n'était encore ni secrétaire de Danton, avec qui il devait monter sur l'échafaud, ni membre de la Convention et du Comité de salut public. Le jugement le plus singulier qui ait été porté sur cette comédie* dont le mérite était supérieur à celui qui distingue d'ordinaire les pièces de circonstance, se trouve ainsi formulé dans Y Almanach général des Spectacles : — c Cette pièce
ne dément pas l'opinion que M. Fabre a donnée de son talent dans le Philinte de Molière. Cet auteur est un des plus faux politiques, des plus paradoxaux, des plus antiphilosophiques que nous ayons en France, dans un temps où le sophisme et ^'absurdité ont prévalu sur la saine raison. Mais c'est aussi un des meilleurs versificateurs, et un de ceux qui mettent le plus heureusement la morale en action. La plupart de ses pensées sont fausses et ridicules, et Ton voit qu'il n'a jamais qu'effleuré la superficie du cœur humain. Il n'est pas possible de discuter avec plus d'extravagance et d'exagération, surtout en politique ; mais il n'est guère possible non plus de tourner des vers avec plus d'élégance, et d'exprimer les choses avec plus d'énergie. Cet homme offre à l'observateur attentif un contraste monstrueux d'esprit et d'ineptie, de principes et d'immoralité, d'orgueil et de connaissances, de talent et de ridicule. Son ouvrage est un de ceux qu'on joue le mieux à Paris. On trouve dans ses plus belles productions une sécheresse qui peint le caractère de l'auteur. Jamais d'épanchements ; toujours des leçons fortes et dures. Ses écrits, en tout genre, charment l'esprit et ne vont jamais au cœur. Heureux l'homme de lettres qui sait verser des larmes I »
Le Franc Breton ou le Négociant de Nantes, comédie en un acte et en vers, de Dejaure, donnée le 9 février, et Bayard dans Bresse, opéra-comique eu quatre actes, paroles de Delisle, musique de Ghampein, représenté le 21 du même mois, sont suivis, le 19 mars, de Camille ou le Souterrain, opéra-comique en trois actes, paroles de Marsollier, musique de d'Alayrac, l'un des plus grands succès de larmes qu'ait eu à enregistrer l'Opéra- Gomique, grâce surtout à l'incomparable talent et au jeu admirable de M me Dugazon. A cet ouvrage succède, le 27 mari, un opéra- comique en un acte, les Deux Sentinelles, paroles d'Andrieux, musique de Berton, dont le sort est loin d'être aussi brillant.
A la date du 2 avril, nous trouvons cette note sur le livre du caissier : « Le spectacle ouvert, le public a
fait fermer pour la mort de M. Mirabeau, député à l'Assemblée nationale. » Le Journal de Paris nous apprend qu'il en fut de même pour tous les théâtres: c Tous les spectacles de la capitale, dit-il dans son numéro du 3, ont été fermés hier samedi 2 avril, à l'occasion de la mort de M. de Mirabeau l'aîné, décédé dans la matinée du même jour. » La mort du grand tribun était un véritable deuil public ; aussi, à la date du 4, le caissier insère-t-il cette autre note: c Relâche à cause de l'enterrement de M. de Mirabeau. Le spectacle annoncé et affiché, il est venu une députation bourgeoise pour faire fermer le théâtre. >
Malgré un sujet qui semblait emprunter aux circonstances une sorte d'actualité, Guillaume Tell, drame lyrique en trois actes de Sedaine et Grétry, n'obtient, le 9 avril, qu'un succès presque négatif. Peu de jours après, le 15, paraissait une comédie (!) en un acte et en vers de M me Olympe de Gouges : Mirabeau aux Champs- Elysées. On ne perdait pas de temps, à cette époque, pour s'emparer des événements et en tirer parti. Treize jours avaient suffi à la fameuse Olympe pour écrire sa pièce, la faire recevoir, la distribuer, la mettre à l'étude et la présenter au public ! Dejaure, d'ailleurs, lui emboîtait le pas et donnait, le 7 mai, VOmbre de Mirabeau, comédie aussi en un acte et en vers, qui était comme une seconde oraison funèbre du grand tribun, dont l'ombre errante se trouvait ainsi amenée deux fois sur la même scène à vingt jours de distance. Entre les deux avait eu lieu la clôture pascale, qui, cette année, se trouvait réduite à huit jours; le théâtre, fermé le 17, avait rouvert ses portes le 25 avril.
M 1 ^ Méon, sortant de l'Opéra, où elle était restée trois années, débute le 9 mai dans le rôle de Bélinde, de la Colonie-, Deux jours après, le 11, un jeune amoureux, Colin, débute dans la Mèlomanie et dans Biaise el Babel, et le 6 juin on donne la première représentations d'Adélaïde et Mirval, opéra-comique en trois actes, paroles de Patrat, musique d'Armand-Emmanuel Trial, jeune compositeur à peine âgé de vingt ans, fils k de l'excellent
acteur de ce théâtre qui a donné son nom à l'emploi des ténors comiques.
Le 21 juin, le caissier de TOpéra-Comique inscrit sur son registre un « relâche à cause du départ du roi et de toute la famille royale » . Il s'agit ici de la fuite de Varennes, qui causait dans Paris une si légitime émotion. Le Journal de Paris constate de son côté que « hier mardi 21 juin, il n'y a point eu de bourse ni de spectacles >. Lelendemain22, l'Opéra-Comique faisait c relâche pour la même cause », le 23, relâche encore c pour la Fête de Dieu (sic) », et dans son numéro du 24, le Journal de Paris nous apprend de nouveau qu'il en a été partout de même : « Les spectacles ayant été fermés mercredi 22 et jeudi 23, il n'y a pas eu de bulletin pour ces deux jours. » Le même fait se répète encore le 25, cette fois pour le retour des fugitifs, et le registre nous le fait connaître en ces termes : « Jour de l'arrivée du roi et de la famille royale. Relâche. On a ouvert le spectacle; mais comme il n'y avait que 3 secondes et 4 parterres, on a fait fermer à cinq heures. »
Le 1 er juillet se produit une nouveauté assez singulière. Les artistes de la Comédie-Française (Théâtre de la Nation) viennent se joindre à ceux de la Comédie- Italienne pour jouer, sur ce dernier théâtre, YAthdlie de Racine avec les chœurs récemment écrits par Gossec pour ce chef-d'œuvre. Il est vrai que ceci n'était que le gage de la reconnaissance d'un bon oface, et que précédemment les Comédiens-Italiens s'étaient montrés à la Comédie-Française dans deux représentations du même ouvrage, données les 17 et 21 juin. Voici comme le Mercure rapportait cet incident intéressant : — « Le théâtre de la Nation a voulu remettre Athalie avec ses chœurs, dont M. Gossec a fait la musique il y a quelques années, et qui furent exécutés à la Cour. Les comédiens ont demandé les choristes de l'Opéra, que l'administration de ce spectacle leur a refusés. Ils ont fait la même demande au Théâtre Italien : les comédiens ont voulu leur accorder davantage ; ils se sont offerts eux-mêmes, et
Ton a vu avec surprise, intérêt et plaisir les premiers suj ets de l'un et de l'autre théâtre, réunis sur la même scène, en parallèle d'emplois et de talens. On a vu dans une marche, d'un côté, M. Clairval, de l'autre M. Molé, M. Michu avec M. Fleury, M. Ghenard avec M. Daz.incourt, Madame Dugazon avec Mademoiselle Contât, etc., s'avancer sur deux lignes, se prendre la main en signe de fraternité, se diviser pour se rejoindre, et cet accord entre les acteurs de deux différens théâtres a plus ému encore les spectateurs que toute la pompe de cette tragédie, à laquelle on n'avoit pourtant rien négligé. >
Il devait être curieux et intéressant en effet de voir, sur la première scène du monde, un chef-d'œuvre comme Athalie joué par des artistes tels que M Ue Raucourt (Athalie), Vanhove (Joad), Saint-Preux (Abner), Naudet (Mathan), M Ue Sainval (Jésabel), et M Uô Ribou (Joas), tandis que les chœurs étaient chantés par Clairval, Caillot, Trial, Michu, Chenard, M raes Dugazon, Crétu, Desbrosses, Carline, Saint- Aubin, et que la simple figuration comptait dans ses rangs Molé, Fleury, Dugazon, Dazincourt, Desessarts, Saint-Fal, M mes La Chassaigne, Contât, Suin, Joly, Devienne, Mézeray, etc. C'est là un spectacle auquel assurément on n'est guère accoutumé, et que le public accueillit avec une sorte d'enthousiasme, Il ne laissait pas toutefois d'avoir un côté assez singulier, que les Mémoires de Fleury, le grand comédien, font suffisamment ressortir, tout en constatant le succès obtenu :
. . . Nous nous associâmes, pour un temps, messieurs de la Comédie-Italienne ; ils vinrent chanter sur le Théâtre-Français et nous allâmes jouer sur le Théâtre-Italien. Ces voyages KAthalie, promenant tour à tour sa puissance et ses terreurs sur les deux rives, attirèrent les curieux. Nous nous trouvâmes parfaitement de cette collaboration inouïe, et comme nous l'avions bien pensé, le goût des arts n'entrant pour rien dans l'attrait qui allait attirer à ce bizarre spectacle, nous singularisâmes encore l'opération en montrant la lanterne magique.
Nous inventâmes une cérémonie pompeuse intitulée : Le Couronnement de Joas. Premiers rôles tragiques, premiers
i/OPÉRA-COMIQUE
rôles comiques, financiers, paysans, soubrettes et valets, Florise et Lisette, Ergaste et Scapin, rois et confidents, chanteurs, dramatistes, choristes, danseurs, et jusqu'à la statue du Festin de Pierre, et jusqu'au fantôme de Sèmiramis, tous enfin, nous éWons déguisés en lévites et partagés de manière qu'un comédien-français donnait la main à un comédien-italien : Molé à. Glairval, Contât à M œe Dugazon, Dazincourt à Trial. Nous fûmes applaudis à outrance , celui-ci pour Zémire et Azor, celle-là pour le Diable à quatre, cet autre pour le Séducteur, Contât pour l'hôtesse des Deux Pages, Dazincourt à cause de Figaro, et Trial pour avoir peur si naïvement de Tours des Deux Chasseurs et la Laitière, le tout dans le temple du Seigneur et sous les yeux d'Israël et de son pontife.
Cette mascarade impertinente en tout autre temps; cette burlesque promenade unie à une pompe qui ne devait être que tragique et religieuse; ces figures accoutumées à exciter le rire, paraissant pour conclure une pièce sublime où il y avait mort de reine ; enfin, la procession du Malade imaginaire, jointe à l'héroïque prise d'armes des enfants de Lévi, tout cela amusa fort le parterre et le grossit fort aussi; bref, Athalie ainsi faite, excita de grands transports, des battements de mains redoublés et des éclats de rire inextinguibles. En vérité, nous trichions en touchant l'argent de pareils spectateurs; ils étaient plus curieux à voir que le spectacle. »
Quoi qu'il en soit des remarques de Fleury, le succès, on le voit, ne fut pas mince. Après avoir paru deux fois de la sorte sur la scène française, Athalie fut représentée cinq fois, au théâtre Favart, dans les mêmes conditions. Voici les chiffres des recettes produites par ces cinq représentations :
Entre la première et la dernière apparition d' Athalie se place la représentation de trois ouvrages nouveaux : le G juillet, le Chevalier de La Barre, c fait historique * en un acte et en prose, de Marsollier; le 31 juillet, la Veuve Calas à Paris, comédie en un acte et en prose, de Pujoulx; le 1 er août, Lodoïska ou les Tar tares, opéracomique en trois actes, paroles de Dejaure, musique de